Sous le ciel qui brûle – Hoai Huong Nguyen

Titre : Sous le ciel qui brûle
Auteur : Hoai Huong Nguyen
Éditeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 174
Date de parution : 4 mai 2017

 

 

Tuân se promène dans la forêt de Chantilly , paysage cher au cœur de Gérard de Nerval, son poète préféré. Il cherche les premières jonquilles ou le fantôme d’une jeune fille. Ces paysages qu’il a tant lus le replongent dans son enfance.

Ce vietnamien est arrivé en France en septembre 1968, lourd de nombreux deuils qui ont jalonné sa vie. Né près de Hué, ancienne capitale impériale du Vietnam, il vit à Shui avec toute sa famille, grand-père, oncles, tantes et cousins. Ses parents sont massacrés par des voleurs alors qu’il n’a que cinq ans. L’enfant s’attache alors à son grand-père et se laisse bercer par les contes enfantins d’auteurs français. Même si certains le jugent « traître à son pays », Tuân aime particulièrement la langue française.
A la mort de son grand-père, il se rapproche de sa tante, mariée  très jeune à un fils de famille aisé qui passe sa vie loin de son foyer et s’engage dans la lutte armée auprès des Viet-minh.
Au printemps 1954, cet oncle emmène toute sa famille dans la zone de combat du Nord. La séparation avec sa tante et surtout sa jeune cousine avec laquelle il partageait ses lectures fut un traumatisme pour Tuân. C’est à cette période qu’il trouve refuge dans la nature et dans l’écriture de poèmes.
« Au nord s’installa un régime communiste qui mit au pas toute la société à travers une révolution prolétarienne qui s’imposa par la violence. Au sud, le gouvernement libéral ne parvint pas à instaurer la démocratie promise. »

Tuân part à Saïgon pour suivre des études en lettres françaises. Afin de gagner un peu d’argent, il travaille pour une veuve française qui le pousse davantage vers la culture française et l’écriture.
«  Le monde serait meilleur si les hommes qui avaient écrit un jour des poèmes n’avaient pas cessé de le faire. »
Alors que l’autel des ancêtres s’agrandit avec la mort de sa tante et sa cousine, Tuân va vivre l’enfer en cette nuit du Têt lors de l’offensive nord-vietnamienne sur Hué.
Seuls les vers d’un poème de Rimbaud le tiennent en vie en cette nuit d’horreur.

Une fois en France, Tuân se ressource dans les paysages de Nerval. La nature et l’écriture apaisent son sentiment de culpabilité, ses pensées suicidaires.
«  Mais ce fut aussi en France qu’il découvrit à quel point il aimait son pays, autre paradoxe in compréhensible des exilés. »

Avec ce texte assez lent mais lyrique, Hoai Huong Nguyen dresse un portrait du Vietnam des années 40 à 70. Elle partage aussi les traditions familiales de ce pays, la luxuriance des paysages notamment avec la visite de la Citadelle impériale. Avec la magie des mots, de la poésie, les parfums de la nature, l’auteur apaise les souffrances d’une horrible guerre. C’est un texte en ombre douce avec un personnage marqué par le deuil mais sauvé par son amour des lettres françaises. La langue de l’ennemi est aussi la langue des Lumières. Tuân a été bercé par l’exotisme des contes français, porté par la poésie de Nerval. Le courage de survivre ne peut se trouver que dans les paysages nervaliens chers à son cœur.

Je remercie la Librairie Dialogues pour cette lecture.

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La porte – Magda Szabo

Titre : La porte
Auteur : Magda Szabo
Littérature hongroise
Traducteur: Chantal Philippe
Titre original : Az Ajtó
Éditeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 277
Date de parution : août 2003

