Gabriële – Anne et Claire Berest

Titre : Gabriële
Auteur : Anne et Claire Berest
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 450
Date de parution : 23 août 2017

Avec ce livre, Anne et Claire Berest souhaitent réhabiliter leur arrière-grand-mère qu’elles n’ont pas connue.
Parce que cette femme à l’intelligence rare a sacrifié sa vie, sa carrière prometteuse de compositrice pour la carrière de son mari, Francis Picabia.
 » Cette femme déplace des montagnes pour les autres, mais il lui manque la force de pousser une porte pour elle-même. »

Son amour inconditionnel pour le peintre avant-gardiste, avide de reconnaissance, frôlant la mort pour se sentir vivant, la pousse à l’abnégation et même parfois à la compromission.
Car, elle aussi, ne se sent vivante que dans l’action, délaissant trop souvent  ses enfants, dont on n’entend plus parler dans le récit sitôt leur naissance.

Au-delà du récit d’une passion réciproque, parfois destructrice, ce document nous plonge dans le Paris bohème, dans le milieu artistique du début du XXe siècle. Nous découvrons les débuts controversés de l’art non figuratif, des peintres comme Marcel Duchamp ou des écrivains comme Guillaume Apollinaire. Milieu foisonnant, intellectuel, vivant, enivrant et opiacé. Ici « la banalité et l’ordinaire n’existent pas. »
Escapades dans le Jura, terre de stabilité pour Gabriële, dans le Midi, en Espagne, à Berlin ou plus largement à New York où les mentalités sont plus réceptives à l’Art moderne.
Gabriële est une femme extraordinaire, étonnamment moderne pour l’époque. Son abnégation pour un homme enfant est d’autant plus  intéressante. Elle rêvait de liberté et s’enferme sous l’emprise d’un homme caractériel. Toute la complexité féminine.

Nous sommes donc en présence d’un document foisonnant parfaitement documenté, rythmé par les cycles enjoués puis dépressifs de Picabia. On frise parfois l’anecdotique. Je me suis de temps en temps lassée des inconstances répétitives de Picabia. Fort heureusement, sans jamais être invasives, les sœurs Berest viennent parfois confier leurs états d’âme sur cette femme qu’on leur a cachée.

 

Publicités

Le garçon – Marcus Malte

Malte

Titre : Le garçon
Auteur : Marcus Malte
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 544
Date de parution : 18 août 2016

Les auteurs de romans noirs ont décidément les bons codes pour écrire un grand récit humain ancré dans le début du XXe siècle. On se souvient du succès de Au revoir là-haut de Pierre Lemaître. Marcus Malte nous offre ici un superbe roman d’initiation couvrant en cinq parties la période de 1908 à 1938.

C’est portant sa mère mourante que nous découvrons Le garçon, un enfant mutique sans nom. Si elle lui avait qu’il fallait brûler son corps à sa mort, elle ne lui avait pas dit ce qu’il faudrait faire après. Il part donc découvrir le monde et découvre son humanité en croisant un attelage et deux chevaux.
Dans un hameau, il est accueilli par un groupe de quatre familles dirigé par Joseph, un ancien maître, propriétaire de grandes exploitations qui a compris à la mort de sa femme qu’il fallait éradiquer cette mauvaise relation maître, valet. Le garçon ne ménage pas sa peine pour participer aux travaux des champs, apprend la vie en communauté jusqu’à ce que le groupe l’exclut le tenant responsable des malheurs.
Avec Brabek, un ogre enchanteur et lutteur nomade, le garçon apprend l’itinérance et l’amitié. Ce  » Quasimodo » au coeur tendre regrette que les hommes passent leur temps à durcir leur coeur, peut-être pour survivre. De cette rencontre, en mémoire de Brabeck, le garçon conserve la roulotte et cet hongre robuste envers lequel il gardera un amour et une responsabilité éternels.
Chaque rencontre se conclut par une perte. Existe-t-il « un endroit où l’on pourrait vivre et demeurer à jamais avec les êtres qui sont chers à notre coeur? »
C’est un accident qui le met sur la route de la jeune mélomane Emma. Soigné par la jeune fille et son père, cette étape est l’occasion de découvrir une famille, la musique et l’amour. Malheureusement la guerre viendra estomper cette sensation de stabilité. Le garçon découvre l’horreur des champs de bataille, devenant malgré tout un héros, un vainqueur étonnamment protégé par sa robustesse ou par la chance.

