On fait parfois des vagues – Arnaud Dudek

Titre : On fait parfois des vagues
Auteur : Arnaud Dudek
Éditeur : Anne Carrière
Nombre de pages : 192
Date de parution : 21 août 2020

 

En 1988, un photographe, père depuis moins d’un an, est ému en lisant le témoignage d’un homme stérile dans un magazine. Le même été, Nathalie et son mari apprennent par courrier que leur dossier pour une insémination avec don de sperme a été retenu. C’est entre ces deux évènements que commence la vie de Nicolas.

Le jeune garçon grandit paisiblement à la campagne. Plutôt casanier, il passe son temps à écrire, se rêve écrivain de romans policiers. A dix ans, ses parents lui annoncent que son père n’est pas son géniteur. Nicolas comprend mieux le manque de présence affective de l’homme qui l’élève.

«  Il est toujours près de moi. Sans être vraiment là. »

Dans la tête de Nicolas, les doutes et les questions s’installent. Adolescent, il tombe amoureux de Mélanie, une fille sportive, mais fragilisée par le divorce de ses parents. Elle restera à jamais sa confidente et sa meilleure amie.

 » Tout de même, me dis-je après ma première rupture, la vie ne va pas bien droit, on aime des filles qui ne nous aiment plus, on ne se comprend pas et on comprend encore moins les autres, un jour on nous dit même : ton père n’est pas ton père, ouais, la vie est foutrement tordue, mais elle ne peut pas s’échapper quand je l’emprisonne entre mes lignes; alors là, j’en fais ce que je veux. »

La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Parfois il faut affronter les vagues. Des vagues scélérates qui vous ébranlent ou des vaguelettes qui vous poussent irrémédiablement vers le rivage, votre destin. Nicolas cherchera toujours son point d’ancrage, son père. Des pères, il en imagine, des bien bizarres pour être moins déçu par la réalité. Jusqu’à trouver, grâce à un site canadien spécialisé dans la recherche ADN, celui qui,  génétiquement lui a donné la vie. Curieusement, les souvenirs de son enfance, les moments avec celui qui l’a élevé s’immiscent dans son parcours.

Avec cette histoire simple, Arnaud Dudek aborde des questions essentielles sans chercher à donner les réponses car elles sont en chacun de nous, personnelles. Avec beaucoup de sensibilité, il évoque les doutes d’une mère, les mutismes d’un père atteint dans sa fierté, la quête des origines d’un enfant, d’un adolescent.
Le talent de l’auteur est d’étoffer son récit des petits riens qui composent notre vie, qui nous aident à avancer. Le héros de cette histoire, ballotté par les vagues, pourrait se noyer dans un océan de chagrin, de noirceur mais il s’accroche à ses rêves.

Une fois de plus, Arnaud Dudek propose un roman lumineux sur la paternité, la transmission et la famille et nous invite à voir la tendresse tapie si près de nous, celle qui aide à nous construire jour après jour, à supporter les vagues, même celles qui peuvent nous renverser.

 

 

 

Confiteor – Jaume Cabré

Titre : Confiteor
Auteur : Jaume cabré
Littérature catalane
Titre original : Jo confesso
Traducteur : Edmond Raillard
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 784
Date de parution : Septembre 2013

 

Acheté à sa parution en 2013, il a fallu une lecture commune et un confinement pour oser m’attaquer à ce roman que bon nombre qualifiait de chef-d’œuvre.

Qu’est-ce qu’un chef-d’œuvre aujourd’hui dans la littérature contemporaine?

Le roman doit surprendre le lecteur, à la fois sur le fond et la forme, l’inciter à la réflexion par le sujet et l’exigence, susciter le besoin d’y revenir, d’approfondir.

