Mon territoire – Tess Sharpe

Titre : Mon territoire
Auteur : Tess Sharpe
Littérature américaine
Titre original : Barbed wire heart
Traducteur : Héloïse Esquié
Editeur : Sonatine
Nombre de pages : 566
Date de parution : 29 août 2019

La rivière sépare aujourd’hui deux territoires ennemis, celui des McKenna et celui des Springfield. C’est l’accord qu’a obtenu Duke McKenna avec Caroline Springfield après qu’il eut tué son mari.

«  Une vie contre une vie. C’est le seul moyen, mon Harley. »

Voici la leçon de Duke à sa fille. Carl Springfield a causé la mort de Jeannie, la femme de Duke et mère de Harley, alors que celle-ci intervenait auprès de Desi, femme battue par Carl. Duke a tué Ben, le frère de Carl. Ce dernier aura son tour quand il sortira de prison.

Adolescente, Jeannie était convoitée par Carl et Duke. Elle a choisi Duke, bien qu’il soit plus âgé qu’elle. Si Duke règne sur un trafic de drogue et d’armes, Jeannie accueille dans l’hôtel de quarante cottages dont elle a hérité, des femmes battues, des droguées et leurs enfants. Après sa mort, avec l’aide de Jake, son oncle maternel et de Mo, une indienne, Harley s’occupe du Ruby, cette maison pour femmes. Mais elle travaille aussi pour son père, collectant auprès des commerçants les remboursements d’emprunts. Duke a élevé sa fille pour qu’un jour elle prenne les rênes de son territoire. Pour cela, il fallait l’endurcir, lui donner tous les moyens de se défendre contre leur ennemi juré, Carl Springfield. «  Son monde tordu est mon école. »

Au fil du récit de ce mois de juin où Harley doit prendre en main son territoire suite à l’agression  d’une rubinette par Springfield, la jeune femme revient sur son éducation. Chaque chapitre du passé commence par «  J’avais tel âge quand ». A huit ans, elle a vu son père tuer un homme. A douze ans, elle a pointé un revolver sur quelqu’un. A dix-sept ans, elle se débarrasse de son premier corps…

« Il m’a élevée  pour que je devienne ça. Le genre de femme capable de diriger. Le genre de femme capable de tuer. »

Mais Harley a aussi un bon coeur comme sa maman. Portée par Jake, Mo et Will son petit ami, des personnes qui lui apprennent ce qu’elle doit être pour guider, Harley veut défendre les siens, mais à sa manière. C’est tout le suspense de ce récit fort bien mené.

Divulguant le passé par bribes, Tess Sharpe maintient le mystère, l’envie de tourner les pages. Harley et son père deviennent des personnages doubles. La violence cache aussi des sentiments profonds. Ce qui est peut-être moins évident à visualiser chez Harley. Sa romance avec Will se juxtapose mal avec son comportement face aux gros bras des dealers. Elle semble parfois si sensible et si ferme. Ambivalence de la nature et de l’éducation.

« Peut-être que durcir un coeur est le problème. Pas la solution

Pour son premier roman ( Si loin de toi paru chez Robert Laffont en 2014 était un roman Young adult) Tess Sharpe maîtrise son intrigue. Elle met en scène des personnages inoubliables. Le sens du détail crée parfois des longueurs, nullement insupportables. Au contraire, elles permettent de parfaitement visualiser l’action, de voir ce film que ce roman pourrait aisément devenir.

Certes, nous sommes ici sur un roman d’action, sans contexte qui pourrait porter à réflexion. Mais quel plaisir de lecture. Je suis rentrée dedans avec aisance, tournant les pages avec plaisir et envie.

Je remercie Léa et le Picabo River Book Club pour ce partenariat avec les Editions Sonatine qui m’a permis de découvrir une belle héroïne et une auteure au talent prometteur.

