Gaeska – Eirikur Örn Norddahl

Titre : Gaeska
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Titre original : Gaeska
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Métailié 
Nombre de pages : 272
Date de parution : 5 septembre 2019

Ecrit en premier, juste avant la crise financière de 2008, Gaeska est le troisième roman d’Eirikur Örn Norddahl paru en France après Illska et Heimska. Cet auteur islandais est un phénomène littéraire, un poète avant-gardiste qui possède un regard critique sur l’évolution du monde et de l’Europe en particulier. Dans une orchestration assez complexe, il met en évidence les dérives de nos sociétés, n’hésitant pas choquer, à forcer la dose pour inquiéter.

Avec Gaeska, nous commençons avec une conséquence dramatique de l’ambiance à Reykjavik; des femmes sautent dans le vide depuis la plus grande tour de la capitale islandaise. Freyleif en sera le symbole.

« Les femmes meurent. C’est une réalité incontournable. Elles tombent des immeubles, mal attifées et désespérées. Les hommes, eux, siègent au Parlement. »

Féminisme mais aussi politique en cette période de basculement. Car les hommes aussi ont du vague à l’âme. Halldor ne croit plus en la politique, il déserte le Parlement où il siège encore pour le parti conservateur. 

«  Un jour, on comprend tout bonnement qu’il est temps d’aller de l’avant. De faire ce qu’on avait l’intention de faire. D’être celui qu’on est convaincu d’être. Si on veut mériter le qualificatif d’humain. »

Comment supporter le racisme, l’égoïsme de la classe dirigeante? La folie des personnages est à l’image de la folie du monde. Mêle la nature participe avec la tempête et le feu sur le mont Esja.

« Deuxièmement, je comprends très bien que les gens passent leur temps à râler et pleurnicher. La météo est tout simplement exécrable. Tout le monde est tellement centré sur sa petite personne que ça ne laisse pratiquement au une place pour le reste, à part quand il s’agit de s’apitoyer sur son sort et de nourrir une hostilité fluctuante envers ses semblables. »

Milly, la femme de Halldor, représentante d’un autre parti politique, les sociaux-démocrates profitera de la « révolution des casseroles », frappée du sceau des valeurs féminines. Elle sera nommée Premier ministre d’un gouvernement de femmes. Après avoir tenté d’obtenir un soutien financier auprès du directeur du FMI, plus porté sur le sexe que la politique, elle devra faire preuve de bonté, d’humanité pour absorber les quatre-vingt-dix millions de réfugiés qui arrivent en Islande.

«  Peut-être que la seule solution pour s’en sortir consistait à s’occuper des autres. »

La lecture d’Eirikur Örn Norddahl n’est jamais facile. Il faut supporter ses exagérations, ses phrases choc, ses images crues, sa façon de critiquer notre monde abîmé par le mensonge, la mondialisation, le progrès. Mais son regard, pour ce roman pourtant écrit en 2006, est percutant. Trafic routier, gaspillage alimentaire, abêtissement des programmes de télévision, perte de valeurs, défiance envers les politiques, racisme, féminisme, fracture sociale, Eirikur Örn Norddahl est un visionnaire ou du moins un observateur perspicace de nos sociétés. 

Profiter d’un tel regard mérite bien un petit effort. 

Les petits de Décembre – Kaouther Adimi

Titre : Les petits de Décembre
Auteur : Kaouther Adimi
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 256
Date de parution : 14 août 2019

 

La cité du 11-décembre,dans une petite commune à l’ouest d’Alger a été construite en 1987 afin de loger les militaires. Depuis il en reste peu, quelques gradés à la retraite qui possèdent les plus belles maisons où les routes sont goudronnées. Le reste de la cité n’est guère entretenue.
Les enfants aiment se retrouver sur un terrain vague au centre de la cité, ils y jouent au football.

En ce mois de février 2016, avec la  pluie qui fait craindre de nouvelles inondations, le terrain est plutôt une mare de boue. Ce qui n’empêche pas Inès, une fillette de onze ans, Jamyl et Madhi de s’amuser sur le seul lieu qu’il considère comme leur terrain de jeu.

