La vie magnifique de Frank Dragon – Stéphane Arfi

ArfiTitre : La vie magnifique de Frank Dragon
Auteur : Stéphane Arfi
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 272
Date de parution : 11 janvier 2017

Frank Dragon a six ans quand la France est aux mains du Maréchal, le  » salopard » qui baise les pieds du diable Hitler. Son père, Tateh est rabbin. Ona, sa mère lui conte l’histoire de Dieu fâché contre Ish et Isha qui ont mangé le fruit interdit du jardin délicieux.
Difficile ensuite pour cet enfant de renouer avec ce Dieu-fâché qui lui envoie tant de misères.
Ona est arrêtée en croyant à la convocation des « képis« , Tateh est dénoncé par l’horrible concierge et emmené dans un camp. Frank reste seul, caché dans la grande armoire avec ses poupées de chiffon et le grand livre rempli d’ordres de Tateh.
Madame Bonaventure, la voisine, récupère l’enfant et le confie à une grand-mère de l’arrière-pays, un peu revêche mais elle aussi marquée par la guerre. Là-bas, Frank retrouve Beata Blumenfeld, son amour secret de son immeuble parisien. Beata et Frank sont les deux seuls enfants juifs de l’école, des enfants effacés qui  » ont mal tout au fond d’eux. »
En août 44, le village est anéanti par les Allemands. Frank parvient à s’échapper avec Sauveur, le fils du facteur âgé de quatorze ans. D’autres enfants ne survivront pas.
Un mois plus tard, Frank est recueilli dans une maison de pensionnaires gérée par les Pères André et Pierre, à Villedieu. Là, il fait la connaissance de Jésus sur sa croix et se retrouve confronté la différence des religions.
En 1946, Tateh retrouve son fils et lui raconte l’horreur de sa déportation. Son récit atroce prend plusieurs pages sans aucune ponctuation, comme le vomissement d’années d’horreur. Frank ne reconnaît plus son père, ne comprend pas qu’il ait pu souffrir davantage que lui. Chacun sa souffrance, Tateh lui remet le livre, « l’histoire de leur peuple » avant de disparaître.
A 19 ans, Frank ne croit plus en Dieu mais peut-être en son fils qui, lui, sait ce que c’est de souffrir.
Frank quitte le pensionnat pour échouer à Meudon dans une ratière où il découvre le racisme. Il se retrouve finalement dans les rues de Paris en plein hiver 54, le plus froid, celui où l’abbé Pierre s’insurgera.
Curieusement, il retrouve Sauveur qui le conduira à l’hôpital.
Fiévreux et délirant, Frank nous transporte dans ses souvenirs cauchemardesques, ses visions théâtrales et ses explications avec un Dieu qui ne veut pas de lui.
 » Je crains en effet qu’un jour prochain, Je doive M’occuper personnellement des hommes dans leur ensemble, bien que j’y rechigne comme Je viens de te le rappeler, et que de ce fait, la majorité paiera pour le comportement d’un petit nombre qui mène les hostilités. Les hommes n’ont, semble-t-il, pas compris tout l’intérêt qu’il y a à exister avec des êtres différents d’eux. »

La première partie, certes sur un sujet déjà maintes fois traité, est remarquable par son style, celui d’un jeune enfant qui ne s’exprime pas, qui a une compréhension enfantine de ce qui se passe autour de lui. La naïveté et l’innocence se heurtent à la violence du moment, qui de fait est atténuée dans l’esprit de l’enfant. Mais les évènements racontés sont bien ceux qui nous ont tant de fois touchés avec la peur des uns, la méchanceté des dénonciateurs et la sympathie de certains.
En grandissant, Frank, sans jamais dire un mot, perçoit davantage de choses. Se réfugiant toujours auprès de ses poupées de chiffon, il est pourtant contraint de devenir acteur et de prendre en main sa survie. Mais le monde est toujours aussi cruel pour un jeune juif orphelin, et comme le dit Camus, «  il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre. »
Ses fièvres nous entraînent parfois trop loin, sans véritable interêt pour l’histoire. Mais pour l’adolescent l’irréel est un refuge nécessaire pour évacuer les angoisses. Quelques bonnes rencontres inespérées en fin de roman peuvent paraître improbables. Mais, sans exagération, ces deux points ne viennent pas compromettre l’attachement que l’on peut avoir envers le jeune Frank, qui reste toutefois le seul personnage marquant de ce premier roman.