 

 

 

Le bruit des choses qui tombent – Juan Gabriel Vásquez

vasquezTitre : Le bruit des choses qui tombent
Auteur : Juan Gabriel Vasquez
Littérature colombienne
Titre original : El ruido de las cosas al caer
Traducteur : Isabelle Gugnon
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 293
Date de parution : 23 août 2012
A l’aube de la quarantaine, Antonio Yammara se souvient d’un homme qui a marqué sa vie, Ricardo Laverde. Antonio était un jeune avocat de vingt six ans quand il rencontra Ricardo à Bogota vers la fin de l’année 95. Les deux hommes se croisaient dans une salle de billard. Quelques mots échangés, quelques verres partagés et une forme d’amitié s’installe. Ricardo, ancien pilote, aurait fait de la prison. Aujourd’hui, son plus cher souhait est de retrouver sa femme, Elena et sa fille après tant d’années de séparation.
En sortant de la Maison de la Poésie où Antonio a conduit Ricardo afin d’écouter une mystérieuse cassette, Ricardo est abattu par des motards. Antonio est blessé. Juste avant les coups de feu, Ricardo a eu le temps de dire à son ami qu’Elena était dans l’avion qui s’est écrasé entre Miami et Cali, cet avion qui l’amenait enfin à Bogota auprès de lui.
Antonio reste handicapé mais surtout pétrifié.
 » à Bogota, parmi les gens de ma génération, la peur était la maladie la plus répandue. »
Même si la nuit où Ricardo fut assassiné, seize autres crimes furent perpétrés, celui-ci touche Antonio de près et remet en question sa vie et son couple.
Il enquête sur cette mystérieuse cassette qui représente les derniers instants de Ricardo mais aussi les derniers bruits, ceux des choses qui tombent dans cet avion en perdition.
Sa rencontre avec Maya Fritts, la fille de Ricardo permet à Antonio de mieux connaître le passe de cet homme qui ne pouvait parler des erreurs de son passé.
Nous découvrons alors comment l’enfance de Ricardo fait naître sa passion pour les avions, comment il a rencontré Elena, cette américaine venue en Colombie pout travailler dans le Corps de la Paix, agence créée par Kennedy, comment Mike Barbieri les entraîne dans le commerce le plus fructueux de la Colombie.
Se dessine alors en filigrane, à l’image de Pablo Escobar, ce qui plongea la Colombie au bord du gouffre, jusqu’à ce que Nixon commence sa guerre contre les drogues, que les contrôles se renforcent et que Ricardo en pâtisse.
Antonio et Maya, nés dans les années 70, font partie de cette génération hantée par le trafic de marijuana, par cette guerre contre les drogues qui a coûté la vie à de nombreuses personnes. Les gens de cette génération ont coutume de se demander  » où étiez-vous le jour où  » Lara Bonilla, ministre de la Justice a été assassiné, le jour où Luis Carlos Galàn, candidat à la Présidentielle a été assassiné. Une jeunesse qui rêvait pourtant en allant voir en cachette le zoo exceptionnel de l’ Hacienda Napoles, la propriété du richissime Pablo Escobar.
La mort d’Escobar en 1993, le bruit des choses qui tombent dans cet avion d’American Airlines entre Miami et Cali en 1996 marquent la fin d’une époque, la chute des vies d’Elena et Ricardo mais aussi la confrontation d’une génération, celle d’Antonio et de Maya au fléau qui a brisé la Colombie leur laissant une peur qui les hante à jamais.

Avec une écriture fluide et vive, Juan Gabriel Vásquez entretient d’abord le mystère, donnant ainsi une épaisseur à ses personnages, laissant le lecteur découvrir leur passé. Avec l’histoire de Ricardo et Elena, c’est surtout l’histoire de la Colombie que nous apercevons en transparence. Nous ne sommes pas dans une enquête rythmée de roman noir mais plutôt dans une découverte de l’ambiance de Bogota dans les années 70 à 90, une histoire de pays qui marque profondément ses habitants.

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