Fille, femme, autre – Bernardine Evaristo

Titre : Fille, femme, autre
Auteur : Bernardine Evaristo
Littérature anglaise
Titre original : Girl, woman, other
Traducteur : Françoise Adelstain
Editeur : Globe
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Lauréate du Booker Prize en 2019, à égalité avec Margaret Atwood, Bernardine Evaristo, auteure de huit romans, est enfin traduite en français avec Fille, femme, autre.

Ce roman enchaîne le portrait de douze femmes noires de tous âges et de toutes origines. Des filles, des mères, féministes, lesbiennes ou hétérosexuelles. Toutes ont des origines africaines plus ou moins lointaines, installées en Angleterre. Leurs origines façonnent leur caractère. Courageuses, rebelles, elles tentent d’orienter leur destin malgré les difficultés.

C’est Amma qui ouvre le bal le jour de la première de sa pièce, La dernière amazone du Dahomey au National Theater. Le théâtre sera finalement le lieu de rencontre de tous ces personnages. Avec Dominique, son amie d’école, aussi rebelle qu’elle, elle avait monté une troupe de théâtre, le théâtre des femmes du Bush. Elles ont vécu en couple dans un immeuble désaffecté de King’s cross. Amma a donné naissance à Yazz grâce au don de sperme de Roland, un ami homosexuel. Puis Dominique a suivi une autre femme en Amérique. Elle vivra l’enfer auprès de cette femme violente et jalouse.

Yazz représente le pessimisme de la nouvelle génération condamnée par ses prédécesseurs dans un Royaume-Uni qui veut se débarrasser de l’Europe. Pas facile d’avoir reçu une education anti-conformiste avec une mère lesbienne polygame et un père gay narcissique. Mais elle n’a pas souffert comme les générations précédentes soumises au racisme, arrachées à leur pays et traumatisées par la perte d’êtres chers.

De la même génération qu’Amma, nous suivrons aussi Shirley, une professeure qui tente de sauver les élèves de l’inévitable spirale de le violence et de la drogue. Elle y parviendra avec Carole, une jeune fille violée à treize ans qui, après un effondrement moral, voudra s’en sortir par les études. Ce qui ne sera pas vraiment possible pour son amie Latisha. Par contre, Pénélope, professeure principale de Carole, n’apprécie pas le déferlement de progénitures d’immigrés dans son école.

J’ai beaucoup aimé le portrait d’Hattie. Enceinte à quatorze ans, son bébé lui fut enlevé par son père. Elle est très attachée à la propriété agricole de Greenfields, une ferme familiale. Mais ses enfants fuient la campagne pour Londres puis l’étranger.

« Quand Hattie regarde ses enfants, elle voit une paire d’épaves estropiées qui ont refusé de vivre à la ferme où ils seraient restés sains de corps et d’esprit. »

Seule Megan devenu Morgan reste proche d’Hattie, son arrière-grand-mère. Megan est le symbole de ceux qui ne se définissent pas dans un genre. Renonçant à changer de sexe, elle s’épanouit dans un genre neutre utilisant de nouveaux pronoms pour parler d’iel.

En remontant dans le temps avec Grace, la mère d’Hattie, nous découvrons les débuts de Greenfield.

En campant douze portraits de femmes, le roman se rapproche d’un recueil de nouvelles liées entre elles par ses personnages. Le style, en omettant point et majuscule nous éloigne aussi du récit romanesque. Il est difficile de s’attacher à tous les personnages mais on en retient aisément quelques uns. Fille, femme, autre est un portrait vivant de la vie des afro-britanniques.

 

 

 

Un soupçon de liberté – Margaret Wilkerson Sexton

Titre : Un soupçon de liberté
Auteur : Margaret Wilkerson Sexton
Littérature américaine
Titre original : A kind of freedom
Traducteur : Laure Mistral
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Evelyn a vingt-deux ans en 1944. Elle vit avec ses parents et sa soeur, Ruby à La Nouvelle-Orléans. Elle est en seconde année d’école d’infirmières et fait la fierté de son père médecin. Beaucoup plus sage que sa soeur Ruby, elle se sent par contre mal aimée de sa mère.

