Le monde des hommes – Pramoedya Ananta Toer

Titre : Le monde des hommes
Auteur : Praemoedya Ananta Toer
Littérature indonésienne
Titre original: Bumi Manusia
Traducteur : Dominique Vitalyos
D’après la traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 512
Date de parution : 19 janvier 2017

Les Éditions Zulma publient pour la première fois la traduction du Buru Quartet, œuvre magistrale d’un des plus grands auteurs indonésiens, Pramoedya Ananta Toer. Cette immense saga, récit de l’auteur depuis sa prison sur l’île de Buru, comporte quatre tomes. Le monde des hommes est le premier volume.
Minke est né le 31 août 1880, le même jour que la jeune reine des Pays-Bas, Willhelmine. Lorsque le récit commence, Minke est un des rares indigènes élève de la prestigieuse école HBS de Surabaya réservée aux Européens et aux métis. Nous sommes dans les dernières années du colonialisme hollandais.
Minke est un élève brillant qui refuse de devenir bupati ( haut fonctionnaire indigène nommé par les Néerlandais pour administrer une région). Il rêve d’écrire, journaliste ou écrivain, il publie déjà quelques nouvelles sous un pseudonyme et se pâme devant l’enseignement des professeurs hollandais, notamment Magda Peters, professeur de littérature.
Avec un ami de l’HBS, il se rend dans la riche demeure des Mellema. Sa rencontre avec cette étrange famille va changer sa vie. La propriété est dirigée par une indigène devenue la concubine d’un Européen avec lequel elle a deux enfants, Robert et Annelies. Le coup de foudre entre Minke et Annelies est réciproque. Minke est effrayé par le père agressif et alcoolique et étonné de la culture de Nyai ( concubine indigène). Enfant, elle fut vendue par son père à Herman Mellema, un colon néerlandais. Herman lui a pourtant tout appris et lui a fait confiance pour diriger son exploitation. Nyai est une femme forte prête à tout pour que sa fille métisse n’ait jamais à vivre son déshonneur.

En conteur passionnant, Pram déroule son récit avec une grande fluidité et simplicité, respectant la linéarité, enchaînant les évènements dans les moindres détails afin que le lecteur s’imprègne de l’atmosphère, comprenne les rivalités entre indigènes, métis et européens.
Minke est un jeune homme qui se construit intellectuellement. Il connaît et se force à respecter les préceptes de ses parents mais l’éducation de l’HBS lui ouvre d’autres horizons.
 » Je tiens seulement des Européens des connaissances qui font partie d’un savoir que les Javanais ignorent. »
Son voisin, Jean Marais est un peintre français qui a perdu une jambe lors de la guerre contre les Aceh. Minke aime aussi discuter avec les filles du Résident adjoint qui lui parlent de la Théorie de l’association, visant à partager le pouvoir avec des indigènes instruits. Certes, il est très attiré par la culture européenne, ce que lui reproche d’ailleurs sa famille. Mais il est aussi respectueux de la manière dont Nyai Otonsoroh a su s’élever en autodidacte au niveau de son rang.

Son entourage et les évènements pousse Minke, élève particulièrement intelligent, à prendre son destin en main. Et ainsi donner une voix aux indigènes.

Quand je me suis embarquée dans cette lecture, je craignais la grandeur de l’œuvre ( quatre tomes de 500 pages et je n’aime pas trop devoir attendre la suite des premiers tomes). A la lecture de ce premier volume, devant la puissance romanesque, la force des personnages ( surtout de Minke et de la Nyai), le contexte fort de ce régime colonial brimant les droits des indigènes, j’ai hâte de connaître la suite de cette belle et longue et histoire.

Enfant de toutes les nations, le deuxième volume est paru en mars 2017.

Publicités

Le garçon – Marcus Malte

Malte

Titre : Le garçon
Auteur : Marcus Malte
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 544
Date de parution : 18 août 2016

Les auteurs de romans noirs ont décidément les bons codes pour écrire un grand récit humain ancré dans le début du XXe siècle. On se souvient du succès de Au revoir là-haut de Pierre Lemaître. Marcus Malte nous offre ici un superbe roman d’initiation couvrant en cinq parties la période de 1908 à 1938.