Pendant ce temps, les adultes regardent la télévision, inquiets des inondations qui menacent une nouvelle fois Alger.
Ces parents, ces grand-parents, Kaouther Adimi nous les présente. Leur passé marqué par l’histoire du pays explique autant leur physique que leurs humeurs. Adila, la grand-mère d’Inès, est une intouchable grâce à son passé dans le FLN. Sa fille, Yasmine reste hantée par ses peurs de jeunesse.

 » La société algérienne pouvait être d’une violence inouïe à l’égard des femmes vivant seules. »

Le colonel Mohamed, suivi de son collègue Cherif, a créé un parti d’opposition et rêve d’avoir enfin un rôle à jouer entre l’ancienne et la nouvelle génération. Ce futur politique est représenté par son fils, Youcef, prêt à défendre ses droits.

 » Papa, si tout le monde ne pense qu’à son petit avenir et son petit confort, comment ferons-nous pour changer les choses? »

Aussi n’hésite-t-il pas quand deux généraux, Saïd, un des instigateurs de la purge des années 90 et Athmane viennent inspecter le terrain vague afin de prévoir les plans de leurs futures maisons.

«  On n’a que ça! Eux ils ont tout le pays, ils ne peuvent nous laisser ce bout de terrain? »

Dans ce pays où la justice sert ceux qui ont les meilleures cartes, Youcef ne fait pas le poids face aux généraux.

Les craintes du vieux colonel Mohamed s’avèrent fondées. Les adultes vivent encore dans la peur, mais pas les enfants. La volonté des plus jeunes face à l’injustice, même si ce n’est que pour défendre un terrain vague, soutenue par les réseaux sociaux, donne un nouvel élan.

Kaouther Adimi construit un roman remarquable. Sensible grâce à la force de ses personnages, la fraîcheur de ces enfants affranchis de la peur qui musèle les parents. Enrichissant par le biais du journal qu’écrit Adila, militante pendant la guerre d’Algérie, arrêtée à dix-sept ans, humiliée, torturée, qui retrace les grandes lignes historiques du pays.

Avec cette photo d’un pays corrompu, l’auteur rend hommage à l’ancienne génération qui s’est battue, qui vit aujourd’hui avec les peurs et les cicatrices du combat, et montre l’état d’esprit d’une nouvelle génération, prête à défendre ses droits.

Si son dernier roman, Nos richesses, a été récompensé des prix du Style et Prix Renaudot des lycéens, celui-ci devrait connaître un large succès public.

 

China dream – Ma Jian

Titre : China dream
Auteur : Ma Jian
Littérature anglaise
Titre original : China dream
Traducteur : Laurent Barucq
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 208
Date de parution : 9 janvier 2019

En novembre 2012, celui qui va devenir le nouveau président de la Chine se rend au Musée national de Chine pour parcourir La Route vers le Renouveau, une exposition qui retrace l’histoire du pays de 1939 à nos jours, tout en occultant les périodes du Grand Bond en avant, de la Révolution culturelle et du massacre de Tian’anmen.

Le «  rêve chinois du renouveau national » de Xi Jinping suppose d’ôter certains souvenirs de la tête des chinois pour mieux y installer son projet.

Dans l’avant-propos, Ma Jian, exilé à Londres et interdit de publication en Chine, ne cache pas sa colère contre la politique chinoise. Dans cette fable subversive, il mêle réalité et fiction. En ajoutant des faits inventés pour insister sur l’absurdité du projet, l’auteur crée un roman d’anticipation, une farce ironique qui reste inquiétante tant on retrouve la vraisemblance de certains actes et la réalité de l’Histoire.

Ma Daode, directeur du Bureau du rêve chinois a grandi pendant la Révolution Culturelle. Sa mission est de mettre au point une puce neuronale capable d’effacer les souvenirs afin de mieux implanter le projet national dans toutes les têtes. Il sera le premier à la tester.

Mais curieusement, cet homme un peu surmené par la gestion difficile de sa vie sentimentale avec sa femme et ses douze maîtresses, est depuis peu assailli par des souvenirs de sa jeunesse.

Fils d’un homme bafoué pour son appartenance à la droite, et d’une femme accusée d’espionnage avec un couple anglais, Ma est renvoyé de l’armée des Gardes Rouges. Il rejoint alors la faction rivale, l’Orient rouge.

