Celui qui est digne d’être aimé – Abdellah Taïa

Taïa


Titre : Celui qui est digne d’être aimé

Auteur : Abdellah Taïa
Littérature marocaine
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 136
Date de parution : 5 janvier 2017

Celui qui est digne d’être aimé est un roman violent, fort sur la volonté et la possibilité de vivre dignement son identité de musulman homosexuel au Maroc ou en France.

Le récit est constitué de quatre lettres, trois sont écrites, la dernière ne le fut pas mais elle reflète la pensée de son auteur. Quatre lettres qui nous font remonter dans le temps ( août 2015, juillet 2010, Juillet 2005, Mai 1990) et nous donnent à comprendre le mal être d’Ahmed.

Ahmed a quinze ans en 1990, il vit à Salé dans un milieu pauvre. Sa mère voulait le tuer dans son ventre craignant d’enfanter une nouvelle fille. C’est la prémonition du frère aîné, le préféré qui l’arrêta. Est-ce pour cette raison qu’il sera homosexuel?
Un jeune garçon homosexuel au Maroc rêve de rencontrer un riche français qui le sortira de sa misère. Pour Ahmed, ce sera Emmanuel. Emmanuel qui va le « coloniser« , l’éduquer, l’amener à effacer toutes ses racines, à renier son identité.

La première lettre est celle d’Ahmed à Malika, sa mère morte en 2010. C’est une lettre de haine et de reproche.
 » J’ai 40 ans et je suis devenu un jaloux calculateur et froid. »
Pour l’adulte blessé qu’il est devenu, Malika n’était qu’une femme cruelle, autoritaire qui usait de ses charmes pour assujettir son mari, un brave homme ensorcelé par le sexe prêt à tout accepter pour un regard de sa femme.
 » Et malheureusement pour moi, je suis comme toi…Je suis froid et tranchant comme toi. Malin, calculateur, terrifiant parfois. Dans le cri, dans le pouvoir, dans la domination. Exactement comme toi. »

La seconde lettre est celle d’un amant à Ahmed. Vincent vient de découvrir ses racines marocaines. Dans le métro parisien, il tombe sous le charme d’Ahmed. Ahmed, l’homme qui emmènerai Les lettres portugaises dans la mort, un livre qui parle d’amour et d’abandon. Sombre prémonition.

Vient ensuite une lettre de rupture adressée à Emmanuel écrite en juillet 2005 par Ahmed. En treize ans de vie commune, Emmanuel a sorti Ahmed de son village, de son pays, il a fait son éducation mais il l’a aussi débaptisé, contraint à renier ses origines, à oublier sa culture. Comment ne pas faire le parallèle entre cet homme et le pays?
 » Confronté, tu ne cessais de te dérober, Emmanuel. Tu n’es ni un raciste ni un conservateur, tu votes toujours à gauche et tu ne caches rien aux impôts. Pourtant, tu n’as eu aucun scrupule à reproduire sur moi, dans mon corps, dans mon coeur, tout ce que la France refuse de voir : du néo-colonialisme. »

La dernière partie est sans aucun doute la poignante confession qui aide à comprendre le comportement torturé d’Ahmed.

Ce récit fortement inspiré de l’histoire de l’auteur est fort et violent parce que le jeune Ahmed est à ce point de révolte où il ne supporte plus cette liberté acquise, ne supporte plus ce que l’on a fait de lui. Avec des phrases simples de l’écriture épistolaire et les mots crus, Abdellah Taïa fait parfaitement ressentir la complexité de son personnage. Ahmed a cru en la liberté offerte grâce à l’attention de ce riche parisien, il a profité de cette aubaine se soumettant à la fois par amour et par intérêt. Avec le décès de sa mère, il perd son assurance, se rappelle comment les techniques de séduction, de possession de Malika ont causé le malheur de son père.
Ce roman est un cri de révolte mais aussi une façon de montrer comment un homme peut perdre sa dignité en acceptant de renier ses racines pour s’intégrer dans un autre monde.
 » Non seulement il faut s’intégrer de force dans la société française, mais si, en plus, on réussissait à faire oublier notre peau, notre origine, ça serait parfait. »

Style, construction, sujet, je recommande cette lecture.

