Point cardinal – Leonor de Recondo

Titre : Point cardinal
Auteur : Leonor de Recondo
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages: 224
Date de parution : 24 août 2017

 

Sur le parking d’un centre commercial, Mathilda se démaquille. Avec la musique de Melody Gardot, elle se dépouille, retire sa robe de soie, sa culotte et ses bas pour revêtir son survêtement. Dans ce « chaos à l’image de son désordre intérieur », il redevient Laurent, mari de Solange et père de deux adolescents de seize et treize ans, Thomas et Claire.
«  Comment réunir ma peau d’homme avec la femme que je suis à l’intérieur? »
Aujourd’hui, il ne peut plus faire semblant. Surpris par Solange qui doutait de sa fidélité, Laurent se confie à celle qu’il aime depuis vingt ans, celle qui a toujours su prendre les bonnes décisions.
Solange tente bien de le raisonner en lui faisant suivre une thérapie. Mais Laurent refuse d’être catalogué comme un névrosé, il se sent prêt à vivre pleinement dans son corps de femme.
«  Si je ne me suis jamais senti homme, je me suis toujours senti père. »
Claire sortant de l’enfance, voue un amour sans concession à ses parents, mais Thomas éprouve rage et incompréhension.
Laurent est déterminé. Du jour au lendemain, il est Lauren et se rend au travail en tailleur et talons hauts.
«  On ne sait jamais d’où viennent les coups, et les pires viennent souvent des proches. »

Si Leonor de Recondo n’omet aucune difficulté, elle s’efforce d’inscrire cette histoire dans le quotidien d’un couple moderne, de la banaliser autant que possible. C’est effectivement une belle leçon de dédramatisation, une volonté réussie de montrer que ce chemin douloureux de renaître dans le bon corps est possible avec l’écoute et la bienveillance des autres.
Toutefois, c’est un peu ce qui m’a gênée dans ce récit. Laurent a déjà fait tout le chemin qui le conduit de l’adolescence perturbée, résignée à cette «  extase qui le transporte, cœur battant, au centre de sa chair, en son point cardinal, là où Mathilda pousse un cri. »
Là où on s’attend à des tensions, des questionnements intérieurs, des doutes, des douleurs, des rejets, la belle assurance et la sincérité de Laurent étonnent mais émeuvent aussi.

Sur ce même thème, j’avais tellement aimé le film de Tom Hooper, The danish girl ( adaptation du roman de David Ebershoff) et avec davantage de questionnement, celui de Xavier Dolan, Laurence Anyways que je reste ici un peu dubitative. Même si je suis toujours aussi admirative du style superbement fluide de Leonor de Recondo et de sa façon de faire vibrer ses personnages, je reste avec une impression d’une trop grande volonté à lénifier cette histoire.

Mais je conseille cette lecture à tous car, en regard de l’exposé scolaire de Claire, il faut mettre fin aux tabous afin que chacun puisse vivre en harmonie avec son moi profond.

 

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L’autre Joseph – Kéthévane Davrichewy

DavrichewyTitre : L’autre Joseph
Auteur : Kéthévane Davrichewy
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages : 280
Date de parution : 7 janvier 2016

