Paris-Austerlitz – Rafael Chirbes

Titre : Paris-Austerlitz
Auteur : Rafael Chirbes
Littérature espagnole
Titre original : Paris- Austerlitz
Traducteur : Denise Laroutis
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 180
Date de parution : 4 octobre 2017

Ce corps décharné sur un lit d’hôpital est celui de Michel, un ouvrier cinquantenaire, fils de paysan, alcoolique et homosexuel. Son ancien amant, le narrateur ne reconnaît plus ce corps robuste qu’il a aimé.
Séparés depuis quelques temps, il ne peut répondre au besoin d’accompagnement de Michel. Les souvenirs l’assaillent, plaçant le jeune homme en pleine confusion des sentiments.

Le jeune peintre semble bien ingrat de reprocher aujourd’hui au mourant tout ce qu’il a aimé. La simplicité d’un homme élevé à la campagne, la fêlure de celui qui a souffert de la disparition d’un père, de la brutalité d’un beau-père, le rejet d’une famille et la perte d’une jeunesse passée avec un homme plus vieux que lui. Il fut pourtant bien généreux d’accueillir le jeune peintre espagnol jeté à la rue. Mais les passions deviennent parfois étouffante.
«  Je me suis mis à voir en Michel un être captif qui prétendait m’enfermer avec lui dans une cage. »

Le narrateur rêve de liberté et de lumière pour préparer sa première exposition. Issu d’un milieu aisé, il ne se contente pas de son métier de dessinateur sous payé, des fins de mois difficiles . Il veut un avenir et, à trente ans, il ne peut se contenter du train-train sans objectifs de Michel.

Paris-Austerlitz est le récit d’une passion, d’une rencontre de deux êtres que tout oppose mais qui se rejoignent par l’exclusion qu’ils ont vécue. L’auteur tente d’expliquer les évènements qui ont stigmatisé leurs différences, qui ont délité cet amour.
Si le narrateur me révolte par sa lâcheté face à la maladie de son ancien amant, il parvient aussi à convaincre sur la confusion de ses sentiments.
«  Je voulais qu’il continue à être en moi, mais, en même temps, me tenir hors de sa portée. »

Un roman d’amour tourmenté qui peut parfois mettre mal à l’aise face à l’attitude du narrateur mais qui met en évidence toute la complexité du sentiment amoureux dans un contexte difficile. Ce dernier livre de Rafael Chirbes avant sa mort me donne envie de découvrir d’autres textes de cet auteur espagnol largement primé en son pays.

Fairyland – Alysia Abbott

abbottTitre : Fairyland
Auteur : Alysia Abbott
Titre original : Fairyland
Littérature américaine
Traducteur : Nicolas Richard
Éditeur : Globe
Nombre de pages : 320
Date de parution : 12 mars 2015

Auteur :
Alysia Abbott est la fille unique du poète Steve Abbott. Journaliste et critique, elle vit actuellement à Cambridge, dans le Massachusetts, avec son mari et leurs deux enfants.

Présentation de l’éditeur :
1974. Après la mort de sa femme, Steve Abbott, écrivain et militant homosexuel, déménage à San Francisco. Avec sa fille de deux ans, Alysia, il s’installe dans le quartier de Haight-Ashbury, le centre névralgique de la culture hippie.