Le bruit des choses qui tombent – Juan Gabriel Vásquez

vasquezTitre : Le bruit des choses qui tombent
Auteur : Juan Gabriel Vasquez
Littérature colombienne
Titre original : El ruido de las cosas al caer
Traducteur : Isabelle Gugnon
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 293
Date de parution : 23 août 2012
A l’aube de la quarantaine, Antonio Yammara se souvient d’un homme qui a marqué sa vie, Ricardo Laverde. Antonio était un jeune avocat de vingt six ans quand il rencontra Ricardo à Bogota vers la fin de l’année 95. Les deux hommes se croisaient dans une salle de billard. Quelques mots échangés, quelques verres partagés et une forme d’amitié s’installe. Ricardo, ancien pilote, aurait fait de la prison. Aujourd’hui, son plus cher souhait est de retrouver sa femme, Elena et sa fille après tant d’années de séparation.
En sortant de la Maison de la Poésie où Antonio a conduit Ricardo afin d’écouter une mystérieuse cassette, Ricardo est abattu par des motards. Antonio est blessé. Juste avant les coups de feu, Ricardo a eu le temps de dire à son ami qu’Elena était dans l’avion qui s’est écrasé entre Miami et Cali, cet avion qui l’amenait enfin à Bogota auprès de lui.
Antonio reste handicapé mais surtout pétrifié.
 » à Bogota, parmi les gens de ma génération, la peur était la maladie la plus répandue. »
Même si la nuit où Ricardo fut assassiné, seize autres crimes furent perpétrés, celui-ci touche Antonio de près et remet en question sa vie et son couple.
Il enquête sur cette mystérieuse cassette qui représente les derniers instants de Ricardo mais aussi les derniers bruits, ceux des choses qui tombent dans cet avion en perdition.
Sa rencontre avec Maya Fritts, la fille de Ricardo permet à Antonio de mieux connaître le passe de cet homme qui ne pouvait parler des erreurs de son passé.
Nous découvrons alors comment l’enfance de Ricardo fait naître sa passion pour les avions, comment il a rencontré Elena, cette américaine venue en Colombie pout travailler dans le Corps de la Paix, agence créée par Kennedy, comment Mike Barbieri les entraîne dans le commerce le plus fructueux de la Colombie.
Se dessine alors en filigrane, à l’image de Pablo Escobar, ce qui plongea la Colombie au bord du gouffre, jusqu’à ce que Nixon commence sa guerre contre les drogues, que les contrôles se renforcent et que Ricardo en pâtisse.
Antonio et Maya, nés dans les années 70, font partie de cette génération hantée par le trafic de marijuana, par cette guerre contre les drogues qui a coûté la vie à de nombreuses personnes. Les gens de cette génération ont coutume de se demander  » où étiez-vous le jour où  » Lara Bonilla, ministre de la Justice a été assassiné, le jour où Luis Carlos Galàn, candidat à la Présidentielle a été assassiné. Une jeunesse qui rêvait pourtant en allant voir en cachette le zoo exceptionnel de l’ Hacienda Napoles, la propriété du richissime Pablo Escobar.
La mort d’Escobar en 1993, le bruit des choses qui tombent dans cet avion d’American Airlines entre Miami et Cali en 1996 marquent la fin d’une époque, la chute des vies d’Elena et Ricardo mais aussi la confrontation d’une génération, celle d’Antonio et de Maya au fléau qui a brisé la Colombie leur laissant une peur qui les hante à jamais.

