Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon – Jean-Paul Dubois

Titre : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon
Auteur : Jean-Paul Dubois
Editeur : L’Olivier
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 août 2019

 

Paul Hansen est incarcéré au pénitencier de Montréal depuis le 4 novembre 2008 pour une peine de deux ans ferme. Il partage ses six mètres carrés avec Patrick Horton, accusé du meurtre d’un Hells Angel.

Patrick est plutôt sanguin, il est prêt à découper en deux tous ceux qui se mettent sur son passage. Mais il est aussi très humain, notamment avec son co-détenu. C’est sans aucun doute le personnage qui m’a le plus marquée.

« Il y a parfois quelque chose de noble dans la sauvagerie animale d’Horton, quelque chose qui le place au-dessus de ses juges et de ses gardiens, au-dessus de son père qui a passé sa vie à enseigner mais qui n’a rien appris. Au moment où on l’attend le moins et où la situation ne s’y prête guère, il émet un éclair, une fulgurance d’humanité. »

Paul, lui, est d’un naturel calme. Plongé dans ses souvenirs, il s’entoure mentalement de ses proches : son père, le pasteur Johanes Hansen d’origine danoise, sa femme, Winona, mi algonquine, mi irlandaise et sa chienne Nouk.

Entre les épisodes mouvementés et digestifs de Patrick, Paul nous dévoile son passé. Nous ne connaîtrons le motif de son incarcération que plus tard dans le récit. Né à Toulouse en 1955 d’une mère plutôt révolutionnaire, gérante d’un petit cinéma et d’un père pasteur danois qui a suivi sa femme en France, Paul grandit harmonieusement jusqu’à un voyage en famille dans le Jutland, province natale de son père. Johanes perd son emploi quand sa femme, plus communiste que religieuse, décide de produire des films pornographiques dans son cinéma. L’homme d’église ne peut plus supporter les fantaisies de sa femme, il trouve un poste à Thetford Mines, une petite ville du Canada entre Québec et Sherbrooke. Paul, délaissé par sa mère, ne tarde pas à l’y rejoindre.

Après quelques emplois dans une entreprise de construction, Paul est engagé comme homme à tout faire pour la résidence L’Excelsior, une copropriété regroupant des personnes d’un certain âge. Il s’y sent bien, réparant, entretenant, jardinant et aidant les locataires dans le besoin. C’est une période plutôt heureuse malgré les frasques de son père parce qu’il rencontre Winona, pilote d’hydroglisseur et recueille  la chienne Nouk. Mais le vent a tourné puisque Paul se retrouve en prison. Cette envie de savoir donne un peu de mystère à ce récit plutôt languissant.

Jean-Paul Dubois, écrivain toulousain, continue à explorer avec humanité et mélancolie les liens familiaux. Ses personnages ont souvent la nostalgie d’un lieu, d’un temps. Ils sont ici, une fois de plus très travaillés. Tout comme le style. J’ai beaucoup aimé ses phrases longues, rythmées. Tantôt lyrique quand elle touche la nature du Danemark et surtout du Canada, tantôt très précise et professionnelle lorsqu’elle évoque une activité sportive.

«  La détention allonge les jours, distend les nuits, étire les heures, donne au temps une conscience pâteuse, vaguement écoeurante. Chacun éprouve le sentiment de se mouvoir dans une boue épaisse d’où il faut s’extraire à chaque pas, batailler pied à pied pour ne pas s’enliser dans le dégoût de soi-même. »

L’auteur a son univers, sa patte mais ce roman, quoique très travaillé au niveau du style, n’était peut-être pas le meilleur pour se voir attribué un Prix Goncourt.

 

 

 

 

La seconde vie de Rachel Baker – Lucie Brémeault

Titre : La seconde vie de Rachel Baker
Auteur : Lucie Brémeault
Editeur : PLON
Nombre de pages : 275
Date de parution : 6 février 2020

Rachel Baker est serveuse dans un diner en Alabama. Sa vie bascule le jour où trois hommes débarquent et fusillent dix-sept personnes dont son fiancé, son amie serveuse et six enfants. Rachel est l’unique rescapée.

