Où bat le cœur du monde ? – Philippe Hayat

Titre : Où bat le cœur du monde ?
Auteur : Philippe Hayat
Éditeur : Calman Levy
Nombre de pages : 429
Date de parution : 14 août 2019

La rentrée littéraire est souvent focalisée sur quelques noms d’auteurs bien connus qui reviennent régulièrement sur les listes de sélection de prix littéraires. Parmi les centaines de romans à paraître, j’aime bien trouver celui d’un auteur moins connu qui mérite, selon moi de sortir du lot. Pas forcément pour ses qualités littéraires, son style, son originalité (même si tous ces ingrédients sont ici bien présents) mais pour la cote d’amour qu’il peut susciter.  L’an dernier, j’avais élu un premier roman, La vraie vie d’Adeline Dieudonné.

Même si je n’en suis qu’au début de mes lectures, il me semble bien que Où bat le cœur du monde?, sera mon roman 2019 à défendre. Il s’agit du second roman de Philippe Hayat, un entrepreneur français, auteur de Momo des Halles (Éditions Allary, 2014).

Darry Kid Zak a quatre-vingt-dix ans. Soutenu par sa femme, Dinah, il va donner son dernier concert. Sur lui, il porte toujours le petit poisson d’argent que lui avait donné sa mère, « puisque à cause d’elle il avait failli ne pas être, et que sans elle jamais il n’aurait été. »

Né à Tunis, Darius est le fils unique d’un libraire tunisien et d’une mère juive d’origine italienne. La ville, sous contrôle des français est en effervescence. Les arabes détestent les juifs qui commercent avec les français.
De l’attaque contre son père, sous l’œil indifférent des militaires, Darius gardera des séquelles physiques et psychologiques. Il restera boiteux et muet. Sa mère rêve pour lui de grandes études, l’adolescent veut s’exprimer par la musique.
De belles rencontres, avec un professeur de littérature ou une jeune française, le poussent sur le chemin de sa passion. Mais pour Darius le choix entre le respect à sa mère et la vie par le jazz est cornélien.

«  Le grand amour, on ne le vit pas en se mutilant. »

Darius s’embarque avec des soldats américains pour soutenir les troupes débarquant en Sicile. Puis il échoue à New York en 1948.

« A l’époque, il rentrait du front, et il avait trouvé l’Amérique plus violente que la guerre. »

Dinah, une étudiante noire, l’aide à retrouver foi et confiance en sa musique. Ce musicien blanc, boiteux et muet rencontre alors les plus grands musiciens noirs.

 » Ce qu’ils cherchaient dans leur blues, il le cherchait aussi. Comme eux, il se débattait dans un monde qui se refusait à lui, il se heurtait à sa violence, alors il fallait le  réinventer, le secouer dans un rythme effréné, briser les mélodies convenues, improviser et jouer, jouer jusqu’à rendre cette vie fréquentable. »

En pleine ségrégation, Darry accompagne Billie Holiday, Charlie Parker et Miles Davis dans une tournée jusqu’à La Nouvelle Orléans, inventant le cool jazz.

Philippe Hayat nous embarque dans une grande aventure de la Tunisie française à l’Amérique ségrégationniste en passant par la guerre en Europe sous le swing remarquable d’un personnage inoubliable. A la manière de Billie Holiday, la magie de ses notes touche  » ce point précis où bat le cœur du monde. »

Un roman coup de cœur qui enchantera tous les lecteurs sensibles à cette musique qui enflamme, délivre une folle espérance face à la violence du monde.

Va et poste une sentinelle – Harper Lee

LeeTitre : Va et poste une sentinelle
Auteur : Harper Lee
Littérature américaine
Titre original : Go set a watchman
Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur: Grasset
Nombre de pages : 333
Date de parution : 7 octobre 2015

La parution de Va et poste une sentinelle fut un événement littéraire majeur, inattendu et fracassant.
Ce roman, bien qu’il se passe vingt ans après les faits relatés dans le célèbre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, est en fait le premier livre écrit par Harper Lee. Pourquoi paraît-il cinquante ans après le succès de ce livre culte? Manuscrit retrouvé, volonté de renouer avec le succès ? L’enjeu était fort. Commercialement, le pari est tenu avec des ventes record aux États-Unis la première semaine de sa sortie. Mais pour la lectrice qui a vibré face aux aventures de Scout, l’inoubliable héroïne de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le premier sentiment avant la lecture est le doute ( ne vais-je pas être déçue?) et l’envie. Et le sentiment après lecture…?