Malgré la ségrégation qui leur interdit certains lieux, les deux soeurs s’amusent et rêvent du prince charmant. Si Ruby jette son dévolu sur Andrew, un fils de bonne famille à la peau claire, Evelyn tombe amoureuse de Renard, un étudiant en médecine orphelin et pauvre , ce qui ne ravit pas son père.

Margaret Wilkerson Sexton compose son récit en trois grandes parties et dans chacune d’elle, elle enchaîne l’histoire d’Evelyn en 1944 puis celle de sa fille, Jackie en 1986 et enfin, celle de T.C., le fils de Jackie en 2010.

Si le milieu du XXe siècle est encore marqué par la ségrégation et par la seconde guerre mondiale, le chômage et les restrictions budgétaires colorent les  années 80 et l’ouragan Katrina finit de réduire les pauvres à la misère en 2010.

Chacun avec son environnement social, avec son éducation familiale tente de diriger une vie qui est souvent malmenée par les  circonstances. Le destin d’Evelyn est perturbé par la conscription. Jackie peine à trouver un emploi et galère à élever seule son fils depuis le départ de son conjoint tombé dans l’addiction aux drogues. Son fils T.C. a souffert de cet abandon et en cette période de crise, il  tombe dans le trafic de drogue. Nous le découvrons à sa sortie de prison, prêt à se ranger pour retrouver Alicia qui porte son enfant.

« Puis la criminalité avait grimpé, des magasins avaient fermé et quelques années plus tard Katrina achevait ce que la fuit des Blancs avaient commencé. »

En abordant la ségrégation et les difficultés pour les jeunes afro-américains de s’assurer une vie confortable et sereine, Margaret Wilkerson Sexton ne se démarque pas. Mais en plaçant sa famille à La Nouvelle-Orléans, elle se distingue avec cette ville durement touchée par la crise économique et par les ouragans. Elle montre comment en soixante-dix ans, une famille respectable voit ses enfants et petits-enfants tomber dans la misère et la délinquance. Et c’est d’autant plus touchant qu’elle brosse le portrait de jeunes femmes ou jeune homme particulièrement soucieux de tout faire pour mener une vie familiale simple et heureuse.

Un très bon premier roman.

 

 

Nickel boys – Colson Whitehead

Titre : Nickel boys
Auteur : Colson  Whitehead
Littérature américaine
Titre original : The Nickel boys
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages :
Date de parution :

 

La parution de la version française du nouveau roman de Colson Whitehead, deux fois primé par le Prix Pulitzer, ne pouvait pas mieux tomber. En nous racontant l’histoire d’Elwood Curtis dans l’Amérique ségrégationniste des années 60, l’auteur écrit un roman essentiel pour éprouver ce que produit le racisme sur un jeune Noir américain. Malheureusement, le mouvement Black Lives Matter nous rappelle combien ce sujet est toujours d’actualité. C’est d’ailleurs un événement récent qui a inspiré ce roman à Colson Whitehead. En 2014, un article de presse annonçait que des restes humains avaient été retrouvés dans un cimetière clandestin de l’établissement  Dozier School for boys fermé en 2011.

Elwood Curtis est un jeune garçon intelligent et poli, élevé par une grand-mère aimante mais stricte depuis la fuite de ses parents. Pour le Noël de l’année 1962, Harriet lui offre le disque du discours de Martin Luther King à Zion Hill.

 

«  Le crépitement de la vérité.
Ils n’avaient pas la télé, mais les discours du révérend King étaient des tableaux si vivants – narrant tout ce qui avait été et tout ce que serait l’homme noir- que le disque valait presque la télévision. »

Elwood s’y retrouve parfaitement. Surtout lorsque le révérend explique à sa fille qui rêvait d’aller à Fun Town, un parc d’attractions à Atlanta réservé aux Blancs qu’elle doit «  résister à la tentation de la haine et de l’amertume » et qu’elle vaut autant que ceux qui y vont. Malgré les preuves évidentes de racisme dans la ville de Tallahassee où il vit, Elwood veut croire qu’un jour il aura sa place dans la société.

