Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre – Antonio Lobo Antunes

Titre : Pour celle qui est assise dans le noir à m’attendre
Auteur : Antonio Lobo Antunes
Littérature portugaise
Titre original: Para aquela que está sentada no escuro à minha espera
Traducteur : Dominique Nédellec
Éditeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 460
Date de parution : 4 mai 2017

 

Imaginez-vous dans la tête d’une vieille actrice de soixante-dix huit ans atteinte sans doute de la maladie d’Alzheimer! Pas facile de suivre les méandres de ses pensées!
Antonio Lobo Antunes est parfaitement fidèle à cette voix intérieure qui nous perd, nous déstabilise entre passé et présent.
Elle vit recluse dans une chambre à Lisbonne confiée au neveu de son mari, soignée par un médecin et gardée par une « dame d’un certain âge ». Les brefs dialogues de ces trois personnages viennent interrompre les souvenirs de la vieille dame ce qui ajoute des ruptures dans les récits déjà bien tortueux de la vieille actrice. Et ce, souvent, dans une même phrase car il n’y a pas de point dans le texte comme il n’y a pas de repos dans la tête de cette vieille dame.
« – Restez tranquille ma tante
Le neveu de mon mari au médecin
Et maintenant?
le médecin remplissant une ordonnance avec la limace
Et maintenant espérons que surgisse une infection qui l’emporte
regardant le neveu de mon mari par-dessus ses lunettes, derrière la monture on voyait les pores de sa peau et chacun de ses cils, à mon retour à la maison le petit moteur du chat a bondi du lit pour me parcourir les jambes tandis que la dame d’un certain âge aspirait le tapis
C’est fou ce qu’il peut perdre comme poils cet animal
parce que le temps passait pour lui aussi le pauvre, il avait moins d’appétit, une de ses oreilles desséchée, mon père a posé sa main sur ma nuque et j’ai senti sa peau, j’ai senti l’odeur plus profonde de son corps et un crucifix qui s’est mis à cogner contre la tête de lit et moi
Un de ces jours on ira au Maroc ma grande
et on n’y est jamais allés… »

Un éclair dans son esprit, une image et elle nous raconte ses souvenirs d’enfance à Portinâo, à Faro avec son père pour lequel elle a une profonde affection, sa mère ou Bertie, une fillette voisine. Les images se superposent dans sa tête et nous voilà avec son premier mari ou Monsieur Barata, le directeur du théâtre où elle jouait oubliant déjà ses tirades vers la fin de sa carrière.

Elle entend les désespoirs de son neveu qui regrette d’avoir promis à son mari  de s’occuper d’elle après sa mort et n’ose pas la caser dans une maison comme le souhaiterait sa femme qu’il trompe avec la bonne. Elle est consciente de la déchéance de son corps, de la brutalité parfois de la «  dame d’un certain âge » qui n’hésite pas à s’approprier ses bijoux. Elle aime ce chat qui ronronne, ce coucou qui sonne, imagine et donne vie un lévrier qui n’est qu’un dessin sur un tablier et s’étonne parfois du déplacement des meubles. Mais tout cela ne semble plus l’atteindre. De plus en plus, elle retourne dans le passé auprès des figures aimantes et vives de son enfance et de sa vie d’adulte.

Je n’avais jamais lu ce grand auteur portugais, médecin psychiatre dans les années 70 à 80, l’une des grandes figures de la littérature contemporaine qui a écrit de nombreux romans et reçu plusieurs prix littéraires.
J’ai vraiment peiné à finir cette lecture, complètement déstabilisée par le style. Cette faculté de si bien se glisser dans la tête de son personnage est sûrement une grande performance d’auteur mais quelle difficulté pour le lecteur.

J’ai lu ce roman dans le cadre de Masse Critique et je remercie Babelio et les Éditions Christian Bourgois pour cette lecture.

