Douze palais de mémoire – Anna Moï

Titre : Douze palais de mémoire
Auteur : Anna Moï
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 208
Date de parution : 4 février 2021

Avec ce nouveau roman, Anna Moï illustre l’épisode des boat people suite à la guerre du Vietnam. Mais elle choisit un biais intimiste en nous racontant la fuite d’un père et de sa fille, seuls passagers du petit bateau de pêche de Quan et de son fils Tài.
Le récit de la vie sur ce bateau ponctué de quelques aventures comme une attaque de pirates ou un spectacle de baleines, est surtout entrecoupé des souvenirs du père fuyard, Thanh, un mathématicien, fils d’astrologue, bourgeois d’avant la Révolution.
Afin de satisfaire à un double point de vue et surtout de mettre un peu de légèreté dans ce drame, Anna Moï scinde chaque chapitre en deux. Premièrement, le récit du père suivi du regard espiègle de la petite fille souvent ravie du « pestacle ».

Le travail de mémoire donne souvent des récits chaotiques bien que Thanh range ses souvenirs dans ses douze palais de mémoire : « les Finances, l’Immobilier, la Carrière, les Amis, les Parents, les Voyages, la Destinée, la Santé, la Fratrie, le Mariage ( que j’ai renommé l’Amour), les Enfants, les Mathématiques. ». Les conséquences de la Révolution apparaissent en arrière-plan.
« Mes palais de mémoire sont une anthologie insécable, une enclave de scènes indestructibles qui constitue mon fond de bibliothèque . »
Emerge surtout de ces souvenirs la passion pour sa femme, Hoa, disparue quand Tiên avait deux ans. Au fil du récit, nous comprenons les raisons de la fuite. Le village où il a rencontré Hoa et où il fut heureux n’est plus et nous n’en comprendrons les raisons qu’en fin de roman. A part sa mère, plus rien ne retient Thanh dans ce pays où les révolutionnaires ont privé les anciens bourgeois de leur argent et leurs bijoux .

Anna Moï construit un roman intimiste sur l’arrachement, la perte où le drame se dissout dans la mémoire er s’allège grâce à l’innocence de la petite Tiên. Le récit s’anime des aventures du voyage et l’intérêt se tient grâce au mystère des raisons de la fuite du père pour l’Amérique.

Un roman parfois décousu, comme peuvent l’être les souvenirs mais qui recèle grand nombre d’informations sur la vie au Vietnam pendant cette période mouvementée. J’ai particulièrement aimé la manière de fondre l’intimité dans la grande histoire, de jongler entre le moment présent et les souvenirs et surtout la touche agréable du double point de vue.
«  La magie est la meilleure école de la liberté. »
Tiên apporte énormément de fraîcheur à cette histoire.

Je remercie Mimi qui m’a accompagnée pour cette lecture.

Le vallon des lucioles – Isla Morley

Titre : Le vallon des lucioles
Auteur : Isla Morley
Littérature américaine
Titre original : The last blue
Traducteur : Emmanuelle Aronson
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 480
Date de parution : 4 mars 2021

 

En septembre 1972 arrive à Chance ( Kentucky) un jeune homme bien mis dans une voiture bien propre. Il cherche des renseignements sur les Buford. Le postier l’envoie chez Clayton Havens, un homme solitaire qui soigne les oiseaux. Havens a appris à ses dépens qu’il vaut mieux vivre caché pour être heureux. Mais ce jeune homme qu’il a brutalement congédié rappelle une histoire vécue quelques années avant la seconde guerre mondiale.

En mai 1937, Clayton Havens, photographe récompensé du Pulitzer pour la photo d’un orphelin et Massey, son ami journaliste sont envoyés par la Farm Security Administration pour un reportage visant à vendre le New Deal du gouvernement. La pellicule Kodachrome vient d’être inventée. Cette révolution dans la photographie permettra peut-être à Havens de renouer avec le succès.

En discutant avec trois jeunes hommes de Chance, le journaliste est intrigué par leur occupation, la chasse aux ratons bleus. Au vallon des lucioles, les deux hommes vont vite comprendre de quoi il s’agit lorsqu’ils croisent une jeune fille à la peau bleue. Mordu par un serpent, Havens est sauvé par cette jeune fille qui emmène les deux hommes chez ses parents, les Buford.