Pour la jeune Scout, Atticus, son père est un maître à penser. Ses principes d’éducation que j’ai tant loués dans ma chronique sont remarquables et ont modelé l’esprit de Scout.
A la mort de Jem, le frère de Scout, la tante Alexandra aurait souhaité que Scout reste vivre auprès de son père. Mais la jeune femme est partie travailler à New York.
Vingt ans après, Jean-Louise Finch ( Scout) revient à Maycomb où Atticus (72 ans) vit toujours avec sa sœur, Alexandra. Il travaille encore un peu comme avocat, secondé par Hank ( Henry Clinton, ami de Jem et prétendant de Scout).
Le premier tiers du livre nous laisse reprendre nos marques avec le caractère toujours aussi impétueux de la jeune femme. Maycomb est son monde mais elle ne saurait plus y vivre. Elle se pose d’ailleurs beaucoup de questions sur la pertinence d’un mariage avec Hank.
Comment imaginer Scout sous le joug d’un mari? Elle refuse de ressembler à son ancienne amie Hester qui aime son homme jusqu’à perdre sa propre identité.
La seconde partie dévoile le nouveau visage de Maycomb. Jean-Louise s’étonne de la mise à l’écart des Noirs. Elle, bien évidemment, n’hésite pas à aller rendre visite à Calpurnia, l’ancienne cuisinière et confidente de son enfance.
 » Plus personne à Maycomb ne va voir les Noirs, pas après ce qu’ils nous ont fait. »
Cet événement restera pour moi assez nébuleux. Ni les conversations avec Jack, l’oncle un peu surprenant ou avec Atticus ne parviendront à éclaircir la situation politique de la petite ville. Une décision de la Cour suprême, l’autonomie des États, la place du gouvernement, l’action du NAACP ( Association pour le progrès des gens de couleur) remettent en discussion la notion de citoyenneté.
Surprise de la présence de Hank et d’Atticus à la table du virulent pro-segrégationniste William Willoughby lors du Conseil des citoyens, Scout doute de l’ intégrité de son père.
Sanguine, sa colère devra aller jusqu’à « tuer le père« , étape indispensable à sa maturité.
Sa violente altercation avec Atticus me semble pourtant démesurée et souvent confuse.
La brève explication de la situation du Sud qui entame juste sa révolution industrielle, qui craint une prise de responsabilité de Noirs encore  » sous éduqués » selon Atticus ( oui sa position m’a un peu étonnée) est insuffisamment convaincante.
Il y a certes beaucoup de passion dans ses affrontements avec les anciens de Maycomb, quelques agréables souvenirs de jeunesse de Scout mais je n’ai pas retrouvé l’intelligence, l’altruisme d’Atticus, la sensibilité de Scout.
Alors, le sentiment après lecture… Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur se suffit à lui-même.

Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Sa chronique est ici.

Les faibles et les forts – Judith Perrignon

perrignonTitre : Les faibles et les forts
Auteur : Judith Perrignon
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 160
Date de parution : 21 août 2013, Livre de Poche en août 2014

Voici pour moi une première lecture (coup de cœur) de Judith Perrignon et je n’en resterai sûrement pas là. Dés les premières lignes, j’ai ressenti une force d’écriture d’une grande cohérence avec le thème abordé, la ségrégation.
Judith Perrignon s’inspire d’un fait divers : la noyade de six adolescents dans la Red River en août 2010, pour faire comprendre la responsabilité commune de ce drame.  » Aucun ne savait nager »
La Rivière rouge, en Louisiane, c’est là que s’apprêtent à aller pique-niquer la famille de Mary Lee, une grand-mère de soixante-quatorze ans et la famille voisine, les King. Le départ est toutefois retardé par une descente de police. Marcus, le plus âgé des petits-enfants est soupçonné de trafic de drogue. La peur revient en force saisir chaque membre de la famille qui s’exprime en ce roman choral.
Dana, mère de cinq enfants de trois pères différents ploie sous ses espoirs envolés. Elle préférerait que Marcus s’engage dans l’armée. Wes est plus malicieux. Déborah découvre son corps et les plaisirs avec son jeune voisin. Jonah voue une admiration sans bornes pour Marcus. Et la petite Vickie n’a que trois ans.
Mary Lee reste toutefois le fil conducteur de cette histoire. Petite fille d’esclave, elle porte en elle toute l’histoire du peuple noir. Elle garde cette fierté, cette droiture ancestrale et n’accepte pas que la jeune génération sombre dans la délinquance.
 » Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous. »
C’est son histoire et celle de son frère Howard qui expliquent pourquoi 60% des Noirs ne savent pas nager, et même pourquoi ils sont persuadés que leur corps n’est pas fait pour l’eau.  » La peur est inscrite en eux. » Et elle se transmet de génération en génération.