 

Un clafoutis aux tomates cerises – Véronique de Bure

Titre : Un clafoutis aux tomates cerises
Auteur : Véronique de Bure
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 384
Date de parution : 22 février 2017

Ma mère aurait eu quatre vingt dix ans cette année. Elle nous a quitté le 13 novembre 2015, date ô combien dramatique pour de nombreuses familles.
En suivant le journal de Jeanne au fil des quatre saisons de sa quatre vingt onzième année, j’ai passé quelques jours nostalgiques avec ma mère.
Véronique de Bure a dû suivre et aimer une grand-mère pour comprendre avec autant de justesse les pensées d’une vieille dame seule. Avec les joies, les peines, les peurs, les doutes, les espoirs, les moments d’inconscience ou de solitude, j’ai retrouvé les mots de ma mère.

Jeanne vit près de Vichy, à Bert dans un coin isolé où seuls les voisins âgés de soixante-quinze la côtoient chaque jour, où la factrice passe de temps en temps mais de moins en moins souvent depuis que la lettre est tombée en désuétude.
Mais Jeanne ne s’ennuie pas. Il y a la messe du dimanche, les copines avec lesquelles elle jouent au bridge, les mots croisés, les promenades et surtout la facilité d’aller où elle veut avec sa voiture. A cet âge, Jeanne ne craint pas de conduire pour aller faire ses courses et papoter, ou se rendre chez ses copines où elles partagent un déjeuner, une coupe de crémant et un gâteau fait maison.
Et puis, son fils ou sa fille viennent de temps en temps avec ou sans leur famille. Alors, Jeanne prépare des petits plats un mois à l’avance pour mettre au congélateur.
Si rien n’est facile, Jeanne ne se plaint jamais,  » à nos âges, le gris dans la tête peut être fatal. »
Et pourtant, elle , aussi, peut craindre les cambrioleurs même si elle a son alarme, son portable, son bracelet d’alerte.
Elle aussi prend un coup à chaque disparition  » Tout doucement, mon petit monde se dépeuple. Autour de moi, les gens meurent et les maisons se vident. »
Elle aussi, se sent un peu dépassée par l’électronique, pourtant nécessaire à son confort.  » Plus le temps passe et plus je me fais une montagne d’un rien. »
Elle aussi, avec l’isolement, n’a plus beaucoup de sujets de conversation.  » Le souci est qu’à nos âges nous n’avons plus beaucoup de sujets de conversation. Très vite, on tourne en rond. »
Elle aussi, craint l’imprévu.  » J’ai besoin de mes repères, j’aime reconnaître les lieux, mettre des noms sur les visages. »
Elle aussi, est heureuse d’avoir toute sa famille pour les fêtes mais s’isole loin de leurs conversations bruyantes. «  Ça me fait plaisir de les voir, mais tout ce bruit, ce désordre qui s’étend un peu plus chaque jour dans ma maison. »
Elle aussi, parle des « vieux« , oubliant qu’elle en fait partie, quand elle pense à la maison de retraite.
Malgré la perte de leur compagnon, ces vieilles dames restent vaillantes et autonomes, fortes de leurs souvenirs, de leur connaissance des choses de la vie, de la proximité de la nature et des gens. Tant qu’elles peuvent rester chez elles avec leurs repères, faire ce qu’elles aiment, rencontrer des amies avec lesquelles papoter, rire, elles sont vives, enjouées, toujours coquettes.
Lorsque la mobilité décline, que les amies s’en vont, qu’il y a de moins en moins de monde pour parler du même passé, que l’hiver s’installe, que l’on craint de devoir quitter sa maison, il est difficile de grader cette insouciance, cette folie qui maintient en forme. On sent alors derrière les phrases les signes de la solitude et de la fatigue.

Un grand merci à Véronique de Bure pour ce roman qui ne manquera pas de toucher tous ceux qui ont dans leur coeur le souvenir d’une mère ou d’une grand-mère qui nous a tant donné de sourires avec son franc parler et qui, petit à petit nous émeut par sa fragilité et son isolement.

Je remercie Babelio et les Editions Flammarion pour l’attribution de ce livre dans le cadre d’une opération Masse critique spéciale.

