Le clou – Zhang Yueran

Titre : Le clou
Auteur : Zhang Yueran
Littérature chinoise
Traducteur : Dominique Magny-Roux
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 592
Date de parution : 22 août 2019

 

Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvent à Nanyuan, le village de leur enfance. Ils ne se sont pas vus depuis vingt-huit ans. Elle revient sur les traces du passé, au Pavillon blanc, là où agonise son grand-père, un ancien cardiologue réputé, honoré par l’Académie. Ce grand-père, elle ne l’a jamais aimé car, sans cesse il rejetait son fils, le père de Li Jiaqi. Pourquoi? Nous le découvrirons au fil des pages. Ainsi,  Li Jiaqi a développé un amour inconditionnel, pour ce père qui a épousé une paysanne défiant ainsi sa famille et n’a ensuite pensé qu’à fuir son foyer sans s’occuper ni de sa femme ni de sa fille. Adulte, sa vie sentimentale sera éternellement perturbée par le  besoin de se rapprocher d’un père idéalisé.

Cheng Gong,lui, n’a jamais quitté le village. Quand sa mère est partie, son père l’a confié à sa grand-mère, une femme autoritaire et méchante. Il a vécu entre sa tante aimante et son grand-père, réduit à l’état de légume dans une chambre de l’hôpital dont il était le directeur. C’est là qu’enfants, Li Jiaqi et Cheng Gong se retrouvaient.

En alternant les récits de Li Jiaqi et de Cheng Gong, aujourd’hui deux adultes en souffrance, lestés par le poids du passé de leur grand-père, Zhang Yueran nous dévoile lentement comment l’histoire du pays a brisé les relations entre ces deux familles.

«  C’était un secret, un secret d’avant nous, qui faisait obstacle entre nous. Nous vivions de la chasse comme certains animaux – la chasse au secret…Nous avancions au cœur de l’immense brume formée par le secret, nous pressions le pas en cadence dans l’ignorance, sans rien distinguer de la route devant nous ni même savoir où nous allions. »

Cette phrase illustre bien le climat de ce roman. La neige omniprésente, lourde et froide. Les chambres de mourants, la tour des morts où enfants, Li Jiaqi et ses amis venaient se faire peur en découvrant des morceaux de ces criminels exécutés, réserve de cadavres pour l’université. La violence des rapports dans les couples, l’amitié mise à mal par les non-dits. Pour Li Jiaqi ou Cheng Gong, tout amour ne peut qu’être voué à l’échec.

Avec ce récit à deux voix, Zhang Yueran tourne autour de la détresse de deux jeunes adultes en quête d’identité. Chacun devra recomposer le passé auprès de ceux qui l’ont vécu, comprendre le secret tragique qui liait leurs grand-pères. A l’image de Li Jiaqi et Cheng Gong, la jeune génération doit assumer l’histoire de leurs ancêtres dans un pays troublé afin de pouvoir avancer dans leur propre vie.

Un roman plutôt sombre et lourd malgré une écriture fluide et une excellente traduction. Une belle découverte de la littérature chinoise.

 

 

 

Ceux que je suis – Olivier Dorchamps

Titre : Ceux que je suis
Auteur : Olivier Dorchamps
Editeur : Finitude
Nombre de pages : 256
Date de parution : août 2019

 

Tarek, garagiste à Clichy, travaille sans repos pour assurer le bien-être de sa famille. Marocain arrivé en France avec sa femme, au début des années 60, il a élevé trois fils sans vraiment leur parler de son pays, ni leur inculquer sa religion. Ali est aujourd’hui avocat et son jumeau, Marwan est professeur agrégé. Foued, né plus tard, vit encore avec ses parents.

Aucun ne connaît vraiment le Maroc. Ils n’osent avouer la honte qu’ils ont parfois ressenti envers la simplicité de leurs parents. Nés en France, ils sont toujours suspectés à cause de leurs origines. Au Maroc, on leur reproche leur passeport français.

« Cette méfiance à l’égard de l’Arabe est un stigmate dont il ne se débarrasse jamais et qui le poursuit jusque dans son propre pays

Le roman commence en cette nuit où Tarek succombe d’une crise cardiaque. Les fils réunis apprennent avec surprise que le père avait tout préparé afin d’être enterré au Maroc. Seul Marwan est désigné pour accompagner le cercueil en avion. Ali, toujours jaloux de son jumeau, n’a d’autre choix que d’emmener sa mère et son frère en voiture.