 

Les ravissements du Grand Moghol – Catherine Clément

ClémentTitre : Les ravissements du Grand Moghol
Auteur : Catherine Clément
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 336
Date de parution: 10 mars 2016

La lecture est souvent un voyage dans le temps et l’espace. Mais, avec mes deux derniers livres, je me rends compte que lecture et voyage se complètent. L’un rendant l’autre plus riche et plus proche. Ce roman historique de Catherine Clément me touche d’autant plus qu’il me remet en mémoire des lieux visités il y a près de trente ans ( oui, je sais, cela me met une sacrée claque).

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Je revois, et surtout je ressors les photos, de cette forteresse rouge en plein désert, Fatehpur Sikri. Je me souviens d’Agra, du tombeau d’ Humayun. Et de l’histoire d’Akbar, fils d’Humayun et d’une « Begun aux seins plats » descendante de Gengis Kahn, Maryam Makani qui dirigea l’Empire Moghol de 1556 à 1605.
Akbar est une personnalité étrange. Il ne sait lire ni écrire mais il a une mémoire gigantesque. De sa naissance, on lui considère des pouvoirs de guérisseur. Ses crises d’épilepsie lui laissent entrevoir des visions célestes qui guident par la suite son comportement.
Souverain de l’Hindoustan à quatorze ans, adoré de sa mère, il fait construire un palais en plein désert, Fatehpur Sikri qui devient ainsi capitale de l’Empire.
Grand amateur de chasse et de guerre, son premier ravissement après la rencontre d’un jeune garçon et d’une fille allaitant un faon, lui révèle qu’il faut laisser le sang vivant et cesser la chasse.
Fils d’un sunnite et d’une chiite, marié à une hindoue à laquelle il laisse libre choix de son culte, Akbar rêve d’unifier toutes les religions de l’Inde et de chasser l’intolérance.
Dans sa Maison de l’Adoration, il convie les fakirs, yogis, soufis qui furent ses amis d’adolescence, les puissants mollahs chiites et oulémas sunnites, un vieil hindou « pouilleux » récemment converti en musulman, les parsis du Gujarat, les juifs de Cochin, les Jaïns, disciples du Dieu Shiva et trois jésuites venus le convertir sur demande du roi d’Espagne.
 » Nous, Shah in Shah, déclarons ouverte la Maison de l’Adoration afin que soient librement discutées toutes les croyances de notre empire et que soient comparés les principes des fois et religions, ainsi que les preuves et évidences sur lesquelles ils s’appuient, de sorte que l’or et l’argent puissent être séparés des alliages ordinaires. »
Inutile de vous dire que ces débats seront pour le moins houleux, que de cette volonté de conciliation naîtront violence et complot.
Catherine Clément, avec son talent de conteuse et d’historienne, ajoute à la précision historique sa touche lumineuse. Quel plaisir d’observer les caprices des uns et des autres ( le Grand prêtre refusant de s’asseoir sur le même sol que les autres doit être soulevé dans une nacelle ou à la rigueur être éventé personnellement par un garde), d’imaginer les costumes ( tenue de Ciel c’est à dire nudité totale pour un jaïn ou justaucorps de soie verte et jupe de gaz fleurie pour le général des armées impériales).
Quelle belle rencontre que celle d’un empereur moghol possédant un harem et de trois jésuites contraints au célibat, notamment avec le frère Monserrate qui succombe aux charmes d’une belle esclave russe.
 » Nous constatons avec regret qu’il existe plusieurs sentiers religieux, et que chacun d’entre eux se croit le meilleur…Ne pas croire aux mêmes dieux, ne pas avoir les mêmes idées, et voici que surgit le mépris et la guerre. »
Personnalités truculentes, reparties cinglantes, complots, amitiés inattendues servent ce récit historique d’un bel idéal de tolérance avec le sens du romanesque et de l’humour de Catherine Clément.