« Nous étions adolescents, des élèves du secondaire, reprend Ma. Nous séchions les cours et nous nous sommes lancés dans la révolution avant même de pouvoir choisir un camp. »

Entre la pression de la réussite dans un gouvernement sans concession et l’afflux de souvenirs atroces qui lui ont fait perdre amis et famille, Ma perd pied.

« Mais lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. »

Ma Jian réussit le tour de force de construire une comédie satirique où la richesse d’une histoire, les finesses de construction et surtout le mélange de fiction et de réalité bien choisie donnent foi à une fiction subversive loufoque mais inquiétante.

Les miscellanées d’USVA en parle aussi sur son blog.

Un roman mexicain – Jorge Volpi

Titre : Un roman mexicain
Auteur : Jorge Volpi
Littérature mexicaine
Titre original : Una novela criminal
Traducteur : Gabriel Laculli
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 384
Date de parution : 11 avril 2019

Avec ce roman documentaire, ce roman sans fiction, Jorge Volpi revient sur l’affaire Florence Cassez. Arrêtée au Mexique en 2005, Florence Cassez fut au centre d’une crise diplomatique entre la France et le Mexique en 2011.
Sous l’angle de la littérature et du droit, l’auteur reprend tous les documents disponibles, tente de dégager la personnalité des intervenants, sans porter aucun jugement.

L’évènement déclencheur fut l’enlèvement de Valeria, une jeune fille de dix-huit ans. Le gouvernement mexicain souhaite montrer sa volonté de lutter efficacement contre ces séries d’enlèvements qui gangrènent le pays. L’AFI ( FBI mexicain) sous la direction de Genaro Garcia Luna, monte un coup d’éclat, un flagrant délit en direct qui se conclut le 9 décembre 2005 par l’arrestation d’Israël Vallarta et de son ex-petite-amie, Florence Cassez.
«  Valeria est le petit caillou qui dévale un sommet enneigé. »

A cette époque, le système juridique mexicain n’est pas régi par le principe de la présomption d’innocence.
Jorge Volpi prend le temps de nous familiariser avec la famille des Vallarta et des Cassez, leurs relations avec le groupe Margolis, «  le golem de la communauté juive au Mexique. » Il met en évidence la manipulation des témoins par l’AFI, le refus de suivre certaines pistes, les conditions de détention des suspects.
Plusieurs fois, il revient sur les témoignages fluctuants des personnes enlevées, les réactions des médias.

Puis l’affaire prend un virage politique à la suite de l’élection de Felipe Calderon en décembre 2006 et de Nicolas Sarkozy en mai 2007. En 2008, Florence vient d’écoper de quatre-vingt-seize ans de prison. La France s’apprête à renforcer ses liens avec l’Amérique du Sud et programme l’année France-Mexique. Mais si Nicolas Sarkozy soutient la lutte de Calderon contre les narcotrafiquants, il veut aussi soutenir sa compatriote.
«  Sans le savoir, Florence, Israël et sa famille sont sur le point de devenir des otages d’un duel d’ego présidentiels. »
Nicolas Sarkozy demande le transfert en France de Florence Cassez conformément à la convention de Starsbourg signée par le Mexique. Ce que refuse Calderon par manque de confiance.
Il faudra attendre les nouvelles élections présidentielles mexicaines en 2012 pour faire bouger les lignes.

Jorge Volpi construit un récit très complet, solidement documenté. Si complet que le nombre d’intervenants est important, les situations complexes. Le but n’est évidemment pas de prouver les culpabilités, «  la vérité absolue n’existe pas » mais il n’est pas aisé de se faire sa propre opinion, comme d’ailleurs au moment de cette affaire en 2011.

J’ai apprécié que Jorge Volpi reste impartial en évoquant en toute transparence les personnalités. Il faut saluer son engagement et son courage à mettre en évidence les manipulations de la police fédérale, la complicité des médias, l’hypocrisie des systèmes judiciaires et politiques.

La vengeance du loup – Patrick Poivre d’Arvor

Titre : La vengeance du loup
Auteur : Patrick Poivre d’Arvor
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 320
Date de parution : 9 janvier 2019

L’œuvre romanesque de Patrick Poivre d’Arvor s’inspire largement de sa jeunesse, de sa vie d’homme et de père et de sa carrière médiatique. Ses personnages ont l’ambition du jeune loup et les blessures d’un homme que la vie n’a pas épargné.

