Les lois de l’ascension – Céline Curiol


Titre : Les lois de l’ascension
Auteur : Céline Curiol
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 848
Date de parution : janvier 2021

 

 

Les lois de l’ascension est un roman polyphonique mettant en scène six personnages, trois femmes et trois hommes dans un quartier de Belleville. Au cours de ces quatre saisons de 2015, chacun verra sa trajectoire individuelle percutée par les aléas de la société. Orna, la journaliste et Sélène, l’enseignante sont soeurs mais les autres personnages ne se connaissent pas ou peu. Et pourtant, ils vont se rencontrer et influer sur la trajectoire des autres.

Tout commence un soir. Orna, rédactrice en chef adjointe dans une rédaction web d’une grande chaîne de télévision, rentre chez elle après huit heures de boulot intensives. Elle est démotivée par ce genre de travail qui préfère l’audience à la qualité de l’information.
« Le métier de journaliste a changé, elle le sait; la mise en scène et la diffusion ont pris le pas sur la recherche d’informations. »
Devant la porte de son immeuble gît un corps inerte enveloppé dans une espèce d’édredon déchiré. Est-il mort? Ivre? Doit-elle appeler les pompiers, lui porter secours, le faire monter chez elle? Elle ne fait rien. Mais le regrettera.

Sa soeur, Sélène, l’appelle de Dubaï. L’enseignante en gestion de l’environnement n’aime pas cette ville où les riches gaspillent et exploitent les travailleurs immigrés.
« Cette ville représentait l’enfermement de l’homme dans la certitude qu’il était maître absolu et pouvait se passer de la nature pour vivre. »
Mais elle y postule pour un poste prestigieux à l’Université Murdoch. Brillante, elle est retenue pour le poste mais déclinera la proposition car son compagnon, un journaliste pour le New York Times refuse de mettre sa carrière en pause pour la suivre à Dubaï. Elle qui reprochait à sa soeur d’avoir sacrifié sa carrière pour sa vie personnelle, doit remettre ses ambitions sous une autre perspective.

Modé est sénégalais. Chaque matin, avant de se rendre à son travail dans une association pour réfugiés, il écrit quelques poèmes qu’il ne relit jamais. Ce matin-là, il ne se doute pas que l’heure de la pré-retraite a sonné. Que va-t-il faire de ses journées dorénavant?
«  Il faut l’empathie, ce ciment précieux de toute congrégation humaine, cette empathie que capitalisme et technologies mettent en conserve aujourd’hui à des fins d’exploitation. Et finiront par l’épuiser comme la plupart des ressources! »
En ce dernier jour, il croise Orna, venue à l’Association pour tenter de retrouver l’homme qui gisait sur le palier de son immeuble.

Pavel est psychanaliste. Divorcé et père de Léa, une jeune fille qui passe son baccalauréat, il arrive en retard au bureau pour la première fois de sa vie. Orna, suite à ses problèmes de couple, d’infertilité et de non -reconnaissance par son père, fut autrefois sa cliente. Entre sa solitude amoureuse, la parution de son livre et sa riche clientèle exigeante, Pavel peine à trouver sens à sa vie.

Hope a arrêté ses études à Sciences Po pour travailler dans un entrepôt près d’Orléans. La jeune femme veut se soustraire à la corruption des privilèges, elle refuse le système d’éducation pour vivre sans compromission, sans ambition.
« En France, on gueulait pour défendre ses privilèges mais non l’idéal d’une vie meilleure, où meilleure ne signifierait pas « plus confortable » mais «  plus intègre »! »
Mais licenciée, sa survie financière devient trop impérative pour être libre. Elle retourne vivre chez sa mère à Paris et suite à une tentative de suicide, elle prend rendez-vous chez Pavel, sur les conseils d’Orna. Elle veut s’incarner dans un acte politiquement militant.