Confiteor est un livre exigeant qui déroute avant tout  par son style. L’auteur choisit parfois de croiser plusieurs temporalités dans un même flux, un même  paragraphe. Déstabilisée, je parvenais toutefois à discerner les enchevêtrements. Parfois, je l’avoue, en relisant le passage insolite. Pourquoi utiliser cet artifice? L’auteur a choisi de relier des évènements distants historiquement pour représenter le Mal  au travers des siècles avec notamment les périodes de l’Inquisition et de la Shoah. Le destin d’un violon sert de fil conducteur.

Nous suivons le Vial, depuis la  recherche de son bois près du monastère Sant Pere del Burgal par Joachim de Pardac, sa confection en 1764 par Lorenzo Storioni, son passage de vendeurs en acheteurs jusqu’au vol dans un camp de concentration et son achat bien plus tard par Felix Ardevol, un collectionneur impénitent.

L’autre point clé d’un grand roman est le  personnage. Adria Ardevol est un sexagénaire rattrapé par la maladie d’Alzheimer. Avant de tout oublier, il se confesse, et remet un manuscrit à son meilleur ami, Bernat. C’est un double manuscrit. Au recto, l’histoire de sa vie. Au verso, l’histoire du Mal.

Enfant, Adria Ardevol souffrait d’une solitude poisseuse, poussé par ses parents rigoristes vers l’excellence. Sa  mère le voulait virtuose, son père engageait moult professeurs afin de lui apprendre des dizaines de langues. Son seul refuge se trouvait auprès des figurines de Carson et d’Aigle noir et de son ami Bernat rencontré aux cours de violon. Cette enfance solitaire sombre dans l’horreur de la culpabilité lorsque son père se fait assassiner lors d’une transaction douteuse avec le violon.

Dans la vie de l’homme, il y a toujours un retour aux origines. Lorsqu’Adria rencontre Sara, l’amour de sa vie, il ne se doute pas qu’elle va le ramener au passé de son père.

Le dernier point clé d’un chef-d’œuvre me semble être la capacité à faire réfléchir sur un sujet universel. C’est ici le Mal, la faiblesse humaine et l’inaction d’un Dieu face aux fléaux.

« Le mal. Pourquoi ton Dieu le permet-il? Il n’évite pas le mal :il se contente de punir le méchant par le feu éternel. Pourquoi n’évite-il pas le mal? »

Mais au milieu de tout cela,  il y a aussi l’Art, l’amitié  réciproque avec Bernat et l’amour pour Sara.

En lisant Confiteor, j’ai pensé au roman de Mathias Enard, Boussole. Il y a cette même érudition et cette valeur de l’amitié et de l’amour unique. D’ailleurs, lors d’un entretien pour le magazine lire en 2013, Jaume Cabré a cité Mathias Enard pour son roman Rue des voleurs. Je ne doute pas un seul instant qu’il ait ensuite lu et apprécié Boussole. De la littérature qui demande concentration et réflexion mais qui laisse une empreinte éternelle dans l’esprit du lecteur.

Participants à cette lecture commune : Mumu dans le bocage, Mes pages versicolores, MissMolko1s, Lire à tout prix., Mathilde Cotton

Lèvres de pierre – Nancy Huston

Titre : Lèvres de pierre
Auteur : Nancy Huston
Littérature canadienne
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 240
Date de parution : août 2018

 

« Qu’avais-je  à dire, moi, Blanche et bobo, citoyenne de deux grandes puissances occidentales, au sujet de ce petit pays si violemment étranger à l’autre bout du monde?»

C’est lors d’un voyage en 2008 au Cambodge que Nancy Huston est particulièrement attentive aux traces du génocide khmer rouge. Elle décèle que le légendaire sourire des khmers n’est qu’un masque servant à protéger l’intimité de qui le porte. Ne s’est-elle pas elle même composée ce sourire de lèvres de pierre pour cacher les blessures de son passé. De ce constat naît un parallèle entre Saloth Sâr, celui que prendra le surnom de Pol Pot et Nancy sous le pseudonyme de Dorrit, son double littéraire depuis Bad girl.