Mon avis:
 » Car il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970. Il n’existait pas de livres à ce propos, pas de logiciel Listserv, comme il y en aurait quelques décennies plus tard. Il n’y avait pas de modèle. Pour le meilleur comme pour le pire, mon père inventait les règles au fur et à mesure. Son seul guide était la conviction solide qu’il ne voulait pas que je sois élevée comme lui l’avait été. »Dans sa jeunesse, Steve Abbott n’a jamais pu affirmer ce qu’il était. Son mariage avec Barbara ressemble à un piège qui « pompe toute son énergie » d’auteur. Alors, lorsqu’elle lui annonce qu’elle est enceinte, il préfère la dissuader mais cette fois, Barbara veut vraiment être mère. Et pourtant, même si Steve n’était pas prêt à être père, il décide à la mort de sa femme de s’occuper seul de la petite Alysia.
Alysia Abbott nous confie le quotidien de cette relation fusionnelle, éclatante d’amour exclusif et réciproque, entravée parfois d’une envie de liberté de chacun à différentes époques de la vie, mais durable grâce à cette volonté à prendre soin de l’autre même si les objectifs personnels sont souvent différents.
Steve Abbott peine à travailler, à trouver des amants, à faire durer une relation en présence d’une petite fille dépendante et avide de réconfort suite au décès de sa mère. Alysia est élevée dans un milieu atypique régi par l’amour et empreint d’une grande liberté. Confiné dans cette vie de bohème, la scolarisation est difficile. Elle aussi, a très vite l’impression d’être différente. La peur et la solitude l’accompagnent.
Chacun fait toutefois de son mieux. Steve trouve des travaux d’appoint pour vivre sa passion de la poésie et entretenir le foyer. Alysia prend le bus seule dès huit ans pour aller à l’école, accompagne son père lors des lectures de groupe, se plaint rarement.
« Toutefois, en grandissant, au fur et à mesure que je me mettais en phase avec le monde alentour, ce à quoi j’aspirais le plus, plus que tout autre chose, c’était à être acceptée. Son côté homo affiché est devenu mon point faible, mon tendon d’Achille. » ( personnellement j’aurais traduit talon d’Achille…)
Elle, en crise d’adolescence. Lui, en crise de manque suite à une période de désintoxication. Les relations sont parfois difficiles mais l’amour est souvent plus fort que les petites querelles.
Elle, découvre la musique New Wave, trouve de nombreuses amies, part étudier à New York puis à Paris. Lui, continue à valoriser la littérature d’auteurs et poètes homosexuels, puis est très vite confronté à l’épidémie de sida qui décime ce milieu. A l’été 1986, Steve est détecté positif. Ce sont souvent les organisations homosexuelles qui interviennent en lieu et place du gouvernement auprès des malades isolés et abandonnés. Steve passera tous ses vendredis auprès d’un jeune sidaïque SDF de vingt-cinq ans.
 » lui tenir compagnie tous les vendredis et observer son courage et sa dignité face à cette maladie a été l’une des expériences les plus intimes, les plus stimulantes de ma vie. »
Les relations avec sa fille sont exclusivement épistolaires.  » Chaque lettre soigneusement composée devenait un acte de foi, une pièce de monnaie jetée dans un puits, accompagnée d’un souhait fervent gardé secret. »
Sachant ses jours comptés, assagi par une maladie qui devient son « professeur spirituel« , Steve enrichit ses relations avec Alysia, prodiguant conseils et réconfort.
Puis, affaibli par la maladie, ses lettres deviennent plaintives, égoïstes, réclamant un juste retour des choses, un sacrifice de sa fille. A vingt ans, la tête pleine de projets, de liberté et d’insouciance, le confinement auprès d’un malade est difficile.
Derrière cette tendre et mouvementée relation entre un père et sa fille, Alysia Abbott dresse le portrait du quartier hippie de San Francisco, évoque Harvey Milk, le tremblement de terre d’octobre 89. San Francisco fut la première ville à connaître des niveaux épidémiques de la maladie du sida.
Avec un style très épuré, d’une grande simplicité, Alysia Abbott percute pourtant le lecteur avec la puissance de cet amour entre elle et son père et donne même une certaine magie aux lieux .
Fairyland est ce repère de bonheur partagé pourtant empreint des réalités de l’existence d’un père, gentil Peter Pan poète et de sa Wendy au milieu des enfants perdus de la génération sida.

 » Quand je repense à papa aujourd’hui, c’est avant tout son innocence qui me revient à l’esprit. Sa gentillesse. La douceur de ses manières. Ce n’était pas un dur. Aucune des tragédies qu’il avait vécues – la perte de sa femme, le fait de se sentir rejeté par sa famille et ses amants- ne l’avait endurci de façon visible. ses mains étaient soyeuses. Il avait une peau pâle et des taches de rousseur.  »

« Mon père est mort le 2 décembre 1992, deux mois après avoir emménagé au centre de soins palliatifs, quatre jours avant mon vingt-deuxième anniversaire et trois semaines avant Noël, date à laquelle j’avais dit que je voulais m’en aller. »

Ce livre sera adapté au cinéma par Sofia Coppola.

