Tant bien que mal – Arnaud Dudek

Titre : Tant bien que mal
Auteur : Arnaud Dudek
Editeur : Alma
Nombre de pages : 96
Date de parution : 5 avril 2018

Ce n’est guère étonnant si le narrateur préfère écrire des romans pour enfants à la carrière d’enseignant ou d’avocat. Les ogres, les peurs d’enfant, il connaît. A sept ans, en sortant du catéchisme, il se fait aborder par un homme au volant d’une Ford Mondeo. L’homme à l’accent slave et à la boucle d’oreille a besoin d’aide pour retrouver son chat blanc.
«  Ce qui s’est passé durant ces trente minutes, je refuse de m’en souvenir, je ne m’en souviens pas. »
L’enfant se crée des rituels pour conjurer le sort. Il apprend à apprivoiser les peurs, à « faire taire le monstre innommable » tapi au fond de lui. Son silence a peut-être coûté la vie à cet autre garçon retrouvé mort cent kilomètres plus loin. La victime culpabilise encore et toujours. Alors, il faut se faire mal physiquement pour faire taire la douleur morale.

L’écrivain a trente ans quand il reconnaît cet accent slave dans la voix de cet homme qui tient le pressing dans la rue de la boulangerie. Ne serait-ce pas le moment de prendre une décision, celle qui pourrait enfin lui faire tourner la page, lui faire « enfanter un horizon ».

Avec une pudeur extrême, Arnaud Dudek aborde un sujet poignant. Aucune malsanité, aucun besoin de chercher l’apitoiement. Le texte reste léger, voire parfois primesautier en insérant un paragraphe sur la meilleure façon de peler une banane ou les origines de la lettre anonyme.

Tant bien que mal est un court roman qui aurait pu être écrit par le narrateur comme un roman pour enfant. Il a la puissance du vécu et la douceur utile à faire sortir les silences des enfances meurtries.

Un très beau texte à ne pas rater.

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Transcolorado – Catherine Gucher

Titre : Transcolorado
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur: Gaïa
Nombre de pages : 176
Date de parution : janvier 2017

Gaïa Éditions saurait-il dénicher de superbes premiers romans, en tout cas des nouveaux auteurs qui me séduisent par leur univers? Après mon coup de cœur pour le premier roman de Liliana Lazar, Terre des affranchis, voici celui de Catherine Gucher, Transcolorado.

Dan, l’héroïne du roman est un être exceptionnel, naïve et volontaire. De son lourd passé, elle garde des blessures et une connaissance des couleurs du ciel. Orpheline, dotée d’une petite pension, elle boit chaque matin un café whisky chez Joe, le bar du bout de la route. Puis, elle fuit le ciel bleu qu’elle appréhende et monte dans le Transcolorado, ce bus qui file vers Grand Junction puis Montrose.
A part glaner un peu dans les champs, c’est tout ce qu’elle peut faire de sa journée. C’est le seul remède contre les araignées dans sa tête et le grand ciel bleu.
 » Ces journées sans nuage, chaudes, juste faites pour les gens très heureux, dont les pensées limpides reposent tranquillement dans leurs têtes. Pour les autres, c’est vraiment un calvaire de se sentir regardé par le ciel sans défaut. Dans ces moments-là, on sait forcément tout ce qui ne va pas dans sa vie. Mais ce n’est pas pour autant qu’on trouve la manière de dénouer l’écheveau tout emmêlé des peurs et des envies. »
Lorsqu’elle rencontre Tommy, elle sent qu’il n’est pas un homme qu’elle doit craindre. Apache, Cheyenne ou Comanche, il était « le seul à soulever des nuages de silence quand il marchait. »
Pourtant, en croisant une femme qui lui parle comme Tommy du péché d’Adam et Eve, elle le quitte pour rejoindre une ferme Amish.
Si elle se réjouit de retrouver les travaux de la ferme et surtout les chevaux et notamment un superbe Appaloosa, elle refuse que les Amish la remette à sa place de femme. Dan, avec ses dents noires et cassées, ne se sent bien qu’avec sa tenue d’homme et le stetson de Tommy.
 » Je n’aurais jamais voulu ressembler à ma mère, à cause de ses crises. Et j’étais sûre que tout cet attirail de fille, qu’elle voulait me voir porter, m’aurait écorché la peau et que je n’aurais plus jamais trouvé la paix. »
Elle attend la bonne couleur du ciel pour rejoindre Tommy, au milieu de sa nouvelle forêt de Douglas. Elle sent qu’auprès de cet homme balafré la chance peut enfin lui sourire.