« De la chance? C’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de pire. Maintenant, elle devra vivre avec ça jusqu’à la fin de sa vie

Très rapidement, Sam Forrest, un suprémaciste blanc est arrêté avec ses deux associés.

Malgré sa psychologue et la bienveillance de l’enquêteur Nick Follers, Rachel, vingt-neuf ans, ne pense qu’à se venger. Elle trouve une arme chez son voisin et abat Sam Forrest le jour où il doit comparaître au tribunal.

Rachel, paralysée suite à un accident de voiture lors de sa fuite, est incarcérée pour sept ans à la prison de Monk.

Commence alors le récit de sa vie en prison, rythmée par les visites de Nick Follers, ténébreux et amoureux. Nous apprenons à connaître les co-détenues, des femmes de tous âges, tombées parce que la vie n’a pas toujours été tendre avec elles.

« On aurait pu penser que la taule n’accueillait que des filles tatouées, la gueule en biais, les muscles saillants et un air de bouledogue affamé, mais la plupart d’entre elles étaient juste des femmes comme on en voit tous les jours dans les rues et les restaurants. »

Sauf, peut-être, celles qu’on appelle « les putes à Poutine », des russes qui viennent mettre un peu de violence dans ce milieu plutôt fraternel.

Il y a quelques belles rencontres mais elles sont assez convenues et bienveillantes. Rachel, petite blondinette sympathique, s’endurcit tout de même un peu. Depuis un an, elle ne voit plus Nick Follers, intégré à la DEA et en mission d’infiltration dans les milieux de la drogue.

A sa sortie, Rachel hante le bar où il lui écrivait ses petits mots d’amour. Un bar, lieu qui lui rappelle aussi la violence du passé. Y trouvera-t-elle un peu de sérénité et de bonheur?

J’ai choisi ce premier roman d’une jeune bretonne pour son sujet, étrangement installé en  Alabama. Lucie Brémeault a une écriture fluide, facile et agréable à lire. Ses personnages sont sympathiques et attachants. Peut-être trop pour ce milieu, trop lisses. Pour moi, un tel sujet demande de la force, de la profondeur. Je regrette de rester ici dans la demi-teinte, frôlant parfois le sentimentalisme ou le pathos.

L’auteur propose une playlist Spotify pour rythmer la lecture. J’y ai fait de belles découvertes musicales.

Je remercie Babelio et les Éditions PLON pour la réception de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse critique.

 

 

Le mars club – Rachel Kushner


Titre : Le mars club
Auteur : Rachel Kushner
Littérature américaine

Titre original :  The mars room
Traducteur : Sylvie Schneiter
Editeur : Stock
Nombre de pages : 480
Date de parution : 22 août 2018

 

J’apprécie particulièrement les récits qui se passent en prison ( comme L’université de Rebbibia de Goliarda Sapienza). Non par voyeurisme malsain. Mais parce que les personnages ont la complexité des âmes torturées. Reclus, exclus de la société, ils ont de la colère, de la force parfois du désespoir mais aussi beaucoup d’humanité ( en tout cas pour ces héros littéraires); ils survivent grâce aux autres et à l’espoir. Particulièrement dans les prisons pour femmes.

C’est à celle de Stanville en Californie que nous emmène Rachel Kushner avec son héroïne Romy Leslie Hall. Sa mère lui avait donné le prénom de l’actrice qui jouait Sissi impératrice. Une actrice qui sera brisée par la mort brutale de son fils. N’est-ce-pas le souvenir de son fils, Jackson, laissé à sa mère à l’âge de cinq ans quand elle est incarcérée, qui brise l’âme de Romy, condamnée à la prison à vie.

« Jackson était le grain de réalité au coeur de mes pensées. »

Mais qu’a bien pu faire Romy pour obtenir une telle peine? De quoi est-elle coupable?  Peut-être simplement d’avoir été une enfant délaissée, une adolescente rebelle traînant dans les mauvais quartiers de San Francisco. N’avoir eu d’autre horizon que de travailler comme streap-teaseuse au Mars club et de subir le harcèlement d’un client.

