L’avancée de la nuit – Jakuta Alikavazovic

Titre : L’avancée de la nuit
Auteur : Jakuta Alikavazovic
Éditeur : Éditions de l’Olivier
Nombre de pages : 279
Date de parution : 24 août 2017

Lorsque ce roman avait été proposé en lecture  pour le Grand Prix des Lectrices ( sixième sélection), j’ai regretté qu’il ne passe pas la présélection. Je saisis maintenant pourquoi. Nous sommes loin des critères du roman destiné à un large public.

Et pourtant, si la lecture est plus exigeante, comment ne pas remarquer la qualité de la construction et ne pas être touché par cette passion amoureuse.

Paul et Amelia se sont croisés à l’hôtel Elisse. Héritière des lieux, elle y occupait à demeure la chambre 313. D’origine modeste, il y était gardien de nuit. Ensemble, ils fréquentaient le même cours à l’université, celui d’Anton Albers, la fille d’un sympathisant nazi. Elle les passionnait sur le thème de la ville de demain. Enfin, surtout lui qui avait besoin des études pour sortir de son milieu. Amelia n’en avait rien à faire. Anton était surtout l’ultime lien avec sa mère, la poétesse, Nadia Dehr. 

Avec un père absent, Amelia a toujours souffert de la fuite de sa mère, partie œuvrer pour la paix à Sarajevo quand elle n’avait que dix ans. Et c’est pourtant le même schéma qu’elle va reproduire.

 Amelia, rousse flamboyante, jugée provocante pouvait aussi être aussi attentive et passionnée avec Paul. Etait-il si charmant qu’on pouvait lui briser le cœur?

« Elle voit l’amour qu’il a pour une fille riche, un amour fou, elle voit aussi que cette fille riche comme toutes les filles riches, trouve dans l’ordre des choses d’être aimée, est incapable de ce genre de sentiments, a d’autres problèmes. »

Amelia ne peut pas être amoureuse, ce serait une façon de ne pas vivre. Elle choisit la fuite puis revient encore plus fragile, meurtrie. La maternité la terrasse définitivement, elle, aussi ira chercher l’effondrement où il se trouve, à Sarajevo. Elle se trouve mieux « dans la guerre, qui elle au moins est franche. » 

Paul élève seul la petite Louise. Il ne lui parlera pas de sa mère, tout comme son père ne lui disait rien du pays d’où il venait.

«  C’est pire si tu ne dis rien. Mais que dire à sa fille d’une femme qui, à la maternité, ne les avait pas reconnus? »

Paul devient un père protecteur, inquiet. Peut-être à cause de cette hérédité qui éloigne les femmes de la lignée. Mais on ne tient pas les oiseaux en cage.

Jakuta Alikavazovic jalonne son récit d’idées qui reviennent harmonieusement. Il y a cette lumière bleue des cités, les drones, les cheveux courts des femmes, les matières toxiques des couvertures, les écrits des mères, les oiseaux, la chemise d’homme…Des choses parfois insignifiantes qui reviennent dans les vies des différents personnages et donnent de la lumière et de la magie à un récit qui peut parfois paraître sombre et complexe. Il faut dire que l’auteur brode autour de nombreux thèmes.
Bien sûr, la passion amoureuse. Si l’amour fou de Paul est subtilement décrit, celui d’Amelia, plus complexe est aussi touchant.
Mais l’auteur illustre aussi les relations parents/enfants sous de nombreuses facettes.
Et puis, la ville et ses peurs, le racisme, la guerre, la destruction des ressources naturelles, la différence sociale, la solitude de l’enfant unique, l’adolescence, la manipulation d’informations…chaque thème ne prend vie que le temps d’un exemple mais s’insère parfaitement dans une globalité parfaite.

L’avancée de la nuit est un roman multiple, un roman d’une grande richesse, un roman attachant qui prend toute sa mesure dans sa globalité avec une ambiance qui me restera au corps longtemps après ma lecture.

Je remercie Les librairies Dialogues pour cette découverte.

La valse des arbres et du ciel – Jean-Michel Guenassia

Titre : La valse des arbres et du ciel
Auteur : Jean-Michel Guenassia
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 300
Date de parution :17  août 2016

Jean-Michel Guenassia imagine la rencontre amoureuse de Vincent Van Gogh et de la fille du docteur Gachet à Auvers-sur-Oise. Un amour qui pourrait permettre de voir le suicide du peintre d’une autre manière. 

