Dans l’oeil du chat – Melani Le Bris

Titre : Dans l’œil du chat
Auteur : Mélani Le Bris
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 144
Date de parution : 11 octobre 2018

 

« Quand Mélani Le Bris m’a dit qu’elle photographiait ses chats, j’étais loin d’imaginer qu’on pouvait photographier des chats de cette manière. Je n’ai jamais eu de chat, j’ai toujours trouvé cet animal à la fois lointain, magnifique et inquiétant. Grâce à ses images, il m’a soudain semblé entrer dans le regard des chats, il m’a semblé que la photographe était un chat, qu’elle se métamorphosait en chat pour les suivre, pour vivre à leur rythme, qu’elle avait accès à leur monde mystérieux. Ces photos ne sont pas un regard porté sur des chats, mais le regard de trois chats porté sur nous et sur leur univers familier. Mélani Le Bris inverse les points de vue, nous croyons voir des chats, mais c’est le chat qui nous regarde… qui nous regarde à peine, ou au delà comme les chats savent si bien le faire. J’ai adoré, et j’ai eu aussitôt envie de la suivre suivant ses chats … »

Propos recueillis auprès de Carole Martinez

Hubert Haddad le rappelle aussi, Melani Le Bris connaît intimement les chats. Avec ses photos en noir et blanc, elle s’en approche jusqu’à une parfaite identification.

De telles photos ne pouvaient rester dans l’ombre. Avec le concours de trois écrivains qui mettent leur personnalité, leur univers au service de la photographe ou plutôt de ce félin sauvage, cet «  indompté acclimaté », Melani trouve en cet album un écrin pour sa première exposition photographique.
La beauté de ce livre tient autant aux clichés qu’aux textes. Il faut dire que la photographe s’entoure de trois grands écrivains.

Hubert Haddad rend hommage au chat légendaire, ce dieu sous l’Égypte des Pharaons, celui qui côtoyait les rois et les grands auteurs. Il retrouve dans la beauté saisissante des photos argentiques le côté sauvage de l’animal, son hyper sensitivité. Un texte érudit et poétique.
« La poésie de la nuit, pure saisie de l’instant, on la découvre dans une cour déserte sous la pleine lune : c’est l’ombre d’un chat démesurée tandis qu’une exploratrice intrépide, le visage au vent offert, reconnaît dans les eaux basses du songe le grand partage »

Amanda Devi écrit une lettre à Monsieur le chat, ce trait d’union entre ciel et terre. Le chat, plutôt celui des contes, est un être libre que nul ne peut entraver. D’origine indienne, elle mène la liberté jusqu’à l’immortalité des cellules conduisant à une forme de réincarnation. Avec ses neuf vies, le chat n’en est-il pas un symbole?
« Pourquoi s’attacher à cette courte existence tourmentée de chagrins? »

Carole Martinez livre un texte beaucoup plus romanesque. Avec son talent de conteuse, elle nous transporte de la vie trépidante parisienne d’une écrivaine à la vie sauvage auprès de chats en Normandie. Une quête de soi qui la transporte vers l’ensauvagement sous le regard placide de Rouge et Grise.
« Je me suis ensauvagée en poursuivant mon ombre, cette part de moi que j’ignorais, que je ne pourrais jamais domestiquer. La part belle. »
Un superbe texte qui attise mon impatience de suivre les aventures du Domaine des murmures.

Je remercie infiniment Laure Leroy pour avoir mis cet album entre mes pattes et Carole Martinez pour sa contribution à ma chronique.

Rencontres en librairie de Melani Le Bris:
Librairie Les guetteurs de vent Paris 11e mardi 13 novembre à 19h
Librairie Le Failler à Rennes le mercredi 14 novembre à partir de 18h
La droguerie de Marine à Saint Malo le samedi 22 décembre 2018

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu – Zora Neale Hurston

Titre : Mais leurs yeux dardaient sur Dieu
Auteur : Zora Neal Hurston
Littérature américaine
Titre original : Their eyes were watching God
Traducteur : Sika Fakambi
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 320
Date de parution : 13 septembre 2018

 

 

Tout le village est là pour se moquer de Janie vêtue de sa vieille salopette quand elle revient des années plus tard, seule, sans son jeune amant. Pheoby, sa meilleure amie est envoyée en messagère pour recueillir son histoire.