Kabic, grand ami du père de Tarek, auprès duquel Marwan a passé une partie de son enfance, accompagne le jeune homme en avion. C’est l’occasion de lui confier l’histoire de Tarek.

« Les pauvres n’ont pas d’enfance, Marwan, même pas de traces. Leurs souvenirs restent vivants dans la mémoire du plus âgé d’entre eux et s’évanouissent avec lui

Dans un style mélancolique parfois teinté d’un regard ironique, Olivier Dorchamps propose un très bon premier roman sur le deuil, la recherche des origines, la double culture. Un récit chaleureux grâce aux personnages de Marwan et Kabic, une intrigue tenue par le désir de connaître le secret de Tarek, un regard sensible sur la double culture et la douleur de l’exil.

 

Le déclin de l’empire Whiting – Richard Russo

Titre : Le déclin de l’empire Whiting
Auteur : Richard Russo
Littérature américaine
Titre original : Empire Falls

Traducteur : Jean-Luc Piningre
Éditeur : 10/18, La Table Ronde
Nombre de pages : 633
Date de parution : 2004 en version poche, La Table Ronde 2002

Lors de ma chronique de A Malin malin et demi, des lecteurs avisés m’avaient conseillé de lire Le déclin de l’empire Whiting. Un petit pavé que Ingamnic m’a aidé à sortir de ma bibliothèque grâce à une lecture commune. Je ne peux que remercier tout ce petit monde car j’ai aimé passer quelques jours à Empire Falls.

Avec Richard Russo, il s’agit bien de cela. Avec un style précis émaillé d’un léger humour, une façon très particulière de mettre à nu l’âme de ses personnages, l’auteur plonge le lecteur dans son univers. Vous êtes presque assis au comptoir de l’Empire Grill, servi par la pulpeuse Charlène, amusé des conversations entre Horace et Walt et attendri par le regard débonnaire de Miles Roby.

Empire Falls est une petite ville du Maine, en pleine décrépitude. Fini le dynamisme d’antan quand Elijah puis Honus Whiting faisait tourner leurs trois usines. Charles Beaumont, dit CB, le fils d’Honus n’avait pas le sens des affaires. Son seul point commun avec ses ancêtres fut d’épouser une femme qu’il finira par détester, Francine . 

C’est elle qui dirige aujourd’hui tout ce qu’il reste d’Empire Falls. Les usines ont fermé mais elle possède tous les commerces dont l’Empire Grill que gère aujourd’hui Miles Roby.

Revenant d’une semaine de vacances avec sa fille, Tick, sur l’île de Martha’s Vineyard, Miles mesure l’ampleur du désastre de sa vie. Cette île qu’il a connue enfant avec sa mère, Grace, lui rappelle le virage qu’il n’a pas su prendre alors qu’il rêvait d’être professeur. Pour accompagner les derniers jours de sa mère, Miles a arrêté la fac pour travailler à l’Empire Grill. Depuis, la gentillesse héritée de sa mère le pousse à faire les mauvais choix.

Aujourd’hui, en plein divorce, il se bat avec son frère handicapé pour sauver l’Empire Grill, confronté aux volontés de Francine Whiting, aux frasques de son père, à la crise d’adolescence de sa fille, aux fanfaronnades du futur mari de son ex-femme et aux coups fourrés d’un flic véreux et jaloux.

Entre souvenirs qui dévoilent petit à petit des secrets de famille et quotidien des habitants d’Empire Falls, Richard Russo nous plonge dans les tourments d’une ville en déclin. C’est passionnant, foisonnant, empreint d’humanité avec les regrets et les espoirs de chacun.

Je remercie Ingamnic de m’avoir accompagnée pour la lecture de ce roman qui a obtenu en 2002 le prix Pulitzer. Retrouvez ici son excellente chronique.

Récidive – Sonja Delzongle

Titre : Recidive
Auteur : Sonja Delzongle
Editeur : Folio
Nombre de pages : 470
Date de parution : 8 mars 2018, avril 2017 chez  Denoël  

Bretonne d’origine, Hannah Baxter travaille à  Brooklyn comme  profileuse. Autant dire qu’elle connaît et comprend les assassins et notamment les tueurs en série. Et elle fut confrontée au Mal très tôt dans sa jeunesse. Avec l’aide d’un professeur, elle était parvenue à témoigner contre son propre père pour l’assassinat de sa mère lors d’une dispute.

