Souad – Christelle Courau-Poignant

Titre : Souad
Auteur : Christelle Courau-Poignant
Edition : L’Harmattan
Nombre de pages : 288
Date de parution : 21 novembre 2019

Souad, jeune tunisienne, accoste les dames sur les trottoirs parisiens. Yeux baissés, à voix basse, de manière peu compréhensible, elle leur propose de faire le ménage chez elles. Pas un regard sauf, un jour, celui de Francine, quatre-vingt-huit ans. Elle s’arrête et l’emmène chez elle à Vincennes.

En Tunisie, Souad n’avait que seize ans quand on la maria à Hassine, un jeune homme de dix-sept que son père voulait remettre sur la bonne voie. Le père du jeune homme les expédie en France. Peut-être, là-bas, pourra-t-on soigner ce problème au cerveau qui empêche Souad d’apprendre. Mais, une fois la dot épuisée, Hassine oblige Souad à travailler pour rapporter de l’argent

Francine, issue d’un milieu pauvre de pêcheurs bretons, a connu cette période difficile où il fallait travailler pour des patrons. Sa mère, elle-même ne savait pas lire. Mais, courageuse et volontaire, Francine finit par trouver une bonne place dans le milieu bancaire. En observant Souad, elle reconnaît  sa détresse. La vieille dame comprend vite que Souad est illettrée, que son mari est violent. Avec beaucoup de tact, elle aide celle qui deviendra sa protégée.

Mais il n’est pas simple d’aider quelqu’un qui cache ses problèmes. L’éducation de Souad la contraint à une soumission innée à son mari, aux femmes voilées qui lui serinent les obligations d’une épouse. Malgré les remarques de sa fille, Souad peine à s’habiller, se comporter comme une européenne. Mais Francine sera un peu la marraine, la bonne fée de cette jeune femme, la guidant sur la voie de l’indépendance.

Avec ce roman un peu facile sur l’intégration, Christelle Courau-Poignant montre toute la difficulté de s’affranchir du carcan d’une éducation, de s’intégrer dans un autre milieu. Souad est émouvante dans sa simplicité, Francine est drôle et attachante dans son rôle de vieille dame bienfaitrice. Inspiré par des aventures vécues, le récit reste toutefois un peu  stéréotypé et romancé.

Quand je te frappe – Meena Kandasamy

Titre : Quand je te frappe
Auteur : Meena Kandasamy
Lettres indiennes
Titre original : When I hit you
Traducteur : Myriam Bellehigue
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 256
Date de parution : 4 mars 2020

 

La narratrice, écrivaine de gauche, a passé une enfance et une adolescence sans heurts à Chennai. Son seul souci était de trouver le grand amour.

Elle le trouve lorsqu’elle est étudiante dans le Kerala auprès d’un homme politique de vingt ans son aîné. En Inde, les hommes politiques aiment se revendiquer célibataires. La jeune femme renonce à un homme qui ne pourra jamais le prendre en compte dans sa vie. Elle retourne à Chennai pour oublier.

Bénévole pour des campagnes en ligne, elle fait la connaissance de son futur mari, un ancien guérillero marxiste. Ils se marient très vite et déménagent à Bangalore. Rapidement, dès la seconde semaine de mariage, son époux lui demande de quitter ses réseaux sociaux. Puis il répond à ses mails et ne lui accorde que trois heures par semaine sur Internet.

« Ma carrière d’écrivaine est foutue

Ce pervers narcissique la cantonne à la cuisine, lui interdit de se faire belle. Vient ensuite la violence physique puis sexuelle.

On se demande toujours ce qui empêche une femme de sortir d’une relation violente. En se confiant à ses parents, la narratrice n’obtient que des incitations à la patience et l’indulgence. De manière plus universelle, elle pense que l’espoir bien plus que la honte, enchaîne les femmes à ce genre de mariage.
Le doute, aussi, peut-être. Son mari la convainc qu’elle n’est qu’une écrivaine bourgeoise féministe. Que son écriture peut le mettre en danger.