 

Lettres d’Ogura – Hubert Delahaye

 

DelahayeTitre : Lettres d’Ogura
Auteur : Hubert Delahaye
Editeur : L’Asiathèque
Nombre de pages : 128
Date de parution : 4 janvier 2017

 

Hubert Delahaye nous emmène à Ogura, un petit village du Japon dans une vallée qui vieillit non loin de Kyoto. C’est un lieu hors du temps avec des maisons à l’ancienne qui comprend à peine quatre familles dont il ne reste aujourd’hui que les vieux. Des vieilles femmes qui ont passé des années courbées sur les rizières, les maris qui ont fait la guerre.
«  Au Japon, les mentalités sont marquées par une capacité phénoménale à oublier le passé. »
Les discussions, ici, sont interminables mais on ne parle pas de choses comme la politique. Non, on discute jardinage. La faune et la flore ont une place importante.
 » Mais si on délaisse la nature, elle se vengera. »
Si l’on évoque les traditions d’autrefois, les temps ont changé et les jeunes, parfois avec l’angoisse de laisser seuls de vieux parents, partent vivre en ville.
Avec une vieille dame de quatre-vingt-six ans, l’auteur nous fait vivre le quotidien de ce village où les voisins veillent les uns sur les autres, où le facteur est un personnage important, où les haut-parleurs viennent scander le rythme de la journée, informent et rassurent.
 » La maison est un lieu très privé, un espace personnel indispensable et irréductible où ne peut entrer qui veut. »
Tous vivent en harmonie, simplement et avec beaucoup de retenue. Les Japonais sont des adeptes du compromis.
Si les temples et sanctuaires sont nombreux, l’auteur évoque les différentes divinités avec une certaine ironie. Un sanctuaire qui ne faisait plus recette a été attribué à Tama, un chat errant dans une gare qui avait été promu chef de gare.
«  Les preuves abondent d’un gâtisme national quand il s’agit des chats.  »

Avec ce texte littéraire, Hubert Delahaye témoigne avec beaucoup de tendresse d’ un lieu préservé du Japon. Tout en évoquant les traditions du passé, les mentalités, les façons de vivre, l’auteur nous touche avec cette vieille dame qui semble si heureuse et sereine de profiter de ses derniers jours loin du fracas de la ville.

Ce petit livre me permet de découvrir L’Asiathèque, maison d’édition fondée en 1973 qui s’agrandit en 2015 vers la fiction avec des textes plus modernes d’Asie. En 2017, L’Asiathèque propose des fictions de Taïwan et du Japon.
Lettres d’Ogura est le troisième titre de la collection  » Liminaires« , qui a pour vocation de témoigner d’un ailleurs géographique et cuilturel au travers des textes littéraires.

Nos âmes la nuit – Kent Haruf

HarufTitre : Nos âmes la nuit
Auteur : Kent Haruf
Littérature américaine
Titre original : Our souls at night
Traducteur : Anouk Neuhoff
Editeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 168
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Le récit commence de manière assez abrupte,  » Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters. C’était un soir de mai juste avant qu’il fasse complètement nuit. »
Parce qu’à soixante dix ans, Addie a décidé d’en finir avec les conventions, les  » qu’en dira-t-on » si présents à Holt, leur petite ville de province.
Fatiguée de passer « le cap des nuits » seule, elle fait une proposition directe à son voisin, Louis.
 » Je me demande si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. »
Ce veuf un peu grisé par la proposition ne se fait pas prier.
Voilà un petit grain de fantaisie et d’audace qui m’accroche d’emblée à cette lecture.
La première soirée est un peu tendue à l’image de deux adolescents qui se découvrent. Mais ces soirées deviennent vite l’occasion de longues conversations sur le passé de chacun. Chacun a eu ou causé sa part de souffrance, et ces drames ont inévitablement eu des répercussions sur les familles.
 » C’est l’éternelle histoire de deux êtres qui avancent à l’aveuglette et se cognent sans arrêt l’un contre l’autre en cherchant à se conformer à de vieilles idées, de vieux rêves et à des notions erronées. »
Mais à leur âge, Addie et Louis ne sont plus dans ce schéma. Ils entendent prendre du bon temps et l’arrivée de Jamie, le petit-fils d’Addie, ne fait que renforcer l’envie de sortir de leur routine. Il faut redonner le goût de s’amuser à ce jeune garçon attristé par la séparation de ses parents qui ne s’inquiètent pas beaucoup de lui.
Nous sommes certes dans un roman gentillet qui illustre les difficultés de couple et la solitude de la vieillesse. Mais la lecture est aisée et chaleureuse.