Janie a été élevée par sa grand-mère, ancienne esclave, dans une maison de Blancs. Elle n’a jamais connu son père et sa mère a disparu. Grand-Ma, pour lui épargner les souffrances de sa condition, avait ratatiné son horizon en la mariant à Logan, un petit propriétaire terrien. Mais elle ne pouvait aimer cet homme. A seize ans, elle veut briller de sa propre lumière, rêver du grand amour en regardant les bourgeons et les fleurs.

«  Le mariage ne faisait pas l’amour…Ainsi mourut le premier rêve de Janie. »

Mais elle ne baisse pas les bras et suit Joe Starcks, un beau parleur qui lui conte fleurette. Il l’emmène à Eatonville, la ville des gens de couleur. Joe est ambitieux et débrouillard. Très vite, il s’impose maire de la ville, crée une Poste, un magasin et règne avec Janie sur son empire. La belle et jeune Janie devient la femme la plus convoitée du village.

« Pouvait pas être plus belle à voir et plus majestale que si elle soye reine d’Angleterre »

Pourtant, Janie se sent enfermée dans cette prison dorée. Son seul amusement est d’écouter les parleries des gens du village sur la véranda, de ceux qui pensent parfois être les esclaves de Joe.

« Y voulait juste que je reste m’asseoir là avec mes mains croisées. »

Joe devient vite jaloux, dévalorise sa femme et devient violent.

A sa mort, Janie a presque quatante ans. Et elle se laisse finalement séduire par Tea Cake, jeune homme de vingt-cinq ans.

«  Il ressemblait aux pensées d’amour des femmes. »

Malgré les ragots et la mise en garde de son amie, elle quitte tout pour suivre son jeune amant dans les Everglades.

 « Fut un temps moi j’ai jamais compté d’arriver à rien, Tea Cake, sauf à étre morte de toujours rester tranquille à ma place et me forcer de rire. Mais toi t’es venu et t’as fait quèque chose de moi. Alors moi chuis bien heureuse de n’importe quelle chose qu’on traverse ensemble. »

L’auteur donne la parole à ses personnages dans leur langage commun ( je n’ose imaginer la complexité du travail de la traductrice). Ce style est particulièrement déstabilisant. Il faut une à deux pages d’adaptation à chaque reprise de lecture. Mais une fois le rythme pris, l’histoire prend le pas sur le langage. Elle en est même subblimée en lui donnant un accent d’authenticité.

Ne vous arrêtez pas à cette originalité car l’histoire de Janie est palpitante. Du romanesque, bien sûr, mais aussi un regard sur le racisme. Celui à l’égard des gens de couleur, bien évidemment de la part des Blancs mais aussi parfois de certains Noirs.

Et surtout une belle héroïne qui ne perd pas de vue cette lueur, cette pierre précieuse qu’il y a en elle et qui souhaite par dessus tout vivre SA vie.

 

 

Casting sauvage – Hubert Haddad

Titre : Casting sauvage
Auteur : Hubert Haddad
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1mars 2018

Un roman d’Hubert Haddad est toujours une promesse d’un voyage poétique. Si cette fois, il ne nous entraîne pas plus loin que Paris, c’est sous une toute autre lumière que vous découvrirez la capitale.
«  Paris où l’on se consume de famine et de solitude. »