« Mon mari est le sorcier de notre couple. Il veut éliminer les démons qui, selon lui, me possèdent. »

En variant les genres, Meena Kandasamy atténue la violence du sujet. En écrivaine, elle jongle avec les formes de narration. Plans de cinéma, lettres à des amants fictifs, compositions orales. C’est une manière de prendre du recul, de voir les choses autrement, de s’offrir de courtes pauses de respiration pendant ces quatre mois de mariage et de souffrance.

« En Inde, une épouse est brûlée toutes les quatre-vingt-dix minutes.» Mais le drame des violences conjugales est universel. Meena Kandasamy le confirme en ajoutant en exergue de ses chapitres des citations d’auteurs de tous les pays.

Avec un regard étranger, dans un pays où les femmes sont particulièrement en danger, l’auteur traite avec originalité d’un drame universel. Un témoignage toujours essentiel littérairement mis en valeur en évitant l’écueil du pathétisme.

 

Crazy brave – Joy Harjo

Titre : Crazy brave
Auteur :Joy Harjo
Littérature amérindienne
Titre original : Crazy brave
Traducteur : Nelcya delanoë et Joëlle Rostkowski
Éditeur : Globe

Nombre de pages : 176
Date de parution : 22 janvier 2020

Joy Harjo, poétesse et musicienne, est la fille d’une métisse cherokee et européenne et d’un père issu d’une famille de chefs creeks. La famille s’est enrichie grâce au gisement de pétrole trouvé sur leurs terres indiennes.
Fruit de tribus ennemies, Joy hérite des talents d’artistes de ses parents et d’une longue histoire culturelle dont il est difficile de s’affranchir.

Après le divorce de ses parents, Joy n’entendra plus sa mère chanter. En épousant un gentil Blanc qui cachait bien son jeu, la famille sera confrontée à la violence d’un être finalement malsain.

 » Vers l’âge de treize ans,j’en ai eu assez de tous ceux qui se servaient de la Bible pour prouver la supériorité des Blancs et imposer la domination des femmes par les hommes, et je ne supportais plus l’interdiction de danser ni les mises en garde contre les prophéties et les visions. »

En 1967, Joy est admise à l’Institute of America Indian Arts de Santa Fe. Dans ce lycée réservé aux Indiens, elle peut s’émanciper loin de son beau-père et découvrir plusieurs enseignements artistiques. Elle abandonne temporairement la musique pour l’art théâtral.

 » Au fil de nos travaux artistiques, de nos évènements culturels, de nos luttes avec l’héritage familial et tribal, il devenait clair que nous étions à l’aube d’une renaissance culturelle autochtone, au bord d’une explosion d’idées qui façonneraient l’art indien contemporain pour des années. »

Ces adolescents brisés ne sortent pas facilement des violences subies dans l’enfance. Et ils replongent souvent dans les mêmes schémas de vie. Enceinte, Joy est contrainte d’épouser une vie misérable dont elle ne sortira que pour tomber sous la coupe d’un poète alcoolique et violent. L’art et l’esprit de la poésie sont ses seules échappatoires à l’avenir programmé de la femme amérindienne.

Découpé en quatre chapitres intitulés comme les points cardinaux, Joy Harjo cherche sa voie. Battante, toujours guidée par sa conscience, ses visions qui l’alertent du danger, elle tombe mais se relève sans jamais en vouloir à ceux qui l’ont éprouvée.

 » Ces pères, ces amoureux, ces maris, nous les aimions tous et ils étaient dignes d’amour. Nous avions été brisés en tant que peuples. Nous n’en étions encore qu’au lendemain sanglant de la conquête violente de nos terres. En quelques générations, nous qui peuplions quasiment tout le continent ne représentions plus qu’un demi pour cent de sa population. Nous étions tous hantés. »

Un récit tourmenté qui montre une fois de plus les dommages causés par la spoliation des terres indiennes. Crazy brave ( le nom creek de Joy Harjo) donne une voix à un peuple et surtout aux femmes amérindiennes. Grâce à cette biographie, j’ai aussi découvert une musicienne au répertoire très intéressant.

