Héritage – Miguel Bonnefoy

Titre : Héritage
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 256
Date de parution : 19 août 2020

 

 

Né d’une mère vénézuélienne et d’un père chilien, un pied en France où il est né et le cœur en Amérique du Sud, Miguel Bonnefoy continue dans la veine picaresque avec ce qui semble être son héritage.

L’exil se fait ici dans l’autre sens mais qui sait si le destin ne nous promet des allers et retours d’un continent à l’autre.

Celui que l’on appellera le vieux Lonsonier ( nom issu d’un quiproquo au service de l’immigration), vigneron du Jura quitte Lons-le-Saunier quand il perd toutes ses vignes à cause du phylloxera. Il embarque sur un bateau en direction de la Californie mais le destin ou la magie noire le fait échouer à Valparaiso. Très vite, il implante plusieurs domaines, se marie avec Delphine Moriset et s’installe dans une maison rue Santo Domingo près du fleuve Mapocho. Le couple aura trois fils qui, fiers de leur sang français, s’engagent pour défendre la France lors de la première guerre mondiale. Seul Lazare en reviendra, un bout de poumon en moins et le regret d’avoir condamné Helmut Drichman, un voisin parti se battre dans le camp ennemi. Et oui, la guerre a ce côté aberrant qui oblige parfois des voisins à se battre dans des camps adverses!

Au fil des années, nous ferons la connaissance de la descendance du vieux Lonsonier, des idéalistes qui vivent leur passion jusqu’au bout. La femme de Lazare, issue d’une famille de musiciens, voue une passion pour l’ornithologie. Leur fille Margot rêve de voler mais dans un avion. 

Le registre picaresque prend un peu de gravité lorsque le fils de Margot, Ilario Da est arrêté et torturé par la junte militaire. Guerres et dictatures ont eu raison de la folie heureuse d’une famille insouciante et fantaisiste.

Héritage est dans la continuité de Sucre noir. On y retrouve d’ailleurs la famille Bracamonte. Les  tribulations picaresques de personnages hauts en couleur, la touche d’exotisme et de magie, le ton ironique sont la marque de fabrique de l’auteur. Mais à trop jouer la carte du rocambolesque, l’auteur me fait oublier l’essentiel du livre. L’exil, aussi douloureux soit-il, a cette richesse de propager les idées, de maintenir un patrimoine. L’exil de vignerons après l’extinction complète des vignes en France a permis de continuer à cultiver nos cépages en Californie ou en Amérique du Sud. Des cépages qui ont ensuite pu être réimplantés en France. Quelque soit l’endroit où l’on vit, il y a toujours au fond du cœur un sentiment patriotique qui pousse ici les jeunes à s’engager pour défendre leur pays d’origine dans des guerres souvent absurdes à leurs yeux.

C’est toujours un réel plaisir de lire un roman de Miguel Bonnefoy. On voyage, on s’immerge dans une autre dimension, on se délecte des aventures de personnages truculents. Avec plus de retenue, de nuances, de sensibilité, Le voyage d’Octavio, premier roman de l’auteur , reste toutefois mon préféré.

Les cormorans – Edouard Jousselin

Titre : Les cormorans
Auteur : Édouard Jousselin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 304
Date de parution : mai 2020

 

Premier roman d’un auteur né à Montargis, pas très loin de chez moi. Et ce n’est pas la raison qui me fera dire qu’Edouard Jousselin est un auteur à suivre. J’ai retrouvé dans Les cormorans le souffle épique d’un Miguel Bonnefoy ( Le voyage d’Octavio, Jungle, Sucre noir).

Nous sommes fin XIXe siècle au large du Chili dans un univers brumeux entre des îles couvertes de guano, la fiente des cormorans et le continent où deux villes, Libertad et Agousto se partagent ce butin livré par des vraquiers dont celui du capitaine Moustache.

Le roman s’ouvre sur la fuite de deux hommes à bord d’un bateau puant de l’odeur du guano mais aussi d’un corps retrouvé enfermé dans la cale. Ces trois hommes, Vald, Joseph et Moustache, nous allons les découvrir. Les deux premiers sur l’île et Moustache sur le continent, magouillant avec les maires de Libertad et d’Agousto et Riffi, le chef véreux de la société minière. Car, où il y a une ressource négociable, une manne d’argent, tous les coups sont permis.

