Le vallon des lucioles – Isla Morley

Titre : Le vallon des lucioles
Auteur : Isla Morley
Littérature américaine
Titre original : The last blue
Traducteur : Emmanuelle Aronson
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 480
Date de parution : 4 mars 2021

 

En septembre 1972 arrive à Chance ( Kentucky) un jeune homme bien mis dans une voiture bien propre. Il cherche des renseignements sur les Buford. Le postier l’envoie chez Clayton Havens, un homme solitaire qui soigne les oiseaux. Havens a appris à ses dépens qu’il vaut mieux vivre caché pour être heureux. Mais ce jeune homme qu’il a brutalement congédié rappelle une histoire vécue quelques années avant la seconde guerre mondiale.

En mai 1937, Clayton Havens, photographe récompensé du Pulitzer pour la photo d’un orphelin et Massey, son ami journaliste sont envoyés par la Farm Security Administration pour un reportage visant à vendre le New Deal du gouvernement. La pellicule Kodachrome vient d’être inventée. Cette révolution dans la photographie permettra peut-être à Havens de renouer avec le succès.

En discutant avec trois jeunes hommes de Chance, le journaliste est intrigué par leur occupation, la chasse aux ratons bleus. Au vallon des lucioles, les deux hommes vont vite comprendre de quoi il s’agit lorsqu’ils croisent une jeune fille à la peau bleue. Mordu par un serpent, Havens est sauvé par cette jeune fille qui emmène les deux hommes chez ses parents, les Buford.

Si Massey imagine rapidement l’intérêt journalistique d’une telle découverte, Havens s’attache à cette famille ostracisée et surtout à Jubilee, cette jeune rousse à la peau bleue. Depuis Opal, la première bleue de la famille, seuls quelques uns ont cette particularité. Aujourd’hui, il n’y a plus que Jubilee et son frère Levi qui soient bleus. Pour cela, ils sont rejetés par le village et surtout chassé par Ronnie, le fils du maire et ses deux amis.
En attirant l’attention sur eux, les deux étrangers risquent de déchaîner la curiosité et la haine. Havens fera tout pour dissuader Massey de publier des photos. Mais d’autres événements attiseront aussi la jalousie et l’horreur.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman montre une fois de plus que la différence entraîne le rejet et la haine. Il illustre aussi le pouvoir de l’amour qui se moque des apparences.
« Quand on est juste attiré par quelqu’un, on lui présente seulement nos meilleures facettes, mais quand on aime vraiment, on se montre tel que l’on est, avec ses défauts, ses boutons, et tout. »

Un récit hautement romanesque mais contrairement au roman de Delia Owens, Là où chantent les écrevisses qui abordent un peu le même thème, je trouve ici le personnage de Jubilee moins intéressant et l’environnement plus plat.

Je remercie Babelio et les Editions Seuil pour la lecture de ce roman dans le cadre d’une opération Masse Critique spéciale.

 

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Les lois de l’ascension – Céline Curiol


Titre : Les lois de l’ascension
Auteur : Céline Curiol
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 848
Date de parution : janvier 2021

 

 

Les lois de l’ascension est un roman polyphonique mettant en scène six personnages, trois femmes et trois hommes dans un quartier de Belleville. Au cours de ces quatre saisons de 2015, chacun verra sa trajectoire individuelle percutée par les aléas de la société. Orna, la journaliste et Sélène, l’enseignante sont soeurs mais les autres personnages ne se connaissent pas ou peu. Et pourtant, ils vont se rencontrer et influer sur la trajectoire des autres.

Tout commence un soir. Orna, rédactrice en chef adjointe dans une rédaction web d’une grande chaîne de télévision, rentre chez elle après huit heures de boulot intensives. Elle est démotivée par ce genre de travail qui préfère l’audience à la qualité de l’information.
« Le métier de journaliste a changé, elle le sait; la mise en scène et la diffusion ont pris le pas sur la recherche d’informations. »
Devant la porte de son immeuble gît un corps inerte enveloppé dans une espèce d’édredon déchiré. Est-il mort? Ivre? Doit-elle appeler les pompiers, lui porter secours, le faire monter chez elle? Elle ne fait rien. Mais le regrettera.

