Autoportrait de Calcutta – Catherine Clément

Titre : Autoportrait de Calcutta

Auteur : Catherine Clément

Editeur : Seuil

Nombre de pages : 256

Date de parution : 6 mai 2021

Je suis Catherine Clément depuis ma lecture de son roman Le voyage de Théo, un des cinq livres que j’emmènerais sur une île déserte. Cette historienne, spécialiste de l’Inde, a une façon très romanesque de faire découvrir et apprécier l’Histoire.

Dans ce nouveau roman, elle donne la parole à une ville. C’est Calcutta, une des villes du monde à la plus forte densité de population, qui nous parle.

Je ne suis pas née indienne, savez-vous ? Et je ne suis pas née sous le nom de Kolkata. Il y avait bien ici un hameau de quelques bicoques paysannes qui s’appelait Kalikata, dont les Anglais ont extrait « Calcutta ». Mais ce sont eux, les Anglais, qui m’ont portée à l’état de ville. Eux, tout seuls.

Comptoir marchand depuis 1600 suite à une négociation entre l’empereur moghol, Akbar le Grand et la reine Elisabeth Ière, devenue coloniale en 1757 puis intégrée à l’empire britannique suite à la guerre des Cipayes, Calcutta, née anglaise, est la capitale anglo-indienne du Bengale. Elle voit sa population s’envoler à l’Indépendance suite à la famine de 1943 puis à la partition en 1947. Deux millions de réfugiés afflueront encore en 1971 après la guerre d’indépendance du Bangladesh. Le roman de Dominique Lapierre, La cité de la joie, illustre toutes les conséquences de cette surpopulation dans les bidonvilles.

Notre narratrice très singulière part de divinités ( Kali bien sûr qui a donné son nom à Kalikata, Ramakrishna, le plus grand saint mystique du Bengale), de monuments ( mémorial de la reine Victoria, Palais du gouvernement, cathédrale Saint-Paul, le pont de Howrah, le monastère de la félicité…), de rites ancestraux ( fêtes de Dourga puis de Kali), de personnalités ( son préféré, Rabindranath Tagore , mère Teresa, frère Gaston Dayanand et le père François Laborde, quelques officiers anglais) de livres ou films pour décrire son parcours de sa naissance anglaise à sa réalité d’aujourd’hui.

Calcutta balaie des siècles d’histoire et elle me perd un peu dans la partie la plus ancienne. Si je connais un peu l’histoire de l’Inde depuis Gandhi, j’ai peiné sous l’afflux de noms de militaires anglais ou politiques indiens. De ces courtes évocations, j’y ai glané des choses intéressantes ( l’évocation des Bibis, compagnes des officiers anglais, des Bauls dont les chants sont inscrits au patrimoine immatériel de l’Unesco, les peintures de Kâlighât, les poèmes devenus hymnes nationaux, le parcours nazi de Subras Chanda Bose, l’origine du scénario d’E.T., la guérilla naxalite…) mais le récit non chronologique d’une grande richesse est assez ardu à suivre.

Si je suis utile au vaste monde, c’est à cause du compliqué. Avec moi, rien n’est simple. Je suis anglo-indienne et communiste, maoïste et nationaliste, violemment révolutionnaire et mystique, dense et mutine, nazie et libertaire, je m’appelle Contradiction.

En donnant sa voix à Calcutta, l’auteur peut se permettre de saluer quelques personnalités et d’en épingler d’autres comme Claude Levi-Strauss ou Louis Malle qui n’ont pas su capter l’âme de Calcutta. Elle peut s’amuser de la visite de François Mitterrand venu remettre la légion d’honneur au cinéaste Satyajit Ray avec lequel Gérard Depardieu collaborera. Autant de petites anecdotes qui pimentent le récit mais provoquent aussi le grand écart avec des références plus historiques.