Dan, meurtrie par ses drames d’enfance, forte des conseils de son père et de son ami Harry, ne se laisse pas facilement influencer. Même si, par naïveté ces histoires d’Adam et Eve la perturbent, son instinct animal la pousse à se battre pour saisir sa chance.
Catherine Gucher crée un univers aux ciels changeants dans ces grands espaces du Colorado avec des personnages fracassés, idéalistes, attachants.
Un grand premier roman et une héroïne que je ne suis pas prête d’oublier.

Sous les lunes de Jupiter – Anuradha Roy

RoyTitre : Sous les lunes de Jupiter
Auteur : Anuradha Roy
Lettres Indiennes
Titre original : Sleeping on Jupiter
Traducteur : Myriam Bellehigue
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 320
Date de parution : 1 février 2017

 

 » Jarnuli rayonnait vers l’Asie, le monde entier, le système solaire, l’univers. C’était le sortilège secret de tout écolier, et même encore celui de Badal quand il souhaitait echapper à son oncle et à sa tante : vivre sur Jupiter et dormir sous ses nombreuses lunes. »

Nomi, élevée en Norvège par une mère adoptive dont elle ne supporte plus les non-dits, revient en Inde sur les traces de son enfance. Elle a fait le tour du monde, s’asseyant devant chaque mer, attendant que celle-ci lui rappelle le jour où on lui a enlevé sa mère après l’assassinat de sa famille. C’est à Jarnuli, devant l’océan qu’elle a senti la mémoire de son horrible passé. Séquestrée dans un ashram avec d’autres jeunes orphelines, elle fut battue et violée par Guruji, le gourou pédophile soutenu par des disciples riches et puissants.
Sur les traces de son passé, elle s’étonne des chansons tristes du vieux vendeur de thé qui lui rappelle la gentillesse du jardinier de l’ashram. Elle craint un vieux moine qui semble la suivre. Elle détaille les bas reliefs du temple du Soleil où les scènes érotiques la mettent mal à l’aise.

 » Dans l’Inde antique, pas de frontière entre la vie et l’amour. L’érotique, c’est la création, et c’est pour ça qu’on le célèbre dans nos temples. »

Si le parcours de résilience de Nomi est le thème principal du roman, Anuradha Roy ne la laisse pas seule face aux drames du passé.
Nomi rencontre trois vieilles dames dans le train qui la mène à Jarnuli.  Gouri, une grosse dame « moelleuse comme un soufflé », compétente en spiritualité est en proie aux pertes de mémoire. Elle est accompagnée de Vidya et de Latika, une vieille dame coquette qui refuse de vieillir.
Sur place, elle vient tourner un documentaire sur les temples de Jarnuli avec Suraj, un photographe violent en plein divorce qui se révèle être le fils de Vidya.
Badal, guide touristique croise Nomi et les vieilles dames et devient lui aussi une figure importante de tous ces angoissés qui rêvent d’un ailleurs, d’une autre vie.
Et ce marchand ambulant, Johnny Toppo, point de passage de tous les personnages, qui chante ses souvenirs et se contente de peu.

«  Vous savez, les gens comme moi, ça fait longtemps qu’on détruit leurs rêves à force de coups. Pas de temps pour les étoiles. Je demande juste un coin de terre pour dormir, un bout de tissu pour me couvrir et de quoi manger pour mon prochain repas. »

Anuradha Roy construit des personnages complexes, meurtris par des blessures du passé, en proie à un présent insatisfaisant ne leur laissant que peu d’espoir d’avenir serein. Si ce n’est de larguer des bouteilles à la mer, de pouvoir oublier le passé et de libérer de sa propre vie.

«  C’est comme si tu sortais de ta vie. Comme si tu quittais ta propre histoire, que tu disparaissais. Tu n’as pas envie parfois de quitter ta propre vie? »

Les quelques zones d’ombre planant sur le passé ou le présent des personnages ne font que les rendre plus mystérieux, surprenants. Dans cette ville imaginée où la religion est souveraine parmi les temples, les ashrams et les fidèles, les personnages terriblement humains se croisent, traînant leur fardeau  et créant ainsi une traversée hypnotique  très attachante.

⭐️⭐️⭐️⭐️