Aussi quand son professeur d’histoire lui conseille d’aller suivre des cours à l’université Melvin Griggs, il croit en son avenir. En chemin, une fâcheuse méprise le conduit à la Nickel Academy, une école de redressement pour mineurs délinquants. Malgré le nom d’école et le cadre verdoyant, Elwood n’y apprendra que la haine et l’incapacité à pardonner malgré les discours du révérend qu’il se répète en boucle.

Car dans cette école, surtout dans les quartiers réservés aux élèves noirs, l’intelligence, le sérieux ne servent à rien. Pour gagner des points, il faut faire profil bas pour ne pas subir les morsures de la lanière de cuir au lieu-dit de la maison blanche.

« Dedans et dehors, c’est pareil, à part qu’ici on n’est pas obligés de faire semblant.« 

Directeur corrompu, responsables de maisons pervers et violents n’ont aucune pitié pour ces jeunes enfants noirs. Qui ira se soucier de la disparition d’un jeune noir sans famille?

« Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage à sueur en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir, de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps.« 

Dans cet enfer, les destins d’Elwood, l’idéaliste intelligent et de Jack Turner le petit délinquant cynique se lient. Leur amitié se renforce dans l’espoir d’une vengeance, d’une évasion. Mais peut-on réellement échapper à la Nickel Academy?

L’auteur ne cherche pas à romancer, à s’appesantir sur l’horreur mais s’applique à nous faire éprouver ce que peut ressentir le jeune Elwood. Malgré un récit linéaire, sans grandes envolées, Colson Whitehead tient son lecteur sur l’incertitude du destin d’Elwood. Et le mystère tiendra jusqu’au dénouement. La seule certitude est qu’en 2014, Millie pourra toujours dire :

 » ils nous traitent comme dessous-hommes dans notre propre pays. Ça ne change pas. Ça ne changera jamais.« 

Plus que le style, ce sont les sujets qui font des romans de Colson Whitehead des lectures essentielles.

 

Jazz à l’âme – William Melvin Kelley

Titre : Jazz à l’âme
Auteur : William Melvin Kelley
Littérature américaine
Titre original: A drop of patience
Traducteur : Eric Moreau
Éditeur : Delcourt
Nombre de pages : 224
Date de parution : 26 août 2020

Enfant aveugle, Ludlow Washington est confié à une institution dès l’âge de cinq ans. Abandonné par sa famille, il grandit en apprenant que l’on est toujours l’esclave de quelqu’un. Mais les dirigeants blancs de l’école lui apprennent aussi la musique. C’est à grâce à son don musical qu’il peut quitter l’institut à seize ans tout en restant obligé de jouer pour l’orchestre de Bud Rodney jusqu’à sa majorité.

Jeune homme doué et ambitieux, son chemin est jalonné de belles rencontres. Tout d’abord, Hardie, le tromboniste de l’orchestre qui restera son meilleur ami, puis Etta-Sue, la fille de sa logeuse qui lui donnera son premier enfant et surtout, Inès Cunnigham, la grande chanteuse de jazz qui lancera sa carrière.

La cécité de Ludlow accentue son questionnement sur ce que cela représente physiquement d’être noir.

 » La vie hors du foyer était en tout point la même que dedans. Les gens au-dessus de vous s’acharnaient à vous rabaisser, et les gens au-dessous de vous s’évertuaient à vous tirer vers le bas. »

Ludlow a l’arrogance des génies. Il refuse la condition qu’on lui attribue. En musique, il ne peut s’astreindre à jouer les standards et préfère improviser, inspiré par son idole, Norman spencer. Il invente le jazz moderne.

 » il s’était mis à suggérer aux musiciens pendant les jam sessions, comment interpréter certains morceaux. Mais jamais il n’avait considéré cela comme la recherche d’un nouveau style, il tentait seulement de capter le son qu’il aimait. »

Il n’est pas homme à accepter de rentrer dans une case, celle qu’on lui attribue en fonction de sa couleur ou de son handicap. En amour aussi, il se démarque en tombant amoureux de Ragan, la fille d’un colonel.