Ce roman est d’une grande force encore accentuée par le témoignage du sauveteur, Peter lors d’une émission de radio suite à la noyade des adolescents. Outré par les clichés assénés par certains présentateurs et auditeurs, cet hispano-américain hurle sa rage.

 » Je vais vous raconter à quoi ça ressemble six gamins noirs au fond de la rivière, je vais leur dire aux salopards qui demandent combien ça pèse dans l’eau un Noir, qu’ils étaient légers quand on les a ramassés au fond, c’était des enfants des mômes. »

Judith Perrignon passe du roman choral à la narration classique puis au récit d’une émission radio avec ce témoignage puissant, faisant ainsi un récit complet et poignant.

New Pal 2016 orsec2016 contre-courant

Délivrances – Toni Morrison

morrisonTitre : Délivrances
Auteur : Toni Morrison
Éditeur : Christian Bourgois
Littérature américaine
Traducteur : Christine Laferrière
Titre original : God help the child
Nombre de pages : 200
Date de parution : août 2015

Auteur :
Toni Morrison est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard, Yale et Princeton. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved. Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1993

Présentation de l’éditeur :
Dans son onzième roman, qui se déroule à l’époque actuelle, Toni Morrison décrit sans concession des personnages longtemps prisonniers de leurs souvenirs et de leurs traumatismes.
Au centre du récit, une jeune femme qui se fait appeler Bride. La noirceur de sa peau lui confère une beauté hors norme. Au fil des ans et des rencontres, elle connaît doutes, succès et atermoiements. Mais une fois délivrée du mensonge – à autrui ou à elle-même – et du fardeau de l’humiliation, elle saura, comme les autres, se reconstruire et envisager l’avenir avec sérénité.

Mon avis :
Toni Morrison nous livre une nouvelle fois un roman sur l’enfance et la ségrégation. Car, là est la vocation de l’auteur, défendre cette cause, redonner la parole aux enfants meurtris à cause de leur couleur. Et pour dévier le drame ou peut-être lui donner une dimension supérieure, elle ajoute une pointe de mystère, de fantastique. Comme si le seul chemin de délivrance était de s’évader dans une autre dimension.
Lula Ann a souffert du rejet de sa mère. Sweetness, la mulâtre au teint blond ne voulait pas toucher la peau « noire comme le Soudan » de sa fille. Une couleur qui a même fait fuir son père.
Devenue une belle femme qui sait tirer partie de son physique et qui a réussi professionnellement, elle reçoit comme une insulte la phrase de son petit ami, Booker :  » T’es pas la femme que je veux. » Pourtant, elle avait changé de nom pour devenir Bride. Elle voulait enfin réparer une erreur de jeunesse en aidant une femme à sa sortie de prison. L’adulte qui cherchait la délivrance retombe dans le rejet de l’enfance.
« Je ne sais pas ce qu’il y a de pire : être jeté comme un déchet ou fouetté comme un esclave. »
Son corps semble étrangement régresser, repartir en arrière, vers ce monde de l’enfance. Et c’est en côtoyant une autre enfant meurtrie, Raisin, que Bride reprend des forces. Elle sait que Booker est l’homme qu’elle aime. Lui seul comprenait sa peau
 » Ce n’est qu’une couleur, avait-il dit. Une caractéristique génétique : pas un défaut, pas une malédiction, pas une bénédiction ni un péché. »
L’auteur nous donne à connaître l’enfance de Booker. Les deux jeunes gens se rejoignent dans les douleurs de l’enfance. Chacun porte « une histoire triste de blessure et de chagrin« .

