Nulle part sur la terre – Michael Farris Smith

Titre : Nulle part sur la terre
Auteur : Michael Farris Smith
Littérature américaine
Titre original : Desperation road
Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur : Sonatine
Nombre de pages : 362
Date de parution : août 2017

« S’il y avait une chose au monde dont vous savez qu’elle peut vous mettre dedans, vous voudriez pas la garder à portée de main, vous? »

Cette phrase résume bien les deux personnages principaux de ce roman. Russel sort de prison. C’était un accident, un putain d’accident. Mais son état d’ébriété ne jouait pas en sa faveur. Et pourtant, aussitôt dehors, il retourne sur les lieux dans le Mississipi , reprend la boisson et un fusil chargé.
Maben se retrouve seule avec sa gamine, Annalee. Plus de foyer, plus d’argent. Elle fuit sur les routes, prête à vendre son corps pour s’occuper dignement de sa fille.

Ce ne sont pas de mauvaises personnes. Mais souvent la chute n’en finit pas, les galères s’enchaînent et on ne finit jamais de payer ses erreurs.
Tous deux se retrouvent toujours au mauvais endroit, au mauvais moment. Qui va croire un repris de justice ou une ancienne junkie?

Pour avoir vécu les mêmes épreuves, les mêmes déchéances. Russel et Maben se comprennent. Mais pourront-ils s’en sortir face à ceux qui veulent encore et toujours les culpabiliser?

Je suis plutôt mitigée face à cette histoire plutôt classique de marginaux auxquels l’environnement ne donne aucune chance.
Le point fort du roman se situe selon moi sur les personnages complexes aux sentiments triturés parfaitement bien rendus.
Par contre, le style (ou peut-être la traduction) me semble assez brutal ( tournures répétitives dans une même phrase, choix lexical pauvre « il savait que la vie dure ça durait pour toujours ») et de nombreuses et longues descriptions de scènes anodines ralentissent le rythme.

J’ai de bien meilleurs souvenirs de lecture sur ce thème largement travaillé par les auteurs américains.

Le triangle d’incertitude – Pierre Brunet

Titre : Le triangle d’incertitude
Auteur : Pierre Brunet
Éditeur : Calman-Levy
Nombre de pages : 275
Date de parution : 16 août 2017

En terme de navigation, le triangle d’incertitude est cette figure formée sur une carte maritime lorsque le marin a relevé trois points fixes ( amers) et dans lequel son bateau se trouve forcément. Plus ou moins large, il laisse une marge d’incertitude sur la position du navire.

Ancien commando marine, de retour de l’opération Turquoise (opération humanitaire de l’armée française en 1994) au Rwanda, Étienne est perdu dans la plus grande incertitude. Marqué par les visions traumatisantes du massacre des Tutsis mais surtout convaincu de la défaillance de son armée dans le sauvetage possible de milliers d’êtres humains, Étienne ne parvient pas à se réinsérer dans son milieu familial ni dans les commandos maritimes.
« mille deux cent vies perdues par cynisme ou défaillance », l’armée ayant tergiversé pendant trois jours pour assurer la protection demandée par les Tutsis de Bisesero.