Kent Haruf construit avec beaucoup de délicatesse et de simplicité un roman plein de tendresse. Addie et Louis sont très touchants, un peu troublés par cette belle possibilité de vivre pleinement le crépuscule de leur vie. Espiègles, ils aiment provoquer les provinciaux coincés de Holt. Mais les jalousies, l’étroitesse d’esprit de certaines personnes peuvent gâcher la liberté de ceux qui ont résolument décidé de privilégier le bonheur aux convenances étriquées. C’est toutefois une belle leçon de constater que ces gens libres et heureux créent bien plus de bonheur autour d’eux que les provinciaux coincés de Holt ( ou d’ailleurs).

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Il pleuvait des oiseaux – Jocelyne Saucier

saucierTitre : Il pleuvait des oiseaux
Littérature québecoise

Auteur : Jocelyne Saucier
Éditeur: Folio
Nombre de pages : 220
Date de parution : Folio 8 janvier 2015, Denoël août 2013
Photographe professionnelle, elle cherche depuis des années des survivants aux Grands Feux du début du XXe siècle dans le nord de l’Ontario.
C’est une vieille dame de 102 ans, aux yeux pétillants d’une lumière rose sur un banc de High Park qui met la photographe sur les traces de Edward Boychuck, un des derniers survivants.
«  Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds. »
Dans ses recherches, la photographe atterrit dans un coin de forêt où vivent Tom et Charlie qui ont respectivement 86 et 89 ans. Ted ( ou Edward), le troisième habitant du lieu vient de mourir.
 » Boychuck avait perdu toute sa famille dans le Grand Feu de 1916, un drame qu’il a porté en lui partout où il a tenté de refaire sa vie. »
Un petit coin de paradis, au cœur de la forêt où ces vieillards fuyant soit la maladie, soit la maison de retraite retrouvent la liberté avec leur chien, leurs jeunes amis, Steve et Bruno qui profitent de ce lieu désert pour cultiver de la marijuana.
Tom et Charlie profitent des dernières années car ils savent que la mort n’est pas loin. Ils ne se laisseront pas affaiblir. La boîte de strychnine est à portée de main si les choses tournent mal.
La photographe arrive trop tard pour fixer sur pellicule le regard vide de celui qui a erré longtemps sur les lieux où le Grand Feu de Matheson a fait des centaines de morts.
Mais c’est avec l’aide de Gertrude, la vieille tante de 82 ans de Bruno, échappée de l’asile où elle était enfermée depuis l’âge de 16 ans qu’elle perce le mystère des peintures de Boychuck. Cet homme ne pouvait trouver sa rédemption que dans l’art.
Car Marie-Desneige, nouveau nom pour cette seconde vie de Gertrude, voit des choses que personne ne voit. Avec Tom, Charlie et la photographe qui devient son amie, elle s’ouvre enfin à la vie. Cette vieille dame «  avec ses cheveux mousseux et ses mains comme de la dentelle » a la fragilité d’un oisillon et communique la joie de vivre autour d’elle.
 » Elle avait vu son premier voilier d’outardes, ses premières pistes de lièvre dans la neige » et elle vit son premier amour avec Charlie.
 » Ces deux-là s’aimaient comme on s’aime à vingt ans. »
Quoi de plus touchant que ces vieilles personnes qui découvrent la vie, le bonheur, l’amour. Marie-Desneige a ce pouvoir magique de séduire par sa simplicité, sa candeur. Elle illumine un roman qui était déjà touchant avec les drames individuels autour des Grands Feux.
L’auteur donne envie de continuer et de découvrir l’exposition de la photographe qui unira les tableaux de Boychuck et ses photographies.  » Tableaux et photos qui s’interpellent. »
Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée ( et attendue pour publier sa chronique) pour cette lecture poétique, touchante qui laisse croire au bonheur quelque soit l’âge et les misères vécues.