Damya, une ancienne danseuse blessée lors de l’attentat du 13 novembre, arpente de son pas incertain les rues de Paris à la recherche de figurants, très maigres, décharnés pour une grosse production qui parle de guerre et de déportation.
Barbès, les hauteurs de Montmartre, Porte de la Chapelle, rue de la goutte d’or, tous les quartiers de solitude sans nombre. Jussieu car parfois les étudiants souffrent aussi de privations, de stress et d’isolement. Chez chaque délaissé rencontré, il y a toujours la grandeur d’âme des gens de la rue.
«  Paris foisonne de ces hordes de gosses délaissés, orphelins et bannis plus ou moins drogués au Valium et aux vapeurs de colle; du matin au soir, du soir au matin, ils survivent de mendicité ou de rapines, tout colle dans Los Olvidados, ce film en noir et blanc de Luis Buñuel. »

Ce sont des figures croisées rapidement comme Amalia à « l’expression désemparée », le fantassin ou le jongleur des rues, l’assassin libéré de prison au service des réfugiés, des exilés que personne n’attendait nulle part.

Et puis, il y a l’histoire de Damya, d’Egor, son ancien professeur de danse, de Lyle, son amie et employeuse. Celle de Mathéo qui broie son chagrin dans l’alcool, seul sur sa péniche amarré près du pont de la Tournelle, là où son amour s’est jeté dans la Seine.
Des rencontres fugaces et puis celle tant espérée du jeune inconnu de la rue de l’Equerre. Il lui avait donné rendez-vous à la terrasse de ce café le jour où sa vie a basculé. Elle croit encore voir sa silhouette à chaque coin de rue. « Damya n’a pas oublié sa voix rieuse un peu grave ni la couleur cendrée de ses yeux. »

Ce roman peut sembler fantomatique, sombre mais il a la grâce de son personnage principal. Malgré sa blessure, Damya a cette légèreté d’un oiseau à l’aile cassée que le vent emporte. Elle connaît la chute mais elle garde l’espoir d’une rencontre. Parfois « l’invraisemblable et l’espéré se rencontrent », il faut croire aux coïncidences.

Et puis, il y a l’écriture d’Hubert Haddad. Parfois, elle nous perd. Souvent, elle nous emporte. Dans Casting sauvage, elle est superbe, parfaitement dosée entre la richesse et la poésie.
«  Face au monstrueux fond de gorge d’un brun pourpré de la salle de spectacle où clignotait la luette d’une sortie de secours, Egor, dos au mur des coulisses, prit la mesure de son découragement. Avec qui négocierait-il l’intégrité de son voeu? Socrate a bu la ciguë, bientôt vieux, condamné aux guenilles de la chair, pour égaler la beauté des éphèbes qui l’assistaient.Mais on ne saurait racheter un lâche avec une belle fin. Damya eût pu être son chef-d’oeuvre. Il avait aimé plus que de raison en elle cette énergie obstinée et tellement paradoxale, dans l’abandon à sa volonté. Elle s’était coulée comme de la neige fondue dans son personnage. Rose détachée de son buisson d’épines et toute ébarbée des altérations disgracieuses que traînent les créatures, on ne lui demandait plus qu’à jaillir du néant. »

Cette nuit – Joachim Schnerf

Titre : Cette nuit
Auteur : Joachim Schnerf
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 4 janvier 2018

Au matin de la Pâque juive (Pessah), Salomon se réveille seul dans son lit. Sa femme Sarah est morte depuis deux mois.
«  Sarah que j’ai aimée chaque jour davantage depuis notre rencontre, un amour façonné au rythme des rides se creusant, gravé dans nos chairs comme un sillon qui prolonge le regard. Ses yeux bleus et ses longs cils dont Samuel a hérité. »

Ce soir, il devra accueillir ses deux filles, leurs maris et enfants, transmettre une fois de plus aux jeunes générations les rites du Seder ( témoignage de la sortie d’Egypte du peuple juif).
A cette perspective, il revit ces soirées des années précédentes avec Sarah et projettent ainsi ce qu’il ne manquera pas de se produire.
«  Toute la Knesset était représentée dans la salle à manger. »
L’an dernier, il y avait même une correspondante allemande d’origine turque, amie de sa petite fille.