Dans La mer noire, Kéthévane Davrichewy nous a émus en mettant en scène sa grand-mère maternelle géorgienne exilée en France. Après quelques romans moins ancrés dans la mémoire familiale, elle revient en ce début d’année avec l’histoire de son arrière grand-père paternel, né à Gori en Géorgie. Joseph Davrichachvili, fils de Damiané, préfet de Gori a partagé sa jeunesse avec un autre Joseph, Joseph Djiugachvili autrement dit Staline.
Deux garçons idéalistes, bercés par les histoires de brigands caucasiens qui les enracinent dans un pays qu’ils auront à cœur de défendre contre la russification, mais rivaux surtout dans le cœur de Damiané.
Pour la protéger d’un mari violent, Damiané a pris la mère de Staline (appelé Sosso dans son enfance) à son service et s’occupe souvent de l’éducation du jeune garçon. Les attentions de Damiané, les ressemblances physiques entre les deux garçons font courir les rumeurs.
Très vite, les deux jeunes garçons s’adonnent à la violence dans des jeux de lutte, au vagabondage, s’organisent en bandes rivales.
 » En Karthli, les bandits sont à l’honneur. Hors-la-loi, ils s’opposent aux coutumes de l’administration russe, si différentes de celles de la population locale. »
Lorsque Joseph part au collège à Tiflis chez son oncle, il se lie d’amitié avec Lev Rosenfeld ( le futur Kamenev du triumvirat soviétique), jeune garçon timide malmené mais très érudit. Pendant ce temps, Sosso est au séminaire, lui aussi à Tiflis.
Les deux adolescents se croisent régulièrement, se toisent.
Choqué par les injustices ou influencé par un professeur d’histoire qui sera d’ailleurs renvoyé, les deux garçons s’engagent rapidement dans les mouvements révolutionnaires du Caucase.
 » On ne laisse pas une jeunesse se faire, on fait la jeunesse. »
Abandonnant le séminaire où l’autorité veut le transformer non seulement en prêtre mais surtout en russe, Sosso remplace la religion par le marxisme. Il crée le mouvement Koba, sera déporté en Sibérie en 1903.
Joseph a plutôt la volonté de défendre son pays. Son père l’envoie à Paris pour suivre ses études.  » Moi, je voudrais simplement faire quelque chose pour la Géorgie, qu’on y vive mieux, qu’on nous laisse être géorgiens. »
Toutefois, lorsque le tsar Nicolas II accorde la Douma aux peuples de l’Empire en octobre 1905,les deux Joseph forment chacun leur milice, organisent vols d’armes et rackets. Staline est plutôt un organisateur de l’ombre alors que Joseph s’engage sur le terrain et devient un renégat, accusé de pillage à main armée.
 » L’héroïsme se transforme en crime, et le crime en héroïsme selon la comédie que jouent les hommes, dira Joseph à Guivi lors d’une ultime virée parisienne. Une seule chose reste intacte, c’est la valeur de l’homme qui se bat pour un idéal. »
Expulsé en Suisse, Joseph repart à Paris, abandonne Aneta ( arrière grand-mère de Kéthévane) vit de petits boulots, perd sa fierté et son amour propre jusqu’à ce qu’il s’engage dans l’aviation.
Il refusera de rejoindre Staline en Russie.
 » Craignait-il Staline? Il est évident que la destinée de son camarade a forcément pesé sur toute sa vie. »

C’est bien après la mort de son père, très proche d’Aneta, que Kéthévane prend conscience de cette part d’ombre de Joseph dans la vie de son père. Lors d’un salon du livre sur l’île de Ré, une coïncidence veut que Charles Aznavour lui parle de Joseph.
 » Il n’y a plus personne pour répondre à mes questions, je ne peux qu’inventer les réponses et faire de sa vie un roman. »

Un roman qui nous apprend beaucoup sur la situation en Géorgie au début du XXe siècle mais qui, restitué sous la forme d’un récit à la troisième personne, entrecoupé de chapitres sur le travail de l’auteur, n’a pas la sensibilité et l’émotion de La mer noire, mon roman préféré de l’auteur.

Avec son talent d’écrivain, Kéthévane Davrichewy ne pouvait passer à côté d’un tel héritage et nous priver de cette vision inédite et romancée de la jeunesse de Staline en rendant un bel hommage final à son père.