C’est avec tout le talent, l’humanité de l’auteur que Bride et Booker partent sur le chemin de la délivrance.

J’ai lu ce roman dans le cadre desPM

RL2015

 

 

Les douze tribus d’Hattie -Ayana Mathis

mathisTitre : Les douze tribus d’Hattie
Auteur : Ayana Mathis
Littérature américaine
Traducteur : François Happe
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 320
Date de parution : janvier 2014

Auteur :
Ayana Mathis a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Férue de poésie, elle suit plusieurs cursus universitaires sans en terminer aucun, travaille comme serveuse puis fact-checker dans divers magazines. Elle voyage pendant plusieurs années en Europe, s’installant quelque temps à Florence où elle travaille dans une agence de voyages. Débuté comme un recueil de nouvelles, Les douze tribus d’Hattie sera en faut son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Gare de Philadelphie, 1923. La jeune Hattie arrive de Géorgie en compagnie de sa mère et de ses sœurs pour fuir le Sud rural et la ségrégation. Aspirant à une vie nouvelle, forte de l’énergie de ses seize ans, Hattie épouse August. Au fil des années, cinq fils, six filles et une petite-fille naîtront de ce mariage. Douze enfants, douze tribus qui égrèneront leur parcours au fil de l’histoire américaine du XXe siècle. Cette famille se dévoile peu à peu à travers l’existence de ces fils et de ces filles marqués chacun à leur manière par le fort tempérament d’Hattie, sa froide combativité et ses secrètes failles.
Les Douze Tribus d’Hattie, premier roman éblouissant déjà traduit en seize langues, a bouleversé l’Amérique. Telles les pièces d’un puzzle, ces douze tribus dessinent le portrait en creux d’une mère insaisissable et le parcours d’une nation en devenir.

Mon avis :
Hattie s’impose comme une figure forte de ce premier roman d’Ayana Mathis.
Cette jeune femme a dû fuir la Georgie et la ségrégation qui a tué son père. Lorsqu’elle arrive à Philadelphie avec sa mère et ses sœurs, elle a déjà compris que la vie n’est pas simple pour le peuple noir.
Méfiante en la médecine des hommes, Hattie, déjà brimée par la haine des Blancs, va aussi devoir faire face plus d’une fois au sombre destin. En 1925, mère de deux jumeaux à l’âge de dix-sept ans, elle va lutter avec amour contre la pneumonie qui emportera ses enfants.
Ce premier coup du sort marque sa vie. Hattie devient une femme  » sombre et déprimée« , incapable d’exprimer sa tendresse maternelle. Son mari August, comme d’autres figures masculines du récit, est attiré par la vie facile, privilégiant son plaisir au financement de son foyer. Il passe ses soirées en discothèque, ses nuits avec des maîtresses.
Hattie aura neuf autres enfants, sûrement blessés par le manque de tendresse et pour certains, marqués par l’aventure que leur mère vivra avec Lawrence.
Chaque chapitre, comme une petite nouvelle, nous parle d’un des enfants. Des caractères, des failles, des destins marqués par des cicatrices d’enfance. Si certains font de riches mariages comme Alice, ont de bons métiers comme Floyd le trompettiste, ont fait des études comme Bell, tous se perdent dans leurs tourments ou leur folie comme Cassie.
Mais si Hattie n’a jamais eu le temps pour les sentiments, elle a au fond d’elle même un profond instinct maternel. Il se révèle pour Ruthie, la fille de son amant ou pour Ella, ce bébé donné à sa sœur stérile mais riche. Hattie sera là aussi lorsque Bell aura besoin d’elle.
Ayana Mathis s’inscrit naturellement dans l’univers de Toni Morrison. La ségrégation, la vie sociale américaine au XXe siècle ( prédicateurs, quartiers pauvres, monde du jeu et des paris clandestins, alcool) sont omniprésents.
Les gens du Sud gardent cette terreur, cette nostalgie et cette rage qui les empêchent de s’intégrer facilement dans le Nord.
 » Ces gens-là se connaissaient depuis leur enfance, et pourtant les uns avaient suffisamment de pouvoir pour obliger les autres à descendre du trottoir et leur laisser le passage, et ces autres étaient suffisamment intimidés pour le faire. »
Les douze tribus d’Hattie
est un roman dense qui aurait peut-être gagné en profondeur avec une autre construction en prenant le risque d’être toutefois moins fluide.