C’est portant sa mère mourante que nous découvrons Le garçon, un enfant mutique sans nom. Si elle lui avait qu’il fallait brûler son corps à sa mort, elle ne lui avait pas dit ce qu’il faudrait faire après. Il part donc découvrir le monde et découvre son humanité en croisant un attelage et deux chevaux.
Dans un hameau, il est accueilli par un groupe de quatre familles dirigé par Joseph, un ancien maître, propriétaire de grandes exploitations qui a compris à la mort de sa femme qu’il fallait éradiquer cette mauvaise relation maître, valet. Le garçon ne ménage pas sa peine pour participer aux travaux des champs, apprend la vie en communauté jusqu’à ce que le groupe l’exclut le tenant responsable des malheurs.
Avec Brabek, un ogre enchanteur et lutteur nomade, le garçon apprend l’itinérance et l’amitié. Ce  » Quasimodo » au coeur tendre regrette que les hommes passent leur temps à durcir leur coeur, peut-être pour survivre. De cette rencontre, en mémoire de Brabeck, le garçon conserve la roulotte et cet hongre robuste envers lequel il gardera un amour et une responsabilité éternels.
Chaque rencontre se conclut par une perte. Existe-t-il « un endroit où l’on pourrait vivre et demeurer à jamais avec les êtres qui sont chers à notre coeur? »
C’est un accident qui le met sur la route de la jeune mélomane Emma. Soigné par la jeune fille et son père, cette étape est l’occasion de découvrir une famille, la musique et l’amour. Malheureusement la guerre viendra estomper cette sensation de stabilité. Le garçon découvre l’horreur des champs de bataille, devenant malgré tout un héros, un vainqueur étonnamment protégé par sa robustesse ou par la chance.

Cette grande épopée d’un garçon inculte, sûrement plus apte à déceler la folie des hommes dans le chaos du monde est soutenue par un style aux différentes facettes. Les phrases sont courtes, rythmées, palpitantes lorsque l’auteur décrit la rencontre des corps, la passion aux sonorités de l’orage, les combats. Les lettres d’Emma vives, poétiques, coquines viennent s’intercaler avec les récits du front. L’auteur peut citer des pages de membres d’une lignée royale ou enchaîner douze pages de noms de soldats morts au combat. Ou couper la trame romanesque en scandant des évènements qui se sont passés « Cette année-là »
Lyrisme, métaphores, le style est fortement travaillé s’inscrivant dans le registre des auteurs dont il s’inspire en évoquant Notre Dame de Paris, en choisissant les prénoms d’Emma ou de Mazeppa.
Et pour compléter cette richesse déjà bien grande, Marcus Malte ne se prive pas de lancer quelques petites phrases intemporelles sur les travers de l’humanité.
«  Députés, sénateurs, ministres : une minable clique d’affairistes seulement occupés à leurs petits micmacs comptables. »
 » La guerre… est l’apanage de notre espèce »  » elle est le principal caractère dans la définition de l’humanité. »

Un roman d’une grande richesse, où la sauvagerie du monde vient bousculer la naïveté d’une âme pure.

Je remercie Joëlle, Eimelle et Edyta qui m’ont accompagnée pour cette lecture commune.

Premières neiges sur Pondichery – Hubert Haddad

haddadTitre : Premières neiges sur Pondichéry
Auteur : Hubert Haddad
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 janvier 2017

 