Aujourd’hui, elle est contrainte d’assister à la mise à mort de Jimmy Nash, le « Babies killer » qu’elle a contribué à faire arrêter. Simultanément, elle apprend que son père vient d’être libéré après vingt-cinq années passées en prison et qu’il est bien décidé à se venger.

Convergence d’évènements, suite à de violentes douleurs, on lui détecte la présence d’un éclat de métal dans la cage thoracique. N’ayant aucun souvenir d’un évènement ayant pu lui valoir un tel dommage, elle commence des séances d’hypnose. 

A Saint Malo, Erwan Kardec, son père reprend possession de sa maison. Atteint d’un cancer à la prostate, il n’a plus rien à perdre. Et surtout pas du temps! Il enquête pour retrouver la trace d’Anna, sous le regard attentif et accusateur de Léon Maurice, le capitaine de gendarmerie qui l’avait arrêté vingt-cinq ans plus tôt.

Léon est maintenant à la retraite mais il n’hésite pas à influencer son fils Yvan, lequel a repris sa place à la gendarmerie. Lorsque l’on retrouve un squelette dans une combinaison de plongée dans la rade de Saint Malo, là où en 1905 un paquebot britannique et en 1972 un voilier anglais ont sombré, les choses s’accélèrent. Meurtres macabres à Saint Malo et intimidations à Brooklyn.

Quand Hannah débarque à Saint Malo, la question n’est pas de savoir qui est l’assassin mais bien comment elle va comprendre son passé et prouver la culpabilité du meurtrier.

Sonja Delzongle jongle avec les évènements liés aux différents personnages, passés, présents, côté français, côté américain ce qui donne une trame très riche. Elle ajoute à cette richesse d’action, une dimension personnelle et psychologique des personnages.

Pulsion du tueur en série, complexité de couple homo ou hétérosexuel, dérive d’éducation, poids de la maladie fatale, avidité, vengeance.

Comme si l’auteur s’était fixé un certain nombre de handicaps avant d’entrer en écriture. Mais le pire est qu’elle maîtrise plutôt bien son intrigue et parvient à nous tenir en haleine jusqu’au dénouement. 

Je remercie Babelio et Folio pour cette lecture dans le cadre de l’opération Masse Critique.

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L’administrateur provisoire – Alexandre Seurat

SeuratTitre : L’administrateur provisoire
Auteur : Alexandre Seurat
Editeur : Le Rouergue
Nombre de pages : 192
Date de parution : 17 août 2016

Le talent d’Alexandre Seurat est de savoir prendre la distance nécessaire pour retracer un fait divers comme dans son premier roman La maladroite ou comme ici pour mettre à jour un secret de famille qui empoisonne plusieurs générations. Il évite ainsi l’écueil du sordide, du malsain ou du pathos.
La fin tragique du frère du narrateur lève le voile sur l’indicible passé d’un arrière grand-père. Raoul H. fut de juin 1941 à mars 1943 administrateur provisoire pour le commissariat général aux questions juives. Ce que des générations ont caché parce qu’il ne sert à rien de remuer un passé encombrant, parce que l’on finit par croire que l’époque était différente, rejaillit sur les jeunes qui découvrent avec horreur la Shoah. Pour ce frère qui voulait se faire tatouer sur le bras le numéro de déporté de Primo Levi, « il y avait comme une bombe » en lui.
« Ma mère ne comprend pas pourquoi mon frère est hanté par la Shoah. Quand il rentre de sa visite d’Auschtwitz, avec sa classe de lycée, il est possédé par la haine, un désir de vengeance, les mots qu’il dit, il les lâche vite, dans la rage. »
Le narrateur enquête auprès des frères de sa mère puis aux Archives nationales pour comprendre qui fut vraiment Raoul H. . Si la famille reste toujours dans le doute, le demi-silence, les archives sont accablantes. Raoul n’est pas entré dans ce système pour sauver son fils de l’oflag, mais bien pour participer activement à la confiscation des biens des entreprises juives, voire même pour deux cas au moins, détaillés dans ce court roman, envoyer les propriétaires dans les camps de la mort et profiter personnellement de sa position.
 » Drancy: ombres qui flottent sur le terre-plein, dans les cris des gendarmes, les bruits des pas, les souffles tièdes, corps entassés, ombres fantomatiques. »
Alexandre Seurat choisit de narrer l’enquête du narrateur en intercalant différents tableaux: le procès de Raoul, l’enquête familiale, les récits historiques et le drame de son frère. Ce qui laisse planer l’ambiance des non-dits, des silences, des secrets de famille.
« Il cherche la pensée, ou ne la cherche pas vraiment, puisque cette confusion de tout ce qu’on ne peut pas expliquer, c’est ce qui lui permet d’écrire sans doute. »
Cette fois, il me semble que la fragmentation des tableau, la réserve et la distance voulue par le narrateur génèrent parfois la confusion et brident l’émotion.
Alexandre Seurat mêle documentaire et fiction romanesque pour témoigner sur un volet de l’Histoire, l’aryanisation économique et libérer la douleur d’un passé que personne ne peut oublier. L’auteur condamne Raoul H. qui n’a jamais émis aucun remords à la peine maximale posthume, l’indignité et rend ainsi hommage aux victimes.