Marguerite Gachet a dix-neuf ans en 1890. Elle obtient son baccalauréat, rêve de devenir peintre. Mais à cette époque, les Beaux Arts sont interdits aux femmes. De plus son père, médecin avare qui vient d’essuyer une perte financière avec la liquidation de la Compagnie de Panama, rêve de la marier avec Georges, le fils du pharmacien. Georges et Marguerite sont amis depuis l’enfance mais ni l’un ni l’autre ne souhaite ce mariage.

Lors d’une exposition, Pissaro demande au docteur Gachet de s’occuper d’un peintre, actuellement soigné à l’hôpital de Saint Rémy de Provence. Toujours avide de récupérer des œuvres d’art à moindre frais, le docteur reçoit Vincent Van Gogh. 

Marguerite découvre cet homme « au chapeau de feutre enfoncé sur l’arrière de son crâne » et tombe immédiatement en pâmoison devant sa façon de peindre, puis devant l’homme de seize ans son aîné.

«  C’était un spectacle, il considérait à peine son sujet, touillant nerveusement sa palette et peignant par touches sèches et répétées, sans hésiter, à croire qu’il savait à l’avance ce qu’il fallait peindre et qu’il ne faisait qu’accomplir son œuvre, il travaillait vite, comme s’il essayait d’attraper l’instant présent et se dépêchait de le fixer sur la toile. »

L’auteur décrit un peintre passionné, bourreau de travail, un instinctif qui peint davantage ce qu’il ressent que ce qu’il voit. Si il lui arrive de piquer des coups de colère, notamment quand le docteur Gachet le fait trop boire lors de ses dîners gargantuesques, l’homme est plutôt calme, ouvert et dynamique.

Si il refuse de donner des cours à Marguerite, il l’accompagne à Paris aux cours Julian, le seul à accepter de faire payer les femmes pour assouvir leur « passe-temps » pour l’art. Car il est impensable pour une femme de faire carrière dans la peinture. Sans argent, Marguerite doit y renoncer.

La valse des arbres et du ciel montre une facette beaucoup plus sereine du peintre à l’oreille coupée. C’est aussi un homme qui aime profondément la nature et entretient par l’écriture de bonnes relations avec son frère ou d’autres peintres. De courtes missives viennent aérer le récit de cette retraite dans l’Oise. Tout comme, ces coupures de journaux, en général La lanterne, qui proposent des informations parfois insolites sur l’époque.

En toile de fond de cette passion amoureuse, l’auteur dresse le portrait d’une époque avec un antisémitisme grandissant et une exclusion des femmes soumises aux règles de vie de leur père ou de leur mari. 

La nature omniprésente, inspiratrice illumine les tableaux du maître et donne une douceur particulière au premier amour de Marguerite. Même si finalement, le froid de la désillusion figera à jamais le souvenir et le secret du « petit tournesol » de Van Gogh.

«  Il y a dix jours, nous étions au bord de l’Oise, c’est un lieu qu’il affectionne particulièrement. A cette époque, cet endroit ressemblait au paradis terrestre, le grand saccage commençait à peine, nous n’avions pas conscience que l’homme était en train de tout défigurer. Nous sommes un peu préservés ici, mais quand on voit les bords de Seine tels que les ont peints les impressionnistes et ce qu’ils sont devenus, nous ne pouvons qu’être atterrés de la destruction systématique de ce qui était si beau. »

Un roman de fiction  qui ne propose qu’une théorie mais bien agréable à lire. Découvrez l’avis d’Edyta qui m’a accompagnée pour cette lecture.

La salle de bal – Anna Hope

Titre : La salle de bal
Auteur : Anna Hope
Littérature anglaise
Titre original: The ballroom
Traducteur : Elodie Leplat
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 390
Date de parution : 17 août 2017

