H+ – Nicolas Roberti

Titre : H+
Auteur : Nicolas Roberti
Editeur : Le Lys bleu
Nombre de pages : 265
Date de parution : 3 août 2020

 

Pythagore est surtout connu pour son théorème mais cet homme aux pouvoirs merveilleux porte bien son nom «  celui qui est annoncé par la Pythie ». Né dans l’île de Samos, c’est en Italie qu’il crée son école, l’Ordre de Pythagore. A l’image de leur chef qui se souvient de ses anciennes incarnations, les  pythagoriciens  cherchent la vie éternelle.

«  L’ordre s’est vainement divisé entre Mathématiciens, Philosophes et Physiciens. Chacun pensant avoir la juste réponse au cycle des reincarnations auquel l’homme est soumis. »

Sur cette base, Nicolas Roberti crée une fiction à suspense intégrant toutes les connaissances historiques et élargissant au transhumanisme, au pouvoir des GAFA et aux conflits politiques.

Pierre Teilhard de Chardin, maître universel de l’ordre de Pythagore, recherche la jeune fille de l’oracle, une jeune fille en deuil qui se nourrit d’énergie végétale. Il la trouve enfin dans un hôpital sur l’île de Syros. Eve est la seule rescapée d’un accident de voiture qui a coûté la vie à toute sa famille. La botaniste a un étrange pouvoir de cicatrisation. En se faisant passer pour son oncle, il la ramène à la maison de Pythagore sur l’île de Samos. La jeune fille peine à croire aux élucubrations de Pierre et de sa femme, Noor.

Cixi, pressentie par Pierre pour être la prochaine maître universel de l’Ordre, parvient à convaincre la jeune fille. C’est elle qui fera l’initiation d’Eve. Lors d’un voyage en Algérie, Eve fait la connaissance d’Addon, un journaliste dont elle tombe amoureuse.

« Plus la vie est riche d’expériences et d’énergies, plus le vieillissement est ralenti. »

Le récit, un peu complexe par les données sur la vie de Pythagore et la découverte d’une basilique souterraine à Rome dévoilant le sacrifice de Sappho, prend du rythme avec les manigances de Martine, une membre de l’Ordre briguant la tête de la maison de Pythagore.

H+ mélange les genres entre données historiques, vision dystopique d’un avenir manipulé par les plus riches rêvant d’immortalité et fiction jouant avec les codes du roman noir. J’ai beaucoup appris sur l’histoire de Pythagore et de son Ordre, précurseur du végétarisme et croyant au cycle des réincarnations.

 

Une machine comme moi – Ian McEwan

Titre : Une machine comme moi
Auteur : Ian McEwan
Littérature anglaise
Titre original : Machines like me and people like you
Traducteur : France Camus-Pichon
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 386
Date de parution : 9 janvier 2020

 

Ian McEwan fait partie des auteurs qui me fascinent pour son analyse du couple, du rapport à l’enfant. Toujours dans un contexte particulièrement bien travaillé, l’auteur excelle à détailler les sentiments de ses personnages.

Avec Dans une coque de noix, Ian McEwan se plaçait dans la tête d’un foetus. Aujourd’hui, Une machine comme moi explore les sentiments d’un androïde face aux arrangements de la nature humaine.

Charlie, passionné d’anthropologie et de technologie, vivote en boursicotant sur Internet. Il a investi tout l’héritage de sa mère dans l’achat d’un androïde nommé Adam. Alan Turing, toujours vivant en cette année 1982, a mis son génie au service du transhumanisme en travaillant sur l’intelligence artificielle. Douze Adam et treize Eve, première version d’humanoïdes sous différentes ethnies viennent d’être mis sur le marché.

Charlie est fier d’avoir pu acheter un exemplaire. Il propose à Miranda, la voisine du dessus dont il est amoureux, de l’aider à personnaliser son Adam en définissant la moitié des préférences de sa personnalité. Un peu comme leur enfant qui aurait la moitié des gènes de chacun de ses parents. En appliquant le caractère de ce qu’elle considère comme l’homme idéal, Miranda voue Adam à un amour aveugle pour elle-même. Cet amour, s’il pose quelques problèmes au couple, est le seul rempart contre l’autodestruction des humanoïdes de première version.

« On crée une machine possédant l’intelligence et la conscience de soi, et on la précipite dans notre monde imparfait. Un tel esprit conçu selon des principes généralement rationnels, bienveillants envers autrui, se trouve vite aux prises avec un ouragan de contradictions. »

Le passé de Miranda montre comment l’être humain doit composer avec le chagrin, la douleur. Le mensonge, la manipulation, la vengeance sont des leviers, des réactions humaines habituelles. Adam ne peut comprendre comment les émotions peuvent pervertir les actes.