Avec une écriture fluide et vive, Juan Gabriel Vásquez entretient d’abord le mystère, donnant ainsi une épaisseur à ses personnages, laissant le lecteur découvrir leur passé. Avec l’histoire de Ricardo et Elena, c’est surtout l’histoire de la Colombie que nous apercevons en transparence. Nous ne sommes pas dans une enquête rythmée de roman noir mais plutôt dans une découverte de l’ambiance de Bogota dans les années 70 à 90, une histoire de pays qui marque profondément ses habitants.

Pal New Pal 2016 orsec2016

 

A la fin le silence – Laurence Tardieu

TardieuTitre :A la fin le silence
Auteur : Laurence Tardieu
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 176
Date de parution : 18 août 2016

Laurence Tardieu fait partie des auteures dont j’apprécie particulièrement le style. Avec ses longues phrases comme des incantations, elle parvient à aller chercher les émotions au plus profond de soi. Je fais partie de ces gens qui cherchent la compréhension en me parlant mentalement, en laissant sortir les bonnes et mauvaises raisons, en analysant, en triturant mes pensées. L’auteur utilise, selon moi, dans sa façon d’écrire ce qu’elle appelle la ligne verticale.
 » A dix-sept ans, je voulais comprendre ce qu’était l’éternité. Je fermais les yeux, j’essayais de visualiser une ligne qui ne s’arrêtait jamais, qui filait pour toujours vers l’avant….jusqu’au jour où je me suis dit que je me trompais de direction : ce n’était pas à l’horizontal qu’il fallait se projeter mais, peut-être, à la verticale. Ressentir l’instant présent, s’y laisser tomber, totalement tomber. »
Les attentats de janvier puis de novembre 2015 changent le rapport au monde de la narratrice qui, peut-être parce qu’elle est enceinte perçoit encore plus la peur, l’insécurité.
 » Ils ont tiré sur eux et moi je me disperse. »
En ces moments d’insécurité, le besoin d’un refuge physique ou mental est indispensable. La narratrice tente de retrouver le parfum de sa mère, les souvenirs d’une vie insouciante dans la maison de son enfance. Mais Cybèle, la maison de Nice, maison familiale de ses grands-parents maternels italiens représentant un espace de sécurité intérieure est mis en vente. La sensation de dissolution de son monde intime résonne avec celle du monde.
 » La maison, le monde. Le monde, la maison. Je faisais sans fin le va-et-vient, obsessionnelle. »

En 2015, personne n’est resté inchangé suite aux attentats. Même, si les parisiens comme la narratrice, devant prendre le métro quotidiennement, craignant pour la sécurité de leurs enfants, ont peut-être davantage ressenti la peur, cette année nous a montré que l’imprévisible peut frapper n’importe où et n’importe quand. En ce sens, l’auteur comprend que la joie intérieure ne peut se retrouver en se projetant de manière horizontale vers l’avenir. Dès la naissance, on entre dans l’imprévisible. Combien de fois avons-nous échappé à la mort?

Ce roman qui se veut aussi un moyen de transmission d’un héritage familial à l’enfant qui va naître et ne connaîtra pas la quiétude du refuge familial, est, malgré son ambiance assez sombre marqué par la peur, un récit qui ouvre une voie optimiste de recherche de joie intérieure par l’introspection, la recherche d’un refuge au plus profond de soi, de ses souvenirs et expériences positives.
Toutefois, par rapport aux auteurs cités comme David Grossman, Zeruya Shalev, Aharon Appelfeld qui « atteignent en moi, une zone intérieure à laquelle seule, je n’avais pas accès« , Laurence Tardieu se place en personnage lambda. Ce qu’elle décrit, je suppose que nous le vivons tous un peu de la même façon. Si écrire ces mots permet à l’auteur de donner un sens, de sortir des émotions qui ne peuvent rester enfouies au fond de soi, à moi, lecteur, cela n’apporte pas d’enseignement si ce n’est de constater que les événements nous plongent tous dans la même lutte intérieure.