Cette grande épopée d’un garçon inculte, sûrement plus apte à déceler la folie des hommes dans le chaos du monde est soutenue par un style aux différentes facettes. Les phrases sont courtes, rythmées, palpitantes lorsque l’auteur décrit la rencontre des corps, la passion aux sonorités de l’orage, les combats. Les lettres d’Emma vives, poétiques, coquines viennent s’intercaler avec les récits du front. L’auteur peut citer des pages de membres d’une lignée royale ou enchaîner douze pages de noms de soldats morts au combat. Ou couper la trame romanesque en scandant des évènements qui se sont passés « Cette année-là »
Lyrisme, métaphores, le style est fortement travaillé s’inscrivant dans le registre des auteurs dont il s’inspire en évoquant Notre Dame de Paris, en choisissant les prénoms d’Emma ou de Mazeppa.
Et pour compléter cette richesse déjà bien grande, Marcus Malte ne se prive pas de lancer quelques petites phrases intemporelles sur les travers de l’humanité.
«  Députés, sénateurs, ministres : une minable clique d’affairistes seulement occupés à leurs petits micmacs comptables. »
 » La guerre… est l’apanage de notre espèce »  » elle est le principal caractère dans la définition de l’humanité. »

Un roman d’une grande richesse, où la sauvagerie du monde vient bousculer la naïveté d’une âme pure.

Je remercie Joëlle, Eimelle et Edyta qui m’ont accompagnée pour cette lecture commune.

Une vie si convenable – Ruth Rendell

rendellTitre : Une vie si convenable
Auteur : Ruth Rendell
Littérature anglaise
Traducteur : Johan-Frederik Hel Guedj
Nombre de pages : 336
Date de parution : 28 janvier 2015

Auteur :
Ruth Rendell est un auteur de romans policiers et psychologiques britannique, née le 17 février 1930 à Londres. Elle a également publié sous le pseudonyme de Barbara Vine.

Présentation de l’éditeur :
Grace et Andrew, frère et sœur, se sont toujours bien entendus. Lorsqu’ils héritent de la maison de leur grand-mère, il leur paraît naturel d’y emménager ensemble. Mais quand le compagnon d’Andrew s’installe à son tour, la vie dans la maison tourne au conflit. Pour échapper aux tensions, Grace, l’universitaire, se plonge dans un manuscrit du début du XXe siècle, jamais publié en raison de ses thèmes « subversifs ». Elle y découvre l’histoire d’un frère et d’une sœur, lui homosexuel, elle mère célibataire, confrontés à la violence du regard de la société. Lorsque la vie des trois colocataires est bouleversée à son tour, au fil de sa lecture, Grace voit se télescoper les époques en un écho glaçant.