Nancy Huston fait émerger des points communs entre leurs enfances ( cauchemars, déménagements fréquents, insécurité lors de la scolarisation).

« Deux enfants dévorés d’abord par la peur puis par la rage. »

Le parallèle n’est pas aussi évident. D’ailleurs, Nancy Huston compose son récit en deux parties bien tranchées. Nous commençons avec le chemin de Saloth Sâr depuis son enfance jusqu’à ce qu’il devienne Pol Pot. L’auteur met en évidence ce qui dans l’enfance et l’adolescence a éveillé la conscience politique du futur dirigeant. Ses expériences positives au monastère et sur les chantiers le rapprochent du bouddhisme et du travail manuel et agricole. Ses piètres résultats scolaires lui vouent une haine des intellectuels. Quand il part étudier à Paris, il adhère au parti communiste.

« Tu as vingt-sept ans et la drogue révolutionnaire s’est emparée de tout ton être. »

A son retour au Cambodge, il rejoint le chef khmer, cousin rebelle du roi Sihanouk, dans le maquis à la frontière du Vietnam.

Le chemin de Dorrit vers la conscience politique et féministe fut beaucoup plus long, moins évident. Sa première souffrance fut le divorce de ses parents et le depart de sa mère. Kenneth, son père idéaliste, instable et volage se remarie avec une catholique allemande. La famille recomposée  déménage dans le New Hampshire.

Précoce, jolie, sa vie de femme commence très tôt avec Adam, un ami de son père. Ses expériences sexuelles et la vie de son père sont autant d’exemples qui mettent en évidence la condition féminine.

« Amoureuse, une femme doit laver de ses larmes les marches que gravira son homme pour atteindre la gloire

Malgré les nombreuses atteintes à son corps de femme, malgré les événements politiques du Cambodge que Nancy Huston insèrent dans le fil de vie de Dorrit, la jeune femme peine à réagir. Toujours dans le doute, elle retourne sa colère contre son propre corps.

Ce n’est qu’à Paris, peut-être sous l’influence de Gérard, un militant marxiste léniniste qu’elle entrevoit la contestation malgré son éducation et sa passion pour le clavecin. Elève puis femme brillante, c’est bien sûr par l’écriture, par ses articles dans les revues féministes puis par la parution de son premier essai que Dorrit se révèle enfin.

Le symbole des lèvres de pierre est assurément le lien entre ces deux parcours. Afficher un sourire de circonstance pour cacher les blessures de l’enfance et de l’adolescence. S’effacer pour continuer à vivre et trouver une voie pour enfin s’imposer, s’affranchir du manque, de la peur et du doute.

Nancy Huston, avec son style incomparable de conteuse, traite ici à la fois d’un sujet historique peu courant en se consacrant surtout aux pensées profondes de ses personnages. Un duo gagnant pour moi!

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune. Son avis est ici.

Fleurs de coton – Tie Ning

Titre : Fleurs de coton
Auteur : Tie Ning
Littérature chinoise
Titre original : Mianhuaduo
Traducteur : Véronique Chevaleyre
Editeur : Bleu de Chine
Nombre de pages : 112
Date de parution : Janvier 2005

 

Dans ces petits villages chinois, la population vit du commerce du coton. Le coton occidental venu d’Amérique remplace de plus en plus le coton rustique chinois qui sert à garnir les matelas. Le coton pourpre, de couleur jaune, permet de tisser le nankin, l’étoffe qui habille les paysans chinois. Dans ces années 30, les femmes sont les ramasseuses de coton. Mizi ne veut plus s’y fatiguer, elle cherche à se marier en allant de tentes en tentes chez les planteurs.

«  Prends-moi comme épouse…tu n’auras plus besoin de me payer en coton mais, mieux, tu auras le droit de me taper dessus. »

Autre lieu, autre époque, autres moeurs…Les enfants de cette génération imitent facilement les pratiques de leurs parents. Xiao Chouzi, la fille de Mizi, Qiao, son amie et le jeune Lao You éveillent leur sens en reproduisant le schéma triangulaire de la mère, du père et de la maîtresse.