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Le testament de Marie – Colm Toibin

ToibinTitre : Le testament de Marie
Auteur : Colm Toibin
Littérature irlandaise
Traducteur : Anna Gibson
Titre original : The testament of Mary
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 126
Date de parution : 24 août 2015

Auteur :
Auteur irlandais reconnu dans le monde entier, Colm Tóibín a été trois fois dans la dernière sélection du Booker Prize. Aux éditions Robert Laffont, dans la collection « Pavillons », ont été publiés La Couleur des ombres (2014), Brooklyn (2011), L’Épaisseur des âmes (2008) et Le Maître (2005).

Présentation de l’éditeur :
« C’est un livre court, mais aussi dense qu’un diamant. »
Irish Times
Ils sont deux à la surveiller, à l’interroger pour lui faire dire ce qu’elle n’a pas vu. Ils dressent de son fils un portrait dans lequel elle ne le reconnaît pas et veulent bâtir autour de sa crucifixion une légende qu’elle refuse. Seule, à l’écart du monde, dans un lieu protégé, elle tente de s’opposer au mythe que les anciens compagnons de son fils sont en train de forger. Lentement, elle extirpe de sa mémoire le souvenir de cet enfant qu’elle a vu changer. En cette époque agitée, prompte aux enthousiasmes comme aux sévères rejets, son fils s’est entouré d’une cour de jeunes fauteurs de trouble infligeant leur morgue et leurs mauvaises manières partout ou ils passent. Peu à peu, ils manipulent le plus charismatique d’entre eux, érigent autour de lui la fable d’un être exceptionnel, capable de rappeler Lazare du monde des morts et de changer l’eau en vin. Et quand, politiquement, le moment est venu d’imposer leur pouvoir, ils abattent leur dernière carte : ils envoient leur jeune chef à la crucifixion et le proclament fils de Dieu. Puis ils traquent ceux qui pourraient s’opposer à leur version de la vérité. Notamment Marie, sa mère. Mais elle, elle a fui devant cette image détestable de son fils, elle n’a pas assisté à son supplice, ne l’a pas recueilli à sa descente de croix. À aucun moment elle n’a souscrit à cette vérité qui n’en est pas une.

Mon avis :
 » Je me souviens de trop de choses; je suis comme l’air un jour sans vent, qui se contient lui-même, immobile, et ne laisse rien échapper. Je contiens la mémoire de la même façon que le monde retient son souffle. »
Le style est magnifique mais je ne suis pas vraiment entrée dans cette version de l’histoire. J’aime cette façon dont l’auteur fait de Marie une mère ordinaire, fière de son fils, prête à tout pour le protéger mais aussi une mère qui ne comprend plus vraiment ce fils devenu un homme étrange,  » on aurait dit un inconnu, étrangement pompeux et solennel. » Une mère qui finit par douter et s’enfuir, infiltrant peut-être un doute aussi dans nos croyances.
 » Mes jours à moi se déroulaient dans le silence mais, d’une façon ou d’une autre, la folie qui flottait dans l’air, cet air où les morts revenaient à la vie, où l’eau se changeait en vin, où es vagues de la mer se laissaient calmer par un homme marchant sur l’eau, ce grand dérangement dans l’ordre du monde s’infiltrait tel un voile humide ou une brume rampante dans les quelques pièces où je vivais. »
Est-ce la brièveté du récit, cette narration à la première personne qui fait de Marie un être humainement normal, le doute qui m’envahit sur la finalité du récit ou tout simplement la mauvaise lecture au mauvais moment mais je suis restée en marge et il me reste peu de choses de ce récit pourtant superbement écrit.

Retrouvez l’avis éclairé de Cultur’elle ou de MicMelo qui ont aimé ce roman.