 » S’il venait à comprendre un jour pourquoi il était tombé amoureux de Ragan, il ferait une découverte majeure sur lui-même. »

Mais le chemin qui mène à la compréhension de soi est parfois long et épineux, surtout quand l’enfance ne vous a pas permis de saisir les bonnes bases.

Pour avoir lu plusieurs romans sur la vie tortueuse de musiciens de jazz, j’ai eu moins d’affinités avec celui-ci. Je l’ai trouvé trop centré sur le personnage, pour lequel j’ai eu peu d’empathie, au détriment de la musique et de la cause noire.

Né en 1937, William Melvin Kelley est mort à New York, en 2017.

La femme révélée – Gaëlle Nohant

Titre : La femme révélée
Auteur : Gaëlle Nohant
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 384
Date de parution : 2 janvier 2020

Eliza Bergman, trente-un ans, s’est enfuie de son pays. Elle débarque à Paris, échoue dans un hôtel de passe miteux. Toujours armée de son appareil photo, un Rolleiflex comme celui que son père lui avait offert pour ses onze ans, elle rencontre Anna, une jeune prostituée qui va la guider vers le foyer des Feuillantines dans le quartier latin. Là, elle retrouve une vie plus apaisée travaillant comme nanny, découvrant les caves de jazz avec Brigitte, une jeune française avide de liberté.

Eliza, cachée sous l’identité de Violet Lee, rencontre Sam Brennan, un compatriote américain dont elle tombe amoureuse. Elle apprécie aussi la  compagnie de Robert Cermak, un photographe qui reconnaît son talent et la guide vers la photographie humaniste.

Mais Violet reste hantée par son passé. Son fils, Tim, lui manque et elle craint les représailles de son mari, un nabab de l’immobilier ayant perdu toute moralité par avidité.

Jeune et naïve, elle avait abandonné ses études pour épouser Adam Donnelly. Son couple chavire lorsqu’Adam rentre de la guerre et se lie avec des politiciens. Très vite, Eliza comprend que son mari s’enrichit en exploitant les Noirs du ghetto de Chicago. Elle qui a tant admiré son père, un médecin engagé pour la défense de la  cause noire, ne peut supporter les agissements de son mari.

Dix-huit ans plus tard, après l’assassinat de Martin Luther King puis Bobby Kennedy, deux figures charismatiques de la cause noire, Eliza retourne à Chicago. Pour défendre ses idées et reconquérir l’admiration de son fils, elle n’hésite pas à se lancer dans les émeutes avec les étudiants en marche contre la guerre du Vietnam et la défense des droits civiques.

J’ai retrouvé dans cette dernière partie sur le récit des émeutes de Chicago de 1968, une accroche intéressante, une ouverture vers la réalité historique dans un récit trouvé jusqu’alors bien trop romanesque. Auparavant, je pensais m’ancrer dans cette passion pour la photographie humaniste mais derrière le récit de Gaëlle Josse ( Une femme en contre-jour), le sujet peine à prendre sa place derrière la romance.

Sous un style fluide et agréable à lire, Gaëlle Nohant possède un réel talent de conteuse. J’aime quand elle le met au service du récit historique, même légèrement romancé,  comme dans Légende d’un dormeur éveillé. Je suis moins cliente quand la romance et la forme prennent  le pas sur le fond.

 

Où bat le cœur du monde ? – Philippe Hayat

Titre : Où bat le cœur du monde ?
Auteur : Philippe Hayat
Éditeur : Calman Levy
Nombre de pages : 429
Date de parution : 14 août 2019

La rentrée littéraire est souvent focalisée sur quelques noms d’auteurs bien connus qui reviennent régulièrement sur les listes de sélection de prix littéraires. Parmi les centaines de romans à paraître, j’aime bien trouver celui d’un auteur moins connu qui mérite, selon moi de sortir du lot. Pas forcément pour ses qualités littéraires, son style, son originalité (même si tous ces ingrédients sont ici bien présents) mais pour la cote d’amour qu’il peut susciter.  L’an dernier, j’avais élu un premier roman, La vraie vie d’Adeline Dieudonné.