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Je suis mort il y a vingt-cinq ans – Jérôme Soligny

solignyTitre : Je suis mort il y a vingt-cinq ans
Auteur : Jérôme Soligny
Éditeur : La Table Ronde
Nombre de pages : 128
Date de parution : Chez Naïve en 2011, aux Éditions de la Table ronde (collection La petite vermillon) en 2014

Auteur :
Musicien, journaliste et biographe, Jérôme Soligny est également conseiller de la rédaction de Rock&Folk. Paru chez Naïve en 2011, Je suis mort il y a vingt-cinq ans est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
«Je suis mort il y a vingt-cinq ans. À vingt-cinq ans. D’une mort pas belle. D’abord tombé, le bec dans le sable, sur la plage de Coney Island. Désolé, Mr. Reed, même avec la meilleure volonté du monde, je n’aurais pas pu « jouer au football pour le coach » ce jour-là. Mal allongé, j’ai failli en rire

Mon avis :
Début des années 80, c’est l’époque des rêves et de l’insouciance pour cette bande de jeunes du Havre. Christophe est fan de Bowie et rêve de devenir une rock star. Contrairement au narrateur, il vient d’un milieu « friqué » et peut se permettre de rêver. Lui n’a plus que sa mère et Gwen, sa petite amie depuis que son père s’est tiré le lendemain d’un de ses premiers Noël d’enfant. Alors ses amis représentent tout son univers affectif. Ce ne sont encore que des enfants qui aiment les ballades à Deauville, les soirées parisiennes chez Jean-Claude, la musique, la folie et la liberté.
Depuis sa tombe vingt cinq ans plus tard, alors que le SIDA est toujours une maladie fatale, il se souvient qu’il fut pourtant l’une des premières victimes de cette maladie alors inconnue des médecins français.
 » Finalement, mourir jeune d’une maladie chopée en faisant l’amour avec une gamine en Afrique restera le coup d’éclat de ma vie. »
Depuis ce malaise sur la plage de Coney Island, le narrateur nous décrit l’incompréhension, les balbutiements de la médecine, les traitements lourds et destructeurs, la peur, la douleur face à ce mal. L’apaisement dû à la morphine l’entraîne dans un paysage d’enfance, proche d’un père absent.
Dans ce récit grave, l’auteur utilise l’humour « gris » incidemment (« un sida ment ») de ce personnage si généreux pour dédramatiser un sujet toujours sensible.
Jérôme Soligny écrit un très beau texte en hommage à son ami Thierry, mort vraisemblablement du Sida en 1985. Ce lien d’amitié toujours vivant se retrouve dans la générosité entre le narrateur et Christophe.
«  Ses récits sont toujours ponctués de titres de chanson et de noms de musiciens. » ce qui donne une ambiance et une nostalgie de cette époque d’inconscience et de liberté où la jeunesse se pensait immortelle.
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ou vingt ans. Et ce court roman devrait être lu par les jeunes imprudents qui pensent aussi: « on ne meurt pas à mon âge. » Car, même si ce roman ne se veut pas moraliste, il rappelle encore que l’insouciance ou l’inconscience peut être fatale.
« Faut être fou, non? Ou jeune, ce qui va de pair quand on a de la chance. »

A noter, pour cette édition, la très jolie préface de Valérie Tong Cuong.
« … Que l’on ne s’y trompe pas : Je suis mort il y a vingt-cinq ans n’est pas un livre sombre. Au-delà de la nostalgie et des regrets, au-delà des chagrins intimes qui nous étranglent par moments à la lecture, c’est un roman plein d’énergie et de lumière – crue, certes. Un roman dont on sort avant tout avec le sentiment puissant d’être vivant.
Et une sacrée bande-son dans les oreilles.
Chapeau bas, Monsieur Soligny. »