RL2015bac2015

Le cri de l’oiseau de pluie – Nadeem Aslam

aslamTitre : Le cri de l’oiseau de pluie
Auteur : Nadeem Aslam
Littérature pakistanaise
Traducteur : Claude Demanuelli, Jean Demanuelli
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 288
Date de parution : 5 février 2015

Auteur :
Nadeem Aslam, né au Pakistan en 1966, a quatorze ans lorsque sa famille fuit le régime du général Zia et s’installe en Angleterre. Après des études à l’université de Manchester, il se consacre à l’écriture. Avant Le Cri de l’oiseau de pluie, le Seuil a publié La Cité des amants perdus (2006), finaliste du Booker Prize, La Vaine Attente (2009) et Le Jardin de l’aveugle (2013), sélectionnés par plusieurs prix littéraires français et étrangers. L’œuvre de Nadeem Aslam est publiée dans une douzaine de pays. L’auteur partage aujourd’hui son temps entre l’Angleterre et le Pakistan.

Présentation de l’éditeur :
Une bourgade anonyme du Pakistan, à l’ombre de deux mosquées concurrentes, est secouée par deux événements simultanés : le meurtre du puissant juge Anwar, et la réapparition mystérieuse d’un sac postal égaré dix-neuf ans plus tôt dans un accident de chemin de fer. Quels secrets enfouis depuis longtemps ces lettres vont-elles révéler ? Alors que la mousson approche et que la touffeur moite devient de plus en plus écrasante, les passions se déchaînent au sein de la petite communauté, menaçant de la faire éclater, laissant ses différents acteurs troublés et désemparés.
Chronique sociale, portrait du paysage politique et religieux du Pakistan au début des années 1980, Le Cri de l’oiseau de pluie, premier roman de Nadeem Aslam, vient compléter l’œuvre publiée et saluée d’un auteur qui compte désormais parmi les grands de la littérature. On y trouve déjà la prose assurée et poétique, la voix forte d’un écrivain qui n’a de cesse de dénoncer l’intolérance.

Mon avis :
Ce premier roman de Nadeem Aslam comporte déjà les points forts qui me font apprécier ses récits. L’auteur met en valeur son pays en décrivant les lieux avec le climat (nous sommes ici en pleine mousson), la végétation, les oiseaux, la nourriture et nous immerge dans la vie au quotidien des personnages.
En citant James Joyce, un journaliste rappelle que  » le quotidien, c’est l’affaire du romancier…Le journaliste, lui, a pour tâche de traiter l’extraordinaire. »
Nous entrons dans ce quartier musulman ( ancien quartier hindou avant la partition) à la mort du juge Anwar, assassiné suite à la réception d’une lettre vieille de dix-neuf ans.
Lors d’un accident de chemin de fer, des sacs de courrier furent perdus. Des années plus tard, elles vont enfin être distribuées inquiétant ceux qui ont des choses à se reprocher.
Cette nouvelle échauffe un peu plus les esprits des habitants déjà brimés par les événements lors des précédentes élections qui a remis au poste de Premier Ministre ce général inquiétant, la peur que fait régner le puissant propriétaire terrien Mujeeb Ali, l’éclatement entre les deux mosquées et surtout la vie en concubinage du commissaire musulman Azhar avec une chrétienne, Elizabeth Massih.
Chacun vit mal cet outrage aux bonnes mœurs et à la religion, surtout venant d’un homme intelligent qui se doit de donner l’exemple.
Si l’imam Hafeez est prompt à reprendre les pauvres gens qui sortent du droit chemin en oubliant d’entretenir une sépulture, en regardant la télévision, il rechigne à s’opposer aux dérives du riche Mujeeb ou du commissaire.
«  Moi ce que j’aimerais savoir, dit M. Kasmi en lui coupant pratiquement la parole, c’est qui dirige en réalité le pays. L’armée? Les politiques? Les industriels? Les propriétaires terriens?…
A moins que ce soit Dieu? dit Yusuf Rao. »

Si ce premier roman excelle à nous décrire le quotidien d’un quartier musulman avec l’appel des mosquées, le rôle des femmes, les superstitions, les interdits de la religion et les pouvoirs de certains nantis, la censure de l’information, il peine un peu à maîtriser une réelle intrigue.
Des chapitres en italiques restent sibyllins, le sujet de fond reste partagé entre plusieurs événements sans vraiment prendre une dimension suffisante et la fin s’effiloche en créant un sentiment d’insatisfaction.

Le cri de l’oiseau de pluie est un premier roman qui installe l’univers de Nadeem Aslam. L’auteur a par la suite amélioré son sens de l’intrigue et du romanesque.