Si Massey imagine rapidement l’intérêt journalistique d’une telle découverte, Havens s’attache à cette famille ostracisée et surtout à Jubilee, cette jeune rousse à la peau bleue. Depuis Opal, la première bleue de la famille, seuls quelques uns ont cette particularité. Aujourd’hui, il n’y a plus que Jubilee et son frère Levi qui soient bleus. Pour cela, ils sont rejetés par le village et surtout chassé par Ronnie, le fils du maire et ses deux amis.
En attirant l’attention sur eux, les deux étrangers risquent de déchaîner la curiosité et la haine. Havens fera tout pour dissuader Massey de publier des photos. Mais d’autres événements attiseront aussi la jalousie et l’horreur.

Inspiré d’une histoire vraie, ce roman montre une fois de plus que la différence entraîne le rejet et la haine. Il illustre aussi le pouvoir de l’amour qui se moque des apparences.
« Quand on est juste attiré par quelqu’un, on lui présente seulement nos meilleures facettes, mais quand on aime vraiment, on se montre tel que l’on est, avec ses défauts, ses boutons, et tout. »

Un récit hautement romanesque mais contrairement au roman de Delia Owens, Là où chantent les écrevisses qui abordent un peu le même thème, je trouve ici le personnage de Jubilee moins intéressant et l’environnement plus plat.

Je remercie Babelio et les Editions Seuil pour la lecture de ce roman dans le cadre d’une opération Masse Critique spéciale.

 

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La brûlure – Christophe Bataille

Titre : La brûlure
Auteur : Christophe Bataille
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 13 janvier 2021

 

Christophe Bataille nous présente son narrateur ancré dans sa campagne, amoureux de sa femme. Contrairement à beaucoup de jeunes, ils ont choisi de reprendre la maison familiale dans un petit village. Grâce à un texte soigné et sensuel, nous ressentons la chaleur qui dessèche de plus en plus la terre et les végétations et nous vivons la passion fusionnelle qui unit les deux amants.
Le narrateur est élagueur. Mais un élagueur, amoureux et respectueux des arbres. Il peut refuser d’abattre un arbre en bonne santé et soigne les arbres endommagés par le béton des villes.

«  Les arbres, c’est un appel. Ceux de la ville ne peuvent pas comprendre. »

Ce grimpeur d’arbre vit intensément son rapport à la nature. Du haut de ses arbres, il voit les paysages différemment. Il connaît les risques de son métier. Lorsque sa femme était enceinte, il a fait une chute de seize mètres. Aujourd’hui,  perché sur un érable de trente mètres, il se fait attaquer par des frelons asiatiques. Avec des centaines de piqûres sur le visage et le corps, il est emmené aux urgences. La brûlure est insupportable.  Sa femme reste à son chevet, parle, donne la force de son amour à son mari dans le coma. Les voix des deux amants s’entrelacent,toujours rythmées par la passion.

Christophe Bataille montre la fragilité de l’homme face à ces êtres vivants millénaires que sont les arbres. Qui sommes-nous, êtres humains éphémères, pour maltraiter cette nature qui possède une intelligence supérieure à la nôtre?

«  La nature nous tient. La nature nous déséquilibre. »

L’amour des deux amants, le respect de la nature par cet élagueur,  mystique de la nature, semblent les seules forces pour endiguer les ignobles attaques de ceux qui ne voient plus la nature. Dans un style particulièrement beau et poétique, l’auteur nous rappelle la fragilité de l’homme. La brûlure signifie tant de choses dans ce court roman incandescent. Et l’auteur les mêle d’une belle manière.

Les villes assassines – Alfred Alexandre

Titre : Les villes assassines
Auteur : Alfred Alexandre
Éditeur : Écriture
Nombre de pages : 135
date de parution : janvier 2011

 

Le titre est annonciateur, les premières lignes confirment le rôle macabre du quartier de cette ville, Fort-de-France, où règne le trafic de drogue, d’alcool et d’armes.
Au Big Time, les nuits s’enfièvrent avec les danses dénudées de Winona, Lady B. Lakeisha et Marvyline, les trois protégées de Slack, le caïd qui tient le quartier sous sa violence.

 » Il y a des villes qui assassinent la vie. Il y a des villes qui assassinent l’amour. Et ce n’est pas bon d’y mettre à nu la femme qu’on aime pour l’éternité. »

Le narrateur, Evane, était l’ami d’enfance de Slack mais il a gardé une part d’humanité, de compassion et d’innocence. Amoureux de Winona, il l’emmène sur sa moto au bout de l’île,près des falaises. Il rêve de l’emporter loin de cette ville, de la violence de Slack. Winona, elle, rêve d’aller à Eden Ouest. C’est là que sa mère,une clandestine, s’en est allée selon les dires de son père.