A la fin d’un concert à Tel-Aviv, Hochéa Meintzel, violoniste virtuose, déclare ne plus vouloir «  être juif, ni homme, ni rien qui voudrait prétendre à un héritage. »
Sifflé, hué, le vieil homme quitte Israël  » sans idée de retour après une vie d’espoir et de colère. » Il accepte de partir en Inde, invité à un festival de musique carnatique à Chennai.
Il y est accueilli par une jeune interprète, Mutuswami, jeune femme délicieuse au timbre musical qui n’est pas sans lui rappeler Samra, sa protégée, presque sa fille adoptive.
Mutuswami l’accompagne sur les routes de l’Inde jusqu’à Pondichéry pour le laisser sur la côte du Malabar où, pendant un cyclone, Hochéa sera le participant inespéré de la prière au sein de la synagogue bleue.
Les légendes et la musique accompagnent ce voyage. Elles sont le visage de l’exil et de l’espoir.
Le vieux hazzan bègue de la synagogue raconte les légendes des naufrages qui ont amené le peuple juif en Inde. Adonias, échoué sur la côte du Malabar, peuple le sud de Kochi de juifs mariés aux basses castes, en créant la Jérusalem de l’Est.
 » Le mélande des langues en temps de paix est la plus belle musique. »
La musique, souvenir personnel d’Hochéa, celle d’un vieux rabbin dans le ghetto de Lodz. Là où périrent ses parents et sa soeur.
Hochéa est un  » curieux personnage au beau visage triste« , un vieil homme usé sous le poids de la mémoire, un rescapé du ghetto et de l’attentat sur la route du Carmel où il était avec Samra.
 » Samra était son dernier regard et la limite de sa raison. ».
 » Depuis l’attentat, le monde lui parvenait à peu près exclusivement par les voies auditives, sous forme d’architectures et de paysages mêlés tout en vibrations internes. »
Hubert Haddad excelle en ce domaine. Il nous donne à voir et à entendre la beauté des paysages, le mélange des cultures, la puissance du cyclone et la force des légendes. Le chemin et le passé de Hochéa sont semés de rencontres, des personnages qui ont une histoire, une origine et un havre de paix.

Dans ce récit hautement travaillé, riche de culture, Hubert Haddad fait vibrer l’usure d’un vieil, à l’image de tant d’exilés, qui n’attend plus qu’un tourbillon l’emporte au ciel.
« On aimerait mourir débarrassé de toute croyance. »

Les amoureux de la plume de Hubert Haddad seront conquis par ce nouveau roman. La construction et la culture de l’auteur peuvent décontenancer les lecteurs peu habitués à cet univers. Personnellement, j’ai beaucoup aimé la sensibilité d’Hochéa Meintzel.
 » Juifs ou Palestiniens, la haine est un suicide. Nous sommes une même âme, un même chant d’avenir. »

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

olafsdottirTitre : Le rouge vif de la rhubarbe
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Littérature islandaise
Titre original : Upphaekud jörd
Traducteur : Catherine Eyjolfsson
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Ceux qui ont eu le bonheur de lire Rosa Candida, L’embellie ou L’exception savent que Audur Ava Olafsdottir a ce don de créer de la légèreté, de la douceur dans des instants de vie d’une nature parfois sauvage.
Dans ses romans, « ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas« , ce qui se ressent, ce qui relie les choses entre elles.

Son premier roman, Le rouge vif de la rhubarbe plantait déjà les bases de son univers d’auteur.
Nous sommes ici en Islande, pays aux plages noires, aux journées de nuit continue ou aux nuits d’été inexistantes, pays où les conditions climatiques, les saisons marquent les activités des habitants, où les animaux surgissent sur les routes.

Agustina, jeune fille aux jambes mortes a une volonté de fer, une âme rêveuse et la nostalgie des ses parents absents. Sa mère court le monde à photographier les oiseaux et communiquent avec sa fille par de courtes lettres souvent insignifiantes mais toujours terminées par des mots d’amour.
«  C’en était un, à sa façon d’oiseau migrateur…C’était une âme errante. »
Derrière ses mots gentils, je ressens toutefois l’égoïsme et le lâche abandon de ce vilain petit canard. Mais ce ne sont pas les propos de l’auteur ou Agustina, juste une perception personnelle tant la douceur et le courage de cette jeune fille me touche.