Sa soeur, Sélène, l’appelle de Dubaï. L’enseignante en gestion de l’environnement n’aime pas cette ville où les riches gaspillent et exploitent les travailleurs immigrés.
« Cette ville représentait l’enfermement de l’homme dans la certitude qu’il était maître absolu et pouvait se passer de la nature pour vivre. »
Mais elle y postule pour un poste prestigieux à l’Université Murdoch. Brillante, elle est retenue pour le poste mais déclinera la proposition car son compagnon, un journaliste pour le New York Times refuse de mettre sa carrière en pause pour la suivre à Dubaï. Elle qui reprochait à sa soeur d’avoir sacrifié sa carrière pour sa vie personnelle, doit remettre ses ambitions sous une autre perspective.

Modé est sénégalais. Chaque matin, avant de se rendre à son travail dans une association pour réfugiés, il écrit quelques poèmes qu’il ne relit jamais. Ce matin-là, il ne se doute pas que l’heure de la pré-retraite a sonné. Que va-t-il faire de ses journées dorénavant?
«  Il faut l’empathie, ce ciment précieux de toute congrégation humaine, cette empathie que capitalisme et technologies mettent en conserve aujourd’hui à des fins d’exploitation. Et finiront par l’épuiser comme la plupart des ressources! »
En ce dernier jour, il croise Orna, venue à l’Association pour tenter de retrouver l’homme qui gisait sur le palier de son immeuble.

Pavel est psychanaliste. Divorcé et père de Léa, une jeune fille qui passe son baccalauréat, il arrive en retard au bureau pour la première fois de sa vie. Orna, suite à ses problèmes de couple, d’infertilité et de non -reconnaissance par son père, fut autrefois sa cliente. Entre sa solitude amoureuse, la parution de son livre et sa riche clientèle exigeante, Pavel peine à trouver sens à sa vie.

Hope a arrêté ses études à Sciences Po pour travailler dans un entrepôt près d’Orléans. La jeune femme veut se soustraire à la corruption des privilèges, elle refuse le système d’éducation pour vivre sans compromission, sans ambition.
« En France, on gueulait pour défendre ses privilèges mais non l’idéal d’une vie meilleure, où meilleure ne signifierait pas « plus confortable » mais «  plus intègre »! »
Mais licenciée, sa survie financière devient trop impérative pour être libre. Elle retourne vivre chez sa mère à Paris et suite à une tentative de suicide, elle prend rendez-vous chez Pavel, sur les conseils d’Orna. Elle veut s’incarner dans un acte politiquement militant.

Plus brièvement, nous croisons Mehdi, le fils de la femme de ménage de Pavel. Il vit dans un quartier défavorisé, s’exprime dans un langage familier de jeunes de la rue. Désoeuvré, il aurait besoin d’une figure paternelle. A défaut, il se tourne vers l’intégrisme. Pavel aurait dû le rencontrer mais son emploi du temps ne lui a pas permis d’honorer la promesse faite à sa femme de ménage.

« D’autant que moins l’imagination d’une jeune personne était stimulée, moins celle-ci pouvait travestir le banal en aventure, tendant dès lors à s’engager dans la recherche de comportements extrêmes afin d’éprouver le frisson du risque. »

Scientifique et littéraire, Céline Curiol construit un roman passionnant où l’intime se mêle aux problématiques du monde actuel. Monde du travail, relation hommes-femmes, couple, environnement, terrorisme, racisme, déterminisme, sont autant de problématiques abordées au sein d’un récit intelligent et sensible de la vie des ces six personnages. Le nombre de pages peut impressionner mais nous vivons chaque pensée intime, chaque mouvement des six personnages. Sans jamais pour moi être fastidieux grâce à une fluidité naturelle et une capacité à dynamiser la narration.

Je remercie Babelio et Actes Sud pour l’attribution de ce roman lors de la dernière opération Masse Critique Fictions.

Le neveu d’Anchise – Maryline Desbiolles

Titre : Le neveu d’Anchise
Auteur : Maryline Desbiolles
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 144
Date de parution : 7 janvier 2021

 

 

Aubin peine à trouver ses marques au sein de sa famille. Il y a déjà ce prénom, un peu trop chic pour son milieu. Et puis sa corpulence. Il est le seul à ne pas avoir d’embonpoint dans cette famille de « gros ». Toutefois, les rondeurs de sa mère étaient apaisantes dans l’enfance, surtout après l’abandon du père. Aujourd’hui, Laurence a tant maigri depuis son opération. Elle n’est plus si attentionnée. Elle ne s’occupe que de Maxence, son nouveau compagnon.