Les îles, autrefois peuplées d’indiens et de pêcheurs ont été repérées par le baron Alexander Von Humboldt qui utilisa le guano comme fertilisant, faisant de cette ressource la richesse de trois familles, les Mandfield, les Lantchester et les Sherrighan.  Chacun possédait une des principaux villages de l’île. Chaque année, un village recevait les deux autres et affichait sa fortune dans de somptueuses fêtes du guano.

 » à force de ne pas mener la même existence, l’île avait scindé les hommes en deux espèces disjointes. Les uns remuaient de la fiente sans se plaindre, les autres s’apitoyaient du mauvais temps en préparant des soirées fastueuses. Combien d’années faudrait-il encore à la nature pour séparer définitivement leurs deux races? Pour qu’elles ne soient plus en mesure de se reproduire ensemble, pour que l’une devienne le prédateur de l’autre? »

Aujourd’hui, déjà, Joseph travaillant pour les Sherrigan , ne peut épouser la femme qu’il aime, Catalina, au service des Mandfield. Les carriers n’osent se rebeller, ils se souviennent de leurs aînés morts lors des mutineries.
Autrefois, Moustache et ceux qui sont aujourd’hui les maires de Libertad et Agousto, se sont battus ensemble contre les Anglais. Désormais, ils conspirent les uns contre les autres pour avoir le meilleur profit.

Edouard Jousselin navigue entre les histoires de Joseph sur l’île et de Moustache sur le continent, campant ses personnages en remontant dans le passé. Le fil narratif n’est pas toujours évident à suivre. Mais l’auteur sait créer une atmosphère avec cette odeur de guano et ce brouillard ( le camanchaca) qui , selon Moustache, vient sûrement de l’âme des habitants d’une région clivée entre profiteurs et exploités. Moustache et Lady Sue, chanteuse vénérée à la belle époque des fastueuses fêtes du guano mais aujourd’hui reléguée dans les bas fond de la capitale, sont des personnages épiques et remarquables.

Ce premier roman manque peut-être un peu d’unité mais le style, l’univers, l’atmosphère, la force des personnages sont remarquables. Édouard Jousselin est un auteur à suivre.

La peau, l’écorce – Alexandre Civico

Titre : La peau, l’écorce
Auteur : Alexandre Civico
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 100
Date de parution : janvier 2017

La peau, l’écorce. Des chapitres en alternance donnant la parole à deux hommes. Deux hommes différents mais qui se regardent en miroir. Ils pourraient être le même homme, ayant fait des choix de vie différents.

L’écorce, symbolise celui qui s’est endurci. Capable d’envisager la mort au combat, capable de tuer, même si les premières fois furent difficiles. Il est en plein désert avec trois autres soldats, le Chef, l’Écrivain et l’Autre.

«  On était douze au départ…On avait un périmètre à sécuriser. »

Ils sont en embuscade pour récupérer leur puits pris par l’ennemi, d’autres soldats aussi perdus qu’eux-mêmes.

On ne sait pas quelle est cette guerre, ni où ils sont. 

La peau est celle d’un père resté seul avec sa fille de quatre ans. Depuis que la mère est partie, la petite ne parle plus. Depuis la nuit dernière, le père et la fille sont reliés par un cordon ombilical. Une image étrange qui pourrait symboliser la paternité, le lien filial qui relie à la terre et empêche les hommes de quitter leur famille pour aller se battre. Ainsi reliés, le couple tente de rejoindre l’hôpital. Mais c’est dans une ville en désordre qu’is circulent. Des explosions surprennent les habitants, fracassent les vies, rendent les métros dangereux.

Deux mondes en perdition. La guerre dans le désert pour les soldats et les attentats dans les villes. Un monde qui pourrait être un prolongement du nôtre, un monde en perte d’humanité. On y reconnaît les clivages sociaux et l’indifférence de ceux qui tiennent encore debout.