Il ne peut supporter les attentes d’amour de sa femme, « nous sommes tous damnés, et il n’y a plus aucun amour dans lequel s’incarner l’un par l’autre. » Thérapeute et sexologue n’y pourront rien.
Mis au placard dans un centre de documentation, tomber sur les archives du massacre de Bisesero le convainc de démissionner et de partir en mer avec Gilliat, ce voilier personnifié qu’il a acheté dès son retour du Rwanda, deux ans plus tôt.
«  Je crois que le soleil ne désire que la mer. La terre est un accident. La terre est incertaine de vouloir se réveiller chaque matin, si pesante de morts. »
Seule la mer peut guérir sa morbidité obsessionnelle. En consignant sa route sur le journal de bord, il rejette chaque jour ce que sa raison ne peut supporter.
«  On m’avait préparé à ça; m’engager dans la zone de mort, et tuer. Je n’étais pas prêt à n’être qu’un figurant impuissant du carnage. Nous n’avons pas tué, là-bas, nous n’avons fait qu’être absents au moment où d’autres tuaient. Cette innocence ne nous sauvera pas. »
Dans les îles anglo-normandes, il s’imprègne de la force de ses rencontres, retrouve les traces de l’auteur qui avec Les travailleurs de la mer ( Gilliat est le pêcheur rêveur qui affronte la pieuvre dans ce célèbre roman de Victor Hugo) lui a donné la passion de l’océan.
C’est un voyage de rédemption. «  Les rayons du soleil couchant sur le bleu-mauve des jacinthes en fleur auraient pu le relever de ses fautes. Il ne se serait pas pardonné. Il aurait juste accepte d’être là, baigné de ces couleurs embrasant la demi-ombre d’une souveraineté éphémère, dans le vent caressant un tapis de bluebells sur une lande perdue en mer. »

J’ai aimé la prise de conscience de cet homme, sa volonté à affronter sa défaillance, son lien d’amitié avec Gilliat, sa force à sauver les hommes refusant cette indifférence qui « est l’ombre qui accompagne chaque pas de la cruauté. »
Certains se perdront dans le vocabulaire très technique du monde de la voile.
«  Étienne coinça la drisse sur le winch, repartit en pied de mât pour s’occuper des coulisseaux puis revint étarquer la drisse. »
J’ai la chance de connaître un peu. J’ai même retrouvé une allusion au célèbre navigateur, Bernard Moitessier dont on m’a conseillé le livre, La longue route lors de ma visite récente du Joshua, un ktech en acier avec lequel il a fait sa course autour du monde en solitaire au Golden Globe challenge en 1968.

J’ai aimé ce livre pour son approche différente sur le génocide du Rwanda, pour ce voyage de rédemption d’un homme perdu en proie à la culpabilité, pour cette navigation dans les îles anglo-normandes, pour cette course effrénée contre la mort. Autant de facettes qui varient les rythmes de ce roman. Dommage que l’univers peut-être trop pointu de la voile empêche de le recommander au plus grand nombre.

Je remercie Babelio et les Éditions Calman-Levy pour la lecture de ce roman dans le cadre de la dernière opération Masse Critique.

 

L’ombre d’un homme – Bénédicte de Mazery

Titre : L’ombre d’un homme
Auteur : Bénédicte des Mazery
Editeur : Anne Carrière
Nombre de pages : 220
Date de parution: 8 mars 2012,  Pocket, avril 2014

Alfred de Vigneux, fils de notaire, cherche au crépuscule de sa vie à racheter les fautes de son père, administrateur provisoire pendant la seconde guerre mondiale. Alors jeune adolescent, il se souvient de ce couple de l’appartement du dessous, Charlotte et Simon Wiesenberg et leur jeune fils de trois ans, Joseph, emmenés à Drancy pendant l’administration vichyste.
Charlotte, demi-juive, put échapper au camp pour rejoindre le magasin Levitan, là où enfermés à l’abri des regards, les captifs devaient trier les biens confisqués aux juifs. Quelle douleur de croiser lors du tri des caisses, un objet familier, une peluche arrachée aux mains d’un enfant. Quel dégoût de voir ces riches allemandes se ruer sur des biens ayant appartenu à ceux qu’ils ont envoyés à la mort.
Alfred, «  lui, le vieil homme sans attaches, souffre pour la première fois d’une blessure qui va s’élargissant. ». Des marques sur l’escalier de son immeuble lui rappelle un cruel passé et son incapacité à défendre, du fait de son jeune âge, ceux qu’il appréciait.
Aujourd’hui, il retrouve la candeur et le questionnement de la jeunesse auprès de Léo, le fils d’Adèle et de Beer. Il a proposé à ce couple de loger dans l’appartement du dessous contre un repas à leur table chaque soir.
Un enfant pose des questions, cherche à comprendre même si la réalité, bien souvent, le dépasse.
«  C’est peut-être ça, être adulte, savoir se taire, garder pour soi ce qui doit l’être. »

Avec beaucoup de pudeur et de tendresse, Bénédicte de Mazery, nous rappelle ces évènements tragiques au travers de l’histoire d’un couple et des souvenirs d’un vieil homme en proie au remords.
Une belle variation, plus romanesque, sur un sujet que j’avais découvert avec le roman d’ Alexandre Seurat, L’administrateur provisoire.