Plus brièvement, nous croisons Mehdi, le fils de la femme de ménage de Pavel. Il vit dans un quartier défavorisé, s’exprime dans un langage familier de jeunes de la rue. Désoeuvré, il aurait besoin d’une figure paternelle. A défaut, il se tourne vers l’intégrisme. Pavel aurait dû le rencontrer mais son emploi du temps ne lui a pas permis d’honorer la promesse faite à sa femme de ménage.

« D’autant que moins l’imagination d’une jeune personne était stimulée, moins celle-ci pouvait travestir le banal en aventure, tendant dès lors à s’engager dans la recherche de comportements extrêmes afin d’éprouver le frisson du risque. »

Scientifique et littéraire, Céline Curiol construit un roman passionnant où l’intime se mêle aux problématiques du monde actuel. Monde du travail, relation hommes-femmes, couple, environnement, terrorisme, racisme, déterminisme, sont autant de problématiques abordées au sein d’un récit intelligent et sensible de la vie des ces six personnages. Le nombre de pages peut impressionner mais nous vivons chaque pensée intime, chaque mouvement des six personnages. Sans jamais pour moi être fastidieux grâce à une fluidité naturelle et une capacité à dynamiser la narration.

Je remercie Babelio et Actes Sud pour l’attribution de ce roman lors de la dernière opération Masse Critique Fictions.

Un monde de fous – Philippe Claudel

Titre : Un monde de fous
Auteur : Philippe Claudel
Editeur : L’aube
Nombre de pages : 200 
Date de parution : 22 octobre 2020

 

Ce recueil regroupe quatorze textes de Philippe Claudel, la plupart parus dans Le 1, hebdomadaire français ou dans Zadig, trimestriel, tous deux lancés par Eric Fottorino qui préface ce livre. . Tous nous bousculent de ses mots cinglants ou de ses poèmes, maniant l’humour ou l’ironie face aux peurs et dérives de notre société.

C’est un regard inquiet qui se pose sur l’homme d’aujourd’hui. Un homme « qui se plaît à jeter ce dont il se lasse, mais qui voudrait qu’on le garde, lui, le plus longtemps possible. »

Un homme qui regarde parfois avec indifférence les migrants venus s’échouer sur nos plages. Un homme qui a de plus en plus peur. Face aux difficultés économiques dans un monde où le SMIC ne suffit pas pour vivre, face à l’explosion démographique, face aux violences terroristes, face à la folie qui peut couver dans l’esprit de notre voisin.

De cette voix qui pourrait sembler inquiétante, Philippe Claudel nous alerte, nous fait réfléchir. Une réflexion indispensable pour éviter de tomber dans un monde où le regard sur l’autre est passible d’amende, où il serait interdit de ne pas posséder de téléphone!

 

 

Khalil – Yasmina Khadra

Titre : Khalil
Auteur : Yasmina Khadra
Éditeur :Julliard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 5 septembre 2019

 

Se mettre dans la peau d’un kamikaze, c’est le pari dangereux de Yasmina Khadra. Il faut des années de recul et une bonne dose de tolérance pour essayer de comprendre ce qui se passe dans la tête de Khalil, envoyé à Paris le 13 novembre 2015.

Partis de Molenbeek avec un chauffeur, deux frères kamikazes chargés de s’immiscer au Stade de France et son meilleur ami, Driss, Khalil bardé d’une ceinture d’explosifs doit faire sauter une rame de métro bondée.

La commande de son gilet étant défectueuse, l’objectif ne sera heureusement pas atteint. Mais Paris est durement touché. Parmi les nombreuses victimes, la nièce de Khalil perd la vie au Bataclan.

«  Il n’y a pas de place pour les cas de conscience. »

Rayan,  Driss et Khalil sont nés dans le même immeuble en 1992. Si Rayan est parvenu à s’intégrer, Driss et Khalil sont les résultantes de l’aboutissement logique de l’exclusion : frustration, haine puis violence. L’imam, de son ton imprégné de longanimité, n’eut aucun mal à leur faire miroiter la gloire et un monde meilleur.