Son père ne fut sur l’île qu’une semaine, scientifique étudiant les animaux marins à bord d’un bateau océanographe. De cette passion sauvage et éphémère au pied de la forêt de rhubarbe naît Agustina. Elle lui lance des bouteilles à la mer, avec l’espoir et la naïveté de l’enfance.
«  Il n’a sans doute jamais su qu’il laissait la couleur de ses yeux sur cette île. »

Au bord de la mer, au pied de la montagne, dans cette maison rose saumon, Agustina vit avec la vieille Nina, amie de sa grand-mère. Sa seule figure masculine est Vermundur, celui qui aide toutes les femmes esseulées de ce pays de marin.
Tel le Pinocchio de bois, Agustina a une sensibilité particulière. Mais elle sait qu’elle ne sera jamais ce jeune garçon de chair et d’os, libre de ses mouvements.
 » Il faut admettre qu’Agustina aborde souvent les devoirs que l’école lui soumet de manière bien étrange. Elle commence par les bords, si j’ose dire et, de là, se perd dans des digressions et des détails sans aucun rapport….Sa pensée semble s’orienter dans plusieurs directions en même temps. Il lui manque une vue d’ensemble. »
A part Nina, seul Salomon, le fils de la nouvelle chef de coeur, comprend que, sans ses pieds, elle ressemble à un ange ou une sirène. Il l’accompagne sur les chemins enneigés, la fait chanter dans son groupe de musique, rêve avec elle au cinéma et lui donne peut-être le courage de réaliser son rêve, gravir seule cette montagne de huit cent quarante quatre mètres, même si elle doit s’arrêter tous les quatre pas. Son optimisme lui donne tant de courage.
«  C’est fou comme elle a changé depuis l’été dernier. Elle n’est plus le phoque gisant sur un écueil, mais une sirène qui traîne après elle sa fascinante queue de poisson menant les gens de mer à leur perte. »

Audur Ava Olafsdottir crée des personnages d’une grande sensibilité, nous donne à lire des moments simples de l’existence dans une nature qui forge l’âme de ses personnages. Ce sont des moments de grâce, de douceur et d’optimisme malgré la rudesse de la vie.

rl2016 Lire-le-monde-300x413

Mâ – Hubert Haddad

haddadTitre : Mâ
Auteur : Hubert Haddad
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 256
Date de parution : 3 septembre 2015

Auteur ( source Éditeur):
Auteur d’une œuvre immense, portée par une attention de tous les instants aux ressources de l’imaginaire, Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement d’intellectuel et d’artiste, avec des titres comme Palestine (Prix Renaudot Poche, Prix des cinq continents de la Francophonie), les deux volumes foisonnants du Nouveau Magasin d’écriture ou le très remarqué Peintre d’éventail (Prix Louis Guilloux, Grand Prix SGDL de littérature pour l’ensemble de l’œuvre), et tout récemment, Théorie de la vilaine petite fille.

Présentation de l’éditeur :
« La marche à pied mène au paradis. » Ainsi s’ouvre Mā, roman japonais, à la croisée de deux destins et autour d’une même quête, la voie du détachement.
Shōichi porte en lui le souvenir de Saori, la seule femme qu’il ait aimée, une universitaire qui a consacré sa vie à Santōka, le dernier grand haïkiste.
Leur aventure aussi incandescente que brève initie le départ de Shōichi sur les pas de Santōka, de l’immense Bashō et de son maître Saigyō. Marcher, pour cette procession héroïque d’ascètes aventureux, c’est échapper au ressassement, aux amours perdues, c’est vivre pleinement l’instant ! « Le saké pour le corps, le haïku pour le cœur. »
Dans la lignée de l’inoubliable Peintre d’éventail, Hubert Haddad nous emmène sur les sentiers du Bout-du-Monde. Son écriture est comme la palpitation miraculeuse de la vie, au milieu des montagnes et des forêts, à travers le chant des saisons, comme un chemin sur le chemin.