« ce qui me bouffait c’était ça, l’indifférence. Enjamber ceux qui ont pris le trottoir pour maison. Ceux sur qui le pouvoir ne prend même plus la peine de s’exercer. C’est cette anesthésie qui me faisait animal. Et elle ne m’aidait pas à écrire. Le bruit du monde était là, mais j’étais sourd. Même les premières explosions, je ne les ai pas entendues. J’étais sec. »

Ce court récit est un roman d’anticipation étrange, onirique. Il faut aller chercher derrière la noirceur de ce monde en perdition, derrière les symboles étranges le message de l’auteur qui peut paraître confus en première lecture. Mais c’est dans une très belle langue qu’Alexandro Civico nous met en garde contre l’indifférence dans l’ombre menaçante de la fin du monde.

Bacchantes – Céline Minard

Titre : bacchantes
Auteur : Céline Minard
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 112
Date de parution : 2 janvier 2019

 

J’ai découvert Céline Minard avec Le grand jeu, un roman en apparence obscur qui pourtant cache une étonnante réflexion. J’avais très envie de replonger dans l’univers original de cette auteure.

Bacchantes est,  selon moi, un exercice de style. Il y a comme un parallèle avec la série La casa de papel. En tout cas, cette mise en scène grandiose et extravagante d’une prise d’« otage » m’y a fait penser.

Trois femmes exubérantes, Bizzie la Clown, Silly la Brune et Jelena la Bombe braquent à Hongkong les bunkers d’Ethan Coetzer,un ancien ambassadeur sud-africain. Ces bunkers climatisés ne contiennent pas des billets de banque mais les bouteilles de vin les plus chères du monde conservées dans un environnement physique optimal.

 » C’est un braquage ou un spectacle de cabaret? »

Leur tenue, leur maquillage, leurs numéros de spectacle ont de quoi décontenancer Ethan Coetzer inquiet pour ses bouteilles, Jackie Thran la cheffe de brigade et Marwan le négociateur.
Après soixante heures de négociation et avec l’approche imminente d’un cyclone, la tension monte rapidement.

Si Jackie Thran parvient à identifier les femmes grimées, le mobile et le dénouement ne me semblent pas évidents.

 » Vous ne pouvez plus entrer. Nous avons tout ouvert. Nous avons tout relier. »

Phrase plutôt sibylline. Si l’exercice de style est fort bien réalisé et agréable à lire, le récit me semble bien trop creux sur le fond.

Presque une nuit d’été – Thi Thu

Titre : Presque une nuit d’été
Auteur : Thi Thu
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 208
Date de parution : 22 août 2018

Elle est photographe, elle aime déambuler dans les rues pour saisir l’instant, rencontrer des personnages pleins d’humanité et d’histoires à raconter.

«  Ce jour-là, j’ai compris ce que je voulais fixer dans ma mémoire : l’instant. Je voulais capter ce qui fait de l’homme un homme… »

Elle sait voir mais surtout écouter. Tout d’abord Ibtissem, avec laquelle elle a travaillé dans un restaurant. Née dans une cité, la jeune femme se bat contre l’emprise d’une famille, un frère en prison, cela n’aide pas pour se construire un avenir. La peine qui la torture, c’est de savoir sa nièce abandonnée dans un orphelinat. 

Et puis, il y a Joh qui n’en finit pas de raconter l’histoire de Loan. A chaque rencontre, il invente une suite, une histoire d’enfance entre trois garçons.

Cette vieille dame au châle noir est peut-être la plus touchante. Les visites de la photographe comblent sa solitude. Alors, elle raconte ses amours d’antan avec Yoru ou cette légende d’Amaterasu (le soleil) et de son frère Tsukuyomi ( la lune).

Beaucoup de belles histoires d’amour, de frères et de sœurs qui comme la lune et le soleil ne peuvent exister l’un sans l’autre. Yoru et Kaguya en sont le plus bel exemple.

Il n’est pas facile de s’ancrer dans cette histoire. Dans ces récits enchevêtrés se mêlent aussi les souvenirs et les rêves de la narratrice.

Cela reste une promenade dépaysante, nostalgique, humaine au gré des chapitres dont les titres sont tirés d’un ouvrage d’Emil Cioran.

L’auteure séduit par son écriture, elle sait créer une belle et douce ambiance. Le choix d’une construction enchevêtrée ne m’a pas permis d’en ressentir toute la magie. 

Mais je retiens le nom de l’auteure pour une prochaine lecture.