Rien n’est plus comme avant. Depuis la mort d’Anchise, son grand-oncle, un apiculteur taiseux, vivant dans une maison délabrée depuis le décès de sa femme, son grand amour.

Aubin traîne dans la colline, sur les lieux de la maison d’Anchise rasée pour construire une déchèterie. Là, il rêve qu’il court derrière le gros chien noir de sa tante, un Bas-rouge qui doit rester en cage.

« Nous sommes au temps des déchets. »

Les maisons sont à vendre, les magasins ferment mais il y a la déchèterie. Et surtout, Adel, son gardien. Il habite la banlieue de Nice et il est si différent des habitants du village.

Avec lui, Aubin découvre le jazz, Chet Baker et l’émoi amoureux. Il apprend à jouer de cette trompette retrouvée chez Anchise, seul, dans le silence des collines, attendant Adel.

« L’enfance ne passe pas, l’été non plus

C’est le temps ultime de glaner les traces du passé, de se découvrir grâce à Adel, de sentir aussi le racisme des gens du village. Le temps des prises de conscience, de l’apprentissage mais la douceur est-elle possible dans cette maison de l’enfance?

J’ai beaucoup aimé le style de Maryline Desbiolles. Le lyrisme, la simplicité procurent une émotion naturelle, de la nostalgie. Les sentiments effleurent un texte imprégné de la nature des lieux, de l’évolution lente de la vie de village. Un roman tout en nuances, une belle découverte d’auteur.

 

 

Tous nos noms – Dinaw Mengestu

Titre : Tous nos noms
Auteur : Dinaw Mengestu
Littérature américaine
Titre original : All our names
Traducteur : Michèle Albaret-Maatsch
Éditeur :Albin Michel
Nombre de pages : 336
Date de parution : 19 août 2015

 

«  Deux êtres ne se seront jamais aimés autant que nous. »

Dans le troisième roman de Dinaw Mengestu, cette phrase peut s’appliquer à l’amitié de deux jeunes hommes qui ont quitté leur village pour venir étudier à la Capitale ou à l’amour d’une jeune américaine et d’un exilé ougandais.

C’est en alternant les récits d’Isaac et d’Helen, deux jeunes gens d’origine et de culture différentes, que nous découvrons la violence de la révolution en Ouganda et les difficultés d’intégration d’un jeune noir dans le Midwest, plus vraiment ségrégationniste mais encore bien raciste.

Le narrateur, passionné de romans anglais, quitte son village pour rejoindre l’université de Kampala, espérant rencontrer de grands écrivains. Il y rencontre Isaac, un jeune homme rêvant de se faire une place dans ce pays qui a vu mourir ses parents dans les combats juste avant l’Indépendance. Tous deux pauvres, ils habitent dans les bidonvilles et rôdent autour de l’université espérant s’y faire admettre. Mais  les étudiants sont surtout des fils de famille aisée.

Isaac est rusé et sait se faire remarquer. Il devient le protégé de Joseph, le propriétaire du café Flamingo. Après des études en Angleterre, Joseph est revenu en son pays pour mener la révolution contre le pouvoir en place. Si Isaac s’engage sans aucun scrupule dans cette lutte, D., le jeune narrateur auquel Isaac donne tous les noms, y compris le sien, ne trouve pas dans ce combat violent ses rêves de liberté.

En parallèle, nous écoutons Helen, une assistante sociale des services luthériens de Laurel, une petite ville du Midwest. Elle est chargée de conseiller Isaac, un ougandais, tout juste débarqué aux Etats-Unis. Elle tombe amoureuse de ce garçon qui parle peu de lui. Leur idylle doit rester secrète, mais Helen rêve de la vivre au grand jour. Ses tentatives sont cuisantes pour le jeune immigré.

« Maintenant, tu sais. C’est comme ça qu’ils te brisent, lentement, en petits morceaux

L’auteur alterne de manière très équilibrée le récit aux Etats-Unis et le récit antérieur en Ouganda. Le roman prend un nouveau rythme quand Helen soupçonne un secret dans la vie d’Isaac, alors qu’en parallèle le récit du jeune homme en Ouganda devient plus violent. Jusqu’à ce que les deux parties se rejoignent levant le flou maintenu à dessein sur le passé et l’identité du jeune exilé.