Mon avis :
Moins romanesque que Le peintre d’éventail, il faut ici accepter de suivre l’auteur dans son monde poétique, sa bulle japonaise. Comme le laisse comprendre la présentation de l’éditeur, l’auteur maîtrise parfaitement l’univers des plus grands auteurs de haïkus.
 » Comme Matsuo Bashõ allant dans la foulée de Saigyõ, son aîné de six cent ans, Santõka s’était mis en route derrière ces figures illustres. A mon tour, en parfait inconnu inspiré par une déesse, je reconduis aujourd’hui d’un pas actuel la ronde des pèlerinages dans la merveille de l’instant, comme l’ombre d’une ombre... »
Lorsque Saori rencontre le jeune étudiant Shôichi, serveur au café du Crépuscule, elle voit en ses traits (  » comme tu lui ressembles avec ton air embarrassé et tes yeux de hibou!« ) ceux du poète Santõka devenu moine vagabond, «  un homme qui a longtemps marché pour trouver l’endroit où mourir. »
Des années plus tard, Shôichi part sur les traces du maître, en lisant son histoire écrite par Saori. Les deux personnages, les deux routes se confondent parfois, tant les destinées, le même nom de Shôichi et Saori les rapprochent.
Mais le récit se concentre surtout sur la vie de Shõichi Taedana celui qui deviendra Santõka, brisé dès l’enfance par le suicide de sa mère désespérée de n’être pas aimée par un mari volage.
 » Marcher est une façon de ne pas mourir. » et avec mélancolie et indolence, l’adolescent plonge dans la solitude, puis dans la poésie et le saké.
Même son mariage avec Sato Sakino et la naissance de son fils Ken ne sauront guérir cette plaie béante de l’enfance.
Publication de haïkus, petits boulots jalonnent une route incessante vers Honshu et les îles principales où il loge parfois dans des cabanes préférant ne plus rien posséder mais garder cette liberté d’un émerveillement dépouillé.
Souvent pourtant sa route le ramène sur l’île de Kyushu auprès de son épouse ou à Sabare , pays de son enfance. «  Tout pèlerinage mène au pays de la naissance. »

Hubert Haddad nous emmène une nouvelle fois vers la poésie des auteurs de haïkus, sur les chemins escarpés, les terres sismiques du Japon. Le chemin se mérite mais devient le mouvement même de la vie.

 » N’étant rien, dépossédé, il m’arrive de soupçonner ma déraison de Robinson de la marche à pied. Lorsque l’abandon à soi-même atteint une telle amplitude, il est normal qu’on finisse par emprunter les sentines de la mémoire et par se promener d’une époque à l’autre. Je me sentirai bientôt assez libre pour m’effacer au petit matin comme un collier de rosée sur le dos d’une chenille velue. Quel poids d’appartenance l’illusion accorde-t-elle au voyageur sans attaches?. »

L’avis de  Jérôme

RL20152015reading

Deux brûle-parfums – Eileen Chang

changTitre : Deux brûle-parfums
Auteur : Eileen Chang
Littérature chinoise
Titre original :Chenxiang xie diyi luxiang
Traducteur : Emmanuelle Péchenart
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 224
Date de parution : 9 avril 2015

Auteur (source éditeur):
Née à Shanghai en 1920, Eileen Chang est initiée très tôt au raffinement des chefs-d’œuvre de la littérature chinoise. Après un dernier séjour à Hongkong au début des années cinquante, elle se détourne d’une gloire déjà considérable et s’exile aux États-Unis. Elle s’éteint à Los Angeles en 1995. Ces Deux brûle-parfums, tout premiers textes publiés en 1943, et jusqu’ici inédits en français, devraient nous rappeler une fois pour toutes la place insigne de la flamboyante Eileen Chang dans la littérature du xxe siècle.