Dans La vengeance du loup, Charles a cette ambition, cette volonté de se venger des drames que sa famille a subis. Enfant rêveur perdu entre une mère extravertie et un père peu démonstratif,  Charles parle peu aux autres, lit beaucoup. Il a la volonté d’être singulier. Son rêve, devenir Président de la République.

La mort de sa mère, alors qu’il n’a que douze ans, est une rupture brutale. Il perd la femme la plus importante de sa vie. Avant de mourir, elle lui confie qu’il n’est pas de fils de cet homme qui l’a élevé mais l’enfant d’un acteur célèbre.

A dix-huit ans, installé à Paris pour ses études, il ouvre enfin La lettre laissée par sa mère et apprend le nom de son vrai père. Dans la perspective d’un exposé sur l’engagement politique des artistes, Charles écrit à Jean-baptiste D’Orgel pour lui demander un rendez-vous. C’est ainsi qu’il rencontre son vrai père et apprend l’histoire de ses origines.

Nous partons alors, le temps d’une seconde partie en Algérie juste avant la seconde guerre mondiale. guillaume, fils du directeur de cabinet du gouvernement militaire, tombe amoureux d’une jeune fille arabe. Ils sont séparés lorsque celle-ci, violée par trois fils de colons, est séquestrée par sa famille. Guillaume est prêt à tout pour la retrouver, convaincu qu’elle porte son enfant. Sombre destin que Jean-Baptiste veut venger grâce à l’ambition de son fils.

Charles peut-il réussir à se hisser au plus haut rang du pouvoir, faire ce que Guillaume n’a pas eu l’opportunité d’envisager? La troisième partie nous plonge dans la jungle du monde politique et médiatique.Alliances, jalousies, coups bas. Un monde que l’auteur connaît bien pour ses attaques sur une vie privée qu’il faut essayer de cacher.

Trois parties qui tentent de montrer que l’ambition puise sa force dans les blessures de la jeunesse mais qui manquent peut-être un peu d’unité.

Patrick Poivre d’Arvor m’avait autrefois agréablement surpris par un style fluide, sans fioritures qui laissait sourdre l’émotion d’un homme, apparemment vaniteux,  mais finalement très sensible.
Sujet moins intime ou évolution de mon univers de lecture, j’ai trouvé ici le scénario un peu creux et les dialogues plutôt plats. Ce roman, facile et agréable à lire trouvera son public parmi les gens qui aiment les histoires de famille brisée par le poids du jugement public.

Les idéaux – Aurélie Filippetti

Titre : Les idéaux
Auteur : Aurélie Filippetti
Éditeur : Fayard
Nombre de pages : 445
Date de parution : août 2018

Aurélie Filippetti, ancienne ministre de la Culture sous la présidence de François Hollande est aussi une écrivain. Pour son troisième roman, elle s’inspire d’une liaison qu’elle a eue avec Frédéric de Saint-Sernin, un homme du gouvernement Raffarin alors qu’elle siégeait à l’Assemblée, pour livrer ses états d’âme sur la vie dans les hautes sphères.

Fille d’un couple d’immigrés d’origine modeste, la narratrice connaît les difficultés du monde ouvrier. Son père est mort d’une maladie d’usine. Elle entre en politique pour défendre ses valeurs et la survie des ouvriers de sa vallée.

«  Je sais d’où je viens et pourquoi je suis là. »

Lui aussi avait des idéaux, même si il parvient davantage à s’adapter aux pressions.

«  Elle le vit se débattre au cœur de l’arène, agitant des concepts creux et des théories éculées, usées et tellement inefficaces. Elle le regardait d’en haut : s’il avait le verbe clair et la formule marquante, elle s’interrogeait sur son insincérité. Avait-il finalement été peu à peu convaincu par des arguments qu’il avait commencé par répéter comme un élève attentif qui apprend un cours? »

Les meilleurs esprits, une fois au pouvoir doivent souvent perdre leur identité, leurs valeurs pour défendre leur camp, adhérer au discours du chef. Peu avant les nouvelles élections, calomnié, il quittera la politique pour travailler dans une ONG.