Un double roman, bien mené par une alternance qui dévoile peu à peu l’identité des personnages, centré sur les mouvements politiques et révolutionnaires dans l’Afrique des années 70 et sur la difficulté de l’exil et de l’intégration dans une Amérique tout juste sortie de la ségrégation.

Nickel boys – Colson Whitehead

Titre : Nickel boys
Auteur : Colson  Whitehead
Littérature américaine
Titre original : The Nickel boys
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages :
Date de parution :

 

La parution de la version française du nouveau roman de Colson Whitehead, deux fois primé par le Prix Pulitzer, ne pouvait pas mieux tomber. En nous racontant l’histoire d’Elwood Curtis dans l’Amérique ségrégationniste des années 60, l’auteur écrit un roman essentiel pour éprouver ce que produit le racisme sur un jeune Noir américain. Malheureusement, le mouvement Black Lives Matter nous rappelle combien ce sujet est toujours d’actualité. C’est d’ailleurs un événement récent qui a inspiré ce roman à Colson Whitehead. En 2014, un article de presse annonçait que des restes humains avaient été retrouvés dans un cimetière clandestin de l’établissement  Dozier School for boys fermé en 2011.

Elwood Curtis est un jeune garçon intelligent et poli, élevé par une grand-mère aimante mais stricte depuis la fuite de ses parents. Pour le Noël de l’année 1962, Harriet lui offre le disque du discours de Martin Luther King à Zion Hill.

 

«  Le crépitement de la vérité.
Ils n’avaient pas la télé, mais les discours du révérend King étaient des tableaux si vivants – narrant tout ce qui avait été et tout ce que serait l’homme noir- que le disque valait presque la télévision. »

Elwood s’y retrouve parfaitement. Surtout lorsque le révérend explique à sa fille qui rêvait d’aller à Fun Town, un parc d’attractions à Atlanta réservé aux Blancs qu’elle doit «  résister à la tentation de la haine et de l’amertume » et qu’elle vaut autant que ceux qui y vont. Malgré les preuves évidentes de racisme dans la ville de Tallahassee où il vit, Elwood veut croire qu’un jour il aura sa place dans la société.

Aussi quand son professeur d’histoire lui conseille d’aller suivre des cours à l’université Melvin Griggs, il croit en son avenir. En chemin, une fâcheuse méprise le conduit à la Nickel Academy, une école de redressement pour mineurs délinquants. Malgré le nom d’école et le cadre verdoyant, Elwood n’y apprendra que la haine et l’incapacité à pardonner malgré les discours du révérend qu’il se répète en boucle.

Car dans cette école, surtout dans les quartiers réservés aux élèves noirs, l’intelligence, le sérieux ne servent à rien. Pour gagner des points, il faut faire profil bas pour ne pas subir les morsures de la lanière de cuir au lieu-dit de la maison blanche.

« Dedans et dehors, c’est pareil, à part qu’ici on n’est pas obligés de faire semblant.« 

Directeur corrompu, responsables de maisons pervers et violents n’ont aucune pitié pour ces jeunes enfants noirs. Qui ira se soucier de la disparition d’un jeune noir sans famille?

« Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage à sueur en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir, de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps.« 

Dans cet enfer, les destins d’Elwood, l’idéaliste intelligent et de Jack Turner le petit délinquant cynique se lient. Leur amitié se renforce dans l’espoir d’une vengeance, d’une évasion. Mais peut-on réellement échapper à la Nickel Academy?

L’auteur ne cherche pas à romancer, à s’appesantir sur l’horreur mais s’applique à nous faire éprouver ce que peut ressentir le jeune Elwood. Malgré un récit linéaire, sans grandes envolées, Colson Whitehead tient son lecteur sur l’incertitude du destin d’Elwood. Et le mystère tiendra jusqu’au dénouement. La seule certitude est qu’en 2014, Millie pourra toujours dire :

 » ils nous traitent comme dessous-hommes dans notre propre pays. Ça ne change pas. Ça ne changera jamais.« 

Plus que le style, ce sont les sujets qui font des romans de Colson Whitehead des lectures essentielles.