Même si je n’en suis qu’au début de mes lectures, il me semble bien que Où bat le cœur du monde?, sera mon roman 2019 à défendre. Il s’agit du second roman de Philippe Hayat, un entrepreneur français, auteur de Momo des Halles (Éditions Allary, 2014).

Darry Kid Zak a quatre-vingt-dix ans. Soutenu par sa femme, Dinah, il va donner son dernier concert. Sur lui, il porte toujours le petit poisson d’argent que lui avait donné sa mère, « puisque à cause d’elle il avait failli ne pas être, et que sans elle jamais il n’aurait été. »

Né à Tunis, Darius est le fils unique d’un libraire tunisien et d’une mère juive d’origine italienne. La ville, sous contrôle des français est en effervescence. Les arabes détestent les juifs qui commercent avec les français.
De l’attaque contre son père, sous l’œil indifférent des militaires, Darius gardera des séquelles physiques et psychologiques. Il restera boiteux et muet. Sa mère rêve pour lui de grandes études, l’adolescent veut s’exprimer par la musique.
De belles rencontres, avec un professeur de littérature ou une jeune française, le poussent sur le chemin de sa passion. Mais pour Darius le choix entre le respect à sa mère et la vie par le jazz est cornélien.

«  Le grand amour, on ne le vit pas en se mutilant. »

Darius s’embarque avec des soldats américains pour soutenir les troupes débarquant en Sicile. Puis il échoue à New York en 1948.

« A l’époque, il rentrait du front, et il avait trouvé l’Amérique plus violente que la guerre. »

Dinah, une étudiante noire, l’aide à retrouver foi et confiance en sa musique. Ce musicien blanc, boiteux et muet rencontre alors les plus grands musiciens noirs.

 » Ce qu’ils cherchaient dans leur blues, il le cherchait aussi. Comme eux, il se débattait dans un monde qui se refusait à lui, il se heurtait à sa violence, alors il fallait le  réinventer, le secouer dans un rythme effréné, briser les mélodies convenues, improviser et jouer, jouer jusqu’à rendre cette vie fréquentable. »

En pleine ségrégation, Darry accompagne Billie Holiday, Charlie Parker et Miles Davis dans une tournée jusqu’à La Nouvelle Orléans, inventant le cool jazz.

Philippe Hayat nous embarque dans une grande aventure de la Tunisie française à l’Amérique ségrégationniste en passant par la guerre en Europe sous le swing remarquable d’un personnage inoubliable. A la manière de Billie Holiday, la magie de ses notes touche  » ce point précis où bat le cœur du monde. »

Un roman coup de cœur qui enchantera tous les lecteurs sensibles à cette musique qui enflamme, délivre une folle espérance face à la violence du monde.

Va et poste une sentinelle – Harper Lee

LeeTitre : Va et poste une sentinelle
Auteur : Harper Lee
Littérature américaine
Titre original : Go set a watchman
Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur: Grasset
Nombre de pages : 333
Date de parution : 7 octobre 2015

La parution de Va et poste une sentinelle fut un événement littéraire majeur, inattendu et fracassant.
Ce roman, bien qu’il se passe vingt ans après les faits relatés dans le célèbre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, est en fait le premier livre écrit par Harper Lee. Pourquoi paraît-il cinquante ans après le succès de ce livre culte? Manuscrit retrouvé, volonté de renouer avec le succès ? L’enjeu était fort. Commercialement, le pari est tenu avec des ventes record aux États-Unis la première semaine de sa sortie. Mais pour la lectrice qui a vibré face aux aventures de Scout, l’inoubliable héroïne de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le premier sentiment avant la lecture est le doute ( ne vais-je pas être déçue?) et l’envie. Et le sentiment après lecture…?