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L’odeur du minotaure – Marion Richez

richezTitre : L’odeur du minotaure
Auteur : Marion Richez
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages : 128
Date de parution : août 2014

Auteur (source Éditeur) :
Née dans le Nord en 1983, Marion Richez grandit à Paris puis dans la Creuse ; elle y prend goût au théâtre par la Scène nationale d’Aubusson. Reçue à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégée de philosophie, elle prépare un doctorat à Paris-Sorbonne IV sur la conscience corporelle. Ses recherches universitaires s’inscrivent dans une quête générale du mystère du corps et de l’incarnation, qui l’ont amenée à devenir l’élève de la comédienne Nita Klein. Elle a plusieurs fois collaboré à l’émission « Philosophie », diffusée sur Arte, sur les thèmes du corps et de la joie. En 2013, elle a également participé au long métrage documentaire consacré à Albert Camus, Quand Sisyphe se révolte.
En août 2014, paraît son premier roman, L’Odeur du Minotaure, chez Sabine Wespieser éditeur.
Site personnel : http://marionrichez.fr/

Présentation de l’éditeur :
De la blessure que lui firent les fils de fer barbelés, alors qu’elle s’élançait, confiante, dans un champ où broutaient des vaches, la petite fille n’a gardé qu’une trace sur le bras. Elle qui ne voulait pas grandir a réussi un parcours sans faute. Son enfance terne, sa première histoire d’amour avec un jeune homme aussi rangé qu’elle, elle les a remisées bien loin. Marjorie, après de brillantes études, est devenue la « plume » d’un ministre. Caparaçonnée dans ses certitudes, belle et conquérante, elle se joue des hommes et de son passé.
Mais le numéro qui s’affiche sur l’écran de son téléphone portable tandis qu’elle s’apprête à rejoindre son ministère, elle le reconnaîtrait entre mille, bien qu’elle ne l’ait plus composé depuis longtemps : sa mère l’appelle au chevet de son père mourant. Quand, au volant de sa puissante voiture, elle quitte l’autoroute qui la conduisait chez ses parents, pensant prendre un raccourci, un choc violent la fait s’arrêter net. Elle vient de heurter un animal. Bouleversée, tremblante dans la nuit de la forêt, elle recueille le dernier souffle du grand cerf qu’elle a tué. Et c’est à ce moment que sa vie bascule.
L’Odeur du Minotaure, comme les contes initiatiques auxquels il s’apparente par l’extrême concision de sa langue et la simplicité de sa structure, est un beau roman de la métamorphose.

Mon avis :
L’odeur du minotaure, premier roman de Marion Richez est sûrement le plus obscur que j’ai lu en cette rentrée littéraire.
Marjorie passe de la solitude et des rêves de l’enfance à la domination de Thomas, un bourgeois macho « donneur d’ordres » assez odieux. Intelligente et capable d’indépendance, elle tente enfin de se libérer.
 » J’étais une planète morte traînant sa giration autour du mauvais astre. »
 » Dans quel recoin de mon corps ou de mon esprit se cachait celle qui était moi? »
Mais l’appel de sa mère lui annonçant les derniers moments du père, son accident sur la route qui coûte la vie à un cerf déstabilisent son esprit. L’idée de la mort et de la séparation atteint alors son équilibre mental. Elle s’identifie à la biche cherchant désespérément l’amour qu’elle a perdu. Un barbelé la ramène aux souvenirs douloureux de la guerre de son aïeule. Son esprit chancelle et elle se retrouve internée en psychiatrie.
 » J’appelle le grand cerf, J’appelle mon père. J’appelle Dieu. Enfin, j’appelle l’infirmière, et elle me donne un calmant qui me terrasse. Les voix sont bien obligées de disparaître avec moi. »
Telle la biche meurtrie et fragile, Marjorie tente de retrouver cet amour animal, vital qui comblera ses failles de jeunesse, ses douleurs adolescentes et sa peur de la mort et de la séparation.

Marion Richez construit son récit en forme de conte initiatique, nous laisse en fin de roman avec un être presque irréel et attachant, animal fidèle dans un monde humain.