 

La couleur de la peau – Ramón Díaz-Eterovic

Titre : La couleur de la peau
Auteur : Ramón Díaz-Eterovic
Littérature chilienne
Titre original : El color de la piel
Traducteur : Bertille Hausberg
Nombre de pages : 231
Date de parution : 30 avril 2008

Hérédia, détective privé et héros récurrent des romans de Ramón Diaz-Eterovic, nous plonge avec cette enquête au coeur de Santiago du Chili. De nombreux péruviens viennent y chercher du travail mais vont souvent grossir les squats et les rues d’une ville où ils sont très mal vus par les chiliens.

« Les Péruviens viennent au Chili en croyant que c’est le paradis, mais c’est une erreur. »

Hérédia, homme désabusé au grand coeur, défend Mendez, un péruvien agressé par des chiliens dans un bar. Quelques jours plus tard, Mendez lui ramène son compatriote Roberto Coiro qui est à la recherche de son jeune frère, Alberto, disparu depuis peu.

Très vite, avec l’aide d’un vieux clochard, Hérédia retrouve la trace d’Alberto et son corps dans une vieille maison abandonnée. La mort du clochard le pousse à rechercher les responsables de ces crimes odieux. Aidé par l’inspecteur Cardoza, il se retrouve sur la piste de mafieux engagés dans les tripots clandestins et le trafic de cocaïne.

Au coeur de ce monde glauque et violent, de cette société sans pitié, quelques belles rencontres donnent de l’espoir au détective cinquantenaire désabusé et profondément humain. Hérédia a le goût pour les causes perdues, la poésie, la littérature, le cinéma et le jazz. Ses amis lui sont fidèles, comme Anselmo, le propriétaire du kiosque à journaux, ancien jockey toujours prêt à lui filer un tuyau pour gagner un peu d’argent au PMU. Car le détective au grand coeur rechigne toujours à se faire payer pour son travail. C’est un incorrigible sentimental qui tient des conversations avec son chat et devient un adolescent timide face à la jeune et belle Violeta.

« Rien de nouveau sinon la stupidité vieille comme le monde de croire qu’un nom, la grosseur d’un portefeuille ou la race fait de vous un être supérieur. »

Le caractère du personnage et l’atmosphère d’une ville que l’auteur nous dépeint avec ses turpitudes font toute la grandeur d’un roman où l’enquête présente un moindre intérêt.

Retrouvez ici l’avis de Mimi

Rouge impératrice – Leonora Miano

Titre : Rouge impératrice
Auteur : Leonora Miano
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 608
Date de parution : 3 septembre 2019

 

Tout comme Laurent Binet dans Civilizations, Leonora Miano invente le monde pour mieux nous questionner sur notre société.

Avec Rouge impératrice, elle invente Katiopa, une Afrique future, unifiée et prospère. Uchronie politique mais aussi une histoire d’amour qui rapproche les peuples.

Ilunga, membre de l’Alliance est le chef de Katiopa depuis cinq ans.

«  Le Katiopa unifié n’était pas seulement un territoire, il était une vision, trop fragile encore pour se laisser perturber. »

Ilunga doit prendre une décision importante sur l’avenir des Fulasis, ceux que l’on nomme les Sinistrés, descendants des colons européens, de français ayant fui Pongo ( Europe) suite à l’invasion des migrants. Les Sinistrés vivent en vase clos, sauvegardent leurs traditions et continuent à adorer leurs dieux. Représentent-ils un risque pour la paix de Katiopa? Auront-ils un jour l’ambition de reprendre le pouvoir sur ce continent? 

Igazi, le chef de la sécurité intérieure, pense qu’il faut les exterminer. Ilunga, plus modéré, accepterait de les renvoyer ailleurs.

«  Katiopa, tu l’aimes ou tu la quittes. »

Mais sa rencontre et son coup de foudre pour Boya, surnommée la Rouge à cause de sa chevelure flamboyante, risque de le faire changer d’avis au grand dam d’Igazi.

Boya est une universitaire spécialisée dans les pratiques sociales marginales. Elle s’implique dans la protection des filles abandonnées et s’intéresse de près aux Fulasis.

Le roman est l’histoire controversée de la passion d’un chef d’état pour une jeune femme considérée comme une traîtresse par Igazi. Leur amour sera-t-il assez fort pour résister au-delà des manœuvres du démoniaque Igazi?