Pour la jeune Scout, Atticus, son père est un maître à penser. Ses principes d’éducation que j’ai tant loués dans ma chronique sont remarquables et ont modelé l’esprit de Scout.
A la mort de Jem, le frère de Scout, la tante Alexandra aurait souhaité que Scout reste vivre auprès de son père. Mais la jeune femme est partie travailler à New York.
Vingt ans après, Jean-Louise Finch ( Scout) revient à Maycomb où Atticus (72 ans) vit toujours avec sa sœur, Alexandra. Il travaille encore un peu comme avocat, secondé par Hank ( Henry Clinton, ami de Jem et prétendant de Scout).
Le premier tiers du livre nous laisse reprendre nos marques avec le caractère toujours aussi impétueux de la jeune femme. Maycomb est son monde mais elle ne saurait plus y vivre. Elle se pose d’ailleurs beaucoup de questions sur la pertinence d’un mariage avec Hank.
Comment imaginer Scout sous le joug d’un mari? Elle refuse de ressembler à son ancienne amie Hester qui aime son homme jusqu’à perdre sa propre identité.
La seconde partie dévoile le nouveau visage de Maycomb. Jean-Louise s’étonne de la mise à l’écart des Noirs. Elle, bien évidemment, n’hésite pas à aller rendre visite à Calpurnia, l’ancienne cuisinière et confidente de son enfance.
 » Plus personne à Maycomb ne va voir les Noirs, pas après ce qu’ils nous ont fait. »
Cet événement restera pour moi assez nébuleux. Ni les conversations avec Jack, l’oncle un peu surprenant ou avec Atticus ne parviendront à éclaircir la situation politique de la petite ville. Une décision de la Cour suprême, l’autonomie des États, la place du gouvernement, l’action du NAACP ( Association pour le progrès des gens de couleur) remettent en discussion la notion de citoyenneté.
Surprise de la présence de Hank et d’Atticus à la table du virulent pro-segrégationniste William Willoughby lors du Conseil des citoyens, Scout doute de l’ intégrité de son père.
Sanguine, sa colère devra aller jusqu’à « tuer le père« , étape indispensable à sa maturité.
Sa violente altercation avec Atticus me semble pourtant démesurée et souvent confuse.
La brève explication de la situation du Sud qui entame juste sa révolution industrielle, qui craint une prise de responsabilité de Noirs encore  » sous éduqués » selon Atticus ( oui sa position m’a un peu étonnée) est insuffisamment convaincante.
Il y a certes beaucoup de passion dans ses affrontements avec les anciens de Maycomb, quelques agréables souvenirs de jeunesse de Scout mais je n’ai pas retrouvé l’intelligence, l’altruisme d’Atticus, la sensibilité de Scout.
Alors, le sentiment après lecture… Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur se suffit à lui-même.

Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Sa chronique est ici.

Les faibles et les forts – Judith Perrignon

perrignonTitre : Les faibles et les forts
Auteur : Judith Perrignon
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 160
Date de parution : 21 août 2013, Livre de Poche en août 2014

Voici pour moi une première lecture (coup de cœur) de Judith Perrignon et je n’en resterai sûrement pas là. Dés les premières lignes, j’ai ressenti une force d’écriture d’une grande cohérence avec le thème abordé, la ségrégation.
Judith Perrignon s’inspire d’un fait divers : la noyade de six adolescents dans la Red River en août 2010, pour faire comprendre la responsabilité commune de ce drame.  » Aucun ne savait nager »
La Rivière rouge, en Louisiane, c’est là que s’apprêtent à aller pique-niquer la famille de Mary Lee, une grand-mère de soixante-quatorze ans et la famille voisine, les King. Le départ est toutefois retardé par une descente de police. Marcus, le plus âgé des petits-enfants est soupçonné de trafic de drogue. La peur revient en force saisir chaque membre de la famille qui s’exprime en ce roman choral.
Dana, mère de cinq enfants de trois pères différents ploie sous ses espoirs envolés. Elle préférerait que Marcus s’engage dans l’armée. Wes est plus malicieux. Déborah découvre son corps et les plaisirs avec son jeune voisin. Jonah voue une admiration sans bornes pour Marcus. Et la petite Vickie n’a que trois ans.
Mary Lee reste toutefois le fil conducteur de cette histoire. Petite fille d’esclave, elle porte en elle toute l’histoire du peuple noir. Elle garde cette fierté, cette droiture ancestrale et n’accepte pas que la jeune génération sombre dans la délinquance.
 » Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous. »
C’est son histoire et celle de son frère Howard qui expliquent pourquoi 60% des Noirs ne savent pas nager, et même pourquoi ils sont persuadés que leur corps n’est pas fait pour l’eau.  » La peur est inscrite en eux. » Et elle se transmet de génération en génération.