Je remercie Ariane, Illeva,Rosemonde, Allizaryn.pour cette lecture commune.
Vous pouvez aussi retrouver l’avais d’Albertine.

romancières New Pal 2015 orsec

Home – Toni Morrison

morrisonTitre : Home
Auteur : Toni Morrison
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 151
Date de parution : 23 août 2012

Présentation de l’éditeur :
L’histoire se déroule dans l’Amérique des années 1950, encore frappée par la ségrégation. Dans une Amérique où le « White only » ne s’applique pas qu’aux restaurants ou aux toilettes, mais à la musique, au cinéma, à la culture populaire. L’Amérique de Home est au bord de l’implosion et bouillonne, mais c’est ici la violence contre les Noirs américains, contre les femmes qui s’exprime. Les grands changements amorcés par le rejet du Maccarthisme, par la Fureur de vivre ou le déhanché d’Elvis n’ont pas encore commencés. En effet, les Noirs Américains sont brimés et subissent chaque jour le racisme et la violence institutionnalisés par les lois Jim Crow, qui distinguent les citoyens selon leur appartenance « raciale ». Pour eux, le moindre déplacement, même le plus simple, d’un état à l’autre, devient une véritable mission impossible. En réponse à cette oppression, l’entraide et le partage – facilités par l’utilisation du Negro Motorist Green Book de Victor H. Green qui répertorie les restaurants et hôtels accueillant les noirs dans différents états – sont au coeur des
relations de cette communauté noire dans une Amérique à la veille de la lutte pour les droits civiques.

La guerre de Corée vient à peine de se terminer, et le jeune soldat Frank Money rentre aux Etats-Unis, traumatisé, en proie à une rage terrible qui s’exprime aussi bien physiquement que par des crises d’angoisse. Il est incapable de maintenir une quelconque relation avec sa fiancée rencontrée à son retour du front et un
appel au secours de sa jeune soeur va le lancer sur les routes américaines pour une traversée transatlantique de Seattle à Atlanta, dans sa Géorgie natale. Il doit absolument rejoindre Atlanta et retrouver sa soeur, très gravement malade. Il va tout mettre en oeuvre pour la ramener dans la petite ville de Lotus, où ils ont passé leur enfance. Lieu tout autant fantasmé que détesté, Lotus cristallise les démons de Frank, de sa famille. Un rapport de haine et d’amour, de rancoeur pour cette ville qu’il a toujours voulu quitter et où il doit revenir. Ce voyage à travers les États-Unis pousse Frank Money à se replonger dans les souvenirs de son enfance et dans le traumatisme de la guerre ; plus il se rapproche de son but, plus il (re)découvre qui il est, mieux il
apprend à laisser derrière lui les horreurs de la guerre afin de se reconstruire et d’aider sa sœur à faire de même.

Mon avis :
Dans Home, Toni Morrison est fidèle à son combat, celui de dénoncer les violences de la ségrégation et les blessures faites au corps et à l’âme du peuple noir.
Frank Money représente toutes les vicissitudes faites à son peuple. Sa famille fut chassée du Texas par les blancs. Réfugiée à Lotus chez les grands-parents, les parents  mènent une vie harassante dans les champs de coton jusqu’à s’épuiser et laisser les deux enfants, Frank et Cee à la garde de la grand-mère Lénore, égoïste et méchante. Frank se sent investi de la protection de sa jeune sœur.
Seule issue pour lui, il s’engage avec ses deux amis, Mike  et Stuff, dans l’armée. Là, il supporte les atrocités de la guerre de Corée et reste impuissant devant la mort de ses deux meilleurs amis.
 » Fini, les gens que je n’ai pas sauvés. Fini, regard mourir les gens qui m’étaient proches. Fini. »
Aussi, à sa démobilisation, pourtant meurtri par les cauchemars de guerre, blessé par les attaques de rue, Frank traverse le pays pour rejoindre sa sœur en danger.
Au travers de ce voyage, Toni Morrison évoque la ségrégation, le soutien des frères de la même communauté, le maccarthysme, l’eugénisme, les violences de la guerre.
Home est un roman court mais percutant avec de très beaux personnages comme Frank mais aussi Lily, sa petite amie qui lutte pour s’en sortir ou Billy qui aide spontanément Frank. Cee est le symbole de la souffrance depuis sa naissance mais aussi celui de la survie.
Le roman est remarquablement construit avec un même évènement en début et fin de livre qui montre toute l’évolution des personnages, leur quête de rédemption et leur volonté de retour aux racines. L’auteur insère des paragraphes en italique qui cadre la véritable histoire grâce aux confessions intimes de Frank.
Thomas, le jeune fils de Billy exprime toute l’humanité de ces êtres meurtris avec cette jolie réponse:
 » –Quel métier tu veux faire quand tu seras grand?
De la main gauche, Thomas tourna la poignée et ouvrit la porte.
– Homme, répondit-il, puis il sortit. »