L’ensemble reste tout de même assez inégal et plutôt difficile à appréhender.

rentrée nouveaux auteurs

 

Quatre murs – Kéthévane Davrichewy

davrichewyTitre : Quatre murs
Auteur : Kéthévane Davrichewy
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages : 192
Date de parution : 6 février 2014

Auteur :
Kéthévane Davrichewy est née à Paris en 1965 dans une famille géorgienne. Son enfance est marquée par les souvenirs et l’expérience de l’exil qu’ont vécue ses grands-parents. Après des études de lettres modernes, de cinéma et de théâtre, elle écrit des ouvrages pour la jeunesse, des scénarios de films et des romans dont   La Mer Noire, publié en 2010 chez Sabine Wespieser éditeur, roman qui a remporté plusieurs prix et été traduit en plusieurs langues.

Présentation de l’éditeur :
La maison familiale est trop vaste pour une femme seule. En ce jour de déménagement, les quatre enfants, devenus adultes, s’y retrouvent pour la dernière fois. Leur père est mort. Dans les pièces vides qui résonnent, les propos en apparence anodins se chargent de sous-entendus. Ces quatre-là se connaissent trop pour donner le change, d’autant que leur mère, profitant qu’ils soient pour une fois ensemble sans enfants ni conjoints, soulève la question de l’héritage.
Deux ans plus tard, rien n’est résolu : les frères et sœurs ne se parlent plus guère, et surtout pas de leur passé. Sur l’insistance de leur mère, ils ont pourtant accepté de se retrouver en Grèce, le pays de leur origine, dans la maison où l’aîné vient de s’installer.
Ce voyage est, pour chacun d’entre eux, l’occasion de revenir sur l’ambivalence de leurs relations. Comment en sont-ils arrivés là, eux qui étaient tout les uns pour les autres ?
Excellant à pointer la dissonance dans les voix de ses quatre protagonistes, qui chacun livre sa version des faits, Kéthévane Davrichewy, comme si elle assemblait les pièces d’un puzzle, révèle petit à petit les motifs d’un drame familial, et propose une belle variation sur la perte de l’innocence.

Mon avis :
Quatre murs, quatre enfants, quatre piliers d’une maison d’enfance, Somanges.
 » ces murs nous ont façonnés, nourris, portés. Tu imagines parfois notre vie, sans Somanges? Je repense à nos rires, notre complicité, nos disputes, ces petits riens du quotidien qui ne laissent de traces qu’à l’intérieur. »
Puis les enfants grandissent. Les aînés ont bien réussi. Saul est directeur d’un grand quotidien, Hélène est un nez réputé. Les jumeaux, Elias et Reina ont plus de difficultés, surtout Reina avec son handicap.
Lorsque le père disparaît, un lien familial est rompu. Les premières brouilles commencent  lorsqu’il faut vendre la maison d’enfance.
 » Sans la maison, on se perdra. »
Retrouver un équilibre les uns sans les autres est parfois difficile, surtout quand certains souvenirs de jeunesse sont pénibles.
«  Les êtres proches, vivants ou morts, sont à la fois absents et omniprésents, on ne se défait jamais tout à fait de leur influence. »
Comme dans Les séparées, à force de question, l’auteur explore les mémoires, pousse à l’introspection. Provoquer une nouvelle réunion de la famille autour de la mère est une volonté de retrouver la douceur du temps familial mais suscite inévitablement les questionnements sur les blessures d’enfance.
J’ai retrouvé ici le même sens de construction, des thèmes similaires au roman Les séparées. Mais cette fois,, Kéthévane  Davrichewy donne la parole successivement à chaque enfant devenu adulte en regroupant toutefois Rena et Elias dans leur gémellité.
Si certains comme Saul en vieillissant ont appris à se taire, Réna a besoin de parler, de remuer ce passé pour retrouver ces liens d’enfance, pour atténuer la souffrance de son corps et de son esprit. Hélène, déjà tendrement aimée dans son adolescence est celle qui a réussi, adulée et protégée par sa mère. Pourtant personne ne soupçonne sa réelle solitude.