Les blagues concentrationnaires de Salomon, seul rescapé de sa famille lors de la Shoah sont du plus bel effet.
Mais de cela, on en parle difficilement. L’humour est une armure.
«  Est-il seulement possible de faire le deuil d’une plaie mémorielle? »

L’ambiance est toujours explosive lors de ces nuits familiales. Si Denise est devenue radieuse depuis qu’elle a épousé le séfarade Pinhas, elle n’en reste pas moins brimée par son agressive soeur, Michelle.
«  Les verres d’alcool de Denise répondaient aux cris de Michelle. »

Les adolescents, enfants de Michelle, oscillent entre intérêt et opposition. Les années se suivent et se ressemblent sauf que, cette fois, Sarah sera absente.

Joachim Schnerf construit un roman instructif sur les rites de la Pâque juive, y glissant les émotions subtiles de ses personnages. Derrière l’humour grinçant et sa force apparente, Salomon cache cette blessure intime de rescapé des camps et cette douleur de vieil homme veuf réduit à la solitude et au manque cruel de l’être aimé. Un roman sensible et intéressant.

Ör – Audur Ava Olafsdottir

Titre : Ör
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Littérature islandaise
Titre original: ör
Traducteur : Catherine Eyjólfsson
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 240
Date de parution : 5 Octobre 2017

Audur Ava Olafsdottir a conquis la France avec Rosa candida. Les auteurs nordiques mettent dans leurs romans ce que nous cherchons de plus en plus, la simplicité, la bienveillance, cet attachement aux belles choses de notre environnement. On nous parle de hygge mais lire un roman de cette auteure islandaise est le comble du hygge tant il nous fait du bien.
Chez Audur Ava Olafsdottir, les personnages ont souvent des cicatrices ( Ör en islandais), un je ne sais quoi de sombritude, peut-être lié aux difficiles conditions de vie dans les sphères nordiques. Mais, comme dit la chanson, ils ont dans le coeur une petite lumière qui ne demande qu’à éclore, un altruisme naturel.
Jónas Ebeneser est un personnage « olafsdottirien » ( avec un nom aussi compliqué, il fallait oser). Quarante-neuf ans, divorcé, n’ayant pas touché un corps de femme depuis plus de huit ans, une mère atteinte d’alzheimer obnubilée par les guerres, Jónas touche le fond en apprenant que sa fille de vingt-six ans n’est pas de lui. Il veut en finir avec la vie…mais ne veut pas choquer ses proches. Partir loin dans une zone de guerre serait le meilleur moyen. Il réserve une chambre à l’hôtel Silence et part, pratiquement sans bagage mais avec sa caisse à outils. Une perceuse sera bien utile pour fixer le crochet au plafond pour se pendre.
«  Toute souffrance est unique et différente, on ne saurait les comparer entre elles. Le bonheur, en revanche, est le même pour tous… »
Notre homme candide, aveuglé par son propre malheur peine à voir la désolation de ce pays, la détresse du couple de frère et soeur, gérants de l’hôtel en perdition.
«  Comment dire à cette jeune femme qui a eu tant de mal à survivre avec son petit garçon et son frère cadet sous des pluies de bombes – dans un pays où le lit des rivières est baigné de sang et où des pelotons d’exécution il y a quelques semaines encore coloraient l’eau de rouge- que j’ai fait tout ce chemin pour me supprimer. »

Avec beaucoup de simplicité, de candeur et d’humour, l’auteure fait de cette rencontre une thérapie. Certes, on ne peut pas recoller un monde en miettes. Mais la force et le courage de certains face à l’adversité forcent à reconsidérer le tableau noir de certains privilégiés, et les aident à trouver les sentier sinueux qui mène vers la lumière.

L’humour et l’intrigue en forme d’illustration psychologique font de Ör un roman plus simple dans le style des récits de E.E. Schmitt ou Paolo Coelho. Mais, je le dis souvent, à propos des romans d’Amélie Nothomb, une si belle simplicité n’est pas facile à écrire! Et j’adore le style d’Audur Ava Olafsdottir.