1-Subir Pal 2- Bibis par C.Belnos 3-La cité de la joie 4- Mère Teresa 5- Tagore 6- Bauls 7- Temple de Dakshineswar 8- Kali 9- Pont de Howrah

A l’image de la sculpture de Subir Pal, Catherine Clément construit une petite boîte qui définit Calcutta . Divinités, personnalités sculptées de différentes tailles et matières pour dresser un portrait de cette ville. Dans la boîte de Pal, il n’y a que deux femmes, Kali et Indira Gandhi. Et elles sont plutôt cruelles. Rien sur la begum Rékoya, une féministe qui a dit en 1904 :

Chaque fois qu’une femme veut relever la tête, les armes des religions ou des écrits sacrés frappent cette tête. Les religions resserrent le joug de l’esclavage autour des femmes et justifient la domination mâle sur les femmes.

Alors pour finir sur une note féministe, l’auteure évoque trois jeunes femmes, une femme politique poète, une philosophe et une écrivaine. Trois femmes belles et courageuses, Gayatri Charkravotry Spivak, Shumona Sinha et Aruna Asaf Ali. Mais une fois de plus, face à tous ces noms, je reste sur ma faim. Pour une fois, il me semble que Catherine Clément n’a pas su se mettre à la portée du lecteur moyen.

Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce – Edouard Baer

Titre : Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce
Auteur : Edouard Baer
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 160 
Date de parution : 4 février 2021

 

Si comme moi  vous avez souri en entendant le monologue d’Otis, le scribe égyptien  joué par Edouard Baer dans Astérix et Obélix, mission Cléopâtre, le film réalisé par Alain Chabat en 2001 et que vous êtes en manque de spectacle sur scène, vous aurez envie de lire Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce.

« Mais, vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation. Moi, si je devais résumer ma vie aujourd’hui avec vous, je dirais que c’est d’abord des rencontres, des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres forgent une destinée… »

Edouard Baer est un acteur, une voix, un ton, une attitude. Difficile de faire passer tout cela dans un texte. J’y suis parvenue à quelques rares occasions mais rien ne peut remplacer un spectacle sur scène.

Curieusement, cette phrase d’Otis résume assez bien cette introspection de l’auteur sur une scène de théâtre. Edouard quitte la scène où il devait jouer Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce, s’enfuit pour rejoindre la scène d’un théâtre voisin où va se jouer Le dernier Bar avant la fin du monde. Là, il dialogue avec le régisseur, s’immisce dans le décor.

« C’est quoi le vrai courage? S’enfuir ou rester? »

Souvenirs de Jean Rochefort, de son personnage dans Courage fuyons.

L’acteur se met à la place d’autres comédiens ou auteurs, des hommes qui ont guidé son destin. Souvent il déclame des extraits de leurs oeuvres. Boris Vian, Charles Bukowski, Thomas Bernhard, Malraux, Romain Gary.

Se mettre à la place d’un autre pour mieux regarder sa vie dans la vitre du train qui passe.

« Et je trouvais que les mots, quand ils n’étaient pas menteurs ou manipulateurs, ils nous tenaient à bout de bras, ils nous faisaient la vie en beau. »

Bercé par les histoires de son père qui faute d’avoir osé être écrivain était un grand lecteur, Edouard  Baer aime les mots. Mais il préfère les écrire oralement. Couché ce spectacle créé au Théâtre Antoine en avril 2019 sur papier est un pari osé. Le recueil est joliment illustré par Stéphane Manel. Mais il me manque le vivant. Vivement la réouverture des salles de spectacle!

 

 

La vie commence un vendredi – Ioana Pârvulescu

Titre : La vie commence un vendredi
Auteur : Ioana Pârvulescu
Littérature roumaine
Titre original : Viata începe vineri
Traducteur : Marily Le Nir
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 368
Date de parution : 6 mai 2016

 

A quelques jours de la fin de l’année 1897, Iulia Margulis, jeune fille de vingt-et-un ans, lectrice de Vanity Fair, roman de William Makepeace Thackeray, va vivre une période passionnante avec de nouvelles rencontres et un nouvel amour.
Alors que les rues de Bucarest s’animent pour les préparatifs de Noël et que chacun parle encore du duel entre deux directeurs de journaux, la découverte de deux hommes près de la forêt de Bāneasa va bouleverser le quotidien. Le premier semble un peu perdu, venu d’un autre temps. Il se nomme Dan Kretzu, se dit journaliste, né dans les environs. Le second est retrouvé inconscient, blessé par balles. Avant de mourir, il livrera quelques mots abscons qui met le chef de la Sécurité, Costache Boerescu sur la piste d’un porte-monnaie en chevreau perdu, d’un coffre-fort et d’une icône volée.