Je  remercie dialogues pour la lecture de ce roman.

bac2015

Le royaume – Emmanuel Carrère

carrereTitre : Le royaume
Auteur : Emmanuel Carrère
Éditeur : P.O.L.
Nombre de pages : 640
Date de parution : septembre 2014

Auteur :
Né à Paris, le 9 décembre 1957. Emmanuel Carrère a reçu pour ce livre le Prix Littéraire  Le Monde et a été élu Meilleur Livre de l’année pour le magazine Lire.

Quatrième de couverture :
A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans, c’est passé.
Affaire classée alors? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir.
Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier? en historien?
Disons en enquêteur.

Mon avis :
A plusieurs titres, Le royaume était le roman que j’attendais le plus dans cette rentrée littéraire 2014. Premièrement, parce que j’aime la façon dont l’auteur conduit ses enquêtes historiques en y insérant son propre parcours et deuxièmement parce que la quatrième de couverture m’a fortement interpellée. Croire, c’est douter. Et Emmanuel Carrère me promettait ici d’éclairer par son expérience personnelle mon propre questionnement.
L’auteur confirme une fois de plus ce besoin de personnaliser son enquête par sa propre expérience, d’éclairer l’Histoire avec des perspectives actuelles. Ici certains anachronismes, certaines comparaisons avec des faits contemporains
permettent de désacraliser l’enseignement souvent ésotérique de la Bible. Emmanuel Carrère a une volonté de rendre humains des êtres qui nous paraissent souvent comme des dieux, des figures mythologiques.
Pourtant, sous cette ironie moderne, le travail d’historien ne peut nous échapper.
 » J’ai refait pour mon compte ce que font depuis bientôt deux mille ans tous les historiens du christianisme: lire les lettres de Paul  et les Actes, les croiser, recouper ce qu’on peut recouper avec de maigres sources non chrétiennes. »
Tout d’abord, l’auteur nous raconte comment en 1990, il est devenu croyant. Suite à une dépression, inspiré par une marraine chrétienne puis pas Hervé, plutôt bouddhiste, l’auteur se tourne vers la religion et la psychanalyse. Mais la religion n’est pas qu’une réponse à l’angoisse et la pratiquer de manière aussi frénétique ne  redonne pas  « la musique en soi qui fait danser la vie. » De manière aussi spontanée qu’il entre en religion comme on attrape une maladie, il en sort trois ans après. J’avoue ne pas reconnaître ici une vraie croyance mais plutôt un essai hasardeux pour retrouver un goût de vivre.
Pourtant, indéniablement, cette période l’a hanté pour qu’il revienne vingt ans plus tard sur une enquête des débuts du christianisme.
Avec de nombreuses sources ( la Bible de Jérusalem, la traduction œcuménique de la Bible, le livre Q, La vie de Jésus écrit par Renan, un historien ancien séminariste, les épîtres, les Actes des apôtres, le Nouveau testament…), Carrère reconstitue le parcours de Paul, transformé lors d’une rencontre avec Jésus sur la route de Damas, homme ambigu qui ne supporte pas que l’on écoute quelqu’un d’autre que lui, mais renié par les vrais disciples de Jérusalem. Puis la vision de Luc, médecin non juif, possédant de grands talents de romanciers, écrivant ainsi sa version à partir de son expérience avec Paul, les paroles de Jésus que lui a confiées Philippe (livre Q), le récit de Marc et le récit de Flavius Josephe, émissaire de l’empereur Titus qui a détruit Jérusalem.
Toutes ces parties sur Paul, l’enquête et Luc sont assez denses et parfois laborieuses même si elles sont activées par l’esprit ironique et moderne de Carrère. Mais, chacun y trouvera nécessairement des enseignements.
 » J’ai appris beaucoup de choses en l’écrivant, celui qui le lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir. »
Si je connaissais l’essentiel des Ecritures ( souvenirs de cathéchisme), j’ai apprécié d’en apprendre davantage sur certains points nébuleux et surtout de comprendre  l’histoire d’Israël (destruction du Temple par les Romains, la création de la Palestine…).
«  Il n’y a dans l’histoire des hommes aucun autre exemple d’un peuple qui a persévéré dans son existence de peuple, si longtemps, en étant privé de territoire et de pouvoir temporel. »
Finalement, après tout de même une lecture laborieuse, j’aime la fin qui montre qu’Emmanuel Carrère a enfin  » entrevu ce que c’est que le Royaume. » Être croyant n’est-il pas simplement  comme Jean Vanier, créateur des communautés de l’Arche, nous le propose de s’aimer les uns les autres. Tout comme Jésus aurait laver les pieds de ses apôtres pour leur montrer qu’il ne leur était pas supérieur, chacun doit pouvoir laver les pieds d’autrui et se réjouir du sourire des plus faibles enfin reconnus.
 » Affaire classée, alors? » Personnellement, il me semble qu’ Emmanuel Carrère est resté fidèle au jeune croyant qu’il était.