 » La mosquée nous a restitué le RESPECT qu’on nous devait, le respect qu’on nous a confisqué, et elle nous a éveillés à nos splendeurs cachées. »

En remontant aux sources, Yasmina Khadra ne cherche pas les circonstances atténuantes car il ne peut y en avoir pour ceux qui touchent à la vie d’innocents.Mais il détaille le mécanisme, s’attache à montrer comment ça commence, à trouver  » à quel moment et sous quelle forme le rejet de toute une société germe en toi. »

Comme dans Embrasements, le roman de Kamila Shamsie qui m’avait aussi interpellée par la violence de son sujet, l’amitié et la famille restent des liens forts. Khalil est particulièrement attaché à sa sœur jumelle ( il est aussi question de gémellité dans Embrasements). Les évènements, la présence de Ryan, les mots de Moka percutent le travail d’endoctrinement des membres du clan terroriste,ouvrant une brèche dans l’esprit du jeune homme.

«  Le devoir, Khalil, est de vivre et de laisser vivre. Il n’y a pas plus précieux que la vie et nul n’a le droit d’y toucher. »

Khalil est un roman audacieux, dérangeant. En se mettant dans la peau d’un kamikaze, Yasmina Khadra nous laisse entrevoir le parcours de jeunes  gens qui en arrivent à sacrifier leur vie pour semer la mort. Certains seront gênés par l’empathie qui se dégage du personnage. Mais l’auteur ne lui cherche pas d’excuse. Il s’emploie aussi à montrer combien les musulmans de son entourage le condamne. C’est d’ailleurs ce qui induit le doute en l’esprit de Khalil. Il n’en reste pas moins  qu’évoquer les attentats du 13 novembre 2015 sous ce biais est douloureux, glaçant et dérangeant. Et il faut toute la culture, l’art et la renommée de Yasmina Khadra pour oser parler de cette insoutenable évènement du point de vue d’un kamikaze.

 

Embrasements – Kamila Shamsie

Titre : Embrasements
Auteur : Kamila Shamsie
Lettres du Pakistan
Titre original : Home fire
Traducteur : Eric Auzoux
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 4 septembre 2019

En adaptant la tragédie d’Antigone à notre époque moderne, Kamila Shamsie traite avec Embrasements d’un sujet hautement délicat.Honneur, Famille, Trahison, Passion, Pouvoir, Politique, Religion sont au coeur de ce qui va se jouer entre deux familles indo-pakistanaises installées à Londres.

A la mort de sa grand-mère et de sa mère, Isma élève ses frère et sœur jumeaux, Aneeka et Parvaiz, alors âgés de douze ans. Leur père, parti combattre avec les talibans n’a pas connu les jumeaux. Emprisonné à Bagram en 2002, il meurt lors de son transfert vers Guantanamo.

Aujourd’hui, en 2015, les jumeaux ont dix neuf ans, Isma part poursuivre ses études aux Etats-Unis. Là-bas, elle rencontre Eamonn Wolf, le fils du nouveau ministre de l’Intérieur anglais, d’origine musulmane, connu pour ses positions radicales sur l’intégration.

«  Ne vous isolez pas par votre façon de vous habiller. »

Isma et Aneeka portent le voile. Avec Isma, Eamonn retrouve les musulmans qui détestent son père. 

Lorsqu’il rentre à Londres, Eamonn passe chez Aunty Naseem, chez laquelle vivent les jumeaux. Il découvre qu’Aneeka est encore plus belle que sur les photos aperçues chez Isma. Il en tombe follement amoureux. Si la jeune fille semble, elle aussi, éprouver des sentiments, elle voit surtout en Eamonn, le fils du ministre capable de faire revenir son frère jumeau parti au djihad. 

L’auteur prend soin de détailler l’embrigadement de ce jeune homme de dix-neuf ans, soucieux de rejoindre la cause d’un père qu’il n’a pas connu mais qu’il vénère. Arrivé à Raqqah, Parvaiz découvre l’horreur : des têtes d’ennemis piqués sur des grilles, des scènes de décapitation, la contrainte des camps d’entraînement. Quand il peut joindre sa soeur, il la supplie  de l’aider à rentrer.