 » Elle est partie vers Eden Ouest, protestait Doppy. C’est là que vont les gens qui meurent sans avoir jamais cessé d’aimer ceux qu’ils laissent derrière eux. »

Mais Slack veille sur ses intérêts et sur ses filles tatouées comme du bétail d’une lettre S en haut des fesses.

Alfred Alexandre nous plonge dans la fureur et la désespérance, nous guide implacablement vers une tragédie prégnante. Tout au long du récit, le poids du drame pèse sur cette histoire d’amour dans une ville où il n’y a pas de place pour l’innocence de deux amants.

Le texte est beau, puissant, bien construit. L’auteur dévoile au fil des évènements les secrets des uns et des autres, la complexité d’êtres enfermés dans la spirale de la violence jusqu’au dénouement symbolique.

 

Le souffleur de nuages – Nadine Monfils

Titre : Le souffleur de nuages
Auteur : Nadine Monfils
Éditeur : Fleuve éditions
Nombre de pages : 180
Date de parution : 24 septembre 2020

 

 

 

Il faut croire aux anges, pensait-elle, pour délier les rubans noirs et laisser quelques plumes sur le trottoir des songes.

Avec beaucoup de poésie, les romans de Nadine Monfils nous rappelle la simplicité du bonheur. Il faut savoir casser les barrières, se défaire de la routine du  quotidien pour profiter des belles choses.
Franck est chauffeur de taxi. Il vient de perdre son seul ami, le chat de sa grand-mère décédée cinq ans plus tôt. Cet homosexuel solitaire se renferme sur lui-même depuis sa dernière déception amoureuse.
Un matin, il prend en charge à la Butte-aux-cailles, Hélène, une vieille dame , prompte à laisser sa maison ouverte aux nécessiteux pour embarquer vers le souvenir de sa jeunesse. Première étape, Enghien, la ville de son enfance puis Senlis, lieu de sa première et inoubliable histoire d’amour.

Une vraie histoire d’amour ne vous quitte jamais.

Lorsqu’elle était enseignante à Senlis, Hélène rencontra un peintre franco-mexicain passionné de lecture. Louis, marié et père d’une fille handicapée, ne pouvait pas quitter son foyer pour vivre sa passion avec Hélène.

Hélène est un véritable cadeau, elle nous ramène à l’essentiel. Veuve, sans famille, la vieille dame un peu capricieuse emmène Franck dans sa folie. Et le jeune homme aime et comprend particulièrement bien les personnes âgées.

Franck se disait qu’après toute une vie de responsabilités, de contraintes, de batailles…à la fin, on est fatigué et on se réfugie dans l’enfance. Juste pour retrouver cette insouciance qui est la seule à pouvoir adoucir l’idée de la mort.

Lire Nadine Monfils est toujours un merveilleux moment de douceur, de poésie et de sourire. Elle nous entraîne ici vers une merveilleuse histoire d’amour, de celle qui ne vous quitte jamais. En chemin, naît une tendre amitié entre la vieille dame et le chauffeur de taxi. A l’image du livre de Louis-Ferdinand Céline, qu’Hélène avait offert à Louis, Nadine Monfils nous emmène dans un voyage au bout de la vie. Mais rien de désespéré ici. La lumière et l’amour sont au bout de ce dernier voyage.

Le palais des orties – Marie Nimier

Titre : Le palais des orties
Auteur : Marie Nimier
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Mauvaise herbe urticante, l’ortie a une sale réputation. En entrant au palais des orties, vous découvrirez toutes les vertus de cette plante, notamment quand elle attire la belle et énigmatique Frédérica chez Nora et Simon.

Simon a repris l’exploitation agricole de ses parents. Mais il l’a transformée avec l’aide de sa femme et des enfants en la dédiant à la culture de l’ortie. Anaïs , la fille aînée, étant partie en internat pour ses études, le couple fait appel à des woofeurs pour les aider. Ces jeunes gens aident aux travaux agricoles contre le gîte et le couvert.

Frédérica, une clochette à la cheville, lunettes de soleil, blouson et short en jean, un turban bigarré sur la tête ne rate pas son entrée en arrivant avec un jour d’avance.