Au début un peu impénétrable par l’utilisation d’un vocabulaire des dialectes africains, ce roman reste assez complexe par son lien avec le monde des esprits, la perception d’un monde futuriste. Il reste pourtant une vision très intéressante sur notre société. En déplaçant notre situation dans un autre monde, Leonora Miano nous fait réfléchir sur la construction d’un monde idéal qui ne pourra réussir que lorsque chacun admettra la part d’étranger qui le compose. 

Une très belle démonstration, parfois un peu longue et complexe mais rendue plus abordable par une histoire d’amour et de jalousie au sommet du pouvoir et des personnages passionnants.

 

 

Les saisons de la nuit – Colum McCann

Titre : Les saisons de la nuit
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : The side of brightness
Traducteur : Marie-Claude Peugeot
Editeur : 10/18
Nombre de pages : 360
Date de parution : 1998

Début du XXe siècle, l’Amérique construit son métro à New York, c’est le début d’une ville souterraine, signe de modernisation mais aussi futur refuge des laissés-pour-compte.

Toujours plus avant au coeur des ténèbres, conscient des risques pris pour quelques dollars, les immigrés sont exploités. Quatre d’entre eux travaillent dans la zone la plus dangereuse. O’Leary, Vannucci, Sean Power et Walker, un jeune Noir venu de Géorgie. Le tunnel est bien le seul lieu à New York où les Noirs peuvent entrer! 

Dans cet accident si prévisible, l’irlandais O’Leary y laissera la vie et une femme enceinte dans la tourmente. Waker soutient la veuve pendant des années jusqu’à son mariage avec sa fille, Eleanor, dix-huit ans après l’accident.

«  De temps à autre, dans le tunnel, il arrive qu’on fasse un rêve parfait. »

Un rêve, pourtant bien critiqué par la société raciste de New York. Eleanor, elle-même, sous la pression sociale, n’ira-t-elle pas renier son fils Clarence à la peau cannelle?

En parallèle, nous suivons les errances de Treefrog, un damné vivant dans une grotte du tunnel. A part ce tunnel, refuge des paumés cinquante après sa construction, quel lien y-a-t-il avec Walker?

Colum McCann garde le suspense, dévoilant à des années d’intervalle les malheurs de la famille Walker et les difficultés de vie des zombies des tunnels.

Les saisons de la nuit est un roman très sombre où ceux qui construisent l’Amérique dans les tunnels au début du XXe siècle ou sur les chantiers périlleux des gratte-ciels dans les années 60, sont oubliés dans leur misère. Racisme, violence faite aux femmes, alcool, drogue, toutes ces ignominies n’annihilent pourtant pas la bonté de Walker. Un homme si bon qu’il illumine ce roman et marque à jamais sa descendance.

Les saisons de la nuit est un des premiers romans d’un auteur qui ne cesse de nous ravir de ses histoires empreintes d’humanité.

Je remercie Myriam pour cette lecture.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur – Fred Fordham

Titre : Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
Auteur : Harper Lee
Adapté et illustré par Fred Fordham
Traducteur : Isabelle Soïanov

Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 288
Date de parution : 7 novembre 2018

 

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur est à juste titre le roman culte de toutes les générations. Autant par son sujet que par la performance d’une auteure anglaise qui devint mondialement connue sur un seul roman.

Autant dire que l’enjeu est immense quand il s’agit de surfer sur la vague d’un tel chef d’œuvre. La parution de Va et poste une sentinelle, premiers écrits de Harper Lee fut pour moi une petite déception. J’ai une profonde admiration pour les adaptations en roman graphique des livres qui m’ont particulièrement touchée. Il est important de faire connaître de telles œuvres à un large public. Et l’adaptation graphique est certes le meilleur moyen de toucher les plus jeunes ou les réfractaires à la lecture.

L’adaptation de Fred Fordham est très fidèle au roman culte. J’ai retrouvé l’humanité d’Atticus Finch, le racisme aveugle du voisinage, la candeur de Scout  et surtout l’intensité de ce moment particulier dans la salle d’audience lors du procès de Tom Robinson.

Les illustrations sont très précises et réalistes, la mise en page relativement classique avec tout de même de belles double pages.

 

Le roman de Harper Lee véhicule tant de valeurs humaines que toutes ses éditions sont à plébisciter. Tout y est mis en images : la tolérance envers tous qu’ils soient vieux comme Mrs Dubose, d’une autre couleur, associaux comme Boo Radley, l’obéïssance aux aînés, la dangerosité des armes.