Des années plus tard, adultes, ils font face à l’envahissement des japonais. Guo et le père de Lao You forment une cellule de résistance anti-japonaise. Ils recrutent Qiao mais ne font pas confiance à Xiao Chouzi parce qu’elle est la maîtresse d’un chef d’escouade de la police japonaise.

La légèreté des jeux d’enfants s’oppose aux dures rivalités en temps de guerre. Si j’aime cette description de la vie autour du coton dans un petit village chinois, je me suis perdue dans l’évolution en période de guerre. Effets de traduction ou manque de précision dans l’intrigue, je peine à discerner les positions des différents acteurs. Sans réelle analyse du ressenti des personnages, je suis restée observatrice de belles descriptions sans entrer réellement dans le coeur du sujet.

 

 

 

Borgo Vecchio – Giosuè Calaciura

Titre : Borgo Vecchio
Auteur : Giosuè Calaciura
Littérature italienne
Titre original: Borgo Vecchio
Traducteur : Lise Chapuis
Éditeur : Noir sur Blanc
Nombre de pages : 160
Date de parution : 22 août 2019

 

Borgo Vecchio est un quartier misérable de Palerme qui contient tout le charme et la violence de la Sicile. Sous la langue poétique et mélodieuse de Giosuè Calaciura, le drame devient une fable, une de ces histoires que pourraient nous conter les vieilles siciliennes.

Les enfants, trop jeunes pour se cacher derrière la religion ou le silence, mettent en évidence les dérives des adultes.

Le jeune Mimmo, le fils du charcutier, joueur et arnaqueur, nous guide dans les rues du quartier palermitain. Dans ces rues où se déversent successivement les vagues de la mer, l’odeur du pain ou les escadrons de police.

La violence est partout sous les cris de Cristofaro battu par son père ivre de bière, la solitude de Céleste parquée sur son balcon pendant que sa mère prostituée reçoit ses clients, sous les pleurs de Nicola séparé de son mouton avec lequel il partage sa pitance.

Derrière chaque personne, chaque animal, se cache un drame. Comme si aucune lueur n’était possible en ce quartier. Chacun ferme les yeux sur les malheurs des autres, trop occupé à cacher ses propres indélicatesses.

Et ce n’est pas le curé, receleur notoire, représentant de cette religion sous laquelle tous se font pardonner leurs méfaits, qui pourrait mettre de l’ordre dans ce cloaque.  Non, seul ,Totto, le plus grand des malfrats a droit au respect. Fils de voleur, son destin était tout tracé. En ce jour de triomphe de la Sainte Patronne, son mariage avec Carmela, la prostituée pourrait calmer tous les esprits.

Mais nous sommes en Sicile où les rivalités sournoises attendent le bon moment pour prendre le pouvoir.

Le récit de Giosuè Calaciura a la couleur de la Sicile, à la fois violent, familial, bucolique et empreint de religiosité . La violence se dissimule sous l’onirisme de l’auteur. C’est ce qui en fait sa difficulté, son originalité et aussi sa beauté.

 

Swing time – Zadie Smith

Titre : Swing time
Auteur : Zadie Smith
Littérature anglaise
Titre original : Swing time
Traducteur : Emmanuelle et Philippe Aronso

Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 480
Date de parution : 16 août 2018

Swing time, Sur les ailes de la danse est un film de George Stevens sorti en 1936, un hommage à Bojangles, danseur de claquettes noir américain, dans lequel jouait Fred Astaire, acteur américain qui a vécu plusieurs années à Londres. Danse, origines, Londres, sont les bases de ce roman d’initiation, ce roman sur l’amitié bouleversée par le destin, de deux jeunes filles métisses du nord-ouest multiculturel de Londres.