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Zola Jackson – Gilles Leroy

leroyTitre : Zola Jackson
Auteur : Gilles Leroy
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 144
Date de parution: janvier 2010, Folio en mai 2011

Gilles Leroy a obtenu le Prix Goncourt en 2007 avec son roman Alabama song mais c’est dans ce huis clos poignant que je le préfère.
Août 2005, l’ouragan Katrina dévaste la Nouvelle-Orléans. Après la rupture des digues du lac salé ( lac Pontchartrain), l’eau monte dangereusement sur le quartier de Gentilly où habite Zola Jackson.

«  Quarante ans plus tôt, déjà, quand le monstre s’appelait Betsy, ils avaient dynamité les digues à l’est afin que l’eau n’inondât pas le Quartier français et les immeubles d’affaires en se répandant dans les quartiers pauvres. »

Avant le déluge, Zola refuse de quitter sa maison. Plus tard, elle ne voudra pas suivre les équipes de sauvetage pour ne pas abandonner sa chienne labrador, Lady.
Cette maison, c’est Aaron, son mari, celui qui a accepté de l’épouser alors qu’elle était une mère célibataire, qui l’a construite de ses mains. Elle est solide et généreuse comme l’était Aaron.
Lady lui a été offert par son fils, Caryl. Alors qu’il s’inquiétait pour sa mère seule dans ce quartier pauvre mal fréquenté et qu’elle refusait d’emménager chez lui à Atlanta, il lui a proposé un chien. Elle a choisi un labrador blanc.
 » Mais on ne quitte pas La Nouvelle-Orléans. On y naît, on y crève. C’est comme ça. »
Alors que les eaux montent jusqu’au premier étage, les souvenirs et les regrets assaillent Zola qui reste pourtant une femme forte, fière et déterminée.
Son fils était sa fierté. Intelligent, il a fait de brillantes études. Beau avec de grands yeux verts.
 » Quand il rit, mon fils, l’espace se modifie, l’air vibre, la lumière s’irise et les contours cèdent: comme si la face du monde même s’était mise à sourire, tout s’évase et s’illumine, la cuisine devient un palais, la courette un jardin de maître et mon cœur une étoile en suspens. »
Pourquoi, comme tant d’autres n’a-t-elle pas su accepter sa différence? Est-ce parce qu’elle était une femme noire qu’il a choisi un homme blanc?
Les souvenirs, comme ces cadavres, les rats et serpents flottant dans cette eau noire boueuse qui monte jusqu’au premier étage, accompagnent l’attente solitaire de Zola et Lady.
Les secours ont fort à faire, l’armée est sur les déserts d’Orient.
 » Nous demeurons pour eux la cité barbare, celle qui ne voilait pas apprendre l’anglais, qui n’aurait jamais le goût du puritanisme, qui fraternisait avec les Indiens et qui, comme eux, adorait les esprits du fleuve Mississippi avec bien d’autres divinités arrivées comme nous du monde entier et comme lui chamarrées. Et nous avons mêlé nos sangs, nos couleurs, nos langues et nos dieux métèques de tant de façons que sans doute nous avons mérité cette épithète de barbare. Il s’agit maintenant d’en payer le prix. Car l’on paie toujours cher sa volonté d’être, disait mon fils. »

Gilles Leroy, en plein cataclysme naturel, nous fait vivre le drame personnel de Zola Jackson. La montée des eaux juxtapose la montée des regrets de cette mère meurtrie. Le lien de Zola et de Lady reste la seule éclaircie au milieu du déluge.

Zola Jackson est un roman concis et poignant qui dresse une très belle figure de mère et une amitié remarquable entre un chien et son maître.

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La femme sur l’escalier – Bernhard Schlink

SchlinkTitre : La femme sur l’escalier
Auteur : Bernhard Schlink
Littérature allemande
Titre original : Die frau auf der treppe
Traducteur : Bernard Lortholary
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 258
Date de parution : 3 mars 2016