Mon avis :
J’ai eu l’occasion de lire plusieurs enquêtes de l’inspecteur Wexford, toujours appréciées pour le flegme britannique de ce retraité féru de littérature, incapable de résister à une nouvelle investigation et surtout pour l’analyse sociale de l’auteur.
Ruth Rendell ne manque jamais une occasion de mettre en situation les injustices sociales mais toujours avec beaucoup de tact et de finesse.
Dans ce roman, Ruth Rendell est au centre de ses préoccupations et nous livre un récit dans la lignée des grands romans victoriens de Wilkie Collins ou Elisabeth Gaskell.
Grace, enseignante, prépare une thèse sur les parents isolés dans la littérature anglaise (et nous profitons de rappels de romans de George Eliot, Elisabeth Gaskell, Thomas Hardy, Wilkie Collins). Suite à un héritage, elle vit avec son frère gay dans la maison de sa grand-mère. Sa vie se retrouve quelque peu perturbée lorsque James, l’amant de son frère, s’installe lui aussi. Sa vie mais aussi sa réflexion sur sa thèse puisque James lui assène souvent que les homosexuels ont connu (et connaissent encore) bien plus de rejets et de violences que les mères célibataires.
L’enfant née d’une enfant, manuscrit jugé subversif , écrit par le grand oncle de James devient le coeur du roman de Ruth Rendell, manière de mettre en image les thèmes des mères célibataires et des homosexuels pendant la première moitié du XXe siècle.
Maud, jeune fille de quinze ans se retrouve enceinte. Ses parents indignés souhaitent la placer dans une institution méthodiste pour mères célibataires afin de donner son enfant à l’adoption. Son frère, homosexuel, lui propose alors de jouer le rôle de sa femme dans cette petite ville où il vient de prendre un poste d’enseignant. Maud évitera ainsi l’opprobre de la société et John pourra continuer à vivre secrètement sa passion avec Bertie.
De cette situation de départ, arrangeante pour les différentes parties, Ruth Rendell fait évoluer ses personnages vers leur nature profonde, soumis aux pressions des comportements des voisins ou de la famille. Le récit prend alors une dimension psychologique, un suspense et une densité des grands romans sociaux de l’époque.
Les personnages, et notamment Maud (« je n’oublie jamais et je ne pardonne jamais ») sont d’une densité et d’une profondeur parfaitement analysées par l’auteur.
Même si le sort de Grace m’intéressait, j’ai presque regretté de quitter un peu rapidement le récit « historique » pour retomber dans la réalité contemporaine d’une violence identique mais nettement moins romanesque.

Un très bon roman de cette grande dame qui fêtera ses 85 ans demain.

Challenge-rentrée-dhiver-2015-150x149

L’homme provisoire – Sebastian Barry

barryTitre : L’homme provisoire
Auteur : Sebastian Barry
Littérature irlandaise
Traducteur : Florence Lévy-Paolini
Éditeur : Éditions Joëlle Losfeld
Nombre de pages : 256
Date de parution : 28 août 2014

Auteur :
Sebastian Barry, né le 5 juillet 1955 à Dublin, est un écrivain irlandais.
Souvent inspirées par des histoires de sa propre famille, les œuvres de Barry ont pour thèmes le mensonge, ou plutôt la vérité telle qu’elle est interprétée par chacun, la mémoire et les secrets familiaux. Leur décor est pour la plupart celui de l’Irlande au moment de son indépendance (1910-1930).

Présentation de l’éditeur :
L’Irlandais Jack McNulty est un «homme provisoire», tout comme l’ont été ses missions avec l’armée britannique durant la Seconde Guerre mondiale. En 1957, installé à Accra, en proie à l’angoisse et au ressassement, il décide de rédiger l’histoire de sa vie.
Homme ordinaire, aussi héroïque qu’insignifiant, Jack a été le témoin de choses extraordinaires. Il a travaillé et erré à travers le monde, tour à tour soldat, ingénieur, observateur de l’ONU. Son mariage avec Mai, la plus jolie fille de Sligo, est à la fois étrange et tumultueux, mais comme tout le reste, il finira par lui glisser entre les doigts…

Mon avis :
Tout commence par un naufrage, celui du navire de guerre qui emmène Jack McNulty, engagé dans l’armée britannique au Ghana en 1945. Un naufrage qui peut aussi qualifier la vie personnelle de cet irlandais que l’on retrouve en 1957 comme observateur de l’ONU à Accra. C’est là au Ghana qu’il s’est isolé pour écrire ses souvenirs, pour évoquer une nouvelle fois sa vie en Irlande et ailleurs, pour comprendre Mai,la femme de sa vie et peut-être pour mettre en évidence sa culpabilité dans ce naufrage familial.
Quand il rencontre Mai Kirwan en 1922, lui le grand rouquin banal, ne sait comment aborder cette belle fille intelligente, « multiple et compliquée« . Et pourtant, Mai accepte de l’épouser malgré la mise en garde de son père qui appelle Jack « le buveur de Sligo ».
Depuis Accra où il vit seul avec Tom Quaye, le boy que lui a recommandé son propriétaire, Jack sombre et distille petit à petit dans son journal les évènements qui ont mené sa famille à sa perte. Grand buveur de whisky et de bière, il donne ce goût à sa femme. La naissance du premier enfant, Maggie comble de joie les parents.
 » Aucune expérience au monde n’arrive à la cheville de l’instant où on découvre son premier enfant, son petit visage perdu dans un nid de couvertures minuscules. »
Mais très vite, les soirées arrosées, le goût du jeu conduisent Jack sur la mauvaise pente. Son seul recours est alors de s’engager dans l’armée britannique en pleine seconde guerre mondiale alors que l’Irlande veut absolument garder sa neutralité dans ce conflit.
 » Comment se fait-il que pour certaines personnes, l’alcool n’est qu’un prêt à court terme sur l’esprit et pour d’autres une lourde hypothèse sur l’âme?. Comment se fait-il que l’alcool provoque gaieté et enjouement chez beaucoup de buveurs, mais que quelques autres sombrent dans la morosité et l’oubli de soi, se retrouvent dépouillés de la moindre trace de bonheur, au point de battre leur enfant dans la neige? J’étais incapable de répondre à ces questions à l’époque et je le suis encore aujourd’hui. »