Ian McEwan place cette problématique dans un monde où il bouscule l’Histoire. Margaret Thatcher est en mauvaise position suite à sa défaite dans la guerre des Malouines. Tony Benn, du parti travailliste enclin au désengagement de la course aux armements nucléaires et de l’Union Européenne, lui succèdera. On ne rate pas une petite tacle au Brexit.

« Seuls le IIIe Reich et d’autres tyrannies recouraient au plébiscite pour adopter une politique, et il n’en sortait généralement rien de bon. L’Europe n’était pas simplement une union qui bénéficiait surtout aux grandes entreprises. L’histoire des Etats membres du continent était fort différente de la nôtre. »

On l’a vu, Turing est en vie, les Beatles sont toujours un groupe et Georges Marchais est Président de la France. L’Angleterre croule sous le chômage et les manifestations. Extrapolation et fond de vérité.

« On parla de la chance, de son rôle dans la vie d’un enfant- la famille au sein de laquelle il naît, l’amour qui lui est prodigué ou non, et avec quel discernement. »

Bien évidemment, Ian McEwan ne peut s’empêcher de défendre L’intérêt de l’enfant en invitant dans son récit le petit Mark, enfant malmené par sa famille. Seul l’enfant peut ramener le couple vers l’essentiel.

« Les  humains étaient éthiquement défaillants : inconsistants, émotifs, sujets à la mauvaise foi, à des erreurs cognitives, souvent pour servir leurs propres intérêts. »

Au coeur de ce rêve de vertu robotique rédemptrice, j’ai peiné à saisir une unité au roman. Le regard sur la société en crise est pertinent mais se mêle assez mal avec les phases plus romanesques du passé de Miranda et du présent de Mark. Certains passages plus politiques ou techniques m’ont semblé rébarbatifs et ont cassé mon rythme de lecture. J’en oubliais presque l’essentiel du roman ( enfin ce qui me captivait le plus). Quelque soit le degré d’intelligence d’un humanoïde, jamais il ne pourra intégrer la complexité de la nature humaine. Une complexité parfois bien néfaste quand elle permet de s’accommoder de certaines situations tragiques.

Un roman pertinent, intelligent mais qui m’a un peu tenue à distance de l’essentiel ( enfin de ce que je considérais comme essentiel).

Zero K – Don DeLillo

Titre : Zero K
Auteur : Don DeLillo
Littérature américaine
Éditeur : Actes Sud
Traducteur: Francis Kerline
Nombre de pages : 304
Date de parution : septembre 2017

 

Après une brillante carrière dans la finance mondialiste, Ross Lockhart, septuagénaire richissime n’a plus rien d’autre à s’offrir que l’immortalité. Il a investi des fonds considérables dans la projet baptisé La Convergence qui propose aux riches de ce monde la cryogénie de leur corps et l’espoir de revenir dans un monde meilleur. Cette chance, Ross veut d’abord l’offrir à sa seconde femme, Artis, une archéologue atteinte de sclérose en plaques.

Ross tenait à ce que Jeff, le fils de son premier mariage, soit avec lui quand Artis mourrait. Jeff en a longtemps voulu à son père de les avoir abandonnés, lui et sa mère. C’est sûrement ce qui l’éloigne du monde des affaires, domaine paternel. Plus tard, il a appris à connaître Artis.

Le site de La Convergence, située dans un pays d’Asie, est un lieu froid aux accès protégés, doté de longs couloirs où des écrans diffusent des images de guerre et d’apocalypse. 

«  Dans une certaine mesure, nous sommes ici sur ce site pour concevoir une réponse à la prochaine calamité, quelle qu’elle soit, qui frappera la planète. »

Bien évidemment, seuls les milliardaires peuvent s’offrir la perspective d’une mort immortelle, l’espoir de revenir sur terre quand la science pourra guérir les maladies aujourd’hui incurables.

Espoir sous l’influence de gourous ou de scientifiques. Déséquilibrés ou visionnaires. Si le programme concerne initialement des malades au stade terminal, des êtres sains peuvent se payer ce qu’ils pensent être l’immortalité. Zéro K est le zéro absolu, la température en Kelvin nécessaire à la cryogénisation. Les corps ne sont plus que des enveloppes, des silhouettes dans leurs capsules cryoniques, les organes vitaux dont le cerveau conservés au froid. Les scientifiques envisagent l’insertion cérébrale d’un nouveau langage pour un monde futur.

Ross souhaite ainsi accompagner Artis dans cette échappatoire à la mort personnelle. Son fils parviendra à le faire patienter.