Si je me sens plus proche d’un roman comme La mer noire, notamment pour le passé historique de la narratrice, j’aime toujours autant le style de l’auteur qui, de manière très concise et précise force le questionnement afin que chacun exhume ce passé qui les construit et meurtrit tout à la fois.

rentrée 14

Les collines d’eucalyptus – Duong Thu Huong

thu huongTitre : Les collines d’eucalyptus
Auteur : Duong Thu Huong
Littérature vietnamienne
Traducteur : Phuong Dang Tran
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages : 792
Date de parution : 9 janvier 2014

Auteur :
Duong Thu Huong est née en 1947 au Vietnam.
Avocate des droits de l’homme et des réformes démocratiques, elle n’a cessé de défendre vigoureusement, à travers ses livres, ses engagements, pour finir par être exclue du Parti en 1990 pour « indiscipline », avant d’être arrêtée et emprisonnée sans procès le 14 avril 1991.
Duong Thu Huong vit désormais en France.

Présentation de l’éditeur :
Derrière les barreaux de sa prison, Thanh contemple les derniers lambeaux de brume sur la paroi rocheuse qui lui tient désormais lieu d’horizon. Il a été condamné aux travaux forcés.
Parce que ce jeune homme sans histoire, excellent élève et fils modèle, a découvert très tôt son homosexualité et qu’il lui a paru insurmontable de l’avouer à ses parents, son destin a basculé. Comment il est tombé sous la coupe d’un mauvais garçon avec qui il a fui sa ville natale et comment il s’est retrouvé piégé, c’est le fatal et poignant engrenage que Duong Thu Huong met en scène.
Thanh est désespérément seul pour cette descente dans les cercles de son enfer intime. Il ne peut confier à personne les affres de sa relation avec son compagnon qui, en parfait manipulateur, joue de l’attirance physique qu’il exerce pour vivre à ses crochets. Honteux de sa faiblesse et de sa lâcheté, Thanh se garde bien de demander conseil à Tiên Lai, l’homme mûr en qui il a pourtant le sentiment d’avoir rencontré un alter ego.
À Dalat où ils végètent comme ramasseurs de balles sur des cours de tennis, Thanh n’a pas la force d’éconduire son mauvais génie. Il s’enfuit en vain à Saigon, croyant trouver refuge dans l’anonymat de la métropole.
Si l’issue de cette sombre liaison est bien fatale, Duong Thu Huong écrit pourtant un roman de la rédemption. Son jeune héros, dont les tribulations lui donnent la matière d’une vertigineuse plongée dans le Vietnam de la fin des années 80, ne finira pas au bagne.
Les Collines d’eucalyptus est une somptueuse variation sur le thème du retour de l’enfant prodigue, un roman éclairé par la compassion et l’intelligence humaine qu’un écrivain au sommet de son talent témoigne à ses personnages.