Sur fond historique, avec la fin de la guerre d’indépendance irlandaise puis la seconde guerre mondiale et les rivalités africaines, Sebastian Barry nous emporte une fois de plus sur le territoire du mélodrame personnel. Son style lyrique sublime certaines scènes comme cette description en une longue phrase de plus de deux pages d’un bombardement du hangar où Jack travaillait avec ses élèves sur l’apprentissage du déminage.
Même si le témoignage de cet homme brisé, laissant paraître le remords et l’amour inconditionnel pour Mai ne peut que nous toucher, je suis toutefois un peu moins séduite par ce récit que par les autres romans de l’auteur ( notamment Le testament caché).
La narration alternée entre ce qu’il écrit dans son journal et ce qu’il vit, la non linéarité m’ont parfois détachée du récit et ne m’ont pas permis de sentir la puissance de destruction de l’alcoolisme.

 » Il est très difficile de se souvenir de l’état d’ébriété car il s’agit véritablement d’une forme d’absence, d’un maelström qui efface le paysage. Peut-être que de l’extérieur, en regardant…Mais ce serait vraiment terrible de prétendre que je me sentais à l’extérieur de tout cela. J’étais complètement impliqué dans la bataille et tous les matins je savais que j’avais été cité à l’ordre du jour des grâces et disgrâces. Des grâces car parfois, aussi rarement qu’un jour de chaleur en Irlande, une sorte d’immense bonté descendait sur nous, Mai et Jack, et durant un petit moment nous portions le même uniforme et nous nous battions pour les mêmes puissances. Lorsque Mai prononçait des paroles rapides, inattendues, précieuses, de gentils petits riens en fait, peut-être provoqués par le gin, mais pour moi inestimables, malgré tout. »

rentrée

 

Pas pleurer – Lydie Salvayre

salvayreTitre : Pas pleurer
Auteur : Lydie Salvayre
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 288
Date de parution : 21 août 2014

Auteur :
Lydie Salvayre est née en 1948 d’un couple de républicains espagnols exilés dans le sud de la France depuis la fin de la guerre civile espagnole. Son père est andalou, sa mère catalane. Elle passe son enfance à Auterive, près de Toulouse, dans le milieu modeste d’une colonie de réfugiés espagnols. Le français n’est pas sa langue maternelle, langue qu’elle découvre et avec laquelle elle se familiarise par la littérature.
Lydie Salvayre a obtenu le prix Hermès du Premier roman pour La Déclaration, le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre) pour La Compagnie des spectres et le prix François Billetdoux pour BW.

Présentation de l’éditeur :
Deux voix entrelacées.
Celle, révoltée, de Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les Nationaux avec la bénédiction de l’Église contre « les mauvais pauvres ».
Celle, roborative, de Montse, mère de la narratrice et « mauvaise pauvre », qui a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours enchantés de l’insurrection libertaire par laquelle s’ouvrit la guerre de 36 dans certaines régions d’Espagne, des jours qui comptèrent parmi les plus intenses de sa vie.
Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent et qui font apparaître l’art romanesque de Lydie Salvayre dans toute sa force, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, porté par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.