La narratrice, dont on ne connaîtra pas le prénom mais au passé proche de l’auteur, est la fille unique d’une femme ambitieuse d’origine jamaïcaine et d’un père blanc plutôt tranquille. En 1982, dans un cours de danse, elle rencontre Tracey, une fillette de son âge à la peau marron, fille d’une mère blanche plutôt sophistiquée et d’un père peu recommandable souvent absent. Les deux enfants deviennent des amies inséparables. 

Si la narratrice souffre de l’absence de sa mère trop occupée à devenir une intellectuelle et à s’investir en politique, Tracey vit dans le mensonge, s’inventant un père aimant, danseur auprès de Michael Jackson. Alors que Tracey entre dans une école d’arts du spectacle, la narratrice suit une formation dans la communication et devient l’assistante d’Aimée, une star mondiale de la chanson.

Zadie Smith alterne le présent de la narratrice auprès d’Aimée dans un monde où l’argent permet de se donner bonne conscience et le récit de sa jeunesse où les relations familiales et les retrouvailles épisodiques avec une Tracey sur la mauvaise pente expliquent son malaise.

Effectivement, et c’est peut-être ce qui m’a empêchée d’entrer pleinement dans ce récit, la narratrice ne semble ni heureuse, ni malheureuse. Elle vit auprès des gens, observe sans vraiment s’engager, aimer, s’opposer. Et pourtant,  elle vit une aventure fantastique puisque Aimée décide d’utiliser son succès pour construire une école de filles dans un village africain.

La narratrice passe son temps entre Londres, les États-Unis et l’Afrique. De quoi intensifier son questionnement sur ses origines.

Cette richesse multiculturelle liée à l’environnement des personnages puis au contraste saisissant entre la culture européenne et africaine donne tout l’intérêt à cette lecture. 

«  Chaque pays a ses propres luttes. »

L’ Occident a ses luttes de classes et la mère de la narratrice s’emploie à défendre les droits des plus démunis. L’Afrique a ses rivalités de castes, le joug de la dictature, la montée de l’islam radical. Mais elle parvient peut-être à y bannir le mépris.

J’ai particulièrement aimé rencontrer Hawa, africaine de classe moyenne, une femme dynamique toujours soucieuse des autres, souriante quelque soit son destin. Elle semble un point de repère pour la narratrice au caractère si différent. 

Le roman se veut aussi une réflexion sur le bonheur. Quel sens donner à sa vie pour y accéder. L’engagement politique comme la mère de la narratrice. Le succès, le bonheur d’être mère pour Aimée. 

La danse, passion initiale des deux jeunes filles est un fil conducteur de ce roman. En Afrique, tout est prétexte à la danse. La narratrice, douée pour le chant et le danse, n’y fait pas sa carrière mais c’est bien là qu’elle inscrit son identité en regardant danser Jeni LeGon et Bojangles.

Swing time est un roman dense, plutôt difficile à lire, sur la difficulté de trouver le bonheur dans un monde où chacun, dans sa bulle, lutte suivant sa condition, son éducation, son lieu de vie. Pour cette auteure féministe, l’éducation des femmes prend ici une part importante.

Finalement, un roman intermédiaire entre Swing time, très travaillé et le trop romanesque, L’amie prodigieuse d’Elena Ferrante que Zadie Smith admire particulièrement aurait tout pour me plaire. Mais lire est une quête incessante de la perle rare, celle qui correspond parfaitement à nos univers très personnels.

Lu dans le cadre du mois anglais.

Grace – Paul Lynch

Titre : Grace
Auteur : Paul Lynch
Littérature irlandaise
Titre original : Grace
Traducteur : Marina Boraso
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 janvier 2019

«  Nous sommes convaincus que nous décidons de nos vies, mais en vérité nous sommes des vagabonds aveugles qui avancent pas à pas redécouvrant sans cesse leur propre cécité. »

Grace ne décide pas de son avenir. 1845, alors que la famine s’abat sur l’Irlande, Sarah, enceinte de son cinquième enfant, envoie son aînée, Grace, sur les routes pour trouver du travail et surtout échapper aux envies de Boggs. Après avoir profité de la mère, Boggs a reniflé la chair fraîche. Déguisée en garçon, Grace, quatorze ans, n’a pas d’autre choix que d’affronter la solitude des vagabonds et les fantômes de la nuit de Samhain, la nuit des morts.