J’ai lu ce livre dans le cadre des Explolecteurs avec lecteurs.com

rl2016

Histoire du lion Personne – Stéphane Audeguy

AudeguyTitre : Histoire du lion Personne
Auteur : Stéphane Audeguy
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 224
Date de parution : 18 août 206

 

 

Yacine, treize ans, orphelin ne croit plus en Dieu même si il a été recueilli et instruit par le Père Jean.

 » la peur pousse la masse des hommes vers la religion; il convient de se déprendre d’elle, parce qu’elle tue l’esprit. »

Le religieux envoie cet enfant particulièrement intelligent suivre son instruction à Saint-Louis et travailler pour le Directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, Jean-Gabriel Pelletan, un homme originaire de Marseille militant contre l’esclavagisme.

En chemin, il recueille un lionceau abandonné qu’il nommera Kena, ce qui veut dire Personne dans la langue de sa tribu. Malheureusement, ce jeune garçon curieux très attaché à son lion n’est pas le personnage principal du roman. Nous poursuivons ensuite notre découverte avec Pelletan.

Ce marseillais de quarante ans, tout comme Rousseau, nous dit-il a dû fuir son pays natal pour chercher la liberté. Au Sénégal, il s’investit pour que les fermiers noirs soient associés au profit l’exploitation de la gomme arabique et milite en faveur de l’abolition de l’esclavage.

 » Pelletan rêvait d’une magnifique colonie agricole pour cette vaste et splendide partie de l’Afrique qu’on appelait le Sénégal. »

Seulement un lion même très pacifique attise la curiosité des enfants espiègles et se retrouve vite la bête noire des hommes méfiants. Pelletan est contraint de s’en séparer. Impossible de le perdre dans une savane que l’animal n’a jamais connu, Pelletan l’expédie à la Ménagerie royale de Versailles via un navire de la Compagnie des Indes.

Si certaines personnes, bénies des Dieux, sont des amoureux des animaux, Personne et le chien Hercule, qui devient son compagnon, croisent sur leur chemin des êtres ignobles, insensibles à la cause animale, méchants par bêtise et manque d’éducation. La traversée sera pour le lion et le chien trois semaines d’horreur.

Avec les animaux de la ménagerie royale, cadeaux de sommités étrangères au roi Louis XVI, Stéphane Audeguy nous fait vivre la déconfiture du royaume en pleine révolution. Le lion, roi des animaux, fait figure de symbole de la monarchie. Le peuple affamé n’hésite pas à s’attaquer aux oiseaux exotiques et peste contre ces animaux parfois mieux nourris qu’eux-mêmes.

Le lion Personne et le chien Hercule passent d’un bienfaiteur à un autre, du Sénégal à la France, mais sur un chemin semé d’embûches et d’attaques d’ hommes insensibles à la sagesse animale. Personne est le fil conducteur de ce roman qui nous laisse découvrir des personnages passionnants, attachants et bien plus marquants que ce lion sympathique mais très effacé. Certes, un lion ne peut raconter son histoire. Mais si le lecteur ne peut que compatir à sa douleur, il s’attache davantage à Yacine, Pelletan ou Jean Dubois.

A l’issue de ce beau récit d’aventure, je me pose tout de même la question de la finalité du roman.

J’ai lu ce roman en tant que Explolecteurs pour lecteurs.com

rl2016

Cannibales – Régis Jauffret

JauffretTitre : Cannibales
Auteur : Régis Jauffret
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 208
Date de parution : 18 août 2016