Mon avis :
Le hasard de mes lectures m’a portée en plusieurs occasions au coeur de la guerre civile d’Espagne de l’été 1936. Nationalistes, communistes, libertaires, phalangistes, franquistes, FAI, POUM, PSCU, j’avoue y avoir perdu plusieurs fois mes marques.
Avec Pas pleurer, Lydie Salvayre m’a beaucoup éclairée sur le sujet.
En mêlant deux voix, celle de Bernanos à Majorque et celle de Montse originaire d’un village catalan, l’auteur montre deux visages de cette période mouvementée.
«  L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos dont le souvenir resta planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux : deux scènes d’une même histoire, deux expériences, deux visions qui depuis quelques mois sont entrés dans mes nuits et mes jours, où lentement elles infusent. »
Car c’est depuis un village du Sud Ouest de la France, à la fin de sa vie que Montse raconte à sa fille, la narratrice, cet été 36 qui restera l’année de sa plus belle rencontre, le plus beau moment de sa vie qui ne sera ensuite que l’ombre de ce jour.
La voix de Bernanos dénonce surtout le soutien de l’Eglise espagnole pour tous ces meurtres perpétrés par les franquistes.
 » L’Eglise est devenue la Putain des militaires épurateurs. » Des milliers de gens jugés suspects sont abattus dans les champs.
Montse, elle, après avoir été raillée par Don Jaume (  » Elle a l’air bien modeste. ») alors qu’elle le sollicitait pour un emploi de bonne, s’engage avec son frère Josep parti rejoindre l’armée des libertaires de Durruti sur le front de Saragosse. C’est dans cette ville où l’on brûle l’argent et toutes les valeurs de la République qu’elle connaîtra l’amour avec un français de passage.
Elle restera en ville chez sa sœur dans l’attente vaine du retour du français alors que Josep, écœuré par le meurtre de curés, s’en retourne chez ses parents.
 » On peut donc tuer des hommes sans que leur mort occasionne le moindre sursaut de conscience, la moindre révolte? »
Au village, il entre à nouveau en conflit avec le communiste Diego, le fils adultère de Don Jaume.
Le conflit entre les deux hommes devient un réel problème familial lorsque Montse revenue enceinte de la ville se fera épouser par Diego.
Bernanos rejoint la France en mars 1937 avant de s’exiler au Paraguay en 1939. Avec Les grands cimetières sous la lune, il aura éclairé ses lecteurs sur les dangers qui déchireront ensuite l’Europe.
 » Je crois que le suprême service que je puisse rend à ces derniers ( les honnêtes gens) serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur. »
C’est en mêlant l’ Histoire et l’épisode romanesque que Lydie Salvayre parvient à éclairer et à intéresser son lecteur malgré un récit compliqué par les changements de points de vue, les passages des années 36 aux années actuelles et surtout des phrases exclusivement espagnoles ou prononcées dans le dialecte de Montse.
Une lecture pas facile qui éclaire néanmoins cette période complexe et peu connue (de moi) de l’histoire de l’Espagne.

rentrée

 

Contrebande – Enrique Serpa

serpaTitre : Contrebande
Auteur : Enrique Serpa
Littérature cubaine
Traducteur : Claude Fell
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 288 en format Poche
Date de parution : 2009 puis 2013 en format Poche

 

Auteur (source Zulma) :
« Vous êtes le meilleur romancier d’Amérique latine, et vous devez tout abandonner pour écrire des romans » disait Ernest Hemingway à Enrique Serpa à qui il reprochait de consacrer trop de temps à son activité de journaliste. Quant à Eduardo Manet, qui a accepté de préfacer la traduction de Contrebande, il place sans hésiter Serpa aux côtés des plus grands, Carpentier, Faulkner ou… Hemingway.
Enrique Serpa (1900-1968) a été traduit pour la première fois en français chez Zulma en 2009.

