Ne tournez pas la page – Seray Sahiner

Titre : Ne tournez pas la page
Auteur : Seray Sahiner
Littérature turque
Traducteur : Ali Terzioglu et Jocelyne Burkmann
Éditeur : Belleville Editions
Nombre de pages : 160
Date de parution :  13 avril 2018

Tout commence par un entrefilet dans un journal, on évoque le suicide  d’une femme ou l’assassinat d’un homme suite aux violences conjugales. Ne tournez pas la page! Faisons fi de l’indifférence, ce fait divers doit être plus largement évoqué. Il faut donner la parole à cette femme qui n’avait d’autre choix que la mort pour faire cesser la peur. Il faut remonter quelques jours  plus tôt pour comprendre. D’ailleurs, le mal ne remonte pas à quelques jours mais au malheur d’être née femme au mauvais endroit et au mauvais moment. Mais même si cela semble plus fréquent en certains lieux, n’est-ce pas un sujet universel ?

Leyla Tasci est née dans un petit village turc. Sa famille s’installe finalement à proximité d’Istanbul. Leyla y voit une opportunité de découverte mais c’est sans compter les règles familiales. Si elle ne peut aller en ville, elle a le droit et même l’obligation d’aller travailler dans un atelier de confection. Toute jeune, naïve, elle tombe amoureuse d’Ömer, le jeune responsable d’atelier. Mais c’est Hayri Abi, son patron qui la violera en premier. 

Le déshonneur est lavé par une grosse somme d’argent empochée par le père violent. Leyla, souillée, est donnée en mariage à Remzi, un vieux veuf alcoolique.

«  Le foyer marital pourrait-il être pire que le foyer paternel? Pourtant… »

De fille d’Osman, elle est passée femme de Remzi.

«  Le premier mois, mon mari ne m’a pas battue. Ça doit être la lune de miel. »

Ensuite, le viol, car il faut bien appeler ainsi ces relations conjugales, est devenu quotidien.

Leyla transforme son dégoût en indifférence. Elle semble tellement désabusée, cynique qu’il est parfois difficile de compatir. Et pourtant, enceinte pour la seconde fois, sa seule issue, pour au moins sauver ses enfants du malheur, est de sauter par la fenêtre avec sa fille aînée dans les bras.

Bien sûr, elle aurait pu trouver du soutien à l’extérieur, auprès de Ülker Abla, cette accompagnatrice de l’hôpital qui a connu elle aussi ces violences. Bien sûr, elle aurait pu se révolter, se défendre et finir par tuer ce mari ignoble lors d’une scène de ménage. C’est une seconde version que nous propose Seray Sahiner. Mais finalement, la souffrance est identique. Peut-être est-elle même plus longue et destructrice pour sa fille aînée. Et puis, finalement, cela ne sera jamais qu’un fait divers de plus dans les journaux.

Du point de vue littéraire, je me serais contentée de la première version en l’étoffant avec l’histoire de Ülker Abla et les faibles moyens de rébellion de Leyla de la seconde version. Mais l’auteure souhaitait accrocher davantage de lecteurs en proposant différents moyens d’ouvrir les yeux des indifférents.

L’objectif de Seray Sahiner est atteint, Ne tournez pas la page est un roman choc qui ne peut laisser indifférent.

Ne t’approche pas – Luana Lewis

LewisTitre : Ne t’approche pas
Auteur : Luana Lewis
Littérature anglaise
Titre original : Don’t stand so close
Traducteur : Perrine Chambon et Arnaud Baignot
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 320
Date de parution : 18 février 2016

Stella, psychologue trentenaire, vit recluse à Hilltop, vaste demeure de son mari, le Docteur Max Fisher, patron de la clinique psychiatrique de Grove Road.