Présentation de l’éditeur :
C’est le cœur battant qu’on entre dans l’univers de ces Deux brûle-parfums, deux courts romans virtuoses, et comme en miroir, sur les mœurs anglaises et chinoises de l’époque, où pudeur et obscénité répondent à des convenances d’une exquise hypocrisie, offrant à Eileen Chang un champ d’analyse romanesque d’une folle richesse.
Premier brûle-parfum. La jeune Wei-lung sollicite la protection d’une tante, riche mondaine mise au ban de la famille. Madame Liang recèle en effet tous les philtres de l’intelligence pratique de la haute société chinoise, et voit en Wei-lung l’appât qu’elle n’espérait plus…
Second brûle-parfum. Roger Empton, professeur à South China University, est parfaitement amoureux de la très éthérée Susie, une jeune fille idéale qui par grand mystère ignore tout des désirs d’un homme normalement constitué. Au soir de leurs noces, Susie s’enfuit du lit conjugal comme une volaille décapitée, faisant bientôt du malheureux Roger Empton la risée de la bonne société coloniale.

Mon avis :
Zulma, en proposant une première traduction française d’un second livre d’Eileen Chang me fait découvrir la littérature chinoise avec une auteure du XXe siècle que je ne connaissais pas.
Eileen Chang nous invite à deux reprises à allumer un brûle-parfum le temps qu’elle nous conte ces deux courtes histoires romanesques. Peut-être, ces brûle-parfums fictifs aident-ils au bien-être et au dépaysement avec une senteur orientale. En tout cas, tous les sens sont ici en éveil.
Les deux histoires se déroulent à Hongkong et parlent de rencontres amoureuses. La première se déroule dans un milieu exclusivement asiatique mais avec des personnages marqués par les effets de la colonisation. La seconde met en scène un professeur anglais et Susie, une jeune  anglaise élevée de manière assez stricte dans la société hongkongaise.
Wei-Lung, jeune fille studieuse, se retrouve confrontée à la grande vie sulfureuse de sa tante, qui, malgré son âge, son riche mari polygame et son vieil et riche amant aime attirer les jeunes hommes de Hongkong. Elle voit ainsi en la jeune et naïve Wei-Lung un superbe appât, prompt à remplacer ses deux jeunes servantes. En mauvaise conseillère, elle la persuade qu’un riche mariage vaut mieux que des études. Encore faut-il éviter les jeunes noceurs, les officiers anglais et les vieux polygames. De garden-parties à l’anglaise en somptueux cadeaux, Wei-Lung devient dépendante de cette vie même si elle peine à concilier grand amour et intérêt sous les conseils de sa tante :  » Quand tu le tiendras fermement, une bonne fois pour toutes, alors seulement tu pourras le laisser tomber ou le garder pour te distraire. Là serait le vrai talent. »
Eileen Chang cadence remarquablement son histoire en nous enfermant petit à petit dans le cas de conscience de la jeune Wei-Lung.
Dans la seconde histoire, Roger Empton illustre les risques de l’amour fou surtout face à une jeune fille naïve, sans aucune éducation amoureuse. Si les jeunes chinoises ont pourtant une large éducation sexuelle par la lecture de livres explicites, Susie, jeune anglaise est « psychologiquement immature« . La nuit de noces entre ce professeur de 40 ans et la jeune oie blanche de 21 ans réserve quelques surprises. Si elles nous font sourire, leurs conséquences sont pour le moins dramatiques. L’auteur affiche ici les contrastes entre deux éducations et nous fait basculer de la légèreté et de l’amusement au drame.

Dans un style très fluide, avec un charme suranné qui donne une dimension un peu théâtrale, Eileen Chang nous divertit avec deux histoires romanesques tout en nous instruisant sur la société hongkongaise de cette période post-colonialiste d’avant-guerre.
En quelques pages bien construites, elle fait basculer par leurs relations amoureuses le destin de deux personnages initialement confiants en leur avenir.
J’ai apprécié aussi le dépaysement tant par les mentalités que par les paysages débordant d’althéas, d’ipomées et d’azalées.

bac2015

 

 

De haute lutte – Ambai

Titre : De haute lutteambai
Auteur : Ambai
Littérature indienne
Traducteur : Dominique Vitalyos et Krishna Nagarathinam
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 224
Date de parution : 5 février 2015

Auteur :
Ambai, nom de plume de C.S. Lakshmi, est une femme de lettres, originaire du Tamil Nadu, au sud de l’Inde. Écrivain, traductrice, universitaire reconnue, Ambai compose patiemment une œuvre d’une grande finesse littéraire, récompensée par de nombreux prix.
L’œuvre d’Ambai est une immense découverte, inédite en français.