Cannibales est un roman épistolaire qui ne laissera personne indifférent mais risque de diviser ses lecteurs du coup de cœur à la détestation. Je serai dans le clan des coups de cœur pour cette plume qui manie si bien les métaphores, pour cet esprit qui pousse les attitudes au paroxysme pour mieux en cacher la réalité des sentiments.
Noémie, une jeune artiste peintre vient de rompre avec Geoffrey, un architecte de cinquante deux ans. Elle adresse une lettre à Jeanne, la mère de Geoffrey pour lui annoncer cette rupture.
« A votre âge vous savez sans doute que les amours sont des ampoules. Quand elles n’en peuvent plus de nous avoir illuminés, elles s’éteignent…Soyez sereine, nous ne soufrons pas »
Si Jeanne ne comprend pas le besoin de cette missive, elle va toutefois entretenir une correspondance avec Noémie allant du rejet, de l’indignation, de la confession a la complicité et à la passion aveugle.
 » un coup de foudre crapuleux entre une vieille dame et une jeune femme sortant de l’œuf réunies par le désamour d’un homme qu’elles ont peut-être aimé un peu jadis ou naguère. »

Plus Noémie est odieuse, plus Jeanne s’attache. Les deux femmes, ayant vécu des passions amoureuses deviennent complices dans leur logorrhée, veulent se venger de la race pénienne, imaginent l’assassinat de Geoffrey et se délectent déjà de sa chair grillée au feu de bois.

Les propos sont incisifs, parfois cruels, voire surréalistes. Et pourtant, ce ne sont que nos travers grossis par la vision acerbe de l’écrivain. L’orgueil de Noémie lui vaut des propos sans concession, sa schizophrénie la rend tortueuse, manipulatrice en quête d’un amour idéal.  » Il nous les faut admirables, forts, invincibles et d’une douceur indicible sous le roc. »

La solitude de Jeanne la pousse vers cette jeune femme, dernier lien avec la société. Son fils est pour elle  » l’écrin d’un souvenir« , fils du seul homme qu’elle a jamais aimé. A Noémie, elle donnera tout ce qui lui reste.

Régis Jauffret illustre le désenchantement des anciens amoureux à l’issue des rapports humains du couple.
«  Vous vous imaginez que les hommes nous recherchent pour le plaisir de prendre notre corps, pour les nuits agitées qu’on leur procure, pour notre habileté à les faire grimper au paradis d’un baiser sur leur arbrisseau? Nenni, madame, ils veulent nous habiter, nous occuper comme un pays conquis, teinter nos pensées les plus anodines, s’imaginer même que lorsque nous mordons un abricot c’est un peu de leur personne que nous croyons croquer. Ils vont jusqu’à prendre leur cul pour un soleil et nous tournant le dos sous la couette l’imaginer de ses rayons illuminer nos rêves. »
Geoffroy vient parfois ponctuer cet échange incisif de ses déclarations d’amour ou de désamour.

Le style est d’une grande richesse avec de nombreuses métaphores, le ton est direct, incisif.
Cannibales… je l’ai dévoré tout cru et je m’en suis léchée les babines.

 » Le manque de savoir-vivre est un vice dont la peine de mort serait le parfait remède si notre nation pusillanime ne la réservait aux moustiques dont tapettes et insecticides sont les bourreaux ordinaires. »

Avenue des mystères – John Irving

IrvingTitre : Avenue des mystères
Auteur : John Irving
Littérature américaine
Titre original : Avenue of Mysteries
Traducteur : Josée Kamoun et Olivier Grenot
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 515
Date de parution : 6 mai 2016

John Irving, grande figure de la littérature américaine, est un spécialiste de romans denses, sinueux dans un monde selon bien des personnages.
L’auteur aime à retrouver les mêmes ingrédients dans ses différents romans. On retrouve donc ici un cirque, un orphelinat, les années sida, Shakespeare, la religion et quelques moments surnaturels.
Écrire un roman : «  on a l’impression de faire un long parcours, parce que cela représente beaucoup de travail, mais en réalité, on revient sur d’anciens sujets, on se traîne en terrain familier.« 

Juan Diego, né au Mexique, vit aux États-Unis depuis quarante ans. Professeur d’université retraité et écrivain, à cinquante quatre ans, il est conscient d’avoir vécu deux vies : une vie mexicaine pendant l’enfance et l’adolescence à Oaxaca et une vie américaine dans l’Iowa.