Mon avis :
Lorsqu’elle vivait au Vietnam, Duong Thu Huong avait accepté d’enquêter sur la disparition du fils d’un couple de sa famille. Que deviennent ces enfants qui fuient un foyer chaleureux? Dans Sanctuaire du cœur, elle inventait un destin de ce jeune fugueur. Le jeune homme ayant appris la faute de son père avait fui l’amour d’une famille pour se retrouver dans l’errance puis devenir un jeune gigolo.
Ici, autre version, on découvre Thanh en forçat, condamné à vingt cinq ans de prison. En partant toujours d’un récit de la vie en prison, l’auteur va nous conter comment Thanh en est arrivé là.
C’est le roman fleuve du fils prodigue et aimé d’un couple d’enseignants, qui ne peut décevoir cette mère-biche ni ce père contraint d’assurer la lignée familiale. Lorsqu’il découvre son homosexualité, il s’enfuit avec Phu Vuong, jeune voyou brimé par un père poète mais violent. Liaison fatale dont il peinera à se défaire malgré son intelligence et sa volonté.
Duong Thu Huong va alors enchaîner les récits de vie de personnages ayant croisé le chemin de Thanh. Autant de romans successifs qui évoque la jeunesse de Thanh, les mariages d’une jeune femme condamnée à mort, la vie de Tiên Lai, l’amant de Dalat. Chaque fois, elle montre la complexité des relations amoureuses où l’un profite de la faiblesse de l’autre.
 » toutes les relations humaines reposent sur l’utilisation mutuelle. »
Certains pourront y trouver des longueurs mais c’est sans compter le talent de conteuse de Duong Thu Huong. Elle émaille son récit de l’ambiance du Vietnam. Et l’on y vit presque au quotidien les mœurs, les coutumes. On comprend les contraintes politiques, le poids des valeurs ancestrales. On traîne sur les collines vertes, dans les champs d’ananas ou de pamplemoussiers. Le goût du phô ou du thé au lait sucré s’oppose aux mauvais brouet des soupes de prison.
Le personnage principal qui nous fait part bien souvent (peut-être trop souvent) de ses pensées profondes se révèle être un garçon sensible et intelligent, malheureusement il est entraîné dans les méandres d’une vie tumultueuse.
 » Chaque vie comporte plusieurs étapes, telle une rivière qui a un amont et un aval, où alternent des cours calmes et des cours torrentiels. »
Malgré le nombre des histoires, les 790 pages, l’auteur est parvenu à maintenir mon intérêt grâce à son talent narratif, son pouvoir d’évocation d’un pays riche d’histoire et de coutumes, son style très imagé, son langage naturel et évocateur.

Ce roman est peut-être moins profond que le magnifique Terre d’oubli mais c’est une histoire touchante et passionnante.

Je vous conseille l’interview de l’auteur parue sur le site ONLALU.

rentrée 14

Pietra viva – Léonor de Récondo

de recondoTitre : Pietra viva
Auteur : Léonor de Récondo
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages : 240
Date de parution : 29 août 2013

Auteur :
Léonor de Récondo, née en 1976, débute le violon à l’âge de cinq ans. Son talent précoce est rapidement remarqué, et France Télévisions lui consacre une émission alors qu’elle est adolescente.
En octobre 2010, elle publie La Grâce du cyprès blanc (roman) aux éditions Le temps qu’il fait et, en janvier 2012, Rêves oubliés chez Sabine Wespieser éditeur.

Présentation de l’éditeur :
Michelangelo, en ce printemps 1505, quitte Rome bouleversé. Il vient de découvrir sans vie le corps d’Andrea, le jeune moine dont la beauté lumineuse le fascinait. Il part choisir à Carrare les marbres du tombeau que le pape Jules II lui a commandé. Pendant six mois, cet artiste de trente ans déjà, à qui sa pietà a valu gloire et renommée, va vivre au rythme de la carrière, sélectionnant les meilleurs blocs, les négociant, organisant leur transport. Sa capacité à discerner la moindre veine dans la montagne a tôt fait de lui gagner la confiance des tailleurs de pierre.
Lors de ses soirées solitaires à l’auberge, avec pour seule compagnie le petit livre de Pétrarque que lui a offert Lorenzo de Medici et la bible d’Andrea, il ne cesse d’interroger le mystère de la mort du moine, tout à son désir impétueux de capturer dans la pierre sa beauté terrestre.
Au fil des jours, le sculpteur arrogant et tourmenté, que rien ne doit détourner de son œuvre, se laisse pourtant approcher : par ses compagnons les carriers, par la folie douce de Cavallino, mais aussi par Michele, un enfant de six ans dont la mère vient de mourir. La naïveté et l’affection du petit garçon feront  resurgir les souvenirs les plus enfouis de Michelangelo.
Parce qu’enfin il s’abandonne à ses émotions, son séjour à Carrare, au cœur d’une nature exubérante, va marquer une transformation profonde dans son œuvre. Il retrouvera désormais ceux qu’il a aimés dans la matière vive du marbre.