Merci à Nathalie et Kincaid pour cette lecture commune. Rosemonde fera paraître sa chronique un peu plus tard mais je la remercie d’ores et déjà de nous avoir accompagnées.

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Emmaüs – Alessandro Baricco

bariccoTitre : Emmaüs
Auteur : Alessandro Baricco
Littérature italienne
Traducteur : Lise Caillat
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 144
Date de parution : novembre 2012

Auteur :
Écrivain, musicologue, auteur et interprète de textes pour le théâtre, Alessandro Baricco est né à Turin en 1958. Dès 1995, il a été distingué par le Prix Médicis étranger pour son premier roman, Château de la colère. Avec Soie, il s’est imposé comme l’un des grands écrivains de la nouvelle génération.
Vous trouverez aussi sur ce blog, la chronique de   Soie et  Novecento, pianiste, Mr Gwynn.

Présentation de l’éditeur :
Quatre garçons, une fille : d’un côté, le narrateur, le Saint, Luca et Bobby, et, de l’autre, Andre. Elle est riche, belle, et elle distribue généreusement ses faveurs ; ses parents, eux, sont des parvenus qui ne croient qu’au travail et à l’argent. Quant aux garçons, ils ont dix-huit ans comme elle, mais c’est là leur seul point commun. Car ils sont avant tout catholiques, fervents voire intégristes. Musiciens, ils forment un groupe qui anime les services à l’église, et ils passent une partie de leur temps à rendre visite aux personnes âgées de l’hospice, les «larves».
Alors qu’elle incarne la luxure, Andre les fascine, ils en sont tous les quatre amoureux. La tentation est forte, mais le prix à payer sera lui aussi considérable.
Roman intime et habité par une authentique douleur, Emmaüs est un texte à part dans l’œuvre d’Alessandro Baricco, sans doute le plus personnel à ce jour.

Mon avis :
Emmaüs est sûrement le plus troublant et le plus déstabilisant des romans d’ Alessandro Baricco que j’ai lus. Peut-être, parce qu’en gardant tout de même cette volonté de mettre en mots une idée en construisant un mythe, il s’est plus largement inspiré de son vécu.
Quatre garçons élevés dans la religion catholique sont de fervents pratiquants. Ils constituent un « nous », un monde loin des autres jeunes libertins, sûrs d’eux. C’est une façon de vivre qu’ils ont choisi, qu’ils assument pleinement et qui les comblent.
Ils se complaisent dans ces routines, ces destins mesurés, sans peur de la souffrance ni de la mort.
Mais sans le doute, il n’y aurait pas de foi. Dans ce bel édifice serein, Andre, une belle et scandaleuse jeune fille représente la lumière non divine pourtant présente dans un destin raté.
Telle la réflexion des apôtres ayant rencontré le Christ à Emmaüs sans s’en douter,  » durant tout le récit, chacun est dans l’ignorance. »
Sans jamais renier cette éducation catholique rassurante et satisfaisante, les quatre garçons vont toutefois percevoir d’autres beautés, d’autres failles semant le doute en leur foi, et les amenant parfois vers la déviance.
 » Comment avons-nous pu ignorer, pendant aussi longtemps, tout ce qui se passait, et cependant nous asseoir à la table de chaque chose ou personne rencontrée sur notre chemin? »

Beaucoup moins poétique que Soie, ce roman est une fois de plus une belle démonstration d’une idée mise en image dans une profonde histoire avec le talent littéraire habituel de l’auteur.