Présentation de l’éditeur :
« Années vingt à La Havane. Le poisson se fait rare. Les marins et leurs familles crient famine. Le narrateur, propriétaire de la goélette La Buena Ventura, reste amarré à ses regrets. Un tantinet pleutre mais superbement attachant, il se lamente, vomit ses semblables et leurs passions sordides – mauvais alcools, jeux d’argent, prostituées usées. Il traîne son désarroi, nous offre des pages effervescentes sur un port à l’agonie, sur ces hommes et ces femmes à la dérive, épaves parmi les bateaux à quai. Il se laisse emporter dans des rêves de fortune par un capitaine âpre au métier, appelé Requin. Bientôt, le patron de La Buena Ventura vendra son âme au diable, à ce Requin des bas-fonds, pour le meilleur et le pire. » Martine Laval, Télérama

Mon avis :
Le narrateur est un ancien chimiste reconverti en armateur depuis une crise de neurasthénie. Propriétaire de trois goélettes, lui et son équipe de pêcheurs cubains végètent depuis que les navires frigorifiques américains inondent le marché du poisson et que les limites des eaux territoriales ont été modifiées.
La misère s’installe à La Havane mais les souhaits de grève des pêcheurs sont souvent avortés par la peur des représailles.
Requin, patron de l’équipe de La Buena Ventura convainc l’armateur de se lancer dans un commerce plus rentable, le transport de tonneaux de rhum à destination de l’Amérique en pleine prohibition.
Le narrateur, d’un milieu plus aisé et religieux, acculé par le manque d’argent se lance dans cette aventure qui peut l’amener vers la déchéance ou la prospérité avec une éternelle peur au ventre.
Contrebande est un roman d’aventures qui allie d’excellentes descriptions tant de la vie cubaine que de la vie en mer et une fine analyse psychologique de personnages troublés complexes.
Si Requin est un ancien repris de justice, bagarreur, avec une vraie âme de chef, il n’en reste pas moins sensible et respectueux envers ses amis ou de pauvres clandestins. L’affreux tueur Scot ( « cette plaie pantelante, orageuse et hérissée de rancoeur et de menaces« ) peut exprimer une véritable trouille face à l’immensité de la mer la nuit. Et le narrateur, intimidé, craintif qui ne comprend pas comment des tueurs peuvent annihiler tout remords n’en vient-il pas à se lancer dans une aventure illégale.
Nous sommes dans un monde d’hommes, le monde de la mer qui peut toutefois réservé des moments de calme et de poésie.
 » En revanche, la solitude en mer absorbe et purifie tout. Elle règne sur toutes choses comme un despote sur le territoire de sa victoire. La raison en est qu’en mer la solitude, énorme et mystérieuse, frôle l’éternité. »
Mais l’auteur, en journaliste et auteur cubain témoigne aussi de cette misère du peuple tant en ville avec la prostitution et la violence qu’en campagne à Boca de Jaruco avec la faim, la boue et la résignation.
«  En mer, les hommes sont fatalistes et stoïques, mais sur terre, sans cesser d’être fatalistes, ils deviennent résignés, comme s’ils avaient à nouveau contracté un lointain complexe d’infériorité. »
La fracture sociale se creuse de plus en plus avec une population nantie propriétaire de plusieurs villas ou ces américains qui paient pour le plaisir de pêcher.

 Contrebande est un roman passionnant, témoignage social du Cuba des années 20, mais aussi analyse psychologique de personnages déchus et terriblement humains.

Je remercie Libfly et les Editions Zulma qui m’ont permis de découvrir cet auteur dans le cadre de l’opération Zulma Poche.

LOGO coupe du monde des livres CHALLENGE papier

 

Jacques Prévert, Les mots à la bouche – Daniel Chocron

chocronTitre : Jacques Prévert, Les mots à la bouche
Auteur : Daniel Chocron
Éditeur : Éditions du Jasmin
Nombre de pages : 184
Date de parution : avril 2014

Auteur :
Historien du cinéma, Daniel Chocron participe à la fondation et à la rédaction de la revue Films. Depuis 2002, il participe à la programmation d’évènements artistiques et d’animations culturelles.
Connu pour ses conférences sur l’histoire du cinéma à destination des chercheurs, il en anime également pour la jeunesse. Il invite alors le public à interagir avec des diapositives et des extraits de film.