Curieusement, j’ai retrouvé dans ce roman la citation d’Elizabeth Bishop qui donne son titre au très beau roman d’Alice Zeniter.
«  Il n’est pas difficile de maîtriser l’art de perdre. Parce que tant de choses semblent enclines à être perdues. »

Elizabeth Bishop semble être une bonne inspiration pour les romans de cette rentrée.

Le monde des hommes – Pramoedya Ananta Toer

Titre : Le monde des hommes
Auteur : Praemoedya Ananta Toer
Littérature indonésienne
Titre original: Bumi Manusia
Traducteur : Dominique Vitalyos
D’après la traduction initiale de Michèle Albaret-Maatsch
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 512
Date de parution : 19 janvier 2017

Les Éditions Zulma publient pour la première fois la traduction du Buru Quartet, œuvre magistrale d’un des plus grands auteurs indonésiens, Pramoedya Ananta Toer. Cette immense saga, récit de l’auteur depuis sa prison sur l’île de Buru, comporte quatre tomes. Le monde des hommes est le premier volume.
Minke est né le 31 août 1880, le même jour que la jeune reine des Pays-Bas, Willhelmine. Lorsque le récit commence, Minke est un des rares indigènes élève de la prestigieuse école HBS de Surabaya réservée aux Européens et aux métis. Nous sommes dans les dernières années du colonialisme hollandais.
Minke est un élève brillant qui refuse de devenir bupati ( haut fonctionnaire indigène nommé par les Néerlandais pour administrer une région). Il rêve d’écrire, journaliste ou écrivain, il publie déjà quelques nouvelles sous un pseudonyme et se pâme devant l’enseignement des professeurs hollandais, notamment Magda Peters, professeur de littérature.
Avec un ami de l’HBS, il se rend dans la riche demeure des Mellema. Sa rencontre avec cette étrange famille va changer sa vie. La propriété est dirigée par une indigène devenue la concubine d’un Européen avec lequel elle a deux enfants, Robert et Annelies. Le coup de foudre entre Minke et Annelies est réciproque. Minke est effrayé par le père agressif et alcoolique et étonné de la culture de Nyai ( concubine indigène). Enfant, elle fut vendue par son père à Herman Mellema, un colon néerlandais. Herman lui a pourtant tout appris et lui a fait confiance pour diriger son exploitation. Nyai est une femme forte prête à tout pour que sa fille métisse n’ait jamais à vivre son déshonneur.

En conteur passionnant, Pram déroule son récit avec une grande fluidité et simplicité, respectant la linéarité, enchaînant les évènements dans les moindres détails afin que le lecteur s’imprègne de l’atmosphère, comprenne les rivalités entre indigènes, métis et européens.
Minke est un jeune homme qui se construit intellectuellement. Il connaît et se force à respecter les préceptes de ses parents mais l’éducation de l’HBS lui ouvre d’autres horizons.
 » Je tiens seulement des Européens des connaissances qui font partie d’un savoir que les Javanais ignorent. »
Son voisin, Jean Marais est un peintre français qui a perdu une jambe lors de la guerre contre les Aceh. Minke aime aussi discuter avec les filles du Résident adjoint qui lui parlent de la Théorie de l’association, visant à partager le pouvoir avec des indigènes instruits. Certes, il est très attiré par la culture européenne, ce que lui reproche d’ailleurs sa famille. Mais il est aussi respectueux de la manière dont Nyai Otonsoroh a su s’élever en autodidacte au niveau de son rang.

Son entourage et les évènements pousse Minke, élève particulièrement intelligent, à prendre son destin en main. Et ainsi donner une voix aux indigènes.