Aneeka est prête à s’opposer au pouvoir pour au moins sauver le corps de son frère et lui donner une sépulture décente.

Le dénouement prend toute la puissance de la tragédie antique, élevant Aneeka au rang d’héroïne romantique. 

Kamila Shamsie ose aborder un débat très sensible.  Si il est facile de s’insurger contre tous propos haineux, toute implication extrémiste, d’être à notre tour radical sur les formes de répression, Aneeka fait valoir son amour exclusif, gémellaire pour un adolescent repentant. L’humain prend sa place au-delà de tout pouvoir.

En rappelant quelques points historiques comme l’humiliation des musulmans par les croisades et l’impérialisme, le tracé absurde de frontières suite au « don d’indépendance » entretenant l’instabilité l’auteur met en évidence la responsabilité des États. 

Face à l’horreur du terrorisme, sommes-nous capables d’entendre le cri d’amour d’Aneeka? Kamila Shamsie nous plonge dans un débat impossible, qui est pourtant au coeur de notre monde contemporain.

La vie lente – Abdellah Taïa

Titre : La vie lente
Auteur : Abdellah Taïa
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 7 mars 2019

 

Mounir, d’origine marocaine, vit en France depuis de nombreuses années. Avec un doctorat en littérature française du XVIIIe siècle à la Sorbonne, il reste toutefois toujours inférieur dans cet immeuble de la rue de Turenne. Surtout depuis les attentats de 2015.

«  Les gens en France n’étaient plus les mêmes. »
Depuis quelques mois, il ne dort plus. Devait-il s’installer dans ce quartier de Paris? Comment supporter les bruits de ses  voisines? Même Madame Marty, sa vieille voisine du dessus qui le voyait comme un fils, devient insupportable. Sans réussir à lui faire comprendre qu’il ne supporte plus sa violence sonore, il finit par l’insulter. Des insultes qui le conduisent en garde à vue et dans un acharnement policier à vouloir voir en lui un terroriste.

En cet inspecteur qui l’interroge, Mounir voit un ancien amant, Antoine. Sa première grande rencontre avec un français après les expériences sexuelles, consenties ou subies, dans son village marocain de Salé.

Au travers des histoires d’amour, de famille qui ont construit Mounir, La vie lente est surtout le récit d’une rencontre, d’une amitié entre une vieille femme isolée et un immigré rejeté, accusé.

Mounir a quitté le Maroc pour échapper à la pauvreté. il n’a aucune nostalgie des gens de son pays, peut-être seulement de ses sensations, de la capacité d’aimer, de se mettre en danger.

A quatre-vingt ans, Simone, française, vielle et pauvre est abandonnée dans ce si petit appartement avec toilettes sur le palier. n’est-elle pas, elle aussi, une exclue?

Simone sait que la France peut avoir le cœur dur. Elle se souvient de l’humiliation faite à sa sœur lors de la libération à la fin de la  seconde guerre mondiale.

 » Sans Manon, il y a juste l’attente vaine. Des promesses qui ne se réalisent pas. Le temps et l’espace qui se déforment. La vie lente. Interminable. qui ne signifie plus rien. »

Autour des thèmes de l’homosexualité, de l’exil, de la différence, de l’abandon, Mounir nous plonge dans l’apitoiement sur soi. La lecture se veut donc assez lourde et lancinante. Mais finalement avec le recul, en reprenant mes notes, je me rends compte que tant d’histoires ( celles de Mounir, de Simone, de Majdouline, la cousine de Mounir, même du jeune Turenne ou des portraits de Fayoum) , de thèmes sont abordés. Au-delà des tourments de cet homme désarmé, épuisé, il faut donc savoir reconstruire l’ossature du texte et saisir le regard sur une France où certains se trouvent réduits à leur identité, leurs actes sans chercher à comprendre la richesse de leur vie.