«  Il vient toujours un moment, dans l’enfance, où la porte s’ouvre pour laisser entrer l’avenir. » Pour Juan Diego, cette phrase de Graham Green est erronée car ce moment n’est pas unique.

Quels événements ont fait basculer sa vie à quatorze ans. Aujourd’hui contraint à la prise de bêtabloquants, il souffre de ne plus se souvenir. Contre l’avis de son médecin, Rosemary Stein, il n’hésite pas à s’arranger avec ce traitement afin de contrer les effets indésirables.
 » Tes bêtabloquants, ils me bloquent aussi la mémoire, ils me volent mon enfance, ils me volent mes rêves!« 

En voyage vers Manille, afin de tenir une promesse faite à un objecteur de conscience hippie réfugié autrefois à Oaxaca, Juan Diego rencontrent deux femmes étranges, Miriam et sa fille Dorothy. Pour rêver et pour satisfaire ses deux dames gourmandes, l’écrivain jongle entre bêtabloquants et viagra. A chaque rêve, le lecteur plonge dans son enfance…
«  le passé était le vrai domicile de Juan Diego. Il revivait encore et toujours, les pertes qui l’avaient si profondément marqué. »

Juan Diego est un enfant de la décharge. Avec sa jeune sœur, Lupe, ils vivent chez El Jefe, le patron de la décharge. Leur mère est une prostituée qui travaille aussi à l’Église de la Compagnie des Pères Alfonso et Octavio.
L’enfant a appris à lire seul en mexicain et en anglais grâce aux livres récupérés dans la décharge. Il est aussi le seul a comprendre le langage de Lupe, enfant télépathe et voyante, même si elle lit mieux dans le passé que dans l’avenir.
Lupe déteste cette vierge monstre qui trône dans l’Église des pères jésuites. Elle préfère la vierge de Guadalupe qui, toutefois les décevront lors d’un voyage à Mexico dans l’avenue des Mystères.
 » le tour de passe-passe catholique avait fait du sanctuaire une véritable ménagerie. »

Un accident de voiture qui le rend boiteux, la fin de la mère tuée par la chute du nez de la vierge monstre, sa crémation avec un chiot, un gringo et le nez de la vierge, l’impossibilité de devenir un acrobate, le destin de Lupe ou celui d’une jeune acrobate, ce voyage raté à Mexico et ses déceptions religieuses, son adoption par un jésuite défroqué tombé amoureux d’un travesti, leur mort pendant les années sida, lequel de ces événements l’a conduit à l’âge adulte, lui a ouvert ce destin et pas un autre.

 » L’enchaînement des événements, la trame de nos vies, ce qui nous mène sur le chemin, vers les buts que nous nous sommes fixés, ce que nous ne voyons pas arriver et ce que nous faisons…autant de mystères, autant d’angles morts. Autant d’évidences, aussi.« 

Avec des allers-retours entre la vie un peu décousue de l’homme adulte qui aime encore contrer son ancien élève trop catégorique, notamment sur les interdictions de l’Église, qui croise les fantômes de soldats américains apeurés par les tortures de la guerre du Vietnam et qui prend du plaisir auprès de ces étranges succubes et le passé très coloré du jeune mexicain, John Irving nous emmène sur l’avenue des mystères d’une vie. Celle de Juan Diego qui jamais n’oubliera d’où il vient.

Ce dernier roman de John Irving n’est certes pas le plus facile à lire.  » La vie est un modèle trop bordélique pour un roman. » Toutefois, l’imagination, l’extravagance et le regard sur de grands sujets comme la religion, la charité ou la tolérance comblent largement l’habituelle sinuosité du récit narratif. Si je ne me suis pas vraiment attachée au personnage de Juan Diego ( la personnage adulte rompt le charme de l’enfance), les personnages secondaires comme Lupe, Eduardo, Flor et Vargas sont remarquables.