Ce sursis dure le temps d’une seconde partie de ce roman, difficile à intégrer dans le schéma global. Peut-être une autre manière de montrer l’inconsistance et l’ennui de la vie moderne. Nous suivons Jeff dans des moments d’insignifiantes dérives à la recherche d’un emploi, ou en compagnie de son amante, Emma, une jeune divorcée, mère de Stak, adopté en Ukraine à l’âge de cinq ans. Stak est aujourd’hui un adolescent instable qui parie sur les catastrophes, parle le pachtoune avec les chauffeurs de taxi. Sa disparition marquera la fin de la relation avec Emma et le retour vers Ross, cette fois bien décidé à rejoindre Artis. 

Don DeLillo évoque ses thèmes récurrents sur la peur de la mort, les clivages sociaux, le pouvoir des images et des mots. Avec Ross et Stak, l’auteur oppose deux générations. Les plus vieux tiennent à leur corps, ont peur de disparaître; les riches s’offrent une fuite dans l’immortalité.  Les jeunes investissent davantage dans l’âme, n’affrontent les peurs et sont prêts à aller au combat. Jeff semble au milieu du gué. Il se définit davantage dans les mots, cherchant en permanence des définitions ou en voulant à tout prix trouver des noms aux personnages. 

Si la première partie suscite une réflexion intéressante sur l’immortalité, l’ensemble est assez pesant et l’objectif si ambitieux que je crains d’être passée à côté de l’essentiel du roman. Sur le thème du transhumanisme, je préfère le roman de Pierre Ducrozet, L’invention des corps paru lui aussi lors de la rentrée littéraire 2017.

Je remercie Laure de MicMelo de m’avoir accompagnée durant cette lecture. Retrouvez son avis ici.

L’invention des corps – Pierre Ducrozet

Titre : L’invention des corps
Auteur : Pierre Ducrozet
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 304
Date de parution : 16 août 2017

 

Pierre Ducrozet part d’un fait historique réel, le massacre de 43 étudiants à Iguala dans l’État de Guerrero au Sud du Mexique. Son personnage principal, Alvaro, enseigne l’informatique à l’École Normale d’Ayotzinapa, point de départ de la manifestation. Il est avec eux lors de l’attaque armée de la police locale, mais parvient à s’échapper puis à migrer clandestinement aux États-Unis.
«  Le sol a cessé d’être un lieu de droit. L’espace numérique, incorruptible, loyal, devient le seul refuge possible. »
Pour Alvaro, hacker particulièrement doué, l’informatique est le seul espoir de réinsertion. Il rencontre à Los Angeles, Parker Hayes, le fondateur richissime de Cashflow. Ce dernier, ne sachant plus comment utiliser sa fortune rêve de créer une île, pays hors de lois.
«  Quand les Américains se sont arrêtés dans leur conquête de l’Ouest, faute de territoires nouveaux à conquérir, ils ont commencé à envahir le monde. »
Que peut-il manquer à ces milliardaires qui ont pouvoir économique, politique et social? Une seule chose, le pouvoir sur la mort! Au Cube, Parker Hayes réunit les meilleurs chercheurs pour des recherches sur la lutte contre le vieillissement avec la reproduction de cellules souches.
Migrant recherché, Alvaro, en passant la frontière a laissé «  dans le désert son ancienne peau au milieu des os et des yuccas. » Rescapé, il n’a plus rien à perdre et a besoin d’argent.
Il accepte de devenir le cobaye de Parker Hayes, aidé par Adèle Cara, une biologiste française.

«  Si j’écrivais un roman (…), je le construirais ainsi, en rhizome, en archipel, figures libres, interconnexions, hypertextes, car ça devrait être le fondement d’un récit contemporain. C’est une époque merveilleuse, vous savez: notre être peut se développer, comme le réseau qu’il a devant lui, en arbre, en végétal, en pente ou en fontaine. Nous pouvons devenir sauvages, croître, devenir multiples, innombrables. Internet n’est pas une interface, c’est notre désir réalisé d’être un autre, ce sont nos lignes de fuite incarnées. »

Voilà la grande force de ce roman. Un récit contemporain et tentaculaire qui nous entraîne avec rythme et intelligence vers la puissance de science et de l’informatique. L’argent allié aux possibilités de la science autorise toutes les dérives mais les puristes et les surdoués croient toujours aux vertus du World Wide Web. Werner Fehrenbach, né sur les ruines d’un monde, réunit les forces positives avec Lin Dai, un transgenre qui «  a grandi sur un patchwork insensé de matières ». Toutes les têtes brûlées du Net veulent que «  l’intelligence circule de manière fluide » sans que l’argent et pouvoir ne viennent dévier son cours.

L’invention des corps de Pierre Ducrozet, est, pour l’instant, le roman le plus original et puissant tant sur le fond que  la forme que j’ai pu lire en cette rentrée littéraire.
Un roman qui se démarque, sans aucun doute.