Colly, son jeune frère s’enfuit contre la volonté de sa mère pour suivre sa sœur. Mais à la première difficulté, il se noie en voulant récupérer un cadavre de mouton, promesse d’un bon repas. 

En Irlande, les morts sont parfois aussi présents que les vivants. Tout au long du chemin, Grace continuera à parler avec Colly, à supporter ses devinettes, à reprendre courage grâce à sa bonne humeur.

Sur les routes vers le Sud du Donegal, le chemin est long et difficile. Sur une méprise, Grace parvient à se faire embaucher par un jeune homme pour convoyer un troupeau de vaches avec deux autres garçons. Jusqu’à l’attaque du convoi. Embarquée par une vieille femme étrange, elle s’enfuit seule jusqu’à un chantier de construction d’une route dans la tourbière. Elle travaille comme un homme mais la nature la trahit rapidement attisant les désirs des ouvriers. C’est là qu’elle rencontre, Bart, celui qui sera son protecteur et son compagnon de route.

«  Le pays meurt de faim. C’est le merdier partout. »

Bart et Grace,  bientôt rejoint par le bavard et intrépide McNut, deviennent des bandits de grands chemins pour survivre. Ils attaquent maisons bourgeoises et voitures.

En arrivant vers Limerick et Newton, le pays est divisé en deux entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. 

«  Quand elle voit ces messieurs attablés ou arpentant les rues, elle se dit que ceux-là ont tout reçu à la naissance, alors que nous autres, nous sommes nés dans la pauvreté, et dans la vie tout se résume à ce que l’on est et d’où l’on vient. »

Représailles, épidémie, Grace s’enlise dans le monde des morts. Sauvée par un prédicateur, elle quitte un enfer pour un autre.

«  C’est peut-être cela grandir. Apprendre les choses qu’on vous a cachées. Que la réalité du monde réside dans ses mensonges et ses tromperies; dans tout ce que l’on ne peut pas voir, dans tout ce qui échappe à notre connaissance. La voilà, la réalité du monde. Et l’unique bonheur d’une vie est le temps de l’enfance, quand on est encore plein de certitudes. »

Il n’est pas facile d’entrer dans ce roman très sombre et il faut avancer longtemps sur la route avec Grace pour s’imprégner de cette vie, pour apprivoiser les fantômes, pourtant bien plus séduisants que les vivants. C’est le genre de romans que l’on voudrait plus ramassé tout en se demandant en fin de lecture si l’impression finale n’aurait pas été moindre sans tous ces méandres.

Lecture commune avec Mimi. Retrouvez son avis ici.

L’ombre d’un père – Christoph Hein

Titre : L’ombre d’un père
Auteur : Christoph Hein
Littérature allemande
Titre original : Glücksind mit vater
Traducteur : Nicole Bary
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 416
Date de parution : 24 janvier 2019

 

Konstantin Boggosch a soixante-sept ans, il vit paisiblement aux côtés de Marianne dans une petite ville de l’est de l’Allemagne. Ancien directeur du lycée, il est sollicité par une journaliste pour poser avec les trois autres anciens directeurs devant le lycée rénové. A cette occasion, la journaliste voudrait qu’il lui raconte son passé.

 » Le monde est suffisamment grand pour qu’on s’y perde, mais notre vie n’est pas suffisamment longue pour que nous puissions tout oublier. »

Si il refuse l’interview, à nous,lecteurs, il va tout raconter depuis son adolescence jusqu’à ce jour où il reçoit une lettre pour un certain Konstantin Müller.

