La fille du cryptographe – Pablo de Santis

Titre : La fille du cryptographe
Auteur : Pablo de Santis
Littérature argentine
Titre original : La hija del criptografo
Traducteur : François Gaudry
Editeur : Métailié 
Nombre de pages : 384
Date de parution :  13 septembre 2018

 

 

 

 

«  Nous sommes capables de trouver la signification de n’importe quel message codé, à l’exception de celui qui nous est adressé. »

 

Miguel Dorey renonce à ses études de droit pour travailler sur les langages secrets des civilisations oubliées et les messages codés. Enfant, souffrant d’une défaillance auditive, il avait pris l’habitude de déchiffrer les phrases incomplètes et de lire sur les lèvres.

A l’université de Buenos Aires, dans les années 70, il suit un séminaire de Colina Ross, expert en cryptographie qui a travaillé en Angleterre avec Alexander Maldany, le déchiffreur de la langue de Dédale.

Colina Ross devient un homme incontournable pour Miguel, d’autant plus qu’il tombe amoureux d’Eleonora, qui, même si elle le cache à son entourage, se révèle être la fille unique du professeur cryptographe.

A l’instar de son maître, Miguel fonde avec quelques amis Le Cercle des cryptographes de Buenos Aires. Cette association amicale de passionnés peu tournée vers l’agitation du pays, se fait vite reconnaître grâce à sa publication, Les cahiers du sphinx.  Et malheureusement investir par Victor Cramer, homme charismatique qui rivalise depuis toujours avec Colina Ross, et d’autres membres virulents comme Lemos et Cimer. Ces nouveaux venus sont bien décidés à transformer le cercle des cryptographes en un instrument révolutionnaire.

«  Nous autres, lecteurs de langues perdues, scrutateurs des symboles que cachait la réalité, ne prenions pas la peine de déchiffrer les signaux de la catastrophe. »

Pourtant après le coup d’état de mars 1976, Cramer, Lemos, Cimer et Miguel sont arrêtés, détenus dans un sous-sol pour travailler sur du décryptage pour le régime militaire.

La fille du cryptographe est un roman passionnant mêlant fiction et histoire des années du péronisme en Argentine. Basé sur les messages codés, ce récit cumule les énigmes tant sur le passé de Colina Ross, le véritable rôle d’Eleonora prise entre ses origines et sa volonté d’aider les révolutionnaires, l’identité du dénonciateur et la possibilité d’une vie normale après l’emprisonnement et l’exil. Peut-on vivre normalement dans un pays menacé par la dictature? Ou pour tant de raisons personnelles ou professionnelles sommes-nous contraints un jour à regarder la vérité en face?

«  Par les temps qui courent, avait dit Colina, n’importe quelle discussion peut dégénérer en conflit armé. »

Foisonnant, ce roman n’est pas une lecture facile. Ambiance mystérieuse, rebondissements amenés par le bureau de postes des Dieux, terreur, manipulation, torture du régime militaire, tout contribue à donner une couleur sombre et une complexité au récit que la personnalité de Miguel Dorey ne vient pas adoucir. Il reste un intellectuel passionné, déterminé dans ses recherches, parfois naïf mais toujours droit et raisonnable.

Et pourtant, j’ai beaucoup apprécié l’univers de Pablo de Santis qui, d’une belle plume donnant de la puissance à ses descriptions, nous plonge ici dans l’ambiance de la dictature tout en préservant le plaisir de lecture grâce à de multiples intrigues. Ce sont toujours les lectures qui se méritent qui laissent le plus d’empreintes.

Double fond – Elsa Osorio

Titre : Double fond
Auteur : Elsa Osorio
Littérature argentine
Titre original : Doble fondo
Traducteur : François Gaudry
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 400
Date de parution :   18 Janvier 2018

En 2004, le corps de Marie Le Boullec, médecin de Saint Nazaire est  retrouvé par des pêcheurs à La Turballe. Veuve depuis peu, elle était une femme sans histoires appréciée de son entourage. 

Muriel Le Bris, une jeune journaliste jugée trop fouineuse par le siège central de Rennes et mutée à Saint-Nazaire couvre ce fait divers. Elle apprend du commissaire Fouquet que Marie était d’origine argentine et qu’elle est morte d’asphyxie par immersion, ce qui ressemble étrangement aux vols de la mort pratiqués en Argentine dans les années 70. Tant de femmes de sa génération et de son pays étaient mortes de cette façon cruelle, balancées vivantes d’un avion.

Avec Geneviève, la voisine et amie de Marie et Marcel, un copain d’université qui connaît parfaitement l’espagnol, Muriel va mener une véritable enquête d’investigation sur l’identité de la morte de La Turballe et l’histoire de l’Argentine. Sur l’ordinateur de Geneviève, elle trouve une correspondance entre Marie  sous le nom de Soledad et Matias Cortès, un jeune informaticien dont elle prétend connaître la mère.

En parallèle, Elsa Osorio met en scène Juana, une jeune argentine des forces armées révolutionnaires dans les années 70. Enfermée en septembre 1976 dans un centre de torture ( ESMA), elle devient la maîtresse de Raul, dit Le Poulpe afin de sauver son fils. 

Contre son gré, elle doit infiltrer le comité de boycott de la coupe du monde de football en Argentine et aider Massera, le commandant de l’ESMA à rencontrer Valery Giscard d’Estaing en échange de la libération de journalistes français. Elle devient ainsi une traitre à son pays.

En croisant l’enquête de Muriel et le récit de Juana, le puzzle se reconstitue autour de l’identité de Marie Le Boullec. D’une part, il y a le récit historique des heures sombres de l’Argentine et la vie d’une femme, d’une mère contrainte au pire pour sauver ceux qu’elle aime. D’autre part, il y a le suspense et les rebondissements de l’enquête de Muriel qui dérange la petite vie tranquille de Saint-Nazaire. Violence, cruauté, manipulations, passion d’un côté et enquête, amourette, magouilles de l’autre. Le rythme est dense, le sujet profond. Avec sa modernité et sa franchise, la petite journaliste donne de la respiration à cette histoire tragique.

Dans la lignée de Luz ou le temps sauvage, Elsa Osorio s’empare de l’histoire de son pays avec la dictature argentine. On peut s’y perdre parfois tant les protagonistes utilisaient de noms ou surnoms pour cacher leur véritable identité. Mais l’auteur vient et revient sur le passé en jonglant avec les deux époques, et ce qui peut paraître redondant permet de mieux comprendre, de saisir les détails. Double fond est un roman sombre dont je retiendrais pourtant l’espoir et la volonté d’une femme à vouloir sortir de la peur et à trouver le pardon d’un fils. Mais peut-on échapper à son destin?