Sans argent, avec un avocat commis d’office incompétent, comment se défendre face à une justice partiale?

Alors quand il n’y a plus d’espoir de sortir de cette prison, quand on la déchoit de son autorité parentale, il faut continuer à vivre grâce aux autres détenues, aux cours d’un universitaire soucieux de les aider à vivre leur passe-temps en leur apportant de la laine, des livres, des crayons. Et puis toujours rêver d’une évasion.

Rachel Kushner décrit avec brio les liens qui unissent les prisonnières, leurs querelles racistes, leur quotidien en atelier, dans le couloir de la mort ou dans la cour. Mais elles nous éclairent aussi sur le passé de quelques-unes.

Et puis, surtout, il y a ce regard de l’auteur sur une certaine Amérique. Notamment sur San Francisco des années 80 et 90 avec la délinquance, la drogue et la violence surtout envers les femmes. Des femmes comme Sammy Fernandez, Betty LaFrance, Geronima ou Sanchez qui ne pouvaient échapper à leur destin.

«  Je rêvais de mondes anciens là-haut, d’un peuple d’une civilisation perdue qui me donnerait une chance. »

Un roman fort, humain sur la réalité de la loi dans des quartiers comme ceux de San Francisco dans les années 90.

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture . Retrouvez son avis ici.

 

Trois fois la fin du monde – Sophie Divry

Titre : Trois fois la fin du monde
Auteur : Sophie Divry
Éditeur : Noir sur Blanc
Nombre de pages : 240
Date de parution : 23 août 2018

 

 

Ravie de retrouver l’auteure avec davantage d’intensité. J’étais restée un peu en marge à la lecture de La condition pavillonnaire. Trois fois la fin du monde  marque un tournant dans l’écriture de Sophie Divry.

Joseph Kamal a subi bien des revers dans la vie, trois fois la fin du monde. Il a grandi sans la présence d’un père, sa mère vient de mourir. Il ne lui reste que Tonio, son grand frère, son modèle qu’il suit par affection dans le braquage d’une bijouterie. Tonio est abattu par la police sans sommations, Joseph est arrêté.
Son entrée en prison est la fin de son monde d’adolescent sensible. Humiliation, chantage, coups, manipulations, Joseph se heurte à la loi de la jungle dans ce monde carcéral violent, hostile et bruyant.
 » Dans cette cellule s’enterre le gosse que je suis, celui qui faisait encore confiance aux autres, ce en quoi il croyait. »

Changement de décor. Nous retrouvons Joseph, seul dans une épicerie. La moitié de la France a été irradiée par un accident nucléaire. Pour se défendre, Jo utilise le langage et les postures appris en prison. Mais très vite, installé dans une petite ferme, seul avec un mouton et une chatte, il prend conscience de la nature. Il apprécie le silence après le bruit de la prison. Si les restes de la société lui font encore peur, il brise les barrières, coupe les grillages pour encore et toujours davantage de  liberté.
En hiver, la solitude et l’immobilisation le poussent vers la déprime. Heureusement, se sentir responsable des animaux le tient en vie.
 » Depuis son arrivée sur le causse, la solitude ne l’a jamais quitté. D’une paranoïa, elle a pris la forme d’un soulagement, du repos du vacancier, d’une agitation laborieuse, puis d’un chagrin insidieux que Chocolat, Fine et même le feu avaient chacun à son heure, adouci, voire dissimulé en mélancolie. elle se mue à la fin de l’hiver en une douleur physique. »

Le calme de la nature s’installe paisiblement en regard de la violence brutale de la prison. C’est cette opposition que je retiendrais après ma lecture. J’aime cette idée de coucher côte à côte la sauvagerie du monde des humains et la douceur de la nature sauvage. Dommage que la seconde partie soit beaucoup plus longue que la première.