Né en 1945, Konstantin n’a jamais connu son père mais il va pourtant régir toute sa vie. Sa mère, issue de la bourgeoisie, a choisi de renier et d’oublier cet homme, directeur des usines Vulcano,  tué par les Polonais pour crime contre l’humanité. Gerhard Müller, proche du frère de Heinrich Himmler, avait construit un camp de concentration dans le bois de Ranen, à côté de son usine.
Si le frère de Konstantin, soutenu par son oncle, vénère son père, Konstantin suit sa mère dans la volonté d’oublier. Mais le jeune homme ne se libèrera jamais de ce fardeau écrasant. Après la défaite,  fils de nazis ne peuvent pas être acceptés au lycée et passer le baccalauréat. A quatorze ans, Konstantin élève très doué, refuse d’aller en apprentissage et s’enfuit en France. Son rêve est de rejoindre Marseille pour s’engager dans la légion étrangère.
Doué pour les langues, grâce à sa mère qui imposait une langue différente chaque jour de la semaine, Konstantin devient l’assistant d’un libraire marseillais, ancien résistant revenu d’un camp de concentration. Après quelques années très riches en découvertes et amitiés, titulaire de sa première partie de bac, il souhaite retourner en Allemagne pour voir sa mère. En pleine construction du mur de Berlin, le retour au pays est difficile et irréversible.
Empathique, intelligent, volontaire, Konstantin est voué à la réussite même si le passé de son père est toujours là pour contrer ses ambitions.

 » Tu n’es pas son fils, tu es sa dernière victime. »

Ce roman d’initiation nous plonge dans l’Allemagne d’après-guerre jusqu’à quelques décennies après la chute du mur de Berlin. Le thème principal est bien évidemment le poids de l’héritage d’un père criminel de guerre,  « l’extension de la sanction aux proches » . Christoph Hein la décline sur toute une vie, car ce fardeau peut suivre plusieurs générations. Alors qu’il n’avait rien à raconter à la jeune journaliste, Konstantin nous passionne avec sa vie semée d’embûches et de belles rencontres. Un roman passionnant et une belle réflexion sur l’ héritage historique.

 » Ne peut-on pas me juger d’après ce que je suis et ce que je fais?« 

Changer le sens des rivières – Murielle Magellan

Titre : Changer le sens des rivières
Auteur : Murielle Magellan
Éditeur : Julliard
Nombre de pages : 240
Date de parution : 3 janvier 2019

 

Marie, vingt-trois ans, titulaire d’un bac pro chaudronnerie, est serveuse dans une brasserie du Havre. depuis le départ de sa sœur, elle s’occupe de son père, hypocondriaque en proie à des bouffées délirantes avec l’aide de Mado, une aide à domicile voisine. Avec toutes ses charges financières, elle ne peut pas faire de folie.

Quand elle rencontre Alexandre, graphiste rêvant de devenir réalisateur de cinéma, c’est un peu comme un rayon de soleil dans une vie bien monotone. Elle en tombe folle amoureuse mais le jeune homme, quoique attiré par son physique, devient vite réticent quand il perçoit l’inculture de Marie.
Sans nouvelles de lui, la jeune femme l’attend un soir au pied de son appartement. Excédée par son attitude, elle le frappe violemment.

Pour cet acte démesuré, Marie est jugée et elle écope une amende et six mois de prison avec sursis.

 » Ce sermon la renvoie à tout ce qu’elle n’a pas eu : une voix ferme pour la guider, à laquelle elle aurait pu s’opposer, auprès de laquelle elle aurait pu se construire, peut-être. »

Incapable de payer son amende, Marie sollicite le juge Doutremont qui lui propose de travailler pour lui comme chauffeur en compensation d’un prêt d’argent.

Au fil des instants passés ensemble dans la voiture de Marie, les deux personnages vont apprendre à se connaître. Elle pourrait être l’enfant qu’il n’a pas eu, elle sera son point d’orgue. Marie trouve une présence qui la guide sur le chemin de la connaissance.