Leur liaison doit absolument rester clandestine. Rien ne devait filtrer sous peine de matraquage médiatique et de lynchage.

Car bientôt, c’est à son tour d’entrer au gouvernement. Dix ans que son camp attendait de revenir au pouvoir. Elle a l’angoisse de ne pas être à la hauteur. Lui, conscient de la violence du milieu, craint qu’elle ne se fasse démolir.

«  Fais attention. On ne te pardonnera rien. Il faut veiller à tout et ne pas se laisser séduire par ceux qui se servent de l’État plutôt qu’ils ne le servent. »

Et c’est encore plus difficile pour une femme. 

«  On était dans un pays où l’on bloquait l’ascension d’une femme à la tête d’un grand groupe sous prétexte qu’elle avait un caractère de chien et « une liaison », mais où des hommes qui dirigeait CAC40, médias ou partis politiques confiaient leurs secrets les plus inavouables à des malfrats. »

Aurélie Filippetti décrit ce milieu en le comparant souvent à une monarchie ( le Prince, le Château) avec beaucoup de ressentiment. Ce qui filtre aujourd’hui dans les médias n’est qu’une modeste part de ce qu’elle assène dans ce récit. La politique est sale. La goujaterie des députés à l’assemblée, la manipulation au plus haut niveau par la finance obligeant les candidats à renoncer à leurs valeurs, le bouleversement des codes par la communication via les réseaux sociaux, la dangerosité de la peopolisation. 

Les militants se retrouvent abandonnés par ceux qui perdent leurs idéaux sous une illusion de pouvoir.

«  Il se passe quoi quand ils mettent les pieds là-haut. »

Après cette lecture, nos maigres espérances envers les politiques sont ruinées. Après une telle confession, je ne pense pas qu’Aurélie Filippetti puisse dignement faire un retour en politique. Fort heureusement, elle a un potentiel en littérature.

 

Qui a tué mon père – Edouard Louis

Titre : Qui a tué mon père
Auteur : Édouard Louis
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 90
Date de parution : 3 mai 2018

 

Non, Édouard Louis n’en a pas fini avec son passé. Après son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule, qui engendra une polémique opposant l’auteur à sa famille puis Histoire de la violence, le jeune romancier voudrait-il « se faire pardonner » en  lançant un cri d’amour à son père.

«  Je n’ai pas peur de me répéter parce que ce que j’écris, ce que je dis ne répond pas aux exigences de la littérature, mais à celles de la nécessité et de l’urgence, à celle du feu. »

Il y a effectivement beaucoup de sentiments dans l’écriture, notamment de la rage mais aussi un amour latent qui n’a jamais pu vraiment s’exprimer entre le père et le fils. Et c’est ce qui rend ce court récit si poignant.
A cinquante ans, le père fortement diminué par la maladie veut enfin renouer avec son fils, un fils qui n’attendait que cette main tendue. Alors, Édouard évoque les souvenirs trouvant de la tendresse à ce père qu’il préférait éviter dans sa jeunesse.
Son texte devient ensuite un réquisitoire, dénonçant les coupables, ceux qui ont cassé le corps de ce travailleur modeste. Édouard Louis s’en prend aux politiques de tout bord, et il les nomme,  » parce qu’il y a des meurtriers qui ne sont jamais nommés pour les meurtres qu’ils ont commis. » Les propos sont assez violents, stigmatisants et sûrement contestables. Mais c’est le cri aveugle des oubliés de la politique, de ceux qui la subissent et se noient au quotidien dans la misère.

«  Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’est vivre ou mourir. »

Seulement, il m’est difficile d’oublier les propos racistes, homophobes de ce père que la masculinité a condamné à la pauvreté, répète Édouard Louis. J’ai encore à l’esprit la volonté d’étudier du fils pour sortir de son milieu, prouvant ainsi que la misère n’est pas toujours une fatalité.

Cette lecture me laisse très perplexe. Ce texte est sans aucun doute une prouesse littéraire mais la forme du réquisitoire restrictive me laisse une sensation d’aveuglement, sans aucun doute lié à la colère et à cette volonté de retrouver l’amour d’un père.
« Pour que tu m’aimes encore« , je pardonne et j’accuse. C’est beau, c’est fort mais peut-être discutable.