Anna Hope plante son décor dans l’asile de Sharston près de Leeds dans le Yorkshire. Cet établissement vivant en autosuffisance comprend un millier d’hommes utilisés aux travaux des champs et de fossoyage et un millier de femmes interdites d’extérieur, certaines travaillant à la blanchisserie. Leur seule distraction tourne autour de la musique, traitement utilisé par le Docteur Fuller, fier de son orchestre qui, chaque vendredi invite certains pensionnaires à danser dans l’impressionnante salle de bal.
Ella Fay, jeune fileuse, vient d’être internée à Sharston pour avoir brisé une vitre de la filature où elle travaille depuis son plus jeune âge.
«  Etait-elle donc folle parce qu’elle avait brisé une vitre? Folle parce qu’elle avait donné des coups de pied et mordu ces hommes? »
Non, la majorité des pensionnaires ne sont pas des fous mais plutôt des personnes qui se rebellent face à leur misérable condition. Clem, une fille de famille bourgeoise, qui deviendra l’amie d’Ella, a été placée à l’asile pour avoir refusé de s’alimenter, seul moyen de réaction contre un mariage programmé avec un vieil ami de son père.
Sous une très belle histoire d’amour entre Ella et John Mulligan, un irlandais ténébreux interné suite à un drame personnel, Anna Hope décrit les heures sombres de l’Angleterre du début du XXe siècle. Si les mauvaises conditions de travail du peuple, la famine, les grèves sont rapidement évoquées, Anna Hope nous rappelle que l’Angleterre fut un des premiers pays à réfléchir sur l’amélioration de la race avec la Société d’éducation eugénique fondée en 1907. Si le Docteur Fuller prône dans un premier temps la ségrégation et la réadaptation par la musique, Churchill, alors ministre de l’Intérieur suit les avis de Galton et Darwin en défendant la stérilisation des inaptes.
Déception personnelle concernant Winston Churchill, surtout après Les heures sombres, le dernier film de Joe Wright.

Anna Hope est une auteure très romanesque qui sait aussi utiliser la force d’un contexte social pour incarner ses personnages. Les sentiments de Clem, Ella ou John sont parfaitement partagés. J’ai notamment apprécié la complexité du Docteur Fuller. Initialement blessé de ne pas avoir pu suivre la carrière de son père, préférant la musique à la médecine, Fuller est plutôt enclin à l’humanité. Puis découvrant sa vraie nature, il reporte sa haine sur ceux qu’il juge finalement plus heureux que lui.

Avec un meilleur équilibre entre romance et contexte, je frôlai le coup de coeur.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Jury pour le Grand Prix des Lectrices  Elle 2018.

  

Les vaisseaux frères – Tahmima Anam

Titre : Les vaisseaux frères
Auteur : Tahmima Anam
Lettres du Bangladesh
Titre original : The bones of Grace
Traducteur : Sophie Bastide-Foltz
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 384
Date de parution : 11 octobre 2017

Zubaïda, la narratrice de ce roman, fait partie de la jeune génération du Bangladesh. Celle comme l’auteur d’une double culture avec le coeur dans leur pays de naissance et la culture d’un pays d’adoption ( les Etats-Unis pour la narratrice et Londres pour Tahmima Anam).

A la veille de repartir pour une expédition au Pakistan à la recherche de fossiles d’une baleine à pattes, cette jeune paléontologue promise à Rachid, son amour bangladais de jeunesse, rencontre Elijah, un jeune américain doctorant d’Harvard.
Pour la jeune femme, adoptée et élevée par une famille aisée du Bangladesh, cette rencontre amoureuse remet en cause son équilibre.
«  chaque fois que je repense à mes parents m’annonçant que j’ai été adoptée, j’éprouve une sensation de mort. Comme si la personne que j’ai été toute ma vie se révélait être un imposteur, un fantôme. »
Doit-elle suivre son avenir tracé, équilibré auprès de Rachid qu’elle connaît et aime depuis l’enfance, par respect envers sa famille d’adoption à laquelle elle doit tout et qui s’est battue pour un pays qu’elle est «  forcée d’aimer » ou succomber à la passion amoureuse pour un étranger?
« Quitter Rachid aurait été comme laisser mon enfance derrière moi. »

Les fouilles au Pakistan et surtout son engagement auprès d’une chercheuse britannique pour un reportage sur la conditions des ouvriers dans un chantier de démantèlement de navires à Chittagong ( port du Bangladesh) vont plonger Zubaïda dans un questionnement intime la confrontant à ses origines et à la misère de ses compatriotes.

Le roman est une longue lettre à Elijah dans laquelle Zubaïda confie ses hésitations, ses renoncements, la quête de ses origines. Tiraillée entre son engagement, son devoir envers ceux auxquels elle doit tout et son amour viscéral pour Elijah, Zubaïda se perd, se trompe. Elle reste une personne incomplète. Seule la quête de ses origines pourra l’aider à trouver son chemin.