Mon avis :
Les auteurs musiciens savent nous bercer de leur rythme et nous ouvrir les yeux sur l’Art. En racontant ici, le voyage de Michelangelo à Carrare afin de sélectionner les marbres pour une commande du pape Jules II, l’auteur nous immerge à la fois dans la vie simple des hommes de la carrière, la beauté du site et les réflexions du sculpteur.
La présentation de l’éditeur donne les éléments essentiels du roman. Je vais donc uniquement m’attacher à vous transmettre ce qui m’a vraiment plus en ce récit.
Un enfant et un homme simple et un peu fou vont lentement faire réfléchir le grand maître. Michele, très sage et réfléchi pour son jeune âge parvient malgré la méchanceté de Michelangelo à s’imposer en ami, à ouvrir les yeux et le cœur du sculpteur.
Cavallino, amoureux d’une jument, impose sa folie et sa gentillesse.
 » Il est ce qu’il désire être, tout simplement. »
Sa simplicité et ses conseils guident Michelanglo dans sa réflexion sur la mort et la disparition d’êtres chers.
C’est bien évidemment cette transformation d’un homme vaniteux, l’éveil de la générosité au contact d’âmes simples qui font tout le charme du livre : l’aide de l’enfant pur et du fou philosophe « pour ressusciter la mémoire de l’enfant dans le cœur de l’homme. »
L’environnement, tant la beauté de la nature que l’imagination des statues cachées dans les blocs de marbre agrémente harmonieusement l’évolution de l’artiste.
«  Ce n’est pas si compliqué de donner. Il suffit de faire comme la nature : se laisser tomber. »
Michelangelo, hanté par la mort de sa mère, puis celle du moine, comprendra que les disparus sont en nous et que la pierre peut être vivante.
Une fois de plus, Léonor de Récondo a réussi à me faire apprécier son univers. Comme pour Rêves oubliés, même si le sujet est difficile et sérieux, j’aime l’atmosphère douce, sensible et enveloppante du récit.

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Les derniers jours de Smokey Nelson – Catherine Mavrikakis

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Titre : Les derniers jours de Smokey Nelson
Auteur : Catherine Mavrikakis
Éditeur : Sabine wespieser
Nombre de pages : 336
Date de parution : septembre 2012

Auteur :
Catherine Mavrikakis est née à Chicago en 1961, d’un père grec et d’une mère française. Elle enseigne la littérature à l’Université de Montréal. Ses livres précédents, romans et essais, ont été publiés au Québec.

Présentation de l’éditeur :
Dans ce grand livre choral, quatre voix alternent pour évoquer celui dont l’exécution est prévue le 15 août 2008 au pénitencier de Charlestown.
Sydney Blanchard est noir comme Smokey Nelson. Des années auparavant, il a été arrêté par erreur et a purgé une peine de prison avant que le vrai coupable soit identifié : sa longue imprécation commence à Seattle, sur la tombe de Jimi Hendrix.
Pearl Watanabe a découvert la scène du crime dans le motel des environs d’Atlanta où elle travaillait alors. Elle est repartie vivre à Honolulu après le drame. En vacances chez sa fille alors que tous les médias ne parlent que de l’imminence de l’exécution, elle est rattrapée par le cauchemar qui la hante depuis un clair matin d’octobre 1989.
Ray Ryan, lui, se prépare à quitter son domaine des montagnes de Géorgie pour aller assister à la mort programmée. Il écoute la voix de Dieu, qui dans un prêche ininterrompu l’enjoint à trouver l’apaisement dans la vengeance : c’est sa fille qui a été assassinée avec son mari et ses deux enfants.
Auteur du quadruple meurtre, Smokey Nelson voit se dérouler ses toutes dernières heures avant l’injection mortelle.
Depuis près de vingt ans, ces quatre figures d’une Amérique en perdition sont hantées par le même et abominable souvenir. Sans cesse ramenées à leur passé, elles deviennent comme autant d’incarnations d’une société abandonnée à elle-même que Catherine Mavrikakis scrute avec une formidable acuité.