Moins émouvant que La maladroite mais toujours un récit passionnant au style à la fois doux et percutant.

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Le cabanon jaune – Christelle Angano

Angano

Titre : Le cabanon jaune
Auteur : Christelle Angano
Editeur : La Rémanence
Nombre de pages : 204
Date de parution : février 2016

Cloé a une trentaine d’années mais elle demeure ancrée à Honfleur, sa petite ville familiale. Ses soirées se passent au bar, L’embarcadère, tenue par Charlotte et son parrain Pierrick, avec son père Jean, pêcheur, sa mère Marie et la directrice de la maison de retraite.
Sa seule amie, Rose, vit à Caen. Elles envisagent toutes deux d’ouvrir une librairie.
L’ambiance est heureuse jusqu’au jour où Jean part en mer avec son bateau, Le Cyrano et ne revient pas. Si la mer est de la poésie, elle est aussi souvent cruelle.
 » Femmes de pêcheur: une vie d’angoisse, à guetter le grain, à interroger les étoiles, à écouter le vent. »
Cloé ne se remet pas de la disparition de son père, elle s’installe sur Le Cyrano retrouvé vide en pleine mer. Marie perd pied et quitte rapidement sa maison pour un studio dans la maison de retraite. Pierrick, ancien marin, tente de protéger Cloé de rumeurs qui circulent à Honfleur. Jean a-t-il eu un accident? Comme Marie ou la douce Charlotte, il semblait miné par un secret.
Cette poudrière va peut-être exploser avec l’arrivée de Harold, un riche cinquantenaire irlandais qui installe son voilier à côté du vieux bateau de pêche de Cloé.

Charlotte se réjouit qu’enfin un homme puisse sortir Cloé de sa solitude et de son isolement dans cette Honfleur devenue étouffante. Harold parviendra-t-il à redonner le goût de vivre à Cloé?

En tout cas, il la décide, contre l’avis de Pierrick qui déteste ce type de plaisancier qui s’improvise marin, à le suivre à Tahiti, aux Marquises

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Nuku Hiva, Taiohae

et en Irlande. Ces cartes postales de voyage avec un léger aperçu des modes de vie sont pour moi le côté positif de ce récit.

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Péninsule Sheep’ head, Irlande

Mais, où qu’elle soit, Cloé, qui m’apparaît parfois comme une gamine capricieuse, peine à se reconstruire.

Le style de Christine Angano est simple et fluide, même si je n’apprécie pas particulièrement sa façon de mener le suspense avec de nombreuses phrases interrogatives et cette constante hésitation d’Harold qui doit dire un secret à Cloé en repoussant sans cesse ce moment.
«  Que ferait-elle quand elle rentrerait à Honfleur? Parler? Se taire? Suivre Harold? Lui pardonnerait-elle tous ces mensonges? En serait-elle capable? »
J’ai finalement eu peu de surprise lors du dénouement. Les quelques éléments glanés dans le récit m’avaient assez facilement permis de comprendre ce lourd secret des fidèles de l’Embarcadère.