 

Ne tournez pas la page – Seray Sahiner

Titre : Ne tournez pas la page
Auteur : Seray Sahiner
Littérature turque
Traducteur : Ali Terzioglu et Jocelyne Burkmann
Éditeur : Belleville Editions
Nombre de pages : 160
Date de parution :  13 avril 2018

Tout commence par un entrefilet dans un journal, on évoque le suicide  d’une femme ou l’assassinat d’un homme suite aux violences conjugales. Ne tournez pas la page! Faisons fi de l’indifférence, ce fait divers doit être plus largement évoqué. Il faut donner la parole à cette femme qui n’avait d’autre choix que la mort pour faire cesser la peur. Il faut remonter quelques jours  plus tôt pour comprendre. D’ailleurs, le mal ne remonte pas à quelques jours mais au malheur d’être née femme au mauvais endroit et au mauvais moment. Mais même si cela semble plus fréquent en certains lieux, n’est-ce pas un sujet universel ?

Leyla Tasci est née dans un petit village turc. Sa famille s’installe finalement à proximité d’Istanbul. Leyla y voit une opportunité de découverte mais c’est sans compter les règles familiales. Si elle ne peut aller en ville, elle a le droit et même l’obligation d’aller travailler dans un atelier de confection. Toute jeune, naïve, elle tombe amoureuse d’Ömer, le jeune responsable d’atelier. Mais c’est Hayri Abi, son patron qui la violera en premier. 

Le déshonneur est lavé par une grosse somme d’argent empochée par le père violent. Leyla, souillée, est donnée en mariage à Remzi, un vieux veuf alcoolique.

«  Le foyer marital pourrait-il être pire que le foyer paternel? Pourtant… »

De fille d’Osman, elle est passée femme de Remzi.

«  Le premier mois, mon mari ne m’a pas battue. Ça doit être la lune de miel. »

Ensuite, le viol, car il faut bien appeler ainsi ces relations conjugales, est devenu quotidien.

Leyla transforme son dégoût en indifférence. Elle semble tellement désabusée, cynique qu’il est parfois difficile de compatir. Et pourtant, enceinte pour la seconde fois, sa seule issue, pour au moins sauver ses enfants du malheur, est de sauter par la fenêtre avec sa fille aînée dans les bras.

Bien sûr, elle aurait pu trouver du soutien à l’extérieur, auprès de Ülker Abla, cette accompagnatrice de l’hôpital qui a connu elle aussi ces violences. Bien sûr, elle aurait pu se révolter, se défendre et finir par tuer ce mari ignoble lors d’une scène de ménage. C’est une seconde version que nous propose Seray Sahiner. Mais finalement, la souffrance est identique. Peut-être est-elle même plus longue et destructrice pour sa fille aînée. Et puis, finalement, cela ne sera jamais qu’un fait divers de plus dans les journaux.

Du point de vue littéraire, je me serais contentée de la première version en l’étoffant avec l’histoire de Ülker Abla et les faibles moyens de rébellion de Leyla de la seconde version. Mais l’auteure souhaitait accrocher davantage de lecteurs en proposant différents moyens d’ouvrir les yeux des indifférents.

L’objectif de Seray Sahiner est atteint, Ne tournez pas la page est un roman choc qui ne peut laisser indifférent.

Ne t’approche pas – Luana Lewis

LewisTitre : Ne t’approche pas
Auteur : Luana Lewis
Littérature anglaise
Titre original : Don’t stand so close
Traducteur : Perrine Chambon et Arnaud Baignot
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 320
Date de parution : 18 février 2016

Stella, psychologue trentenaire, vit recluse à Hilltop, vaste demeure de son mari, le Docteur Max Fisher, patron de la clinique psychiatrique de Grove Road.