Quelle femme étonnante que cette gardienne d’immeuble! Emerence, le visage calme comme un lac, le front caché par un foulard qui ombre sa tête en permanence abat le travail de cinq personnes dans cet immeuble. Si tout le monde la connaît et la respecte, personne n’est jamais rentré chez elle. La porte est close à tout le monde.
Elle s’entourait de mystère comme d’un châle. Son ton franc et autoritaire, sa brusquerie matait les animaux et les humains pourtant prompts à l’aimer de manière inconditionnelle.
Originaire comme Magda de Nadóri, elle ne parle pas de son passé. Il paraît qu’elle n’a pas de lit pour dormir et qu’elle possède des trésors ayant appartenu à une famille juive pour laquelle elle travaillait.
A une époque où l’écriture prend davantage de place dans la vie de l’auteur, Magda demande à la gardienne d’immeuble si elle souhaite s’occuper de son ménage. Lorsque le mari de Magda tombe malade, Emerence dévoile toute sa bonté. Si la vieille femme est opposée à l’Église depuis une histoire de jeunesse, sa grandeur d’âme la pousse à aider son prochain quel qu’il soit.
 » Chez les hommes, comme chez les animaux, c’est la ruine qui l’attirait. »
Patiemment, la relation entre les deux femmes se construit. Emerence confie des bribes de son passé, accorde sa confiance sans se priver de critiquer largement le métier, la religion, l’attitude de Magda. Étrangement, comme le chien Viola, Magda ressent une attirance, presque une soumission envers la vieille femme imprévisible et emportée.
 » toute relation sentimentale est une possibilité d’agression »
Lorsque brutalement, Emerence s’enferme chez elle, loin du regard des autres, fuyant la pitié, Magda se retrouve confronter à un dilemme. Comment ouvrir cette porte, comment aider Emerence sans la trahir?

Dans une atmosphère un peu mystérieuse, Magda Szabo dresse le portrait d’une femme inoubliable. Anti-intellectuelle, contre toute forme de pouvoir, Emerence aide naturellement son prochain malgré une attitude parfois brutale. Elle a cette forme de bonté naturelle, sauvage qui prévaut à toute consigne religieuse inculquée au plus jeune âge.
«  Cette femme ne mettait pas sa foi chrétienne en pratique le dimanche entre neuf et dix à l’église, mais tout au long de sa vie, dans son entourage, et avec l’amour du prochain qu’on trouve dans la Bible... »

A l’occasion du centenaire de la naissance de Magda Szabo, La porte vient de paraître en format Poche (Livre de Poche, 1er février 2017), une belle occasion de découvrir cette grande écrivaine hongroise.

Retrouvez l’avis de The Reading Bibliophile qui m’a accompagnée pour cette lecture.

Trois saisons d’orage – Cécile Coulon

CoulonTitre : Trois saisons d’orage
Auteur : Cécile Coulon
Éditeur: Viviane Hamy
Nombre de pages : 272
Date de parution : 5 janvier 2017

 » Les Fontaines. Une pierre cassée au milieu d’un pays qui s’en fiche. Un morceau d’un monde qui dérive, porté par les vents et les orages. »
Tout s’inscrit dans ce lieu puissant, sauvage avec les Trois-Gueules, un défilé de roches grises qui vous prend entre ses dents. Les frères Charrier y ont amené des ouvriers pour y tailler la pierre. Les ouvriers, ces fourmis grises se sont installés, créant le village des Fontaines, bousculant un peu les paysans.
Comme dans tout village, l’intimité y est réduite. Les natifs se soutiennent mais celui qui n’est pas né ici, si il est accepté ne fera jamais partie des leurs. Comme Clément, le prêtre qui, pourtant sait les faiblesses des uns et le silence des autres.
André, médecin lyonnais a choisi de s’installer dans une superbe maison, La Cabane, dans les Haut-Bois. Dans ce lieu grandiose, il tente d’oublier les fantômes d’enfants tués par des bombardements des Alliés ou de ceux qu’il n’a pas pu sauver.
Homme sûr de lui, médecin courageux et compétent, il parvient à se faire accepter aux Fontaines.
Quelques années plus tard, Élise, une femme rencontrée furtivement une nuit de déprime à Lyon avant sa fuite vers Les Fontaines, lui amène Benedict, son fils.
L’enfant voue immédiatement une adoration béate pour son père et, en grandissant, n’aura qu’une envie, lui ressembler et être médecin aux Fontaines.
Adulte, devenu un homme bon mais sans le charisme de son père, il s’installe à La Cabane avec Agnès, une intellectuelle qui allie grâce et beauté. Benedict «  était tombé amoureux d’elle parce qu’il ne pouvait pas la posséder. »
 » Elle détenait cette force qu’il ne possédait pas, cette capacité à se mouvoir gracieusement où qu’elle aille, à donner l’illusion de maîtriser les éléments qui l’entouraient, à inspirer les personnes qu’elle rencontrait. »
Bérangère, leur fille sera la première de cette lignée à naître aux Fontaines. Si elle n’a pas la beauté de sa mère, elle a la volonté de son grand-père. Sa vie sera aux Fontaines et elle se lie très jeune à Valère, l’un des fils d’une des plus grandes familles de paysan.