Si ce style d’intrigue et de personnages trop évidents ne captent pas mon intérêt de lectrice, ce roman peut ravir les amateurs de romance.

bac

Grichka – Laure des Accords

Des AccordsTitre : Grichka
Auteur : Laure des Accords
Éditeur : Verdier
Nombre de pages : 128
Date de parution : 18 août 2016

Nous faisons connaissance avec Grichka, un adolescent taciturne aux yeux gris caché derrière ses longs cheveux noirs dans une salle de classe. Nous sommes après la Second Guerre Mondiale puisque dans la salle un portrait d’une jeune déportée fixe les enfants.
 » A la maison, son père et sa mère lui sont étrangers. Et lui-même, il est un fantôme d’enfant sans histoire, sans route tracée sous ses souliers. »
Avec un récit polyphonique, Laure des Accords tisse petit à petit l’histoire de cette famille. Chacun semble survivre en se cherchant une activité qui l’éloigne de cette famille qui porte un lourd passé.
Au fil des chapitres, nous comprenons l’angoisse de Mika, le père, un ancien docker qui passe son temps à boire des coups chez Gino, les doutes d’Anna, la mère, le désarroi de Madame Kerouani, la professeur du lycée qui est en train de perdre deux êtres chers et voit en Michka un adolescent attirant.
Mais Grichka découvre deux passions, celle du théâtre ( il rêve de jouer Caligula) et celle pour Madeleine, une adolescente de sa classe.
Grichka et Madeleine,  » deux enfants qui ont découvert l’amour, qui ont peur et qui sont en train de comprendre qu’à la fin d’une vie on n’a pas fini d’aimer encore, que le temps d’apprendre à vivre le corps se farde de mensonges et que les plaies de l’enfance, un jour vont se rouvrir. »
Et puis, il y a Babou, Evguenia, la mère d’Anna. Elle vit au premier étage de la maison de Grichka, elle est sa seule confidente. Derrière ses travaux d’aiguilles, elle cache son secret matérialisé par une chaîne en argent au bout de laquelle pend un dé rouge. Son histoire est romanesque et tragique.
J’ai aimé le style poétique de l’auteur qui prend encore plus d’ampleur dans les paragraphes consacrés au Chœur ( symbole du théâtre de la Grèce antique). Même si l’on se perd facilement dans ce récit polyphonique et cette façon de construire l’intrigue par petites touches, le flou et la poésie laissent mon esprit construire et comprendre ce récit d’apprentissage. Et si il manque quelques mailles à cette jolie toile ( notamment le rôle de Lazare Monticelli), l’impression finale n’en est pas moins belle.

Sans toutefois l’égaler, j’ai retrouvé ici la fragilité de certains petits romans de Jeanne Benameur.

Voici un roman qui ne sera pas parmi les plus cités de la rentrée littéraire mais qui mérite de s’y attarder.

Le Chœur
Il est temps
Maintenant
De déposer les armes
Trouer de la laine et des cœurs
Blesser des mots sur le papier
Griffer des nappes rondes
Et lever des bâtons
Ce n’est pas ce que l’on attend de vous
Refermer des armoires
En silence
Recouvrir des lits froids
En pleurant
Chercher dans le ciel blanc
Des semblants de réponse
Ce n’est pas ce que l’on attend de vous
Il est temps
Ne croyez-vous pas
De déposer
Vos armes

Je suis de celles qui restent – Bernadette Pecassou

PécassouTitre : Je suis de celles qui restent
Auteur : Bernadette Pecassou
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 336
Date de parution: 13 avril 2016