 

Les ravissements du Grand Moghol – Catherine Clément

ClémentTitre : Les ravissements du Grand Moghol
Auteur : Catherine Clément
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 336
Date de parution: 10 mars 2016

La lecture est souvent un voyage dans le temps et l’espace. Mais, avec mes deux derniers livres, je me rends compte que lecture et voyage se complètent. L’un rendant l’autre plus riche et plus proche. Ce roman historique de Catherine Clément me touche d’autant plus qu’il me remet en mémoire des lieux visités il y a près de trente ans ( oui, je sais, cela me met une sacrée claque).

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Je revois, et surtout je ressors les photos, de cette forteresse rouge en plein désert, Fatehpur Sikri. Je me souviens d’Agra, du tombeau d’ Humayun. Et de l’histoire d’Akbar, fils d’Humayun et d’une « Begun aux seins plats » descendante de Gengis Kahn, Maryam Makani qui dirigea l’Empire Moghol de 1556 à 1605.
Akbar est une personnalité étrange. Il ne sait lire ni écrire mais il a une mémoire gigantesque. De sa naissance, on lui considère des pouvoirs de guérisseur. Ses crises d’épilepsie lui laissent entrevoir des visions célestes qui guident par la suite son comportement.
Souverain de l’Hindoustan à quatorze ans, adoré de sa mère, il fait construire un palais en plein désert, Fatehpur Sikri qui devient ainsi capitale de l’Empire.
Grand amateur de chasse et de guerre, son premier ravissement après la rencontre d’un jeune garçon et d’une fille allaitant un faon, lui révèle qu’il faut laisser le sang vivant et cesser la chasse.
Fils d’un sunnite et d’une chiite, marié à une hindoue à laquelle il laisse libre choix de son culte, Akbar rêve d’unifier toutes les religions de l’Inde et de chasser l’intolérance.
Dans sa Maison de l’Adoration, il convie les fakirs, yogis, soufis qui furent ses amis d’adolescence, les puissants mollahs chiites et oulémas sunnites, un vieil hindou « pouilleux » récemment converti en musulman, les parsis du Gujarat, les juifs de Cochin, les Jaïns, disciples du Dieu Shiva et trois jésuites venus le convertir sur demande du roi d’Espagne.
 » Nous, Shah in Shah, déclarons ouverte la Maison de l’Adoration afin que soient librement discutées toutes les croyances de notre empire et que soient comparés les principes des fois et religions, ainsi que les preuves et évidences sur lesquelles ils s’appuient, de sorte que l’or et l’argent puissent être séparés des alliages ordinaires. »
Inutile de vous dire que ces débats seront pour le moins houleux, que de cette volonté de conciliation naîtront violence et complot.
Catherine Clément, avec son talent de conteuse et d’historienne, ajoute à la précision historique sa touche lumineuse. Quel plaisir d’observer les caprices des uns et des autres ( le Grand prêtre refusant de s’asseoir sur le même sol que les autres doit être soulevé dans une nacelle ou à la rigueur être éventé personnellement par un garde), d’imaginer les costumes ( tenue de Ciel c’est à dire nudité totale pour un jaïn ou justaucorps de soie verte et jupe de gaz fleurie pour le général des armées impériales).
Quelle belle rencontre que celle d’un empereur moghol possédant un harem et de trois jésuites contraints au célibat, notamment avec le frère Monserrate qui succombe aux charmes d’une belle esclave russe.
 » Nous constatons avec regret qu’il existe plusieurs sentiers religieux, et que chacun d’entre eux se croit le meilleur…Ne pas croire aux mêmes dieux, ne pas avoir les mêmes idées, et voici que surgit le mépris et la guerre. »
Personnalités truculentes, reparties cinglantes, complots, amitiés inattendues servent ce récit historique d’un bel idéal de tolérance avec le sens du romanesque et de l’humour de Catherine Clément.

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