Ioana Pârvulescu multiplie les personnages et se perd entre plusieurs genres, enquête policière, fantastique, romance.
Dan Kretzu semble venir d’un autre temps et ouvre une voie fantastique dans un siècle où la croyance aux pouvoirs de la science est grandissante. Un chirurgien allemand vient d’inventer la radiographie. C’est aussi le début de l’utilisation des empreintes. La presse, très présente dans le roman représente le quatrième pouvoir dans le monde.
Costache Boerescu mène son enquête avec l’aide d’un vieux général.
Iulia Margulis s’éprend d’Alexandru Livezeanu, glisse des messages à Nicu, petit commis du journal Universul, un ami de son jeune frère, fils d’une veuve un peu folle. Nicu , huit ans, est sans doute le personnage le plus attachant. Il fait le lien entre tous et témoigne de la réalité parfois dangereuse des rues de Bucarest.

Personnages, intrigues se mêlent et me perdent. De surcroît, l’auteur insère des paragraphes sans grand intérêt dans le fil de son récit. Je n’ai pas compris le besoin de glisser cette idée d’un personnage venu d’un autre temps. Ma première lecture pour le mois de l’Europe de l’Est n’est pas un franc succès. Dommage!

Le vallon des lucioles – Isla Morley

Titre : Le vallon des lucioles
Auteur : Isla Morley
Littérature américaine
Titre original : The last blue
Traducteur : Emmanuelle Aronson
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 480
Date de parution : 4 mars 2021

 

En septembre 1972 arrive à Chance ( Kentucky) un jeune homme bien mis dans une voiture bien propre. Il cherche des renseignements sur les Buford. Le postier l’envoie chez Clayton Havens, un homme solitaire qui soigne les oiseaux. Havens a appris à ses dépens qu’il vaut mieux vivre caché pour être heureux. Mais ce jeune homme qu’il a brutalement congédié rappelle une histoire vécue quelques années avant la seconde guerre mondiale.

En mai 1937, Clayton Havens, photographe récompensé du Pulitzer pour la photo d’un orphelin et Massey, son ami journaliste sont envoyés par la Farm Security Administration pour un reportage visant à vendre le New Deal du gouvernement. La pellicule Kodachrome vient d’être inventée. Cette révolution dans la photographie permettra peut-être à Havens de renouer avec le succès.

En discutant avec trois jeunes hommes de Chance, le journaliste est intrigué par leur occupation, la chasse aux ratons bleus. Au vallon des lucioles, les deux hommes vont vite comprendre de quoi il s’agit lorsqu’ils croisent une jeune fille à la peau bleue. Mordu par un serpent, Havens est sauvé par cette jeune fille qui emmène les deux hommes chez ses parents, les Buford.

Si Massey imagine rapidement l’intérêt journalistique d’une telle découverte, Havens s’attache à cette famille ostracisée et surtout à Jubilee, cette jeune rousse à la peau bleue. Depuis Opal, la première bleue de la famille, seuls quelques uns ont cette particularité. Aujourd’hui, il n’y a plus que Jubilee et son frère Levi qui soient bleus. Pour cela, ils sont rejetés par le village et surtout chassé par Ronnie, le fils du maire et ses deux amis.
En attirant l’attention sur eux, les deux étrangers risquent de déchaîner la curiosité et la haine. Havens fera tout pour dissuader Massey de publier des photos. Mais d’autres événements attiseront aussi la jalousie et l’horreur.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman montre une fois de plus que la différence entraîne le rejet et la haine. Il illustre aussi le pouvoir de l’amour qui se moque des apparences.
« Quand on est juste attiré par quelqu’un, on lui présente seulement nos meilleures facettes, mais quand on aime vraiment, on se montre tel que l’on est, avec ses défauts, ses boutons, et tout. »

Un récit hautement romanesque mais contrairement au roman de Delia Owens, Là où chantent les écrevisses qui abordent un peu le même thème, je trouve ici le personnage de Jubilee moins intéressant et l’environnement plus plat.