Le tonneau magique – Bernard Malamud

Titre : Le tonneau magique
Auteur : Bernard Malamud
Littérature américaine
Titre original : The magic barrel
Traducteur : Josée Kamoun
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 264
Date de parution :   4 avril 2018

Cette nouvelle traduction de The magic barrel, proposée par Rivages me permet de découvrir Bernard Malamud ( 1914-1986) considéré comme un des plus grands écrivains américains de XXe siècle. Lire ce recueil de treize nouvelles est aussi une manière de rendre hommage à Philip Roth qui voyait en Bernard Malamud une de ses influences majeures.

Ce recueil de treize nouvelles reprend les thèmes de prédilection de l’auteur. Les personnages sont des juifs soumis au malheur. Chaque récit ébauche une opportunité d’un jour meilleur par le mariage d’une enfant, un voyage, un amour, la lecture, un appartement, une rencontre. Mais ils sont tant englués dans leur malheur qu’ils peinent à trouver la flamme de la vie.

«  Il se consolait en se disant qu’il était juif et que le juif souffre. »

Ils sont cordonnier, tailleur, mireur d’œufs, écrivain ou peintre raté, boulanger, étudiant, commerçant. Pauvres, malades, solitaires, déprimés, plongés dans des abimes de détresse, ce sont des hommes malmenés par le destin qui pourtant, avec obstination se lancent dans des parcours de combattant pour trouver une échappatoire. 

Citons, par exemple, Manischevitz, ce vieux tailleur au dos cassé dont le magasin a pris feu. Son fils est mort à la guerre, sa fille est partie, sa femme est malade. Stoïque, il accepte incrédule son lot de malheur. Quand il implore Dieu de venir à son secours, c’est un ange, un grand noir du nom de Levine qui se présente. Le vieil homme doute des capacités de ce juif noir. Il partira pourtant à sa recherche dans le quartier de Harlem.

Dans chaque nouvelle, se glissent les principes fondamentaux du judaïsme avec le sentiment permanent de culpabilité et ce besoin de réparer le mode, d’être utile à son prochain.

C’est le cas de Tony qui veut faire comprendre à une petite fille qu’il n’est pas bien de voler.
«  On n’a jamais vraiment ce qu’on veut. On a beau faire, on commet des erreurs, et après, elle vous colle à la peau. »

Mais parfois, le prochain, voué au malheur, ne veut pas être secouru. Ainsi la voisine de Rosen, veuve misérable en charge de deux enfants refuse son aide. Rosen use de tous les subterfuges pour venir en aide à cette femme qui refuse la charité.

Simon Susskund, par contre, harcèle un peintre raté natif du Bronx venu en Italie faire une étude sur Giotto. Il veut absolument obtenir quelque chose de lui.
«  Pourquoi serais-je responsable de vous? »
«  En tant qu’homme, en tant que juif, non? »

La dernière nouvelle, celle qui donne son titre au recueil, campe un homme qui fait des études pour devenir rabbin. Leo Finkle veut trouver une épouse et fait appel à un marieur. Aucune femme ne trouve grâce à ses yeux jusqu’à la découverte d’une photo laissée par le marieur.
«  Pour nous les hommes, l’amour se trouve dans la manière de vivre et dans la pratique religieuse. Les dames, c’est différent. »

Ce sont des histoires toutes simples mais qui emmènent dans un autre monde. Le style de l’auteur, sa façon de décrire ses personnages accablés par le malheur donnent à ces courts récits une dimension de contes ou de fables qui nous font réfléchir sur nos désirs, notre réelle volonté à trouver le bonheur. Ce sont des paraboles que chacun interprétera à sa façon.

Ce recueil me donne envie de découvrir un roman de Bernard Malamud.

Grand bassin – Elodie Llorca

Titre : Grand bassin
Auteur : Elodie Llorca
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 144
Date de parution : 2 mai 2018

Per est en France depuis trois ans, il travaille comme agent d’entretien à la piscine, le Petit Olympique. A la suite d’un énième licenciement dans le Norrland, son pays, sa mère l’a envoyé en France chez son ami Ivar. C’est lui, maître-nageur qui le loge et lui a trouvé son emploi.