Quand je me suis embarquée dans cette lecture, je craignais la grandeur de l’œuvre ( quatre tomes de 500 pages et je n’aime pas trop devoir attendre la suite des premiers tomes). A la lecture de ce premier volume, devant la puissance romanesque, la force des personnages ( surtout de Minke et de la Nyai), le contexte fort de ce régime colonial brimant les droits des indigènes, j’ai hâte de connaître la suite de cette belle et longue et histoire.

Enfant de toutes les nations, le deuxième volume est paru en mars 2017.

Le garçon – Marcus Malte

Malte

Titre : Le garçon
Auteur : Marcus Malte
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 544
Date de parution : 18 août 2016

Les auteurs de romans noirs ont décidément les bons codes pour écrire un grand récit humain ancré dans le début du XXe siècle. On se souvient du succès de Au revoir là-haut de Pierre Lemaître. Marcus Malte nous offre ici un superbe roman d’initiation couvrant en cinq parties la période de 1908 à 1938.

C’est portant sa mère mourante que nous découvrons Le garçon, un enfant mutique sans nom. Si elle lui avait qu’il fallait brûler son corps à sa mort, elle ne lui avait pas dit ce qu’il faudrait faire après. Il part donc découvrir le monde et découvre son humanité en croisant un attelage et deux chevaux.
Dans un hameau, il est accueilli par un groupe de quatre familles dirigé par Joseph, un ancien maître, propriétaire de grandes exploitations qui a compris à la mort de sa femme qu’il fallait éradiquer cette mauvaise relation maître, valet. Le garçon ne ménage pas sa peine pour participer aux travaux des champs, apprend la vie en communauté jusqu’à ce que le groupe l’exclut le tenant responsable des malheurs.
Avec Brabek, un ogre enchanteur et lutteur nomade, le garçon apprend l’itinérance et l’amitié. Ce  » Quasimodo » au coeur tendre regrette que les hommes passent leur temps à durcir leur coeur, peut-être pour survivre. De cette rencontre, en mémoire de Brabeck, le garçon conserve la roulotte et cet hongre robuste envers lequel il gardera un amour et une responsabilité éternels.
Chaque rencontre se conclut par une perte. Existe-t-il « un endroit où l’on pourrait vivre et demeurer à jamais avec les êtres qui sont chers à notre coeur? »
C’est un accident qui le met sur la route de la jeune mélomane Emma. Soigné par la jeune fille et son père, cette étape est l’occasion de découvrir une famille, la musique et l’amour. Malheureusement la guerre viendra estomper cette sensation de stabilité. Le garçon découvre l’horreur des champs de bataille, devenant malgré tout un héros, un vainqueur étonnamment protégé par sa robustesse ou par la chance.

Cette grande épopée d’un garçon inculte, sûrement plus apte à déceler la folie des hommes dans le chaos du monde est soutenue par un style aux différentes facettes. Les phrases sont courtes, rythmées, palpitantes lorsque l’auteur décrit la rencontre des corps, la passion aux sonorités de l’orage, les combats. Les lettres d’Emma vives, poétiques, coquines viennent s’intercaler avec les récits du front. L’auteur peut citer des pages de membres d’une lignée royale ou enchaîner douze pages de noms de soldats morts au combat. Ou couper la trame romanesque en scandant des évènements qui se sont passés « Cette année-là »
Lyrisme, métaphores, le style est fortement travaillé s’inscrivant dans le registre des auteurs dont il s’inspire en évoquant Notre Dame de Paris, en choisissant les prénoms d’Emma ou de Mazeppa.
Et pour compléter cette richesse déjà bien grande, Marcus Malte ne se prive pas de lancer quelques petites phrases intemporelles sur les travers de l’humanité.
«  Députés, sénateurs, ministres : une minable clique d’affairistes seulement occupés à leurs petits micmacs comptables. »
 » La guerre… est l’apanage de notre espèce »  » elle est le principal caractère dans la définition de l’humanité. »

Un roman d’une grande richesse, où la sauvagerie du monde vient bousculer la naïveté d’une âme pure.

Je remercie Joëlle, Eimelle et Edyta qui m’ont accompagnée pour cette lecture commune.