 » Hilltop était son royaume, son château et sa prison. »

Alors que son mari est absent pour deux jours, quelqu’un sonne à sa porte en cette soirée où les routes sont coupées par les abondantes chutes de neige.
Entre la peur et la conscience qu’une personne puisse être en danger, Stella hésite à ouvrir. Blue Cunningham,  » mélange improbable d’adolescente boudeuse et de séductrice » se tient derrière la porte et souhaite absolument voir Max.
Le récit de cette rencontre à Hilltop se croise avec d’une part l’enquête deux ans plus tôt de Stella sur le comportement de Lawrence Simpson, père violent qui réclame la garde de sa fille contre sa femme alcoolique et des séances entre un psychiatre et une jeune patiente nymphomane.

Luana Lewis nous trouble en permanence avec les comportements de ses personnages. Vraie folie ou dépendance aux médicaments, fantasmes ou scènes réelles, protection ou manipulation, Stella est-elle schizophrène comme sa mère ?
 » Je prends des tas de médicaments. Ils m’aident à tenir. Ils ont arrêté les flash-back et les cauchemars. »
Qui ment, qui protège, qui manipule?
Au fil des trois récits, les liens se font, les faits expliquent l’agoraphobie de Stella mais l’ambiance reste en permanence tendue.

Luana Lewis est psychologue clinicienne ce qui lui donne une réelle légitimité dans la vraisemblance de ce scénario. Et ce premier roman est une belle réussite.

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Sauf les fleurs – Nicolas Clément

clementTitre : Sauf les fleurs
Auteur : Nicolas Clément
Éditeur : Buchet Chastel
Nombre de pages : 75
Date de parution : 22 août 2013

Auteur :
Nicolas Clément est né en 1970 à Bourgoin-Jallieu. Agrégé de philosophie, il enseigne en lycée et en classes préparatoires.

Présentation de l’éditeur :
Marthe vit à la ferme avec ses parents et son frère Léonce. Le père est mutique et violent, mais l’amour de la mère, l’enfance de Léonce et la chaleur des bêtes font tout le bonheur de vivre.
À seize ans, elle rencontre Florent et découvre que les corps peuvent aussi être doux. Deux ans plus tard, le drame survient. Les fleurs sont piétinées, mais la catastrophe laisse intacts l’amour du petit frère et celui des mots.
Une histoire bouleversante et charnelle, une langue d’une puissance étincelante : la voix de Marthe, musicale et nue, accompagnera le lecteur pour longtemps.
« Je voulais une mère avec des épaules pour poser mes joues brûlantes. Je voulais un père avec une voix pour m’interdire de faire des grimaces à table. Je voulais un chien avec un passé de chat pour ne pas oublier qui j’étais. […] Je n’ai pas eu tout ce que je voulais mais je suis là, avec mes zéros, ma vie soldée du jour qui vaut bien ma vie absente d’avant. Je tombe rond ; mon compte est bon. »

Mon avis :
Voici un court premier roman de la dernière rentrée littéraire qui se transmet de blog en blog.
Nicolas Clément parvient à traiter le sujet douloureux de la violence conjugale avec une approche assez poétique. Parce que ces choses là sont un peu taboues, on n’ose pas en parler clairement. Face à ce père violent, les enfants Marthe et Léonce en ont perdu les mots. » Je n’arrive pas à parler de papa qui fauche notre enfance, fouette nos lèvres, crache sur Sony et revient moucher dans nos vies, le premier qui se sauve marque une maman. »
Et pourtant, avec ce style curieux et ces associations improbables de mots, j’ai pleinement ressenti la douleur de la mère et des enfants.
Même si la violence est là, palpable, l’auteur nous entraîne souvent vers le beau. Les fleurs, la douceur animale, l’amour du jeune Florent, l’aide des voisins et de la professeur Nathalie.
Marthe, exilée à Baltimore avec Florent réapprend à parler et se plonge dans la traduction d’Eschyle. Est-ce là une attirance pour une langue morte et les destins tragiques ?Les coups marquent les corps mais aussi les esprits et les enfants sortent rarement indemnes de la folie d’un parent.
En digne héroïne, Marthe marche vers son destin.
 » Ainsi, quand tu pourras, sois fier de ce que nous n’avons pas reçu et qui nous sert d’épines. »

Un superbe premier roman et un auteur à suivre.

RL2013