 

Apo – Franck Balandier

Titre : Apo
Auteur : Franck Balandier
Éditeur : Le Castor Astral
Nombre de pages : 184
Date de parution : 16 août 2018

2018, centenaire de la mort d’Apollinaire mais aussi centenaire de la fin de la grande guerre et année de réouverture de la prison de la Santé. Des liens qui permettent à Franck Balandier de construire son récit pour nous faire découvrir Guillaume Apollinaire, poète célèbre mais surtout un homme sensuel voire lubrique et fantaisiste.

Le roman se compose de trois parties.

Tout commence dans la fantaisie. Nous suivons Apollinaire et son ami douteux Géry en plein cambriolage au musée du Louvre. Ils fuient sous une pluie battante avec deux statuettes et la célèbre Joconde. Picasso qui devait être de la partie ne fut pas au rendez-vous. Ce don juan devait être bien occupé.

Si Géry s’enfuit avec le butin, Guillaume est arrêté pour complicité. En septembre 1911, le poète passe cinq jours à la prison de la Santé. Ce qui nous vaut le plus beau moment du livre. Balandier, ancien éducateur de prison, connaît bien cette atmosphère.

«  La prison est une interminable attente. » 

Guillaume s’évade avec ses mots, pensant à Marie Laurencin.

La seconde partie nous emmène en novembre 1918, à la fin de la grande guerre. Wilhelm  Kostrowitsky, émigré russe, dit Guillaume Apollinaire ne mourra pas de cet éclat brillant à la tempe mais de la grippe espagnole qui finira par faire plus de ravage que la guerre et autant de peur et de scandale que notre virus H1N1.

«  Il est des maladies inventées, dont les morts, au fond du couloir, en sortant de l’ascenseur, sont des promesses de fortunes immédiates. »

Quelle tristesse de mourir la veille de l’armistice alors que ce grand poète au regard brouillé espérait encore étreindre le jeune corps de Mona rencontrée au café de Flore.

«  Homme à femmes. Il aime que ses amis le voient ainsi. Et même s’il ne possède pas le physique de l’emploi. »

L’homme séduit par sa poésie.

Même un siècle plus tard…En 2015, Elise Seyveras se rend à la prison de la santé juste avant sa démolition. Dans le cadre de sa thèse, elle veut visiter la cellule où Apollinaire a passé quelques jours. 

«  Les murs de prison sont des histoires à fleur de peau. »

Ceux-ci lui rappellent les heures sombres de l’internat où ses parents l’avaient envoyée.

Quel enchantement quand elle découvre un poème de la main d’Apollinaire sur le mur à côté des latrines!

«  Où vont mourir les poètes aux murs des prisons, quand ils ont déjà fini d’exister?

Un homme est passé par là. Il se nommait Guillaume Apollinaire. Il écrivait. Il n’a pas cessé d’écrire. Sur des papiers, des bons de cantine, des vieux journaux, sur les murs aussi. Il a écrit partout. Et tout doit disparaître. »

Dans ce roman, Franck Balandier compose autour de faits réels. Sur ce fil ténu du passé d’Apollinaire, il brode des vies. Une ronde de personnages ( un gardien de musée, un voisin, un catcheur, un arbitre, un gardien de prison, un tenancier de bordel…) s’invite et accompagne le poète. Jusqu’à cette jeune étudiante, son amour de jeunesse et sa mauvaise rencontre qui nous vaut une fin spectaculaire.

Le tout dans un style remarquable, non dénué d’humour et de fantaisie, et avec un regard acéré sur la société actuelle. 

Ne préfère pas le sang à l’eau – Céline Lapertot

TItre : Ne préfère pas le sang à l’eau
Auteur : Céline Lapertot
Editeur : Viviane Hamy
Nombre de pages : 144
Date de parution : 2018

Il m’a fallu attendre son troisième roman pour découvrir cette jeune auteure, professeur de français à Strasbourg. Belle découverte! J’aime d’emblée son écriture incantatoire, son sens de la tragédie et son regard lucide sur les problèmes actuels de société.