Je remercie Babelio et les Editions Seuil pour la lecture de ce roman dans le cadre d’une opération Masse Critique spéciale.

 

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Le neveu d’Anchise – Maryline Desbiolles

Titre : Le neveu d’Anchise
Auteur : Maryline Desbiolles
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 144
Date de parution : 7 janvier 2021

 

 

Aubin peine à trouver ses marques au sein de sa famille. Il y a déjà ce prénom, un peu trop chic pour son milieu. Et puis sa corpulence. Il est le seul à ne pas avoir d’embonpoint dans cette famille de « gros ». Toutefois, les rondeurs de sa mère étaient apaisantes dans l’enfance, surtout après l’abandon du père. Aujourd’hui, Laurence a tant maigri depuis son opération. Elle n’est plus si attentionnée. Elle ne s’occupe que de Maxence, son nouveau compagnon.

Rien n’est plus comme avant. Depuis la mort d’Anchise, son grand-oncle, un apiculteur taiseux, vivant dans une maison délabrée depuis le décès de sa femme, son grand amour.

Aubin traîne dans la colline, sur les lieux de la maison d’Anchise rasée pour construire une déchèterie. Là, il rêve qu’il court derrière le gros chien noir de sa tante, un Bas-rouge qui doit rester en cage.

« Nous sommes au temps des déchets. »

Les maisons sont à vendre, les magasins ferment mais il y a la déchèterie. Et surtout, Adel, son gardien. Il habite la banlieue de Nice et il est si différent des habitants du village.

Avec lui, Aubin découvre le jazz, Chet Baker et l’émoi amoureux. Il apprend à jouer de cette trompette retrouvée chez Anchise, seul, dans le silence des collines, attendant Adel.

« L’enfance ne passe pas, l’été non plus

C’est le temps ultime de glaner les traces du passé, de se découvrir grâce à Adel, de sentir aussi le racisme des gens du village. Le temps des prises de conscience, de l’apprentissage mais la douceur est-elle possible dans cette maison de l’enfance?

J’ai beaucoup aimé le style de Maryline Desbiolles. Le lyrisme, la simplicité procurent une émotion naturelle, de la nostalgie. Les sentiments effleurent un texte imprégné de la nature des lieux, de l’évolution lente de la vie de village. Un roman tout en nuances, une belle découverte d’auteur.

 

 

Apprendre à parler avec les plantes – Marta Orriols

Titre  : Apprendre à parler avec les plantes
Auteur : Marta Orriols
Littérature catalane
Titre original : Aprendre a parlar amb les plantes
Traducteur : Eric Reyes Roher
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 256
Date de parution : 1 octobre 2020

 

L’année de la pensée magique , superbe récit sans pathos de Joan Didion, inspire de nombreux auteurs. Mais nous ne sommes pas ici sur une fade version catalane, même si nous suivons Paula Cid, médecin en néonatologie de quarante-deux ans, pendant une année après le deuil de Mauro, son compagnon.

L’originalité de ce récit tient en la dualité de la perte. Quelques heures avant sa mort dans un accident de la route, Mauro déjeunait avec Paula pour lui annoncer qu’il la  quittait pour une autre femme. « La douleur d’une épouse est différente de celle d’une femme que l’on vient de quitter. »

Deux balles coup sur coup : la mort et le mensonge.

La mort, Paula l’a côtoyée dans son enfance. Sa mère est morte d’un cancer quand elle avait sept ans. Elle en garde une blessure, un refus de s’engager dans le mariage et de faire des enfants, au grand regret de Mauro. Les enfants, ce sont ceux de  son métier, ces prématurés qu’elle arrache à la mort.

Son père, ses collègues, la famille et les amis de Mauro la plaignent d’un deuil qu’elle ne ressent pas comme eux. L’abandon de Mauro, elle n’en parlera à personne, sauf à sa meilleure amie Lidia.