 » Trop belle pour travailler dans les orties. »

Au lieu de l’installer dans la caravane comme prévu, Nora lui laisse la chambre d’Anaïs. En moins d’une semaine, Fred conquiert tout le monde : couple, enfant animaux, voisins. En plus, elle est travailleuse, bourrée d’énergie et d’idées. En s’installant au palais des orties, elle va bousculer le quotidien de cette petite famille. Sans éclats, tout simplement en jouant de son naturel, de son irrésistible attraction, affichant son bonheur malgré les blessures du passé.

Avec volupté, sensualité, Marie Nimier développe le piquant et la douceur de la relation qui s’installe entre Nora et Fred. Deux corps qui s’attendent, se trouvent. Une histoire d’amour qui donne des ailes au commerce des produits dérivés des orties, qui repositionne aussi les personnes autour d’elles.

Une belle histoire, illuminée par les personnages de Nora et Frédérica.

La jeune fille au chevreau – Jean-François Roseau

Titre : La jeune fille au chevreau
Auteur : Jean-François Roseau
Éditeur : Éditions de Fallois
Nombre de pages : 240
Date de parution : 10 juin 2020

 

A quatorze ans, il se rêvait peintre. Dans les jardins de la Fontaine à Nîmes, il était tombé amoureux d’une statue, la jeune fille au chevreau, œuvre de Marcel Courbier, un sculpteur nîmois.

Aujourd’hui, à la fin de sa  vie, il se souvient avoir saccagé cette statue en 1944. Merveille de sensualité, elle était aussi le symbole de ses remords de jeunesse.

Pendant la seconde guerre mondiale, alors qu’il n’avait que seize ans, le petit Pygmalion rencontre M., modèle de La jeune fille au chevreau.  Et il en tombe follement amoureux. Qu’importe qu’elle soit mariée et qu’on la dise la maîtresse du commandant Saint-Paul de l’armée allemande! Elle l’a sauvé de prison lorsqu’il a été pris dans la rafle suite à l’attentat de la rue Saint Laurent. Malgré les mises en garde de sa mère, proche des maquisards, le jeune garçon entre dans le cercle rapproché de M.

Lors de dîners fastueux à la villa Elise, entouré de collabos, mais surtout protégé par M., l’adolescent se sent un homme qui compte, « gagnant en audace ce qu’il perdait en naïveté. »

Mais nous sommes en pleine guerre, on pend les maquisards, ses amis se font tuer lors des bombardements, faut-il choisir un camp? Le petit Pygmalion ne pense qu’à la femme qu’il aime.

A la libération, c’est la débandade allemande et la vengeance contre les collabos. Chacun sait le sort réservé à femmes françaises, maîtresses des allemands,  » qu’il est des époques troubles où dans l’homme, le héros et la  bête, se confondent, indiscernablement. »

Jean-François Roseau écrit un beau roman d’amour en pleine seconde guerre mondiale. le style et l’action en font une lecture agréable qui, je pense, marquera davantage les Nîmois.

Je reviendrai avec la pluie – Takuji Ichikawa

Titre : Je reviendrai avec la pluie
Auteur : Takuji Ichikawa
Littérature japonaise
Titre original : Ima, ai ni yukimasu
Traducteur : Mathilde Bouhon
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 321
Date de parution : 15 février 2012

 

Les japonais de religion shinto-bouddhiste ont une vision particulière de la mort. Le bouddhisme la considère non pas comme la fin de la vie mais la fin de l’incarnation. La religion shintoïste amène de la sagesse et de la sérénité à ce passage de la vie à la mort, acceptant la superstition d’esprits et de fantômes. Les morts continuent à vivre quelque part tant qu’un vivant pense à eux.

C’est ce qu’inculque Takumi à son fils de six ans, Yûji. Mio, sa maman est désormais sur la planète Archevie, la planète archive « où toutes les personnes contenues dans le cœur des habitants de ce monde se réunissent pour vivre. Tant qu’il reste quelqu’un pour penser à une personne, celle-ci continue d’y résider. »

Depuis le décès de Mio, il y a un an, Takumi mène une vie sans joie. Atteint d’une « anomalie au cerveau« , il ne peut voyager, aller au cinéma, prendre un ascenseur, se rappeler les choses simples de la vie. Il fait son travail mécaniquement dans un cabinet juridique, se promène en forêt avec Yûji qui ramasse des boulons près de l’ancienne usine, discute au parc avec le vieux Nombre.

Lors d’une balade en forêt, le père et l’enfant voient Mio, ou son fantôme. Heureux, ils la ramènent à la maison. Elle lui avait promis de revenir au début de la saison des pluies pour voir comment ses deux amours s’en sortaient sans elle. Mio n’a plus aucun souvenir, ni aucune expérience.