Présentation de l’éditeur :
Le nom de Jacques Prévert évoque des poèmes récités devant le tableau noir, des chansons immortalisées par Yves Montand ou Juliette Gréco, un certain cinéma en noir et blanc…
Pourtant ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses facettes de l’homme. Né avec le XXe siècle, il est de tous ses mouvements artistiques, sans jamais s’y laisser enfermer. Il est aussi de tous les mouvements sociaux : lui qui a pu observer dès l’enfance l’injustice et la brutalité des rapports entre les forts et les faibles ne manquera pas une occasion de les dénoncer en participant à l’effervescence artistique et politique des années folles.
Artiste complet à l’imagination toujours en mouvement, ses créations touchent au cinéma, où il formera un duo légendaire avec Marcel Carné, au théâtre, avec des pièces militantes au plus près de l’actualité, mais aussi aux collages et au dessin animé. Écrivain et poète, son œuvre foisonnante s’étend des pamphlets aux livres pour enfants ; elle est toujours animée, en prose comme en vers, du souffle de la poésie et de la liberté.

Mon avis :
Jacques Prévert, un nom qui nous ramène de suite sur les bancs de l’école. Aussitôt, j’entends les jeux de mots ( » De deux choses lune l’autre c’est le soleil »), les calembours ou les énumérations. Mais le poète est un artiste complet jouant avec les mots et les images.
Daniel Chocron nous parle de la jeunesse de Prévert, de sa vie, de ses écrits, de ses dialogues au cinéma, de ses textes chantés par les plus grands chansonniers d’après-guerre, de ses textes pour enfants et de ses contributions à la peinture et aux collages.
Né en 1900, Jacques a souffert de la pauvreté et des périodes de guerre.
 » La vie de Jacques se passe entre les privations quotidiennes, beaucoup d’amour familial et la découverte de Paris avec un apprentissage de la vie dans les rues. »
A son retour du service militaire en Turquie, il s’installe à Paris avec des amis surréalistes. Dans toute son œuvre, il défendra les opprimés, affirmera son anticléricalisme et son aversion de l’armée. Engagé sur toutes les causes, il sera bien plus tard un précurseur de l’écologie.
De 1932 jusqu’au front populaire, il écrira de nombreux textes notamment pour le théâtre avec le groupe Octobre. Il se consacrera ensuite au cinéma en écrivant les dialogues de nombreux succès du cinéma français avec Marcel Carné ( Drôle de drame, Quai des brumes, Les enfants du paradis...)
En tant qu’historien du cinéma, les connaissances et analyses de Daniel Chocron sont alors enrichissantes.
Après la seconde guerre mondiale, les cabarets de Paris deviennent de plus en plus animés. Les grands chansonniers chantent alors les plus beaux textes de Prévert sur une musique de son ami Joseph Kosma.
Jacques Prévert écrit aussi pour son ami Pablo Picasso, dialogue les tableaux de Miro, Braque mais s’associe aussi à de grands photographes comme Doisneau, un autre amoureux de Paris.
Jacques Prévert avait aussi une passion pour les collages, une manière de mettre en image le surréalisme. C’est une activité que je ne lui connaissais pas ( Parution de Fatras en 1966) et que l’auteur détaille en fin de livre.
Beaucoup de grands auteurs, réalisateurs, comédiens, chanteurs, peintres, photographes ont croisé la route de Jacques Prévert. L’auteur fait une courte biographie de chacun en fin d’ouvrage. Ce petit livre est donc aussi l’occasion de retracer la vie artistique de ce siècle marqué par deux grandes guerres.
Daniel Chocron nous permet de découvrir les multiples facettes de ce poète qui reste souvent en nos mémoires pour Paroles ( son recueil de poésie le plus connu), Barbara, Les feuilles mortes.
Toutefois pour captiver son public cible ( adolescents à partir de 15 ans), il me semble que la succession d’informations aurait gagnée à être davantage romancée. L’analyse de certains films très intéressante aurait pu être plus développée, le texte aurait gagné en rythme avec davantage d’anecdotes ou l’insertion d’illustrations.
Je remercie Les Éditions du Jasmin et Daniel Chocron pour cette biographie ( « qui se lit comme un roman« )  qui m’a permis de mieux connaître la vie et les nombreuses activités de cet immense poète.

 

melangedesgenres8