 

 

 

 

 

Laleh – Olivier Dromel

Titre : Laleh
Auteur : Olivier Dromel
Éditeur : Éditions du Panthéon
Nombre de pages : 336
Date de parution : 14 décembre 2018

 

Victime d’un attenta terroriste à la terrasse d’un café parisien qui coûte la vie à deux de ses meilleurs amis, le narrateur, un artiste peintre, peine à comprendre ce qu’il lui arrive.
Comme anesthésié, il se laisse porter de mission en pays. A Venise, il travaille à la restauration du retable de la Chiesa di San Barnaba. Puis il accepte une mission  archéologique de l’Unesco en Irak.
Dans un petit village, à la recherche de pièces volées par Daech,  il est enlevé par un groupe terroriste.  C’est Laleh, une jeune femme sumérienne qui le découvre quelques jours plus tard évanoui dans le sable du désert. Avec elle et sa famille,  narrateur se retrouve en pleine guérilla.
Réfugiés dans un camp d’irakiens à la frontière turque, le narrateur est rapatrié sur Paris. Il se bat pour que Laleh, la femme qu’il aime, obtienne l’asile politique et le rejoigne en France. Mais une fois à l’abri, Laleh subit les injures racistes dans le métro parisien. Le couple ne rêve que de repartir à Hawizeh, village natal de Laleh, dans les marais sumériens, berceau de notre civilisation.

Curieux de toutes les  religions, sa visite à Jérusalem est particulièrement intéressante, mais attaché à son indépendance matérielle et intellectuelle, le peintre a un regard éclairé sur le bouddhisme, l’islam et les écrits sumériens particulièrement visionnaires.

Laleh est un roman au style assez basique (avec des phrases courtes et simples) qui mélange les genres. Le lecteur voyage beaucoup, découvre l’histoire, les religions. C’est aussi un roman d’amour et d’aventures ( peut-être parfois un peu incroyables mais je suppose que le quotidien n’est pas simple en zone de guerre).

 » Ce qui me frappe dans les croyances des Sumériens, c’est la simplicité du processus d’acceptation de mort. »
Le narrateur, qui ne semble pas avoir réalisé la mort de ses amis, avait sans doute besoin de cet environnement pour accepter et vivre à nouveau. L’intérêt du récit me semble dans cette recherche mais elle n’est pas évidente à percevoir tant l’auteur enchaîne les  drames de la vie en pays de guerre.

Quelques découvertes insuffisamment explorées ( notamment sur la civilisation des Sumériens) mais le style et l’histoire me laissent un peu perplexe.

 

K.O. – Hector Mathis

Titre : K.O.
Auteur : Hector Mathis
Éditeur : Buchet-Chastel
Nombre de pages : 201
Date de parution :  août 2018

Misère des délaissés de la capitale, angoisse des attaques terroristes, Sitam, amoureux de littérature et de musique fuit Paris  avec son amoureuse la Môme Capu. En chemin, il croise Benji, un ancien camarade qui lui propose un travail au bar Canon. Les affaires tournent mal, le couple se dirige vers Amsterdam. 

Un semblant de repos…Sitam trouve un travail dans une imprimerie avec Lariol, un français spécialiste des charades à tiroir. Il parvient même à faire venir Benji dans ce lieu qui pourrait être parfait avec son amante, ses amis et les mots.

Parfois la vie s’acharne sur ceux qui n’ont déjà plus rien. 

«  La maladie vous avale le rêve »

Sitam ne veut pas être une charge pour ceux qu’il aime. Il disparaît sans un mot.

« C’est par les mots qu’arrivent les plus grandes catastrophes. »

Retour aux sources, on ferme la boucle. En fait, le récit commence par la fin. Sitam revient sur les lieux de l’enfance, dans le parc d’un château, carte postale de rêve de Max, un boulanger rencontré à Amsterdam. Là, dans la maison du garde-chasse, il rencontre le vieux Archibald. Clochard farfelu, malade, délirant, l’ancien musicien de jazz ne possède plus que son saxophone, seul objet de valeur qu’il veut léguer à sa fille qu’il n’a jamais vue. Il ne faudrait jamais s’éloigner de ceux qu’on aime.