Après Une vie de choix ( Editions Lew Deux Terre, 2011) et Un bon musulman, les deux premiers volumes de cette trilogie ( que je n’avais malheureusement pas lus) apparemment plus ancrés dans l’Histoire du Bangladesh, Tahmima Anam construit ici un récit romanesque sur l’identité et l’amour . Le chantier de démantèlement des navires nous montre les conditions particulièrement difficiles des ouvriers exploités sans le moindre souci de leur sécurité, le travail des enfants, l’exil nécessaire des hommes pour subvenir aux besoins de leur famille. Mais l’essentiel reste pour moi trop axé sur cette douleur amoureuse, cet amour rendu impossible par la différence de culture entre une jeune femme liée intimement à son enfance et cet américain libre et patient.

L’avis d’Atasi et de Quatre sans quatre.

C’est ainsi que cela s’est passé – Natalia Ginzburg

Titre : C’est ainsi que cela s’est passé
Auteur : Natalia Ginzburg
Littérature italienne
Titre original : E staso cosi
Traducteur : Georges Piroué
Editeur : Denoël
Nombre de pages : 127
Date de parution : 9 novembre 2017

Le récit commence par cette scène : une femme qui cherche la vérité, un homme qui se mure dans le silence, griffonnant ses éternels petits dessins. Elle le tue, une balle dans les yeux.
Pourquoi en est-elle arrivée là? C’est ce qu’elle va nous confier.
Professeure, elle avait vingt-six ans quand elle rencontre Alberto, un homme plus âgé qu’elle. Longtemps, ils se parlent, se promènent sans que rien d’autre ne se passe. Elle en tombe follement amoureuse attendant qu’il se déclare.
Mais il en aime une autre, une femme mariée.
Finalement, il l’épouse mais reste distant, s’échappant souvent plusieurs jours.
«  Je ne comprenais rien à cet homme »
La pauvre Sophie se lamente même si elle sait qu’Alberto « déteste les gens qui regardent fixement en eux-mêmes. »
Même maman d’une petite fille qui change sa vie, elle ne peut jouir de la paix.
Elle envie la légèreté de son amie Francesca, ou même de Giovana, la maîtresse de son mari qui n’ont jamais senti cette peur qu’elle éprouve face à un homme.
Elle, elle est sous l’emprise de cet homme qui ne s’intéresse ni à elle ni à sa fille.

Dans un style fluide et dynamique, Natalia Ginzburg traduit parfaitement la passion amoureuse.

Avec sa collection Empreinte, DENOËL nous donne à relire de très beaux textes de la littérature.

  

   

Légende d’un dormeur éveillé – Gaëlle Nohant

Titre : Légende d’un dormeur éveillé
Auteur : Gaëlle Nohant
Éditeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages: 544
Date de parution : 17 août 2017

Du couple de Gabriële Buffet et Francis Picabia dans le monde des artistes avant-gardistes du début du XXe siècle, je continue jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale avec le poète surréaliste, Robert Desnos si bien conté par Gaëlle Nohant dans Légende d’un dormeur éveillé.

Ce roman est celui d’une époque, d’un monde artistique, d’un amour absolu, d’un homme libre, tendre et impétueux.

Nous découvrons Desnos à son retour de Cuba en 1928 et le livre se referme sur la fin de la seconde guerre mondiale. Si les artistes continuent à hanter les lieux de plaisir comme le bal nègre de la rue Blomet, la France connaît la famine, la misère, les épidémies. Très vite, le contexte s’oriente vers la montée du fascisme, la victoire du front populaire puis le gouvernement de Vichy et les abus de la collaboration. Prison, camp de concentration, camp de travail, rafle, Desnos nous entraîne vers l’horreur de la seconde guerre mondiale.

Si cette époque est sordide, la vivre dans ce monde artistique est une porte sur autre vision du monde. Qui lui aussi comporte ses trahisons et ses amitiés. Le récit s’ouvre sur la scission du groupe des surréalistes dirigé par André Breton qui devient de plus en plus moraliste . Desnos est exclu pour refus de rejoindre le parti communiste et parce qu’il écrit des articles pour les journaux bourgeois. Desnos fait ses débuts à la radio où il crée le feuilleton radiophonique Fantomas avec Antonin Artaud. Il rencontre Luis Buñuel, Jean-Louis Barrault, Pablo Neruda, Garcia Lorca.