Cinq ciels – Ron Carlson

carlsonTitre : Cinq ciels
Auteur : Ron Carlson
Littérature américaine
Titre original : Five skies
Traducteur : Sophie Aslanides
Éditeur : Gallmeister
Nombre de pages : 264
Date de parution : 30 août 2012

Destins brisés dans des décors éblouissants, nous sommes ici dans le cœur de cible des Éditions Gallmeister avec un sensible exemplaire de Nature Writing.
La construction est plutôt classique. Trois hommes se retrouvent dans l’Idaho, sur le site du ranch de Curtis Diff afin d’y construire une rampe de lancement pour sauter au-delà d’un canyon en moto.
Darwin Gallagos a fui sa maison du ranch et ses amis depuis la mort accidentelle de sa femme. Ce projet de construction est une manière de fuir son chagrin et sa rancœur. Il embauche deux ouvriers, Arthur Key, un colosse tout en muscle et Ronnie Panelli, son jeune protégé un peu sauvage.
Trois hommes meurtris, trois générations différentes, des hommes peu doués pour la parole et la confession qui vont travailler ensemble, apprendre un métier à Ronnie mais surtout une passion, une forme de création qui peut le stabiliser. Car ce jeune homme aurait pu mal tourner. Petit voleur à la tire, son expérience carcérale l’a rendu agressif surtout par honte de son comportement devant sa mère.
 » J’ai déçu tous ceux qui m’ont approché, mais ma mère m’a dit que Dieu aime les méchants. Je sais pas, méchant c’est dur mais je prends. »
Arthur a besoin d’aider ce jeune homme, peut-être comme une revanche sur le passé. Ancien chef d’entreprise de construction pour le cinéma, cet homme doué a tout plaqué après la mort de son frère.
Vivre ensemble finit par créer des liens, par oser la confession et guider ainsi chacun vers l’étape suivante.
Cette histoire de rédemption commune se cale dans une nature éblouissante et dangereuse et se concrétise avec de nombreux descriptifs des étapes de la construction de cette structure de rampe de lancement, une entrave à cette belle nature qui passionne toutefois nos ouvriers, tant ils ont à cœur ce besoin du travail bien fait.
Car quelque soit sa nature, ce projet est une manière de retrouver un objectif de vie, un partage humain, une sensation d’être utile à l’autre pour enfin savoir vivre avec ses pertes et ses blessures. Et passer à l’étape suivante…

10 ans gallmeister challenge contre-courant New Pal 2016 orsec2016

Lila – Marylinne Robinson

robinsonTitre : Lila
Auteur : Marilynne Robinson
Littérature américaine
Titre original : Lila
Traducteur : Simon Baril
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 357
Date de parution : Février 2015

Auteur :
Le premier roman de Marilynne Robinson, Housekeeping (1981), publié en France sous le titre La Maison de Noé (Albin Michel, 1983), a figuré sur la liste des cent plus grands romans publiée par The Observer et a reçu le PEN/Hemingway Award du meilleur premier roman. Publié en 2004, Gilead (Actes Sud, 2007) a obtenu le Pulitzer Prize for Fiction, ainsi que le National Book Critics Circle Award. Egalement auteur de deux essais, Marilynne Robinson enseigne à l’Iowa Writer’s Workshop.