«  Je suis tellement repliée sur moi-même, ressassant mes plaidoyers intimes, que j’en perds de vue le monde. »

Au travail , elle devient agressive envers des collègues. Elle ne supporte plus la présence affective de son père. Elle même lutte contre son besoin de rester en vie, d’être désirée. Si elle prend un amant, est-ce par amour ou pour se prouver qu’elle peut encore plaire, pour se venger de Mauro?

Elle sait que la solution n’est pas de trouver l’amour mais de se reconstruire. Et cela ne peut se faire qu’en affrontant la trahison de Mauro.

J’ai lu de nombreux livres sur le deuil avec chaque fois une appréhension. En lisant la chronique de Mumu, je craignais de lire une énième histoire de deuil et de reconstruction. Mais je me suis sentie proche de Paula. J’ai compris sa souffrance devant la trahison et sa frustration face à un dialogue devenu impossible.
Le roman commence avec l’accident de Mauro et le sauvetage de Mahavir, un prématuré que Paula tire du néant à force de caresses et de mots doux. En miroir, après un an de deuil, Paula doit laisser partir un prématuré de vingt-sept semaines. J’ai aimé cette image qui illustre le parcours de Paula, l’acceptation du deuil.
Le parcours est long et difficile mais en un an les plantes du balcon, celles que Mauro entretenaient avec amour, peuvent enfin refleurir.

Sans un réconfort tactile, il ne peut y avoir de développement physique et émotionnel complet.

Marta Orriols analyse avec précision les sentiments de son personnage. L’écriture est belle et le style très fluide. L’auteur soigne son environnement avec de belles descriptions de lieux, de souvenirs et des personnages secondaires peu présents mais rayonnants. Une lecture qui a  su me toucher.

 

La capture – Mary Costello

Titre : La capture
Auteur : Mary Costello
Littérature irlandaise
Titre original : The river capture
Traducteur : Madeleine Nasalik
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Luke O’Brien, enseignant de trente-quatre ans, prend un congé longue durée pour écrire un livre sur son auteur préféré, James Joyce. Il s’installe dans la demeure familiale, Ardboe house, dans le comté de Waterford. Quelques années auparavant, il y était déjà revenu pour accompagner Josie, sa tante préférée dans ses derniers combats contre le cancer. Josie, épileptique, traumatisée dans l’enfance par la mort de sa sœur puis par celle de son père, était un personnage un peu fou qui voyait le monde à travers un prisme différent des autres. Luke lui ressemble un peu, avec son refus de se plier aux normes comme Léopold Bloom, l’anti-héros du roman Ulysse de James Joyce.

Aujourd’hui, Luke n’ plus que sa tante Ellen, une vieille fille qui a travaillé toute sa vie aux États-Unis comme gouvernante d’une riche famille. Mais il rencontre Ruth Mulvey, une jeune divorcée, fille du pays travaillant désormais à Dublin comme assistante sociale. Ils ont la même passion pour les animaux. Le récit comporte de belles pages sur la sensibilisation à la cause animale.

Ruth, quelque peu désemparée par la bisexualité de Luke, s’attache tout de même à cet homme anticonformiste.

Je n’aime pas cataloguer les genres, ni faire rentrer le désir dans des cases.

Il y a une ambiance très particulière dans ce roman, un mystère très irlandais autour de secrets de famille. Luke est un personnage assez entier, insaisissable. Proche de son environnement, de sa famille, hanté par l’univers de James Joyce et les secrets de ses tantes, il est un curieux mélange de modernité et de tradition.

J’ai retrouvé dans ce texte, comme dans le roman de Camille Laurens, Fille, une très belle affirmation de l’homosexualité.

On aime une personne, pas une chose, pas un sexe.

La capture est un roman multiple qui mêle plusieurs histoires d’amour, actuelles et anciennes, et une réflexion sur les thèmes de l’œuvre de James Joyce. Tout cela dans l’ambiance mystérieuse des paysages irlandais.