Lors d’un voyage professionnel à Sydney, un avocat ( le narrateur) reconnaît lors d’une visite à l’Art Gallery, le tableau de Karl Schwind, La femme sur l’escalier. Il ne pensait pas retrouver un jour ce tableau qui, quarante ans plus tôt, fut l’objet d’un contrat loufoque au début de sa carrière d’avocat. Il se souvient encore de ce couple, le peintre Karl Schwind et Irène, venu à son cabinet pour se plaindre de la dégradation du tableau par le riche industriel, Peter Gundlach.
Le peintre avait représenté la femme de Gundlach, Irène, descendant nue un escalier. Celle-ci avait ensuite quitté son mari pour s’installer avec le jeune peintre.
 » Un vieil homme riche fait peindre sa jeune femme par un jeune peintre, ces deux tombent amoureux et partent ensemble. Un cliché, n’est-ce pas? »
Peut-être, si cette affaire s’arrêtait là. Mais ce n’est pas l’intention de l’auteur.
Les deux hommes se querellant pour la propriété du tableau et de son modèle, Gundlach propose à l’avocat de rédiger un contrat en vertu duquel il récupère sa femme en échange du tableau. L’avocat amoureux accepte d’aider Irène à s’échapper avec le tableau. Comment diable se retrouve-t-il aujourd’hui à Sydney? Une rapide enquête permet de retrouver Irène, en situation irrégulière sur une île proche de Rock Harbour. Notre avocat, toujours amoureux de la belle qui lui a fait faux bond dans sa jeunesse, s’empresse de la rejoindre pour comprendre le passé.
Il y retrouve une femme vieillissante, affaiblie par la maladie mais toujours dynamique pour soigner les habitants de l’île et s’occuper des jeunes en détresse. Très vite, avant que son corps ne la lâche, Irène fait aussi venir sur l’île Gundbach et Schwind.
 » Je veux savoir ce qui est resté. Et ce qui, à l’époque…N’étais-je réellement qu’une conquête et une muse, pour eux? Et pour moi, qu’est-ce qu’ils étaient? Je pense que j’ai dû aimer chez eux l’opiniâtreté, l’âpreté avec laquelle Peter voulait devenir toujours plus riche et plus puissant, et Karl voulait peindre le tableau parfait….Je serais déjà contente si je les reconnaissais. Et si je retrouvais en moi pourquoi je les ai aimés. Pourquoi je les ai quittés. Ma vie, je la sens comme un vase qui est tombé par terre et s’est brisé en morceaux. »
Trois hommes, trois conceptions différentes du monde. Réunis comme des « hôtes incompatibles« , maintenant devenus vieux, ils s’opposent sur la nostalgie du passé et le mouvement du monde actuel, un monde sans alternative depuis la fin de la guerre froide selon Gundlach. L’art peut-il figer ce mouvement du monde?
Schwing et Gundlach, incapables une fois de plus de tenir compte des désirs d’Irène, regrettant simplement qu’elle fut l’échec de leur vie.
 » Les grandes défaites d’autrefois ont réorienté notre vie dans une direction nouvelle. Les petites ne nous changent en rien, mais elles nous suivent et nous tourmentent, petits aiguillons obstinés dans notre chair. »
Seul le narrateur est encore ému par le corps vieillissant d’Irène. Pour elle, il invente et raconte la vie qu’ils auraient pu avoir ensemble si les choses avaient été différentes. Oublier le passé et la maladie qui la ronge pour lui créer un autre avenir. Ces moments de complicité entre le narrateur et Irène sont, pour moi, les plus beaux passages de ce roman.

Ce qui démarre comme une situation un peu loufoque se concrétise ensuite en une grande histoire romanesque et lucide sur les regrets du passé, l’envol de la jeunesse et les occasions manquées. Les personnages de Gundlach et Schwind stigmatisent le monde cupide et égoïste, embourbé dans un capitalisme immobile.
Irène représente l’érotisme, le rêve de l’engagement pour une grande cause.
Seulement, comme souvent dans les livres de Bernhard Schlink, il y a une ombre dans le passé d’Irène. Entre le moment où elle fut cette jeune femme pétillante de vie, femme d’un riche industriel, muse d’un jeune peintre, puis princesse en détresse pour l’avocat narrateur et celui où on la retrouve en Robinson Crusoé altruiste sur une île australienne. Qui était cette femme au foulard et lunettes noires recherchée en Allemagne et enfuie en RDA? J’aurais aimé en savoir davantage sur le passé d’Irène.
Mais est-ce là la question? Ne faut-il pas voir simplement dans ce livre le regret d’un instant de jeunesse à jamais figé sur la toile d’un artiste.

 

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