Présentation de l’éditeur :
Depuis sa plus tendre enfance, Cempakam vit dans la demeure d’un grand maître du chant traditionnel. Héritier d’une longue lignée de musiciens, il l’a accueillie, l’a formée à son art comme il l’a fait avec son propre fils, Shanmugan, au mépris des bonnes âmes qui voudraient que le chant soit réservé aux hommes. Devenus adultes, Cempakam et Shanmugan se marient – mariage d’amour entre deux artistes déjà reconnus. Mais le sentiment d’infériorité de Shanmugan face à l’éclatant talent de sa femme l’emporte insidieusement sur les valeurs transmises par son père. En bon époux hindou, il la cantonne peu à peu à la maison et l’éloigne de la scène…
Avec De haute lutte, et à travers les trois autres longues nouvelles qui composent le recueil, Ambai explore avec un regard singulier et une étonnante liberté de ton, demi-teintes soudain balayées par un trait percutant, toute la complexité du statut des femmes dans l’Inde d’aujourd’hui.

Mon avis :
Chentaramai, Châyâ, Cempakam et Chentiru, quatre femmes à des époques différentes de la vie.
La première est très jeune et elle est invitée à une journée commémorative du poète Muttukumaran, ce père qu’elle a peu connu mais qu’elle découvre par le récit de sa mère. Cette première nouvelle érige le portrait de l’homme indien, soucieux d’être celui qui est reconnu au détriment de l’épouse. Cette domination est plus ou moins violente mais souvent sournoise.
Châyâ est une jeune épouse, mère d’un jeune enfant. Brimée par la pingrerie excessive de son mari, elle courbe le dos et édicte silencieusement des lois contre les hommes. Son mariage avait été arrangé par sa famille. Enfin surtout son père, car sa mère n’était jamais consultée pour les décisions de la famille. Timidement, Châyâ tente de braver les décisions abusives de son mari jusqu’à penser au divorce,  » pensée interdite aux femmes hindoues depuis des temps immémoriaux. »
Cempakam, mariée par amour au fils de son maître de chant, Ayya, s’efface pourtant devant lui. Elle a toutefois bien plus de talent que lui et Ayya lui a toujours assuré. Douce et intelligente, parviendra-t-elle à imposer son talent.
Enfin, Chentiru est une femme mature qui ressent le besoin de s’isoler, de se ressourcer dans la forêt loin de son mari. Celui-ci la soutient dans la gestion de leur entreprise commune mais elle est souvent écartée par les autres administrateurs.  » Le jour est venu de réécrire nos épopées. » Dans sa maison forestière, elle écrit donc son histoire proche de celle de Sîta, l’épouse de Râmâ.
Si ces quatre femmes sont proches des « 
pativrata » : « épouse modèle, entièrement dévouée à son mari qu’elle considère comme son seigneur » ( oui, ils ont même un mot pour désigner cet état), elles sont par contre intelligentes, éduquées et un peu rebelles.
Ambai, en illustrant la condition de la femme hindoue, ne dresse pas un portrait sombre des hommes. Les pères ( comme Ayya) sont parfois très compréhensifs et les maris ne sont pas tous obtus. Par contre, il est clair que la femme doit se battre pour s’imposer dans le couple et la société.
Ces nouvelles sont toutes bercées par la culture tamoule, notamment avec la poésie et surtout la musique carnatique. La dernière nouvelle nous permet de retrouver quelques épisodes du Râmâyana.
Le style de l’auteur est d’une grande pureté. Et si le lecteur peut se perdre avec les termes étrangers, un glossaire en fin de livre permet de mieux comprendre les références.
A découvrir.

bac2015Challenge-rentrée-dhiver-2015-150x149