Ce roman est d’une grande force encore accentuée par le témoignage du sauveteur, Peter lors d’une émission de radio suite à la noyade des adolescents. Outré par les clichés assénés par certains présentateurs et auditeurs, cet hispano-américain hurle sa rage.

 » Je vais vous raconter à quoi ça ressemble six gamins noirs au fond de la rivière, je vais leur dire aux salopards qui demandent combien ça pèse dans l’eau un Noir, qu’ils étaient légers quand on les a ramassés au fond, c’était des enfants des mômes. »

Judith Perrignon passe du roman choral à la narration classique puis au récit d’une émission radio avec ce témoignage puissant, faisant ainsi un récit complet et poignant.

New Pal 2016 orsec2016 contre-courant

Délivrances – Toni Morrison

morrisonTitre : Délivrances
Auteur : Toni Morrison
Éditeur : Christian Bourgois
Littérature américaine
Traducteur : Christine Laferrière
Titre original : God help the child
Nombre de pages : 200
Date de parution : août 2015

Auteur :
Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard, Yale et Princeton. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved. Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1993

Présentation de l’éditeur :
Dans son onzième roman, qui se déroule à l’époque actuelle, Toni Morrison décrit sans concession des personnages longtemps prisonniers de leurs souvenirs et de leurs traumatismes.
Au centre du récit, une jeune femme qui se fait appeler Bride. La noirceur de sa peau lui confère une beauté hors norme. Au fil des ans et des rencontres, elle connaît doutes, succès et atermoiements. Mais une fois délivrée du mensonge – à autrui ou à elle-même – et du fardeau de l’humiliation, elle saura, comme les autres, se reconstruire et envisager l’avenir avec sérénité.

Mon avis :
Toni Morrison nous livre une nouvelle fois un roman sur l’enfance et la ségrégation. Car, là est la vocation de l’auteur, défendre cette cause, redonner la parole aux enfants meurtris à cause de leur couleur. Et pour dévier le drame ou peut-être lui donner une dimension supérieure, elle ajoute une pointe de mystère, de fantastique. Comme si le seul chemin de délivrance était de s’évader dans une autre dimension.
Lula Ann a souffert du rejet de sa mère. Sweetness, la mulâtre au teint blond ne voulait pas toucher la peau « noire comme le Soudan » de sa fille. Une couleur qui a même fait fuir son père.
Devenue une belle femme qui sait tirer partie de son physique et qui a réussi professionnellement, elle reçoit comme une insulte la phrase de son petit ami, Booker :  » T’es pas la femme que je veux. » Pourtant, elle avait changé de nom pour devenir Bride. Elle voulait enfin réparer une erreur de jeunesse en aidant une femme à sa sortie de prison. L’adulte qui cherchait la délivrance retombe dans le rejet de l’enfance.
« Je ne sais pas ce qu’il y a de pire : être jeté comme un déchet ou fouetté comme un esclave. »
Son corps semble étrangement régresser, repartir en arrière, vers ce monde de l’enfance. Et c’est en côtoyant une autre enfant meurtrie, Raisin, que Bride reprend des forces. Elle sait que Booker est l’homme qu’elle aime. Lui seul comprenait sa peau
 » Ce n’est qu’une couleur, avait-il dit. Une caractéristique génétique : pas un défaut, pas une malédiction, pas une bénédiction ni un péché. »
L’auteur nous donne à connaître l’enfance de Booker. Les deux jeunes gens se rejoignent dans les douleurs de l’enfance. Chacun porte « une histoire triste de blessure et de chagrin« .

C’est avec tout le talent, l’humanité de l’auteur que Bride et Booker partent sur le chemin de la délivrance.