 

rentrée 2012  plume

La couleur des sentiments – Kathryn Stockett

stockettTitre : La couleur des sentiments
Auteur : Kathryn Stockett
Éditeur :Actes Sud
Nombre de pages: 525

Auteur:
Kathryn Stockett a grandi à Jackson. Elle vit actuellement à Atlanta avec son mari et leur fille, et travaille à l’écriture de son deuxième roman.

Résumé:
Chez les Blancs de Jackson, Mississippi, ce sont les Noires qui font le ménage, la cuisine, et qui s’occupent des enfants. On est en 1962, les lois raciales font autorité. En quarante ans de service, Aibileen a appris à tenir sa langue. L’insolente Minny, sa meilleure amie, vient tout juste de se faire renvoyer. Si les choses s’enveniment, elle devra chercher du travail dans une autre ville. Peut-être même s’exiler dans un autre Etat, comme Constantine, qu’on n’a plus revue ici depuis que, pour des raisons inavouables, les Phelan l’ont congédiée. Mais Skeeter, la fille des Phelan, n’est pas comme les autres. De retour à Jackson au terme de ses études, elle s’acharne à découvrir pourquoi Constantine, qui l’a élevée avec amour pendant vingt-deux ans, est partie sans même lui laisser un mot. Une jeune bourgeoise blanche et deux bonnes noires. Personne ne croirait à leur amitié ; moins encore la toléreraient. Pourtant, poussées par une sourde envie de changer les choses, malgré la peur, elles vont unir leurs destins, et en grand secret écrire une histoire bouleversante.
Passionnant, drôle, émouvant, La Couleur des sentiments a conquis l’Amérique avec ses personnages inoubliables. Vendu à plus de deux millions d’exemplaires, ce premier roman, véritable phénomène
culturel outre-Atlantique, est un pur bonheur de lecture.

Mon avis:
Beaucoup d’américains des États du Sud du début du XX ème siècle ont été élevés par une bonne noire. Il en reste un attachement très fort, une reconnaissance, mais quelquefois contrarié par l’obéissance aux règles anti-intégrationnistes encore en vigueur mais surtout présentes dans les têtes jusqu’à la fin des années
60.
Tout noir qui enfreint les règles risque le renvoi, le lynchage et même la prison. Mais au-delà du racisme, il y a surtout à Jackson de mauvaises personnes comme Miss Hilly. Elle est raciste mais aussi jalouse, arrogante et méchante même envers de concitoyennes blanches comme Célia ou Skeeter. S’en prendre à elle expose à tous les risques.
Pourtant, après beaucoup d’hésitations, certaines bonnes osent témoigner de façon anonyme dans le livre de Skeeter. C’est une volonté forte de changer les choses, de venger leur amie et d’oser enfin dire la vérité.
Le style est très agréable avec l’alternance des différents points de vue et le ton spécifique aux bonnes empli d’humour et de tendresse. Elles sont entières, simples et naturelles. Elles  aussi, ont un mélange de sentiments envers leurs employeurs : crainte, respect, étonnement et moquerie.
Ce récit est vraiment une tranche de vie, de cette vie américaine des années soixante où l’intégration se fait très difficilement.
Kathryn Stockett nous livre ici un très bon  premier roman, vibrant et humain.