Dans les yeux du ciel – Rachid Benzine

Titre : Dans les yeux du ciel
Auteur : Rachid Benzine
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

Sa mère, belle et pauvre dans un pays misérable et colonisé était une pute de garnison. Elle travaillait et acceptait toutes les insultes pour qu’elle, Nour, sa fille, fasse des études et ne connaisse jamais la même misère. Et pourtant, violée à douze ans par les gendarmes venus constater la mort de la mère lors d’un énième avortement, Nour se retrouve sur le trottoir.

A quarante ans, elle est aujourd’hui une travailleuse indépendante. Elle reçoit ses clients dans un petit studio aménagé loin de son domicile où elle peut sauvegarder les apparences et protéger sa fille de treize ans, Selma. Seul son ami Slimane, un poète homosexuel qui se prostitue lui aussi pour survivre connaît sa vraie vie. Issu d’un milieu aisé, il a été rejeté par sa famille. On ne vit pas de la poésie, alors il tapine. Nour et Slimane vivent une belle amitié amoureuse.

«  La prostitution, c’est grâce à elle que beaucoup survivent dans la capitale. C’est aussi à cause d’elle que l’on crève jeune…Du sida. D’overdose. Assassinée. »

Alors que Nour nous confie les histoires de ceux « qui viennent s’échouer entre ses cuisses pour oublier quelques instants ceux qu’ils sont », des hommes qui sont le reflet de cette société patriarcale violente , dehors montent les échos de la révolution arabe.

Nour est habituée aux abus du régime, aux dénonciations, aux gendarmes corrompus, aux violences des militaires mais elle perçoit aussi les changements depuis la chute du régime et l’arrivée au pouvoir des frères musulmans. Elle suit avec méfiance l’engouement de Slimane pour la révolution.

Les manifestations sur la place de la Nation sont de plus en plus nombreuses et violentes. Les femmes continuent à être les premières victimes de tout.

«  Le sentiment de liberté qui se dégage d’un lendemain de révolution est difficile à définir. S’il a quelque chose de l’ivresse, il est aussi d’une naïveté désarmante. »

En choisissant pour personnages principaux une prostituée et un poète homosexuel, Rachid Benzine donne la voix à ceux qui sont en marge de la société, ceux qui sont aussi plus aptes à constater l’hypocrisie d’un pouvoir en en subissant malheureusement les abus. L’auteur n’hésite pas à parler cru, à frapper fort. J’ai eu parfois l’impression qu’autant de misère, de malheurs n’était pas possible. Mais c’est peut-être la réaction d’un occidental impuissant à comprendre.

Volontairement, l’auteur ne situe ni la date ni le lieu du récit. Les révolutions culturelles portent partout les mêmes espoirs et se passent toujours dans le sang.

Après Ainsi parlait ma mère, un roman fort et humain sur la difficulté de l’exil, Rachid Benzine, enseignant et islamologue, me convainc une nouvelle fois avec ce roman politique, courageux illuminé par deux personnages emblématiques et attachants.

Saturne – Sarah Chiche

Titre : Saturne
Auteur : Sarah chiche
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 208
Date de parution : 20 août 2020

 

Première lecture de Sarah Chiche. Et je suis tout d’abord impressionnée par le ton, le style chaotique, l’urgence de l’écriture. En psychanalyste, l’auteur nous plonge dans l’esprit mélancolique d’une jeune femme en deuil. La narratrice a perdu son père alors qu’elle n’avait que quinze mois. Cet évènement, elle le revit à l’âge adulte, à partir de quelques éléments hérités de sa grand-mère Louise, celle qui l’a élevée et dont la mort fait ressurgir un passé tourmenté.

Louise était l’héritière d’un père juif, propriétaire d’une clinique. Elle a épousé Joseph, un médecin qui avait sauvé la vie de son père. Ensemble, ils ont bâti un empire en multipliant les cliniques privées. Si Armand, le fils aîné perpétue la tradition en devenant gynécologue, Harry est un rêveur qui se voudrait cinéaste.
Louise adore Armand qu’elle a failli perdre  à la naissance. Joseph soutient Harry,  « il adore son cadet comme on aime férocement la part perdue de soi-même, celle dont on s’est amputé pour réussir. »

Harry se perd dans le jeu et tombe éperdument amoureux d’Eve, une fille excentrique et perturbée.