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Julius aux alouettes – Fabienne Juhel

juhel1Titre : Julius aux alouettes
Auteur : Fabienne Juhel
Éditeur : La Brune au Rouergue
Nombre de pages : 208
Date de parution : 5 mars 2014

Auteur :
Née en 1965 à Saint-Brieuc, Fabienne Juhel est l’auteur de six romans dont À l’angle du renard (Prix Ouest France/Étonnants-Voyageurs), Les hommes sirènes et Les oubliés de la lande. Elle vit en Bretagne.

Présentation de l’éditeur :
Dans une ville en bord d’océan, un jour d’été lumineux, une famille enterre un homme appelé Julius. Il y a le père médecin, la mère galeriste, la grand-mère et les deux enfants. Pendant que le cercueil est porté vers le cimetière accroché à la falaise, chacun se souvient de ce bel homme élancé, à la peau noire comme de l’ébène, débarqué dans leur vie ordinaire un jour d’équinoxe. Qui était donc cet inconnu qui en quelques semaines leur a ouvert l’horizon ? Pourquoi portent-ils tous la culpabilité de sa disparition brutale ?
«Qu’est-ce qu’une histoire ? me demanderez-vous. La narration d’un miracle», écrit Fabienne Juhel dans ce nouveau roman qui est un appel à la vie, à ses mystères et à ses bouleversements.

Mon avis :
Je n’avais encore rien lu de cette auteure mais j’avais repéré de bonnes chroniques sur  son dernier roman, Les oubliés de la lande.
J’ai très vite compris ce qui séduisait tant les lecteurs : le style , le ton, l’importance de chaque chose que l’on voit ou l’on sent.
L’histoire est osée puisqu’elle raconte le passage sur terre et plus particulièrement dans une famille d’un « étrange étranger » . Julius, un homme noir vêtu d’un pantalon large en lin et d’une chemise de coton blanc qui lui donne l’apparence d’un ange, d’un éphèbe ou d’un flibustier.
Le récit commence par la fin, l’enterrement de Julius et la présentation succincte des différents membres de la famille ( la grand-mère Léonie, Marie, Alban, Lola, Brian) qui suivent le cercueil sur un chemin en bordure de falaise.
Puis, chacun raconte la première rencontre avec Julius, la première fois qu’ils ont partagé une journée, une passion avec lui et leur premier échange amoureux.
Car il faut savoir mettre le cœur à la place du cerveau et pour Julius tout est amour. Il prend du temps pour chacun, respecte leur différence, chaque membre de cette famille ayant sa particularité.
Et pourtant, malgré ces échanges, ces dons d’amour de Julius, la vie et l’habitude reprennent facilement le dessus.
 » Pourtant, vous avez puisé dans mes veines la force qui vous faisait parfois défaut. J’ai été un viatique et un phare, un plaisant compagnon de délassement. Une sorte de Phénix. Et mon amour pour vous était incommensurable.
Mais vous n’avez cru à l’amour que durant le temps où il se donnait, et vous en avez pris votre parti. »
Derrière cette parabole, on comprend aisément que l’auteur revisite à sa matière la figure du Christ rédempteur et la perte inéluctable des hommes qui « ne savent pas ce qu’ils font ».
Le thème va inévitablement agacer un certain lectorat mais sans parler de religion, recentrer nos vies modernes sur les valeurs simples de la nature et de l’amour ne peut que nous faire réfléchir utilement.
Fabienne Juhel nous fait découvrir les bonheurs de la nature comme une ballade à vélo, l’écoute du chant des oiseaux, la vue d’une biche esseulée, la cueillette des fraises du jardin. On entend  le parler des gens de la campagne.
En très peu de pages, elle parvient à nous faire découvrir et aimer les cinq personnages de cette famille grâce à la qualité de description des scènes de vie, l’humour du langage ou des situations.
Si, comme moi, vous ne connaissiez pas cette auteure, je vous invite à la découvrir et je pense que vous ne serez pas déçus.

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