Alice, la cinquantaine vient de perdre brutalement son mari, Michel, 62 ans, victime d’une crise cardiaque. A l’enterrement, la famille de Michel brille par son absence. Michel était brouillé avec son frère Yves depuis longtemps et sa jeune sœur, Laurence souffre de dépression.
En quittant sa région natale du Sud-Ouest, Michel l’intellectuel semblait avoir renié ses origines paysannes. Alice, en femme soumise, n’avait eu alors d’autres choix que de suivre son mari en région parisienne dans les années 70.
Quelques jours après l’enterrement, Alice reçoit un mystérieux colis pour son mari. La paquet contient un briquet Dupont de grande valeur, apparemment acheté d’occasion sur Le Bon Coin. En enquêtant sur cet achat, Alice découvrira une facette inconnue de son mari et le secret familial de son enfance.
Cet aspect du roman, avec une enquête sur un secret de famille, est certes le plus vendeur mais je le relègue volontairement au second plan.
Le fil conducteur qui oppose l’ancrage familial à l’époque moderne soumise à la mondialisation est, à mon sens bien plus intéressant. D’ailleurs, le titre du roman confirme que l’auteur voit en ce thème le sujet principal.
 » L’exil commence le premier jour où on quitte sa terre d’enfance. »
Alice tire une grande force de ses racines paysannes, notamment avec les leçons de sa grand-mère. Mais, de cette éducation, elle a aussi gardé un sens de la soumission au mari et une capacité d’abnégation. Dans son discours, parfois répétitif et plaintif, elle se raisonne en permanence face aux défauts de son mari. Michel était râleur MAIS Alice met en avant le bel équilibre et la joie de son foyer. Les soirées, chacun dans son coin, n’étaient pas bien terribles, MAIS ça lui convenait.
Michel, cadre supérieur dans la distribution, voulait absolument sortir de sa condition natale. En critiquant les réflexes de pauvre, Michel a poussé leurs deux enfants, Paul et Juliette vers de hautes études et des carrières internationales.  » on est ce qu’on a la volonté de devenir. »
Paul travaille à Boston et Juliette fait une croix sur ses amours pour obtenir un poste à Hong Kong.
Alice, en mère inquiète, souffre de cet éloignement. Et davantage encore depuis la mort de son mari. Le temps des familles où l’on ne quittait pas sa terre natale pour travailler est révolu.
Et pourtant, le monde semble changer. Aux États-Unis, les grands centre commerciaux déclinent. En France, de nombreux magasins remettent en avant le monde de l’intime avec des services et du linge de maison à l’ancienne. Le succès des maison d’hôtes n’est-il pas le reflet d’un besoin d’une harmonie familiale.
Juliette avait senti, elle aussi, un commencement de doute dans les derniers propos de son père.
 » Mais comment aurait-il pu prévoir que le monde perverti de la finance virtuelle l’emporterait sur celui des bâtisseurs qu’il avait connu, et que de jeunes et brillants inconscients, dont son propre fils, en changeraient la face en s’enfermant dans des hangars depuis lesquels ils piloteraient des sommes astronomiques qui mettraient les États à genoux? »
Sommes-nous arriver au moment où l’on commence à cerner le cynisme et l’ennui d’une société où tout est prétexte à s’évaluer?
Même, si il faut savoir se débarrasser des querelles du passé, l’importance des repères s’accroît dans le monde actuel qui bouge en permanence.

Derrière une intrigue de roman, que je qualifierais plutôt de grand public ( sans aspect péjoratif), Bernadette Pecassou ouvre une réflexion, un peu trop secondaire, sur la limite de notre société actuelle où le virtuel et la mondialisation perdent notre essence.

Fragiles serments – Molly Keane

keaneTitre : Fragiles serments
Auteur : Molly Keane
Littérature irlandaise
Titre original : Full house
Traducteur : Cécile Arnaud
Éditeur : Quai Voltaire
Nombre de pages : 288
Date de parution : 7 mai 2012