Per est un jeune homme, plutôt rêveur et flegmatique. Mais il fait consciencieusement son travail et prend des cours pour devenir maître-nageur avec Ivar et une formatrice qui l’initie aussi à d’autres plaisirs.

A la mort d’Ivar, Per hérite de son logement, de ses affaires et de son poste. En trouvant dans une boîte en fer un bracelet qui ressemble étrangement à celui que sa mère avait perdu le jour de la disparition de son père, Per s’interroge sur son passé. 

Au téléphone, sa mère ne lui dira rien. Alors Per convoque les souvenirs d’enfance de ce père qui voulait absolument l’appeler avec un nom de caillou.

« Mon enfance est un petit caillou que je porterai toujours au creux  de mon cœur. »

Partant du bracelet de sa mère puis d’un bonnet de bain, le jeune homme collectionne les objets perdus.

«  Dans la vie, on cherche toujours quelque chose…Quand on trouve un truc, au début, on est content, mais après, on se rend compte que ce n’est pas ça, alors on se débrouille pour le perdre. »

Cette tendresse qui lui fait tant défaut depuis la disparition de son père, Per la trouve auprès de Maya, la petite-fille de sa plus fervente élève, Hyacinthe. Une petite fille orpheline qui nage à l’envers. Maya l’aidera-t-elle à remonter le temps pour retrouver la trace du père absent?

Le manque insondable créé par la disparition d’un parent dans l’enfance est ici traité avec un regard insolite. Per est un personnage un peu lunaire. Les situations et personnages sont parfois cocasses, parfois irréelles, oniriques. Les objets et l’eau sont des éléments où le souvenir prend forme. Le père a disparu en mer et c’est lui, lors d’un week-end entre hommes, qui a appris à nager à Per pour la première fois de manière assez radicale. 

«  Depuis ce week-end à la cabane, je m’entraîne à faire ricocher, à fleur de mémoire, ces pierres perdues. De façon aussi rasante que possible, je les lance à la surface des souvenirs et vois le trouble de leurs rebonds s’imprimer sur l’onde. Sans doute me faudrait-il rassembler mes cailloux afin de rentrer chez moi. »

Elodie Llorca compose ici un personnage avec ce flegme et ce côté un peu décalé, typiquement scandinave. Personnellement, cela  m’éloigne un peu de la sensibilité du jeune homme. Ainsi, je suis restée en surface de ce Grand bassin. Un peu d’onirisme, un peu de relations humaines, un peu d’humour, un peu de nostalgie mais jamais suffisamment pour m’accrocher réellement, me saisir, me happer. Par contre, j’ai apprécié la construction et le dénouement est très bien amené.

Paris-Austerlitz – Rafael Chirbes

Titre : Paris-Austerlitz
Auteur : Rafael Chirbes
Littérature espagnole
Titre original : Paris- Austerlitz
Traducteur : Denise Laroutis
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 180
Date de parution : 4 octobre 2017

Ce corps décharné sur un lit d’hôpital est celui de Michel, un ouvrier cinquantenaire, fils de paysan, alcoolique et homosexuel. Son ancien amant, le narrateur ne reconnaît plus ce corps robuste qu’il a aimé.
Séparés depuis quelques temps, il ne peut répondre au besoin d’accompagnement de Michel. Les souvenirs l’assaillent, plaçant le jeune homme en pleine confusion des sentiments.

Le jeune peintre semble bien ingrat de reprocher aujourd’hui au mourant tout ce qu’il a aimé. La simplicité d’un homme élevé à la campagne, la fêlure de celui qui a souffert de la disparition d’un père, de la brutalité d’un beau-père, le rejet d’une famille et la perte d’une jeunesse passée avec un homme plus vieux que lui. Il fut pourtant bien généreux d’accueillir le jeune peintre espagnol jeté à la rue. Mais les passions deviennent parfois étouffante.
«  Je me suis mis à voir en Michel un être captif qui prétendait m’enfermer avec lui dans une cage. »

Le narrateur rêve de liberté et de lumière pour préparer sa première exposition. Issu d’un milieu aisé, il ne se contente pas de son métier de dessinateur sous payé, des fins de mois difficiles . Il veut un avenir et, à trente ans, il ne peut se contenter du train-train sans objectifs de Michel.