Rien de tel pour ouvrir les yeux que de s’inscrire dans un roman d’anticipation, de travailler ses personnages au plus près en les icônisant, de fondre ses messages dans une fable bien construite, à la fois concise et profonde.

Tout commence avec le mouvement et le désir. Trois cent « nez-verts » assoiffés arrivent à Cartmandua, avec dans le coeur «  Cet espoir immense en la chance d’un autre destin, d’une opportunité, où tout sera aussi facile que le fait de tourner le robinet d’eau froide. Et boire. »

Mais le village tombe sous la dictature de Ragazzini, faisant exploser la citerne qui trônait  comme un trophée de nantis. Installés dans leur confort, personne, hormis Pia, la mère de Thiego, n’a rien vu venir. 

«  On n’écoute pas quand on est trop confortable dans son bien-être. »

Le corps noyé de la jeune Karole, qui avait tant chéri la citerne à son arrivée symbolise la perte de tout espoir. Morte par ce qui devait la sauver. Les images sont fortes pour dénoncer l’inhumanité.

En alternance, nous découvrons Thiego dans la prison de Cartmandua. Le jour de l’explosion de la citerne, il avait appris la maladie de sa mère et décidé de combattre l’injustice avec ses armes, les mots. Dans la tête de Thiego passent toutes les difficultés de la vie en prison, le manque, les regrets, les amitiés et les trahisons. Il résiste en pensant aux mots des livres, aux mots qu’il taguait sur les murs. Il survit en pensant à sa femme, en écrivant son nom sur les murs de sa prison. 

«  Il en aura fallu du sang pour qu’on comprenne que l’eau ça se partage. »

Avec ce roman d’anticipation, Céline Lapertot traduit remarquablement l’espoir et la peur des migrants, l’égoïsme des nantis. La force des mots évoque des images choc, symboliques. Le regard sur notre société est percutant, intelligemment glissé dans cette fable aux personnages d’une grande sensibilité.

 

Je remercie la Librairie Dialogues pour cette lecture de ce superbe roman.

L’université de Rebibbia – Goliarda Sapienza

sapienzaTitre : L’université de Rebibbia
Auteur : Goliarda Sapienza
Éditeur : Attila
Littérature italienne
Traducteur : Nathalie Castagné
Nombre de pages : 240
Date de parution : 26 septembre 2013

Auteur :
Goliarda Sapienza (1924-1996) est née à Catane dans une famille socialiste anarchiste. Son père, avocat syndicaliste, fut l’animateur du socialisme sicilien jusqu’à l’avènement du fascisme. Sa mère, Maria Giudice, figure historique de la gauche italienne, dirigea un temps le journal Il grido del popolo (Le Cri du peuple).
Tenue à l’écart des écoles, Goliarda reçoit pendant son enfance une éducation originale, qui lui donne très tôt accès aux grands textes philosophiques, littéraires et révolutionnaires, mais aussi à la vie populaire de sa ville natale. Durant la guerre, à seize ans, elle obtient une bourse d’étude et entre à l’Académie d’art dramatique de Rome. C’est le début d’une vie tumultueuse. Elle connaît d’abord le succès au théâtre avant de tout abandonner pour se consacrer à l’écriture. S’ensuivent des décennies de recherches, de doutes, d’amours intenses. Mais son œuvre complexe et flamboyante laisse les éditeurs italiens perplexes et c’est dans l’anonymat que Goliarda Sapienza meurt en 1996. Elle ne trouve la reconnaissance qu’après sa mort, avec le succès en 2005 de la traduction en France du roman L’Art de la joie. Les éditions Le Tripode entreprennent désormais la publication de ses œuvres complètes.