Que je n’aime pas ces ambiances de famille de haute bourgeoisie où les personnages sont  » excessivement superficiels et puérils« , maniérés, prétentieux. Lady Bird, quarante-huit ans, en est l’exemple parfait. Et le ton est donné dès les premiers paragraphes puisque le livre débute sur une conversation futile et bucolique entre la gouvernante, Miss Parker et Lady Bird. La maîtresse de Silverue ne s’exprime qu’en remarques désobligeantes, ordres féodaux, toujours déterminée à contrarier les projets de tous. Son mari, Julian s’efface devant elle et serait prêt à n’importe quel outrage pour protéger sa femme qui, pourtant, dans sa jeunesse n’hésitait pas à le tromper.
Comment les enfants peuvent-ils s’épanouir? Derrière les fleurs, les divertissements se cachent les drames, les mensonges, les jalousies. Alors que Mark, le plus jeune a encore l’innocence, la vitalité, l’espièglerie de la jeunesse, John, l’aîné revient chez lui à Silverue après des mois passés en hôpital psychiatrique. La famille paternelle compte quelques cas de folie dépressive et John semble en avoir hérité. Pour ce retour, la famille a invité Eliza, une amie qui sait écouter et qui a toujours été amoureuse de Julian.
Alors que John semble retrouver l’équilibre entre chasse et pêche avec son ami Nick et l’écoute d’Eliza, Sheena, la fille vit un moment tragique de sa jeunesse. Amoureuse et aimée de Rupert, elle apprend de la sœur de ce dernier que son mariage n’est pas envisageable.
Lady Bird, tout à la préparation de la fête de son jardin qu’elle veut plus belle que sa voisine, ne se rend compte de rien; Ni du malheur de sa fille, ni des douleurs de la gouvernante barbue de Mark qu’elle dirige à la baguette, ni des besoins de Mark ou John. Et comme on ne peut rien attendre d’un Julian désinvolte soumis à sa femme, c’est Eliza qui aidera et poussera Lady Bird à affronter la vérité.
Molly Keane peint avec beaucoup de brio cette société bourgeoise prête à sacrifier la famille pour l’apparence. Si je déteste autant cette Lady Bird, c’est que l’auteur la décrit avec beaucoup de finesse. « Julian est la seule personne qui ne m’en veut pas d’être stupide. » Vieillissante, il reste la seule personne qui lui passe tous ses caprices, la seule personne dont elle veut garder le regard. Incapable de se sacrifier, elle préfère penser que le temps apaisera les rêves de jeunesse de ses enfants. Eliza, plus moderne et réfléchie, pourtant sans enfants sait qu’  » il arrive un moment dans la vie de toute femme où son foyer et ses enfants comptent plus pour elle que n’importe quel homme. »
Cette opposition entre Lady Bird,  femme stupide et capricieuse et Eliza, confidente capable d’abnégation est le point le plus intéressant  dans ce drame grinçant de la bourgeoisie irlandaise des années 30 qui ne m’a pas particulièrement émue.
Retrouvez l’avis de Ariane (Tant qu’il y aura des livres) qui m’a accompagnée pour cette lecture.

 

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Figurante – Dominique Pascaud

PascaudTitre : Figurante
Auteur : Dominique Pascaud
Éditeur : La Martinière
Nombre de pages : 144
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Dominique Pascaud est né en 1976 à Villeneuve sur Lot. Après des études d’arts plastiques à Bordeaux, il obtient le diplôme des Beaux-Arts de Paris en 2001. Parallèlement, il écrit et compose de la musique et sort plusieurs albums auto-produits. Il collabore également avec d’autres artistes sur scène. Il a publié différentes nouvelles dans des revues. Professeur de dessin, il vit et travaille à Paris.

Présentation de l’éditeur :
Employée dans un hôtel de province, une jeune fille a le sentiment de ne pas exister.
Mais un jour, une équipe de tournage s’installe à l’hôtel. Il se passe enfin quelque chose. Sans savoir pourquoi, Louise va plonger dans un rêve de gloire qui n’était pas le sien et sa vie va s’en trouver bouleversée.

Mon avis :
Pas très glamour, la vie de Louise. Employée dans un hôtel miteux près des marais, elle passe son temps à servir, nettoyer. Son petit ami, pourtant très gentil lui semble fade. Son vieux père ne lui parle presque pas, ne la regarde pas de peur de retrouver les yeux profonds de sa femme, morte en mettant Louise au monde.
«  J’ai toujours eu le sentiment que tu ne m’aimais pas, ou plutôt, que tu m’aimais comme un tableau qu’on ne regarde plus, sans un mot, sans contact, sans aucune démonstration d’affection. »
Aussi lorsque Raymond, un vieux réalisateur de film lui laisse miroiter qu’elle pourrait être la prochaine héroïne de son film, elle se prend à rêver d’un autre monde. «  Il y avait là, à portée de main, un ailleurs, autre chose »
Soudain le peu qu’elle a ne lui suffit plus. Lorsqu’elle découvre enfin le passé de sa mère, elle retrouve chez elle le même regard.
Elle est prête à quitter le peu qu’elle n’a plus pour aller au bout de ses rêves, pour trouver enfin sa place. Il faut souvent toucher le fond, se confronter à la réalité de ses rêves pour prendre conscience de ce que l’on possède.
Louise est une fille touchante un peu désenchantée mais elle est en fait très réceptive à ce qui l’entoure. Ne jamais lui parler de sa mère a créé un vide, un manque qu’il lui faudra combler pour trouver son chemin.
Dominique Pascaud parvient sur cette intrigue très légère à créer une belle émotion grâce à la sensibilité de son personnage et à son style d’une belle richesse.
 » Des silhouettes dans le lointain, un peu floues et perdues, comme des dessins pas finis, ou mal effacés, qui hésitent entre l’oubli et la présence, c’est ça des silhouettes. »

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