Poco poco, Takumi lui rencontre leur vie depuis leur rencontre alors qu’ils n’étaient que deux adolescents jusqu’à sa mort brutale. Pendant six semaines, le couple revit cette belle histoire d’amour sous l’œil de Yûji, qui peut enfin entendre qu’il n’est pas responsable de la mort de sa mère. Les amants se redécouvrent avec une infinie tendresse, avec la même lenteur et la même pudeur.

 » Tout bien considéré, il peut sembler comique pour un couple, après six ans de vie commune, de rougir au simple fait de se donner la main… »

Il y a beaucoup d’humour dans ce récit mais surtout une infinie douceur. Nous sommes au cœur de cette littérature japonaise d’où émanent simplicité, évidence et poésie avec des personnages profondément humains, sensibles à la nature, au surnaturel.

Le dénouement, étonnant, donne une dimension supplémentaire au récit. Ce roman sentimental qui évoque la difficulté de la séparation et la mémoire nous questionne sur le sens d’une vie. Serions-nous prêts à revivre un amour pur même si c’est au prix d’une vie éphémère?

 » Avec ce souvenir enfoui dans mon cœur, jamais je n’aurai pu supporter une autre vie. »

Je remercie Lisa (Petit pingouin vert)  de m’avoir accompagnée pour cette lecture commune.

Reflets des jours mauves – Gérald Tenenbaum

Titre : Reflets des jours mauves
Auteur : Gérald Tenenbaum
Editeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages : 208
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Le professeur Lazare, le regard désenchanté, est assis à l’écart de cette cérémonie en son honneur. Chef de service à La Pitié, salué pour ses recherches sur la thérapie génique, le vieil homme fragile éprouve fatigue et regrets.

« Explorateur du génome et inventeur de thérapeutiques d’avant-garde, il a caché pendant trente ans sa plus grande découverte

Ethan Desnoyers s’avance vers lui. Le professeur reconnaît en lui l’inconnu idéal pour se libérer du poids de ses secrets. Le jeune homme dit vouloir écrire une biographie en rapport avec « les vieilles croyances, les légendes, les superstitions, voire la Kabbale… » Il n’en fallait pas davantage pour plonger le vieil homme dans son passé.  Tous deux, à la nuit tombée, se rendent au café Le Contre-Oblique. Là, dans une salle de billard au sous-sol, bientôt rejoints par trois photographes et un couple de clients, le professeur se raconte.

Fin des années 80, au CHU de Rennes, le professeur Lazare souhaite orienter ses recherches sur le décodage génétique en vue de prévenir certaines maladies. Il recrute vingt-trois individus dont Rachel Epstein, une jeune femme aux iris mauves dont la famille fut décimée pendant le génocide juif. Pour Rachel, faire partie des cobayes est un moyen de retrouver sa famille dans ses gènes. Tout comme le fait Elena Guzman, une scientifique argentine qui travaille avec les grands-mères de la place de Mai.

Rachel, cette personne surnuméraire dans les tests, va bouleverser la vie et les recherches du jeune professeur.

« Certains êtres vous amènent spontanément à sortir du chemin que vous empruntez depuis toujours et dont vous n’avez jamais pensé dévier, ne serait-ce qu’une seule seconde. Oui, dès le premier instant, avant même d’échanger la moindre parole, Rachel l’a entraîné au-delà de ses limites

Dans ce très beau texte au langage soutenu, il est question des origines, du destin, de l’hérédité et des souffrances liées à certaines existences. C’est aussi l’histoire d’une passion amoureuse et d’une recherche scientifique crédibilisée par la postface éclairante d’Ariane  Giacobino, médecin généticienne.

Les personnages ont une réelle aura. Bien entendu, le professeur Lazare, touchant dans sa fragilité et ses regrets, émeut par sa quête inlassable de l’être aimé.
Rachel, avide de lumière et de vérité, a la force et l’empathie de celle qui connaît la douleur de ses origines.
Consolée, une amie rwandaise et Elena sont porteurs des destins tragiques et prônent la vérité pour le respect de chacun. Quant à l’assemblée, bienveillante et attentive, réunie en cette nuit de confession autour du professeur, elle témoigne de notre émotion partagée.
Ethan, silencieux, derrière ses lunettes aux verres fumés entrevoit ce qui se cache derrière la génétique.