 » Hilltop était son royaume, son château et sa prison. »

Alors que son mari est absent pour deux jours, quelqu’un sonne à sa porte en cette soirée où les routes sont coupées par les abondantes chutes de neige.
Entre la peur et la conscience qu’une personne puisse être en danger, Stella hésite à ouvrir. Blue Cunningham,  » mélange improbable d’adolescente boudeuse et de séductrice » se tient derrière la porte et souhaite absolument voir Max.
Le récit de cette rencontre à Hilltop se croise avec d’une part l’enquête deux ans plus tôt de Stella sur le comportement de Lawrence Simpson, père violent qui réclame la garde de sa fille contre sa femme alcoolique et des séances entre un psychiatre et une jeune patiente nymphomane.

Luana Lewis nous trouble en permanence avec les comportements de ses personnages. Vraie folie ou dépendance aux médicaments, fantasmes ou scènes réelles, protection ou manipulation, Stella est-elle schizophrène comme sa mère ?
 » Je prends des tas de médicaments. Ils m’aident à tenir. Ils ont arrêté les flash-back et les cauchemars. »
Qui ment, qui protège, qui manipule?
Au fil des trois récits, les liens se font, les faits expliquent l’agoraphobie de Stella mais l’ambiance reste en permanence tendue.

Luana Lewis est psychologue clinicienne ce qui lui donne une réelle légitimité dans la vraisemblance de ce scénario. Et ce premier roman est une belle réussite.

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Sauf les fleurs – Nicolas Clément

clementTitre : Sauf les fleurs
Auteur : Nicolas Clément
Éditeur : Buchet Chastel
Nombre de pages : 75
Date de parution : 22 août 2013

Auteur :
Nicolas Clément est né en 1970 à Bourgoin-Jallieu. Agrégé de philosophie, il enseigne en lycée et en classes préparatoires.

Présentation de l’éditeur :
Marthe vit à la ferme avec ses parents et son frère Léonce. Le père est mutique et violent, mais l’amour de la mère, l’enfance de Léonce et la chaleur des bêtes font tout le bonheur de vivre.
À seize ans, elle rencontre Florent et découvre que les corps peuvent aussi être doux. Deux ans plus tard, le drame survient. Les fleurs sont piétinées, mais la catastrophe laisse intacts l’amour du petit frère et celui des mots.
Une histoire bouleversante et charnelle, une langue d’une puissance étincelante : la voix de Marthe, musicale et nue, accompagnera le lecteur pour longtemps.
« Je voulais une mère avec des épaules pour poser mes joues brûlantes. Je voulais un père avec une voix pour m’interdire de faire des grimaces à table. Je voulais un chien avec un passé de chat pour ne pas oublier qui j’étais. […] Je n’ai pas eu tout ce que je voulais mais je suis là, avec mes zéros, ma vie soldée du jour qui vaut bien ma vie absente d’avant. Je tombe rond ; mon compte est bon. »

Mon avis :
Voici un court premier roman de la dernière rentrée littéraire qui se transmet de blog en blog.
Nicolas Clément parvient à traiter le sujet douloureux de la violence conjugale avec une approche assez poétique. Parce que ces choses là sont un peu taboues, on n’ose pas en parler clairement. Face à ce père violent, les enfants Marthe et Léonce en ont perdu les mots. » Je n’arrive pas à parler de papa qui fauche notre enfance, fouette nos lèvres, crache sur Sony et revient moucher dans nos vies, le premier qui se sauve marque une maman. »
Et pourtant, avec ce style curieux et ces associations improbables de mots, j’ai pleinement ressenti la douleur de la mère et des enfants.
Même si la violence est là, palpable, l’auteur nous entraîne souvent vers le beau. Les fleurs, la douceur animale, l’amour du jeune Florent, l’aide des voisins et de la professeur Nathalie.
Marthe, exilée à Baltimore avec Florent réapprend à parler et se plonge dans la traduction d’Eschyle. Est-ce là une attirance pour une langue morte et les destins tragiques ?Les coups marquent les corps mais aussi les esprits et les enfants sortent rarement indemnes de la folie d’un parent.
En digne héroïne, Marthe marche vers son destin.
 » Ainsi, quand tu pourras, sois fier de ce que nous n’avons pas reçu et qui nous sert d’épines. »

Un superbe premier roman et un auteur à suivre.

RL2013