Personnellement, mon imagination n’avait pas visualisé Atticus et Scout de cette façon. Je voyais Scout avec un visage plus espiègle et Atticus moins jeune et carré. Mais depuis des années chacun a son image des personnages.

Et puis, j’ai une telle admiration pour ce livre que je lui aurais voulu un bel écrin. Peut-être un format plus grand et une couverture rigide. Mais ce format et cette couverture souples, et surtout par conséquent son prix, conviennent sûrement mieux à un lectorat plus large. D’autant plus que la photo sur la jaquette interpelle les plus jeunes lecteurs et capte un des moments les plus forts du roman. Et puis sous la jaquette, cette reliure rouge est à la fois sobre et remarquable.

 

Ce roman graphique est une très belle idée de cadeau en cette période de fêtes.

 

 

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu – Zora Neale Hurston

Titre : Mais leurs yeux dardaient sur Dieu
Auteur : Zora Neal Hurston
Littérature américaine
Titre original : Their eyes were watching God
Traducteur : Sika Fakambi
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 320
Date de parution : 13 septembre 2018

 

 

Tout le village est là pour se moquer de Janie vêtue de sa vieille salopette quand elle revient des années plus tard, seule, sans son jeune amant. Pheoby, sa meilleure amie est envoyée en messagère pour recueillir son histoire.

Janie a été élevée par sa grand-mère, ancienne esclave, dans une maison de Blancs. Elle n’a jamais connu son père et sa mère a disparu. Grand-Ma, pour lui épargner les souffrances de sa condition, avait ratatiné son horizon en la mariant à Logan, un petit propriétaire terrien. Mais elle ne pouvait aimer cet homme. A seize ans, elle veut briller de sa propre lumière, rêver du grand amour en regardant les bourgeons et les fleurs.

«  Le mariage ne faisait pas l’amour…Ainsi mourut le premier rêve de Janie. »

Mais elle ne baisse pas les bras et suit Joe Starcks, un beau parleur qui lui conte fleurette. Il l’emmène à Eatonville, la ville des gens de couleur. Joe est ambitieux et débrouillard. Très vite, il s’impose maire de la ville, crée une Poste, un magasin et règne avec Janie sur son empire. La belle et jeune Janie devient la femme la plus convoitée du village.

« Pouvait pas être plus belle à voir et plus majestale que si elle soye reine d’Angleterre »

Pourtant, Janie se sent enfermée dans cette prison dorée. Son seul amusement est d’écouter les parleries des gens du village sur la véranda, de ceux qui pensent parfois être les esclaves de Joe.

« Y voulait juste que je reste m’asseoir là avec mes mains croisées. »

Joe devient vite jaloux, dévalorise sa femme et devient violent.

A sa mort, Janie a presque quatante ans. Et elle se laisse finalement séduire par Tea Cake, jeune homme de vingt-cinq ans.

«  Il ressemblait aux pensées d’amour des femmes. »

Malgré les ragots et la mise en garde de son amie, elle quitte tout pour suivre son jeune amant dans les Everglades.

 « Fut un temps moi j’ai jamais compté d’arriver à rien, Tea Cake, sauf à étre morte de toujours rester tranquille à ma place et me forcer de rire. Mais toi t’es venu et t’as fait quèque chose de moi. Alors moi chuis bien heureuse de n’importe quelle chose qu’on traverse ensemble. »

L’auteur donne la parole à ses personnages dans leur langage commun ( je n’ose imaginer la complexité du travail de la traductrice). Ce style est particulièrement déstabilisant. Il faut une à deux pages d’adaptation à chaque reprise de lecture. Mais une fois le rythme pris, l’histoire prend le pas sur le langage. Elle en est même subblimée en lui donnant un accent d’authenticité.

Ne vous arrêtez pas à cette originalité car l’histoire de Janie est palpitante. Du romanesque, bien sûr, mais aussi un regard sur le racisme. Celui à l’égard des gens de couleur, bien évidemment de la part des Blancs mais aussi parfois de certains Noirs.

Et surtout une belle héroïne qui ne perd pas de vue cette lueur, cette pierre précieuse qu’il y a en elle et qui souhaite par dessus tout vivre SA vie.