« Croire que l’on peut commander le hasard est probablement pire que croire au hasard

Avec ce joli titre, je découvre un auteur de grand talent, au style soutenu et travaillé. La fragilité des personnages et le milieu scientifique donnent une dimension particulière à cette histoire de passion amoureuse. Le regard sur le monde et sur le destin tragique lié aux origines apportent une réflexion supplémentaire à ce roman tout en nuances.

La fabrique des salauds – Chris Kraus

Titre : La fabrique des salauds
Auteur : Chris Kraus
Littérature allemande
Titre original : Das kalte blut
Traducteur : Rose Labourie
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 884
Date de parution : 22 août 2019

 

La quatrième de couverture annonce un roman hors norme dans la lignée des Bienveillantes de Jonathan Littell ou de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Tout comme le premier roman, La fabrique des salauds traite de l’ambivalence et de la contradiction d’un jeune allemand dans l’enfer du nazisme. Mais si il en a l’ampleur et la richesse, il me paraît beaucoup moins sordide.
Chris Kraus s’est inspiré du réalisme magique du roman de Gabriel Garcia Marquez pour clore sa seconde partie.

Cette lecture ambitieuse de près de neuf cent pages m’a fait noircir une vingtaine de feuilles de cahier! En suivant la famille Solm, et principalement son narrateur, Koja Solm, Chris Kraus couvre presque toute l’histoire de la Lettonie pendant les deux guerres mondiales, l’évolution de l’Allemagne après la seconde guerre mondiale et la création de l’état d’Israël.

Konstantin, dit Koja, Solm, soixante-cinq ans environ en 1975, est dans une chambre d’hôpital. Inopérable mais sous surveillance, il a une balle dans la boîte crânienne. Suite à une visite sauvage et musclée de son frère manchot, Hub, il raconte son histoire à son voisin de lit, un trentenaire, swami, hippie qui a un trou dans le crâne. Comment les deux frères en sont-ils venus à se détester? Comment Koja a-t-il été blessé? Le dialogue entre les deux hommes vient régulièrement couper un récit qui promet de faire toute la lumière sur le passé de Koja Solm.

Né à Riga d’une famille de barons allemands et d’un fils de pasteur tué par les bolcheviks, Koja Solm est le plus jeune fils de la famille. Doué pour le dessin comme son père, il est plus sensible que son frère aîné, Hubert surnommé Hub. Les parents adoptent la petite Ev, ramenée de Daugavpils par la gouvernante russe du grand-père pasteur. Ev est très proche de Koja mais adolescente, elle tombe amoureuse de Hub. Une rivalité amoureuse qui ne manquera pas de compliquer la relation des deux frères, d’autant plus que Koja doit taire les origines d’Ev .

En 1919, l’armée balte reprend Riga aux allemands. Les nobles doivent fuir le pays. La famille Solm devient pauvre et les projets d’avenir sont compromis. Ev rencontre Erhard Sneiper, un national-socialiste laid mais éloquent. Cet homme qu’elle épouse entraîne Hub puis Koja dans les rangs de la Gestapo. Si Hub est un idéaliste conscient de n’avoir aucun avenir en dehors de la Waffen-SS, il devra souvent protéger son jeune frère des horreurs du nazisme. Mais, une fois plongé dans le milieu, peut-on garder les mains propres?

Pris dans un réseau toujours plus dense d’intrigues et de conspirations, Koja Solm affiche toujours un amour sincère pour Ev ou Maja, une espionne russe.

« Et je compris pourquoi l’homme aimait : il doit le faire parce que c’est le seul espoir, pour chacun d’entre nous, de rester homme malgré tout. »

Pour les protéger ou enterrer son passé, il travaille successivement, parfois simultanément pour les allemands du BND, les services secrets américains, russes puis israéliens.

 « Le mensonge est souvent le dernier rempart des égoïstes et des nostalgiques

La fiction autour de la famille Solm dynamise le récit historique d’une époque mouvementée. Le roman ne s’appesantit pas sur les horreurs de la guerre mais plutôt sur la difficulté des fils Solm d’être à la fois victime et bourreau. Le récit est particulièrement éclairant sur certains épisodes de la guerre froide avec la réintégration des nazis coupables dans la république de Bonn, la création d’Israël,  la recherche d’impunis nazis par le Mossad, les arrangements entre services secrets.

La fabrique des salauds est un grand roman, ambitieux et passionnant. Précis sur le côté historique, il excelle sur le plan de l’analyse d’un homme devenu un monstre malgré lui, un homme qui ne peut plus être honnête. Sur un sujet aussi grave, le style est particulièrement fluide et les clins d’oeil humoristiques bienvenus.