Dans ce monde désenchanté où le terrorisme sème la panique et la crainte, l’auteur n’use pas de la sensiblerie ou de la course à l’émotion. Avec une extrême pudeur, Sitam ou Archibald gardent une grande noblesse d’âme et surtout la foi en leurs passions, la musique et l’écriture. 

Dans un style bien personnel, Hector met en musique la force et l’humanité débordante de ceux qui sombrent sous les drames collectifs et personnels mais gardent toujours foi en leur avenir.

Par les écrans du monde – Fanny Taillandier

Titre : Par les écrans du monde
Auteur : Fanny Taillandier
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 252
Date de parution : 16 août 2018

Onze septembre 2001, dans le monde entier, des personnes de tous âges sortent de leur quotidien pour se retrouver prostrées face à des images spectaculaires qui tournent en boucle sur les écrans.

La veille, un vieil homme, atteint d’un cancer, annonce sa mort par téléphone  à son fils et sa fille.

Le fils, William Johnson, vétéran de l’armée, travaille désormais à l’aéroport de Boston au sein de la police aéroportuaire. Il est interprétateur d’images. Il sait qu’une erreur d’interprétation peut conduire au drame, il l’a vécu  lors de l’opération Restore Hope à Mogadiscio. Après un grand stress post-traumatique, il pensait se reconstruire en quittant les scènes de guerre et en travaillant à l’aéroport de Boston. Il va revivre les horreurs du passé devant « ce ratage par aveuglement général. »

Lucy, sa sœur, est directrice du développement du bureau Risk Management d’une compagnie d’assurance. Son métier est de prévoir les risques. Ce matin-là, elle doit présenter son projet dans un bureau des tours jumelles. 

«  Lucy recevait le réel, le convertissait en chiffres, puis calculait l’avenir. »

Elle se retrouve ensevelie sous les décombres de son lieu de travail. Désormais, il faudra aussi prendre en compte la part du chaos dans les prévisions.

William et Lucy convoquent le passé pour mieux faire face à l’horreur mais ils savent que cette fois, il y a « trop de bugs pour un seul évènement. »

En parallèle, nous suivons la vie de Mohammed Atta. De ses frustrations enfantines au moment où il va diriger le Boeing qu’il pilote sur le World Trade Center.

Fanny Taillandier compose entre fiction romanesque et analyse. Sa réflexion m’est apparue trop abstraite quand elle touche à la technique ( par exemple avec la loi des mondes multiples) mais intéressante quand elle se rapporte à l’humain ( par exemple les différentes aliénations suivant la culture).

Son axe de travail sur la gestion des risques, la surveillance des écrans rappelle que certaines catastrophes pourraient être évitées si les éléments perçus à postériori avaient été pris en compte au bon moment. 

«  Une bonne partie du problème vient du fait qu’on croit tous à l’individu. »

Si j’ai senti quelques flottements en cours de lecture, le sujet et la façon de l’aborder sont particulièrement intéressants. J’ai particulièrement aimé l’originalité du début et le rythme final entrelaçant les deux récits. 

Carnaval noir – Metin Arditi

Titre : Carnaval noir
Auteur : Metin Arditi
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 400
Date de parution : 16 août 2018

En janvier 2016, Donatella, une jeune étudiante entreprend des recherches pour sa thèse à la bibliothèque de Venise. En se documentant sur La Scuola Grande del San Sepolcro, elle trouve un lien entre la théorie copernicienne, une peinture de Paolo il Nano et le carnaval noir marqué par la destruction de La Scuola, la mort de Giorgio Benvenuti, son fondateur et la pendaison du Nano. Ces découvertes semblent déranger du monde puisque Donatella est agressée et jetée dans la lagune.

A Genève, Benedict Hugues, professeur spécialisé en langues anciennes trouve une ancienne lettre dans le contre plat d’un livre du XVIe siècle qu’il vient d’acquérir chez Christie’s.

Ce message confidentiel  de l’évêque Scanziani au cardinal Valsangiacomo évoque une rumeur dangereuse émise par la Scuola au sujet d’un Christ difforme pourvu de douze doigts.