Paris-Austerlitz est le récit d’une passion, d’une rencontre de deux êtres que tout oppose mais qui se rejoignent par l’exclusion qu’ils ont vécue. L’auteur tente d’expliquer les évènements qui ont stigmatisé leurs différences, qui ont délité cet amour.
Si le narrateur me révolte par sa lâcheté face à la maladie de son ancien amant, il parvient aussi à convaincre sur la confusion de ses sentiments.
«  Je voulais qu’il continue à être en moi, mais, en même temps, me tenir hors de sa portée. »

Un roman d’amour tourmenté qui peut parfois mettre mal à l’aise face à l’attitude du narrateur mais qui met en évidence toute la complexité du sentiment amoureux dans un contexte difficile. Ce dernier livre de Rafael Chirbes avant sa mort me donne envie de découvrir d’autres textes de cet auteur espagnol largement primé en son pays.

Sucre noir – Miguel Bonnefoy

Titre : Sucre noir
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditeur : Rivages
Nombre de pages: 200
Date de parution : 16 août 2017

 

Avec Miguel Bonnefoy, vous êtes certain d’ embarquer pour un beau voyage, au centre de la nature et des légendes. Ses romans sont des courses au trésor et ici, plus que jamais, le trésor est réel. C’est celui du capitaine Henry Morgan, un pirate dont le trois-mâts s’est échoué trois siècles plus tôt dans la rade de Weymouth.
Severo Bracamonte, à la recherche du trésor perdu débarque chez les Otero, dans une vieille maison construite là où le bateau du pirate fut enseveli. Très vite, il engage ses recherches avec la fille unique de la maison, Serena.
«  En même temps que Severo essayait d’interpréter les sifflements de son détecteur, Serena cherchait à lire dans les grimoires de la végétation. »
Sous le plus vieil arbre de la forêt, Severo renonce à ses recherches pour le trésor en plongeant au fond des yeux de Serena.
Tandis que Serena préfère les beaux-arts et la lecture, Severo s’enrichit grâce à la production de rhum.
«  Severo ajouta que la canne à sucre l’avait tellement envoûté qu’elle lui avait appris la sagesse, les rythmes lents de la nature, et les plantations étaient devenues pour lui plus précieuses que tout l’or du monde. »
Il reprend pourtant plaisir aux recherches avec un andalou chercheur d’or mais cette fois, le seul trésor est un bébé sauvé des flammes lors de l’opération de brûlis.
Eva Fuego, défigurée mais au charme de bête sauvage deviendra la maîtresse de la plantation à la mort de Severo.
«  A trente-cinq ans, cette orpheline que l’on avait trouvée au fond des bois, dans la cendre et la mort, portait le destin des reines. »

Le plaisir de cette lecture réside dans l’ambiance picaresque, l’originalité des personnages, le souffle des énigmes et la luxuriance de la nature. Tout l’univers de l’auteur!
Mais si cette chasse au trésor m’a amusée, je n’y ai pas trouvé la magie de son précédent roman, Le voyage d’Octavio.
Les pirates et les trésors ne me font pas rêver ! Mais l’écriture est, une fois de plus, excellente.

Cicatrice – Sara Mesa

Titre : Cicatrice
Auteur : Sara Mesa
Littérature espagnole
Titre original : Cicatriz
Traducteur : Delphine Valentin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 223
Date de parution : 19 avril 2017

Dans Quatre par quatre, Sara Mesa tissait une histoire ambiguë et cruelle dans une école privée espagnole, illustrant avec ce microcosme une image de la dictature.
Je retrouve avec Cicatrice, cette façon de porter une histoire perverse sans jamais choquer le lecteur grâce à une complexité et une évolution inattendue de ses personnages, une image intelligente du monde moderne plongée dans les amitiés virtuelles et la surconsommation.