Présentation de l’éditeur :
Goliarda Sapienza en prison
L’Université de Rebibbia est le récit du séjour que fit Goliarda Sapienza dans  une prison en 1980. Moment critique dans la vie de l’auteur: après s’être consacrée  de 1967 à 1976 à l’écriture du monumental roman L’Art de la joie et avoir fait face  à un refus général des éditeurs italiens, c’est une femme moralement épuisée qui intègre l’univers carcéral de Rebibbia, la plus grande prison de femmes du pays. Pour un vol de bijoux qu’il est difficile d’interpréter : aveu de dénuement ? Acte de désespoir ? N’importe. Comme un pied de nez fait au destin, Goliarda va transformer cette expérience de l’enfermement en un moment de liberté, une leçon de vie. Elle, l’intellectuelle, la femme mûre, redécouvre en prison – auprès de prostituées, de voleuses, de junkies et de jeunes révolutionnaires – ce qui l’a guidée et sauvée toute sa vie durant : le désir éperdu du monde.
L’Université de Rebibbia est un nouveau tour de force dans l’œuvre d’une femme au parcours décidément hors norme. Il fut immédiatement perçu comme un texte important en Italie. Publié par la prestigieuse maison d’édition Rizzoli, le livre fut accueilli avec enthousiasme par la critique et le public. On découvrait avec étonnement une écrivaine déjà âgée, partageant avec drôlerie et férocité son expérience d’une prison qui, pour reprendre ses mots, « a toujours été et sera toujours la fièvre qui révèle la maladie du corps social ».
Ironie de l’histoire, L’Université de Rebibbia deviendra ainsi le premier succès de Goliarda Sapienza. Et son dernier. Malgré les bonnes ventes du livre, Rizzoli maintint son refus de publier L’Art de la joie, condamnant encore pour plusieurs années ce texte à l’obscurité d’un tiroir.

Mon avis :
Les textes concernant l’auteur et la présentation de l’œuvre sont issus du site de l’éditeur. La vie de l’auteur est suffisamment intéressante pour la reprendre ici. Elle se reflète dans son œuvre, comme ici, le récit de son séjour à la prison de Rebibbia.

Le plus marquant dans ce récit est qu’il m’a complètement immergée dans cette prison pour femmes. L’auteur nous fait vivre au cœur de Rebibbia, la découverte des lieux, des habitudes. On y respire les odeurs, on y perçoit les voix tant gouailleuses que mélodieuses.
 » Nous sommes dans un zoo ou dans un théâtre underground… »
Après un passage à l’isolement, Goliarda se retrouve dans une cellule de trois avec la belle et jeune droguée Marro et l’eunuque énorme et maternelle, Annunciazione. Elles s’acceptent et se respectent même si les âges et les classes sociales sont différentes. La gentillesse et l’entraide soudent l’ensemble de cette population hétéroclite.
Leur naturel, leur façon d’être et de s’exprimer prêtent autant à sourire qu’à s’émouvoir.
Mais « rien ne vaut un petit moment avec quelqu’un qui sait converser » et Goliarda se rapproche assez vite de Marcella, Roberta et Suzie Wong. Dans leurs cellules bien aménagées, elles se regroupent autour d’une tasse de thé et discutent politique ou sentiments.
Pourtant, la violence est toujours présente, sur soi-même (grève de la faim, tentatives de suicide, sevrage des toxicomanes) ou sur les autres (fouilles, interventions des gardiens masculins).
L’auteur dépeint ainsi une société réduite à l’image de celle du dehors.
 » Si tu as été une fois ici, Goliarda, n’espère pas ressortir comme tu étais auparavant. »
Pourtant, beaucoup de femmes désespérées, inconsidérées ne tardent pas à revenir en prison après leur libération car au moins là, « on n’est pas seule comme dehors« . On a « un rôle reconnu par tous. »
Parmi ces parias de la société italienne de l’époque se trouvent de très belles figures humaines. La prison se retrouve être malheureusement le refuge de ces femmes perdues, le seul endroit où elles trouvent un peu de chaleur humaine et d’habitudes rassurantes.
Une fois de plus, Goliarda Sapienza nous livre un récit vibrant, engagé, dans un style soutenu et imagé.

J’ai lu ce livre dans le cadre de encartLibFly.

Je remercie Libfly et les Éditions Attila pour cette très belle lecture.

RL2013  plume