 » il va l’aimer malgré toute cette nuit qu’elle a en elle, malgré la peur qu’elle lui inspire, parce que ça fait partie de l’amour. »

Nous retrouvons la narratrice à l’âge de vingt-six ans en plein délire de négations. « En ce temps-là, je n’étais que défaites et laideur. » Elle a rompu avec sa grand-mère, avec cette famille mortifère.Elle a fui à l’étranger, s’est mariée puis a tout quitté. Quand elle rentre en France, c’est pour entendre les accusations de son oncle au sujet de sa grand-mère qui attendait en vain son appel. Elle sombre alors dans l’auto-accusation, dans la folie, « triste d’avoir perdu une grand-mère qu’on n’aimait pas, triste pour un père qu’on n’a pas connu. »

Et pourtant, il suffit d’un déclic pour revenir à la vie.

J’ai beaucoup aimé le style vif de l’auteur, quelques personnages ( Louise, Eve). Le récit de la  passion éphémère mais intense entre Harry et Eve, un peu édulcoré est très beau. Par contre, le récit m’a semblé chaotique, sûrement à l’image d’une psychanalyse. Il faut bien remonter dans le passé, expurger le mal et franchir les barrières. Mais je ne suis pas parvenue à intégrer le récit  des violences en Algérie et l’exil qui en a découlé dans l’histoire de la narratrice.
Suite à la rencontre d’une femme qui avait connu Harry enfant en Algérie, je m’attendais à une autre histoire. Mais tout se centre sur la douleur de la narratrice, occultant celle de la génération précédente.

Du style, sans aucun doute, de belles évocations mais un récit qui se complait dans le côté sombre, dans la mémoire douloureuse de la narratrice. Ce roman largement plébiscité par la presse ne devait pas être la lecture qu’il me fallait à ce moment-là.

 

Ainsi parlait ma mère – Rachid Benzine

Titre : Ainsi parlait ma mère
Auteur : Rachid Benzine
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 91
Date de parution : 2 janvier 2020

Ainsi parlait ma mère, avec cet accent berbère qui nous faisait honte. Surtout quand, ne sachant ni lire ni écrire le français, elle peinait à comprendre nos professeurs.

« La culture scolaire exclut autant qu’elle intègre et les parents étrangers en sont les premières victimes. »

Immigrés marocains dans les années 50, les parents s’installent en Belgique. Ils auront cinq garçons. Lorsque le père meurt brutalement, la mère fait des ménages pour élever ses fils. Quarante ans au service d’employeurs sans scrupule. Aujourd’hui, elle a 93 ans. Son plus jeune fils, célibataire de 54 ans, professeur de lettres à l’université catholique de Louvain, vit avec elle depuis ses 78 ans.

Il nous confie la difficulté d’aider sa vieille mère pour les actes les plus intimes. Chaque jour, il lui lit La peau de chagrin de Balzac, seul livre qu’elle aime depuis toujours.

« Cette peau de chagrin qui raccourcit la vie de celui dont elle exauce les désirs. »

Elle en a usé plusieurs exemplaires papier, audio et même vidéo. Mais ce qu’elle préfère, c’est entendre la voix de son fils. Comment lui refuser la seule chose qu’elle demande.

« L’humilité et la crainte de déranger ont été les deux guides spirituels de ma mère. »

Au fil des anecdotes, teintées d’humour et de tendresse, le fils nous parle de cette mère, d’emblée disqualifiée par sa façon de parler et pourtant si dévouée, aimante, simple et sincère.

Quelques chansons françaises de Michel Sardou, Sacha Distel ou Charles Aznavour rythment les sentiments du fils envers la mamma, cette mère qu’il n’imaginait pas femme, cette vieille dame qu’on ne peut qu’accompagner sur la fin de son chemin, reconnaissant de tous les sacrifices consentis pour sa famille.

Avec ce texte très court, Rachid Benzine nous rappelle une fois de plus la douleur de l’exil, le fossé culturel entre les parents immigrés et leurs enfants éduqués en France. Ainsi parlait ma mère est un bel hommage à la mère sacrificielle pour laquelle on ne peut que regretter d’avoir eu parfois honte.