 » S’interroger sur son propre courage de changer les choses. »

Une belle rencontre qui prouve que chacun a besoin de l’autre quelque soit son âge, son milieu, surtout dans ce monde où les carnassiers n’hésitent pas à écraser les tendres cabossés.

Ce roman au scénario assez classique et attendu, au dénouement un peu sentimental ne correspond pas vraiment à mes préférences de lectures. Il me manque ce besoin de découverte, cette profondeur de contexte qui piquent mon intérêt de lecteur.

 

Au loin – Hernan Diaz

Titre : Au loin
Auteur : Hernan Diaz
Littérature américaine
Titre original : In the distance
Traducteur : Christine Barbaste
Editeur : Delcourt
Nombre de pages : 334
Date de parution :  5 septembre 2018

Prix du roman Page / Festival America 2018, premier roman encensé par de nombreux lecteurs, j’avais très envie de partir Au loin avec Hernan Diaz. La première rencontre avec le Hawk est impressionnante. Un géant à la barbe blanche, passager de l’Impeccable prisonnier des glaces en Alaska, plonge nu dans un trou percé sur la banquise.

Håkan Söderström est né en Suède. Ses parents, pauvres paysans parviennent à l’envoyer avec son frère aîné aux Etats-Unis. Dans la cohue de Portsmouth, les deux frères sont séparés. Håkan embarque seul sur bateau.

Trop jeune, il se laisse convaincre par les Brennan de débarquer à San Francisco. Le chercheur d’or voit en ce colosse une bonne aide à sa prospection d’or dans l’Ouest des Etats-Unis.

Mais pour Håkan, il n’y a qu’un seul objectif. Traverser le pays à contre-courant des colons pour rejoindre New-York en espérant y retrouver son frère, son seul protecteur, celui qui le faisait rêver avec ces histoires extravagantes sur ce grand pays. Des histoires que lui, le petit frère, va vivre.

Commence alors pour Hâkan une grande aventure, la plupart du temps en solitaire mais aussi accompagné successivement de tous les personnages de l’Amérique naissante. Chercheurs d’or, vieille maquerelle, biologiste farfelu, colons en route vers l’ouest, soldats de Jéhu, shérif véreux, hommes providentiels jalonnent le parcours de ce cavalier bariolé.

A l’origine, jeune, naïf, ne parlant pas la langue, le jeune suédois se laisse embarquer. Sa bonté lui fait défendre indiens ou colons jusqu’à tuer les méchants. Un acte de barbarie qui en fer Le Hawk, l’homme le plus recherché du pays, une légende mais aussi un être torturé par la culpabilité.

«  Jamais plus il ne serait capable d’affronter le regard de qui que ce soit. »

Une culpabilité qui le pousse à l’isolement, à la solitude absolue loin d’un monde qui devient cupide et pervers. 

Cette solitude dans les immenses étendues désertiques est parfois lourde à supporter. Pas facile de capter le lecteur pendant des pages et des pages de traversée en solitaire. Surtout avec ce personnage taiseux, peu attachant. Heureusement, l’auteur soulève parfois quelques états d’âme et surtout alterne les périodes de solitude avec des rencontres plutôt colorées. 

«  Ce pays l’avait fait sien, mais la réciproque n’était pas vraie – et ce malgré les innombrables pas parcourus et connaissances acquises, malgré les adversaires qu’il y avait vaincus et les amis qu’il y avait rencontrés, malgré l’amour éprouvé ou le sang versé. »

Si ce roman m’a vaguement fait penser au roman de Marcus Malte, Le garçon ( roman d’initiation d’un taiseux parti découvrir le monde et promis à de belles rencontres ), il n’en a pas la chaleur humaine. Hernan Diaz  crée son personnage sur l’aspect physique, ne laissant que très rarement surgir ses états d’âme. L’émotion ne peut venir que de son inadéquation au monde qu’il parcourt. C’était peut-être insuffisant pour capter mon empathie.