Présentation de l’éditeur :
Enlevée tout enfant à sa famille biologique par Doll, jeune vagabonde au visage défiguré par une balafre d’origine inconnue, Lila a grandi sur les routes de l’exode où la Grande Dépression a durablement jeté une multitude d’indigents. Quand sa protectrice disparaît mystérieusement, la jeune fille se loue comme domestique avant d’échouer dans une maison close, à Saint Louis, où Doll ne réapparaît que pour se voir bientôt inculpée d’assassinat. Plus seule que jamais, Lila reprend la fuite et, au bout d’une longue marche, atteint Gilead, une petite ville de l’Iowa, où le vieux révérend Ames prend sous son aile cette âme en friche.
Après avoir considéré avec méfiance les marques d’intérêt que lui prodigue cet homme de Dieu respecté de tous et qui pourrait être son père, la farouche jeune fille se prend au jeu du dialogue auquel le Révérend l’invite, au point de consentir à épouser ce veuf austère que, forte de l’intranquille existence qui a été la sienne, elle contraint peu à peu à envisager de nouveaux chemins de pensée.
Instaurant entre discours religieux et destin séculier un surprenant lien de complémentarité sous l’égide d’une fiction pétrie d’humanité, Marilynne Robinson, sans jamais sacrifier la clarté et la précision de la langue à la profondeur de son sujet, s’emploie, dans cette incomparable variation sur l’amour, à faire don de son intelligence du monde et de sa connaissance des textes bibliques pour ouvrir la voie à une communion littéraire d’une rare et pénétrante intensité.

Mon avis :
Qu’il est lent et tortueux ce chemin qui mène Lila de l’errance à une vie maritale auprès d’un vieux pasteur. D’un passé aussi lourd, il ne reste à Lila que le couteau bien affûté de Doll mais surtout l’angoisse, la solitude et le regret qui l’excluent d’une vie normale, tout en espérant un refuge possible.
Doll, « une vieille sauvage pleine de fierté, la marque sur son visage pareille à une tache de sang qu’elle aurait choisi de ne pas laver« , est le seul être qui a pris soin de Lila. Aussi, lorsqu’elle disparaît, Lila l’enfant abandonnée devenue femme touche le fond jusqu’à haïr son corps dans un bordel de Saint-Louis.
Son refuge ne peut être que les plaines et la campagne, là où autrefois  »
elle ne connaissait que le nom des choses utiles à sa survie. » Dans l’église de Gilead, elle croise John Ames, un vieux pasteur veuf qui voit en elle une âme à sauver et apprécie sa façon abrupte de poser des questions inattendues. Lila est touchante avec son besoin de protection, sa peur d’être rejetée pour ce qu’elle était, sa soif de comprendre en lisant le livre d’Ezechiel.
Dans sa tête, parlant à Doll ou à cet enfant dans son ventre, et parce qu’elle n’ose pas encore tout raconter au pasteur, elle revit son passé comme autant de moments indignes de mériter le bonheur et la bienveillance de ce bon John Ames.
Lui, patient, attentionné veut lui donner tout ce qu’il peut, pour un moment au moins parce qu’il est vieux.
 » Les choses se produisent pour des raisons qui nous demeurent entièrement cachées tant que nous imaginons qu’elles découlent de ce qui s’est produit avant, de notre culpabilité ou de notre mérite, plutôt que d’un avenir que Dieu dans Sa liberté nous offre. »
Le rythme narratif pourra paraître lent mais chaque pas, chaque silence dévoilent les personnages endurcis par leur passé et habités par l’espoir d’un avenir meilleur sans toutefois sans juger dignes.
J’aime particulièrement les descriptions de l’auteur qui nous transportent dans les différentes scènes du récit, dotant ses personnages d’une grandeur d’âme et d’une force surprenante.
Marilynne Robinson clôt sa trilogie sur les habitants de Gilead, cette petite bourgade perdue dans les plaines de l’Iowa. Je n’avais pas lu le premier volet, Gilead (un oubli à rattraper) mais j’avais adoré Chez nous, consacré à la famille Boughton, ami de John Ames. L’envie de retourner dans cette ambiance de l’Amérique profonde était trop forte pour résister à Lila ( personnage cité dans Gilead). Mais sachez que les trois livres peuvent se lire indépendamment.

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