En insistant sur la force des lieux, sur les caractères de ses personnages, Cécile Coulon tisse patiemment la trame dramatique de cette histoire. Pas de découvertes historiques ou géographiques, pas de réflexion psychologique dans ce roman mais une belle et grande histoire de famille qui prend sa force dans les pierres, la nature sauvage, dans les sentiments passionnés de ses habitants, dans les passions incontrôlables.
A la manière de Ron Rash ou Robert Goolrick, Cécile Coulon a cette puissance narrative, cette façon de jouer avec les forces maléfiques, les signes de bénédiction pour ferrer son lecteur dans une histoire, qui, même si l’on se doute parfois des évolutions, vous emmène là où « la lumière engloutissait les hommes. »

Ne manquez pas l’avis enflammé de Bric a Book.

Un dangereux plaisir – François Vallejo

VallejoTitre : Un dangereux plaisir
Auteur : François Vallejo
Éditeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 320
Date de parution : 25 août 2016

 

Chez les Elian, une famille de pauvres riches déclassés, on mange pour vivre et non par plaisir. Leur fils Elie rechigne à manger à la fois par économie et par dégoût des plats proposés.
Un jour, une voisine compatissante lui échange son assiette dégoûtante contre une tartelette aux fraises. Voici la première bonne fée nourricière qui mène Elie sur le chemin du goût.
Mais la cuisine ne se résume pas au goût et Elie découvre avec ses yeux d’enfants l’effervescence dans les cuisines du restaurant de la rue voisine. Tous les sens sont en émoi. C’est décidé, Elie sera cuisinier, au grand dam de ses parents qui, finalement se désintéressent de son avenir tant qu’il ne salit pas leur nom.
Commence alors pour Elie une vie d’errance, de galère et de faim. Souvent repéré pour son goût du beau, son art de bien choisir les bonnes pièces, Elie finit toujours par être remercié à cause de sa maladresse. En attendant, il est un cuisinier mental qui nourrit les oiseaux et les gens de la rue.
Jusqu’au jour, où débarquant dans un restaurant dans l’intention de faire comme ses amis, Pisan et Desloges un acte de grivèlerie ( un bien joli nom pour l’escroquerie), Elie que la conscience taraude ne peut s’enfuir et finit donc à la plonge du restaurant Maudor tenu par Jeanne, une veuve et sa fille, Agathe. Elie prend vite possession de la cuisine et de la cuisinière, s’initiant dans un même registre lexical culinaire aux plats et au sexe.
Chaque fois, Elie rencontre la bonne personne, celle qui détecte son talent. Sans jamais vraiment comprendre les enjeux qui l’entourent, ne s’occupant que de la bonne association des ingrédients pour concocter la recette inoubliable, Elie parvient à devenir le chef d’un restaurant prisé, Le Trapèze, fréquenté par les plus hautes personnalités de la ville. Mais Pisan et Desloges ne sont jamais loin pour contrer ses ambitions.

François Vallejo construit un personnage hors du temps, un  » insaisissable qui dérange tous les clans« . Si Elie excelle à combiner les ingrédients culinaires, il peine à comprendre les complexités de la vie. Il est un instinctif qui  » voudrait extraire des humains ce qu’il obtient d’une volaille, d’un aloyau ou d’une rascasse. » Sa passion, son instinct, sa naïveté m’ont très souvent fait penser au héros du Parfum de Süskind.

L’auteur, lui aussi, se prend de passion pour le registre culinaire et nous délecte des plats avec les mots d’Elie. La gourmandise se retrouve à la fois dans les recettes et les relations humaines.
La cuisine et les mots de Vallejo se dégustent. Et l’intrigue, elle aussi, nous tient en appétit avec toujours  » le petit accident qui emmène la vie se promener ailleurs » jusqu’à trouver la recette parfaite dans l’art de la tromperie.
Un roman au doux parfum à déguster sans modération.

J’ai lu ce roman en tant qu’Explolecteur avec Lecteurs.com.

rl2016