D’autre part, nous découvrons une congrégation d’extrême-droite dirigée par Zaccaria et Bartolomeo, islamophobe et homophobe à l’étrange difformité rappelant la peinture du Nano. Cette congrégation de la Curie avec l’aide de kamikazes terroristes prépare un attentat contre le Pape, jugé trop bienveillant.

Benedict utilise toutes ses relations pour tenter de comprendre les messages du passé et les agressions actuelles.

Dans ce grand roman d’aventure, il faut s’accrocher pour suivre la masse d’information. Chaque personnage est bien ancré, nous découvrons chaque fois des parcelles de leur vie privée. La construction est maîtrisée et ce n’est pas une mince affaire pour mêler deux séries d’évènements distants de cinq siècles et tant de personnages, chacun soumis à ses propres démons.

Toutefois, cela reste pour moi un roman d’aventures dans le style du Nom de la rose d’Umberto Ecco ( ce qui est une très bonne référence). Je n’ai pas retrouvé cette finesse d’analyse appréciée dans Prince d’orchestre. Carnaval noir plaira davantage aux passionnés de romans noirs.

Un bon moment de lecture mais pas un roman mémorable pour moi.

Retrouvez l’avis de Mimi qui a beaucoup apprécié.

 

La folie Elisa – Gwenaëlle Aubry

Titre : La folie Elisa
Auteur : Gwenaëlle Aubry
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 144
Date de parution : 23 août 2018

Elles sont quatre femmes qui parlent toutes les langues devant la porte de la maison de L., Folia, la maison des feuilles. Elles y trouveront chacune une chambre, un asile pour se reconstruire après les évènements de 2015.

Emy Manifold est une rock-star anglaise, habituée des concerts au Bataclan, en pleine descente lors du massacre. Hantée par les images et les cris de l’attentat, elle quitte la scène. Elle pense aux hommes de sa vie et surtout à Hans qui tague sur les murs un message énigmatique.

Irini Sentoni est une sculptrice grecque. Elle souffre de la folie des hommes, bien pire que celle dont on accuse sa mère. Les fous sont ceux qui veulent vendre sa maison d’enfance et ceux qui ignorent ces déchets, possessions et corps de migrants que l’on ramasse en mer. Aujourd’hui, elle peint avec la peinture la plus noire du monde et sculpte avec du barbelé.

Sarah Zygalski est une danseuse berlinoise. Elle a un olivier tatoué sur le bras pour cacher la cicatrice, dommage collatéral d’un attentat-suicide au Lion’s Gate. Quittant son professeur, elle part faire carrière à Berlin et rencontre Jan. Les tatouages marquent les grands instants de sa vie.

Ariane Sile est une actrice française. Le soir de la dernière, alors qu’elle joue Ysé, le rôle de sa vie, Ariane déclame sa colère contre ceux qui ferment les yeux face à ces jeunes comme la petite Morgane qui partent en Syrie.

Ce sont quatre « filles de la fuite et de la perte » qui quittent la scène, terrassées par la violence du monde et cherchent l’ultime asile.

«  Elles n’avaient connu ni guerres ni misère, ni murs ni barbelés, elles n’avaient rien perdu, rien d’autre qu’un peu d’elles-même. »

Depuis leur chambre, j’écoute leur voix, leur chemin. On y entend l’intimité et la voix du monde. Toujours originale dans la construction de ses récits, Gwenaëlle Aubry fait aussi sortir les échos du monde d’une chambre obscure, la montée du terrorisme et les menaces de l’extrême-droite .

Pour rassembler son récit, l’auteur aime aussi glisser des liens entre les quatre femmes comme un ancien amant ou le tag SMA,

Pour avoir parlé de plusieurs romans de Gwenaëlle Aubry, je ne reviens pas sur la qualité du style. Cette langue travaillée, poétique est faite pour de belles lectures à voix haute. Et ce titre est une fois de plus un regard éclairé sur le monde d’aujourd’hui.

Autres romans de l’auteur : Personne –  Partages Lazare, mon amourPerséphone 2014