Dès le premier chapitre, nous assistons à une scène énigmatique et scabreuse. Les chapitres suivants, en remontant dans le passé éclairent la situation. Et cette construction se répète tout au long du récit.
Sonia, vingt-deux ans, est stagiaire en saisie informatique. Elle vit avec sa mère, sa grand-mère et ses demi-frère et soeur. Enfant, elle avait l’habitude d’inventer sa vie. Passionnée de littérature, elle s’inscrit sur un club de lecture en ligne. Elle apprécie les échanges cordiaux avec d’autres membres et décide de participer à un dîner à Càrdenas, à sept cent kilomètres de sa ville.
Tous les hommes qu’elle y rencontre sont décevants. Les relations virtuelles sont parfois plus riches que la réalité.
Sur le forum, à son retour, elle reçoit un message privé de Knut Hamsun:
«  Tu m’envoies une photo pour que je puisse te voir. Moi, en échange, je t’envoie les livres que tu me demandes. Tu peux m’en demander plusieurs. Il n’y a pas de problème. »
Malgré les mises en garde, Sonia se laisse convaincre. Elle reçoit rapidement un carton de douze livres, tous neufs.
Leurs conversations virtuelles deviennent de plus en plus riches. Knut se révèle un guide littéraire ambitieux, un être qui refuse toute contrainte sociale mais aussi un kleptomane bien entraîné.
Sonia se laisse séduire par cette avalanche d’attentions. Les colis sont de plus en plus volumineux avec des livres, des CD, des parfums puis de la lingerie, des chaussures, des vêtements de marque.
Knut ne lui demande rien d’autre que sa présence en échange, simplement discuter littérature, la pousser à écrire des nouvelles.
Plusieurs fois, Sonia, inquiète par cette présence étouffante, tente de couper les ponts. Elle se marie, a un enfant. Mais Knut revient toujours vers elle. Il se crée une relation étrange entre ces deux personnages. Qui a besoin de l’autre? Qui profite de l’autre?
Kleptomane, fétichiste, Knut assouvit ses fantasmes en imaginant Sonia dans les sous-vêtements qu’il vole pour elle. En prenant le surnom d’un écrivain maudit ( Knut Hamsun, écrivain norvégien banni pour avoir été soutenu par les nazis), l’homme affichait son tempérament.
Sonia, incapable de profiter de tout ce que Knut lui envoie, a besoin de cette attention d’autrui. Il l’oblige à se dépasser. D’ailleurs, elle ne semble tirer aucune reconnaissance de son mari, de son fils ou de son travail.
«  Il faut persévérer, être constant, comme dans la vie en général. C’est la seule voie pour tirer le meilleur de soi. »

Au-delà de cette relation fascinante entre deux personnes esclaves de leurs obsessions, Sara Mesa met en évidence ce monde moderne où les relations virtuelles prennent le pas sur les relations familiales, ce monde où l’abondance entraîne une course infinie vers le besoin de possession. En tant que lecteur compulsif, combien sommes-nous à vouloir engranger toujours plus de livres que l’on ne saurait lire?
Knut, en individualiste, critique tous les diktats de groupe, n’éprouve aucune culpabilité à voler des grandes chaînes de magasin qui font suffisamment de profits.
 » Le travail ne sert qu’à travailler plus. Je ne travaille pas, c’est sûr. Je consacre mon temps à acquérir des choses et à la contemplation de l’univers, ce qui est déjà bien assez. »
Son attitude met en exergue l’individualisme égoïste des sociétés modernes.
 » Ceux qui clament que ces multinationales représentent le capitalisme le plus atroce sont les mêmes qui s’y empiffrent de hamburgers et de cappuccinos dans des gobelets en carton, puis sortent et recommencent immédiatement à vociférer des slogans pacifistes. N’importe lequel d’entre eux, si tu lui voles son portable, se mettra à hurler, à te taper dessus et, à la limite, trouvera tout à fait justifié qu’on te torture au commissariat. Écrase le pied d’un autre, et tu verras comme la douleur lui fera oublier tous les enfants du monde mutilés par les bombes à fragmentation. »

Avec ces personnages très travaillés, Sara Mesa nous entraîne dans une relation addictive entre deux êtres solitaires, mal à l’aise dans leur environnement mais en profite aussi pour alerter sur cette société individualiste et les dangers de relations virtuelles.
J’aime cet univers ambigu, passionné et mon intérêt est resté sans failles jusqu’à cette fin énigmatique qui laisse une place à toutes les possibilités que l’auteur a pu glisser dans son récit.
Cette jeune romancière espagnole s’inscrit parmi les auteurs que je ne manquerais pas de suivre.