Mon avis :
La force et l’originalité du roman de Catherine Mavrikakis résident dans la construction en un roman polyphonique varié. Quatre voix s’expriment autour d’un même évènement. Smokey Nelson, auteur d’un meurtre affreux d’une famille complète, mère, père et deux jeunes enfants dans un hôtel d’Atlanta va être exécuté après 19 ans d’emprisonnement.
C’est Sydney Blanchard qui entame ce récit en discutant avec sa chienne Betsy. Sydney est né le jour de la mort de Jimi Hendrix. Enfant, on le disait habité d’un fantôme. Il fut le premier accusé de la tuerie d’Atlanta avant que Smokey soit arrêté. Son discours est violent, agressif pendant tout son voyage qui le ramène à La Nouvelle Orléans.
Pearl Watanabe est née de père japonais et de mère américaine. Elle travaillait dans l’hôtel où Smokey a commis son meurtre. Elle a bavardé et même badiné avec le meurtrier ce jour-là. Elle vit à Hawaï mais revient justement voir sa fille dans le Sud des Etats-Unis au moment où Smokey va être condamné à mort. Son récit et celui de Tamara, sa fille sont beaucoup plus construits et agréables. Même si sa fille tente de lui cacher l’évènement pour que Pearl ne revive pas ce jour maudit du meurtre, la rencontre est inévitable. Pourquoi Smokey l’a -t-il épargnée ce jour-là ?
 » Elle aurait voulu dire que les humains sont faits de moments, que le bien et le mal ne sont pas inséparables et qu’il y avait en ce garçon une véritable bonté que son père Watanabe et sa mère avaient appris à Pearl à reconnaître chez les autres. »
Puis vient le tour de Ray, le père de Sam, la femme qui a été tuée sauvagement avec ses deux enfants et son mari. C’est en fait Dieu qui parle à son fils Ray. Mais ce Dieu est violent, raciste, sexiste. C’est dans une Géorgie très croyante que Ray fut élevée. Une religion qui n’accepte pas le suicide de son père, qui relègue la femme à son rôle de servante et qui accuse les Noirs et les homosexuels. Une fois de plus, le discours est violent, fanatique bien que Ray se pose certaines questions sur le sens de cette dégénérescence.
Après plusieurs chapitres alternés sur chaque voix, Smokey Nelson s’exprime sur la vie en prison, le déroulement de cette dernière journée du condamné. Il évoque de manière très calme le soutien de sa sœur, son procès, sa sérénité face à la mort imminente.
Ce roman m’a un peu étonnée. J’ai apprécié la construction, le lien sur la chronicité des évènements, la vision d’une Amérique ( le Sud ) un peu rétrograde, encore très empreinte d’une  religion coercitive  et de racisme alors qu’Obama sera prochainement président.
Je regrette que l’auteur n’ait pas abordé davantage le point de vue de Smokey. J’aurais aimé en savoir davantage sur ses états d’âme. Pourquoi a-t-il commis ce crime sauvage, pourquoi a-t-il épargné Pearl ?
L’auteur démontre dans cette construction qu’au-delà des victimes, toutes les personnes directement concernées par un tel drame se trouvent gravement perturbées au point que la mort semble une douce consolation.

 » La mort a quelque chose de terrifiant, mais aussi de délicieusement maternel. »

J’ai lu ce roman en tant que jurée du biblioblog

rentrée 2012  plume