J’ai lu ce roman dans le cadre desPM

RL2015

 

 

Les douze tribus d’Hattie -Ayana Mathis

mathisTitre : Les douze tribus d’Hattie
Auteur : Ayana Mathis
Littérature américaine
Traducteur : François Happe
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 320
Date de parution : janvier 2014

Auteur :
Ayana Mathis a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Férue de poésie, elle suit plusieurs cursus universitaires sans en terminer aucun, travaille comme serveuse puis fact-checker dans divers magazines. Elle voyage pendant plusieurs années en Europe, s’installant quelque temps à Florence où elle travaille dans une agence de voyages. Débuté comme un recueil de nouvelles, Les douze tribus d’Hattie sera en faut son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Gare de Philadelphie, 1923. La jeune Hattie arrive de Géorgie en compagnie de sa mère et de ses sœurs pour fuir le Sud rural et la ségrégation. Aspirant à une vie nouvelle, forte de l’énergie de ses seize ans, Hattie épouse August. Au fil des années, cinq fils, six filles et une petite-fille naîtront de ce mariage. Douze enfants, douze tribus qui égrèneront leur parcours au fil de l’histoire américaine du XXe siècle. Cette famille se dévoile peu à peu à travers l’existence de ces fils et de ces filles marqués chacun à leur manière par le fort tempérament d’Hattie, sa froide combativité et ses secrètes failles.
Les Douze Tribus d’Hattie, premier roman éblouissant déjà traduit en seize langues, a bouleversé l’Amérique. Telles les pièces d’un puzzle, ces douze tribus dessinent le portrait en creux d’une mère insaisissable et le parcours d’une nation en devenir.

Mon avis :
Hattie s’impose comme une figure forte de ce premier roman d’Ayana Mathis.
Cette jeune femme a dû fuir la Georgie et la ségrégation qui a tué son père. Lorsqu’elle arrive à Philadelphie avec sa mère et ses sœurs, elle a déjà compris que la vie n’est pas simple pour le peuple noir.
Méfiante en la médecine des hommes, Hattie, déjà brimée par la haine des Blancs, va aussi devoir faire face plus d’une fois au sombre destin. En 1925, mère de deux jumeaux à l’âge de dix-sept ans, elle va lutter avec amour contre la pneumonie qui emportera ses enfants.
Ce premier coup du sort marque sa vie. Hattie devient une femme  » sombre et déprimée« , incapable d’exprimer sa tendresse maternelle. Son mari August, comme d’autres figures masculines du récit, est attiré par la vie facile, privilégiant son plaisir au financement de son foyer. Il passe ses soirées en discothèque, ses nuits avec des maîtresses.
Hattie aura neuf autres enfants, sûrement blessés par le manque de tendresse et pour certains, marqués par l’aventure que leur mère vivra avec Lawrence.
Chaque chapitre, comme une petite nouvelle, nous parle d’un des enfants. Des caractères, des failles, des destins marqués par des cicatrices d’enfance. Si certains font de riches mariages comme Alice, ont de bons métiers comme Floyd le trompettiste, ont fait des études comme Bell, tous se perdent dans leurs tourments ou leur folie comme Cassie.
Mais si Hattie n’a jamais eu le temps pour les sentiments, elle a au fond d’elle même un profond instinct maternel. Il se révèle pour Ruthie, la fille de son amant ou pour Ella, ce bébé donné à sa sœur stérile mais riche. Hattie sera là aussi lorsque Bell aura besoin d’elle.
Ayana Mathis s’inscrit naturellement dans l’univers de Toni Morrison. La ségrégation, la vie sociale américaine au XXe siècle ( prédicateurs, quartiers pauvres, monde du jeu et des paris clandestins, alcool) sont omniprésents.
Les gens du Sud gardent cette terreur, cette nostalgie et cette rage qui les empêchent de s’intégrer facilement dans le Nord.
 » Ces gens-là se connaissaient depuis leur enfance, et pourtant les uns avaient suffisamment de pouvoir pour obliger les autres à descendre du trottoir et leur laisser le passage, et ces autres étaient suffisamment intimidés pour le faire. »
Les douze tribus d’Hattie
est un roman dense qui aurait peut-être gagné en profondeur avec une autre construction en prenant le risque d’être toutefois moins fluide.

Je remercie Ariane, Illeva,Rosemonde, Allizaryn.pour cette lecture commune.
Vous pouvez aussi retrouver l’avais d’Albertine.

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