Dans ce riche contexte historique et artistique, le récit est aussi l’histoire d’un amour. Lié à Yvonne George, une actrice atteinte de tuberculose, Robert Desnos tombe sous le charme de Youki, la femme du peintre japonais Foujita. Son amour indéfectible pour cette femme légère, avide de luxe, de faste, de plaisirs hante désormais l’entièreté du récit. D’une relation sensuelle, libre et chaotique, leur lien évolue vers un besoin et un respect réciproque.

Au fil des pages, nous apprenons à connaître ce poète « aux yeux d’huître », attaché à sa liberté qui ne se marchande pas, impétueux et tendre. Il aime protéger, donner des rêves aux enfants par ses contes et ces poèmes. Il n’hésite pas à boxer les collabos, à s’engager dans la résistance. La culture devient un enjeu.
«  Tout œuvre d’art porte une vision du monde…Les despotes entendent imposer la leur, et nous leur opposons une multiplicité de regards et de points de vue qui leur est odieuse. Pour eux, il ne peut y avoir qu’une seule vérité, qui devient un catéchisme. La culture est un enjeu. Quand on permet à ceux qui en sont exclus d’accéder à l’art et à la connaissance, on sème une graine de liberté qui peut les soustraire à la toute puissance des tyrans. »

En début de lecture, la richesse du style avec ses nombreuses comparaisons me déplaisait.
«  Ils ont étiré la nuit comme on déroule une soie miroitante dans l’atelier d’un grand couturier... ». Me suis-je ensuite laissée emporter par l’intérêt du récit ou le style s’est-il ensuite épuré ( j’en ai bien l’impression), mais je me suis passionnée pour cette histoire romancée mais bien documentée et pour cet homme que je connaissais peu mais qui est ici érigé en un artiste complet, un héros, un homme humain et intègre.

Un très beau roman qui rend un hommage inoubliable à ce dormeur éveillé.

«  Tu avances, ouvert à tout ce qui peut se présenter, persuadé que le mauvais ne peut pas durer, que tôt ou tard l’horizon finira par s’éclaircir. »

 

Gabriële – Anne et Claire Berest

Titre : Gabriële
Auteur : Anne et Claire Berest
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 450
Date de parution : 23 août 2017

Avec ce livre, Anne et Claire Berest souhaitent réhabiliter leur arrière-grand-mère qu’elles n’ont pas connue.
Parce que cette femme à l’intelligence rare a sacrifié sa vie, sa carrière prometteuse de compositrice pour la carrière de son mari, Francis Picabia.
 » Cette femme déplace des montagnes pour les autres, mais il lui manque la force de pousser une porte pour elle-même. »

Son amour inconditionnel pour le peintre avant-gardiste, avide de reconnaissance, frôlant la mort pour se sentir vivant, la pousse à l’abnégation et même parfois à la compromission.
Car, elle aussi, ne se sent vivante que dans l’action, délaissant trop souvent  ses enfants, dont on n’entend plus parler dans le récit sitôt leur naissance.

Au-delà du récit d’une passion réciproque, parfois destructrice, ce document nous plonge dans le Paris bohème, dans le milieu artistique du début du XXe siècle. Nous découvrons les débuts controversés de l’art non figuratif, des peintres comme Marcel Duchamp ou des écrivains comme Guillaume Apollinaire. Milieu foisonnant, intellectuel, vivant, enivrant et opiacé. Ici « la banalité et l’ordinaire n’existent pas. »
Escapades dans le Jura, terre de stabilité pour Gabriële, dans le Midi, en Espagne, à Berlin ou plus largement à New York où les mentalités sont plus réceptives à l’Art moderne.
Gabriële est une femme extraordinaire, étonnamment moderne pour l’époque. Son abnégation pour un homme enfant est d’autant plus  intéressante. Elle rêvait de liberté et s’enferme sous l’emprise d’un homme caractériel. Toute la complexité féminine.

Nous sommes donc en présence d’un document foisonnant parfaitement documenté, rythmé par les cycles enjoués puis dépressifs de Picabia. On frise parfois l’anecdotique. Je me suis de temps en temps lassée des inconstances répétitives de Picabia. Fort heureusement, sans jamais être invasives, les sœurs Berest viennent parfois confier leurs états d’âme sur cette femme qu’on leur a cachée.