Impossible – Erri De Luca

Titre : Impossible
Auteur : Erri De Luca
Littérature italienne
Titre original : Impossibile
Traducteur : Danièle Valin
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

 » Impossible c’est la définition d’un évènement jusqu’au moment où il se produit. »

Le nouveau roman d’Erri de Luca se présente comme un huis-clos, un face à face entre un accusé et un jeune magistrat. Mais cette discussion passionnante s’ouvre aussi sur la montagne, lieu de l’accident, sur le passé pendant les années de plomb et sur la correspondance entre l’accusé et sa tendre compagne.

Le narrateur est un grimpeur aguerri. Ce jour-là, dans la vire de Bandiarac, il se retrouve derrière un autre montagnard qui se hâte pour ne pas être rattrapé. Jusqu’au moment où il doit signaler à la police la découverte du corps de cet homme dans une crevasse. Les soupçons se portent tout de suite sur lui. Effectivement, la victime n’est autre que son ancien ami, compagnon révolutionnaire pendant les années de plomb, devenu son pire ennemi suite à la dénonciation du groupe quarante ans plus tôt.

Le magistrat trop jeune pour vraiment comprendre ce temps périmé du XXe siècle, porte des jugements, accuse ouvertement le narrateur. Le débat entre les deux hommes est particulièrement passionnant.

 » Je n’ai rien contre ce magistrat. Avec moi, il tente un dialogue à la Socrate, il veut être l’accoucheur de la vérité. »

Le magistrat veut à la fois faire avouer au vieil homme son crime actuel mais aussi comprendre ce passé incompréhensible pour ceux qui sont venus après. Responsabilité individuelle ou collective. Réflexion sur la fraternité , sur l’engagement politique, sur le communisme. Finalement, le narrateur dévoile un peu de sa personnalité multiple dans une époque agitée. L’interrogatoire devient aussi une occasion de parler de lui, d’un passé qu’il n’aborde même pas avec sa femme à laquelle il écrit régulièrement depuis sa garde à vue.

Le narrateur est très respectueux des mots, la langue est une monnaie d’échange. Le magistrat utilise des ruses pour convaincre le grimpeur de s’accuser du meurtre de son ancien ami.

Impossible est une confrontation passionnante sur la justice et l’engagement politique, entre le révolutionnaire nostalgique et la jeune génération perplexe sur les combats d’une autre époque. Le dialogue est ponctué de bouffée d’air en pleine montagne, de souvenirs et de belles lettres d’un homme captif à sa femme.

Le meurtre du commandeur – Haruki Murakami

Titre : Le meurtre du commandeur, Une idée apparaît
Auteur : Haruki Murakami
Littérature japonaise
Titre original : Kishidanchô goroshi, Arawareru idea
Traducteur : Hélène Morita et Tomoko Oono
Editeur : Belfond
Nombre de pages :456
Date de parution : octobre 2018

Le narrateur est peintre mais il brade son talent et gagne sa vie en faisant des portraits. Sa technique particulière est réputée. Il ne fait pas poser son modèle mais l’interroge, l’observe puis il peint de mémoire.

Marié depuis six ans à Yuzu, il quitte le domicile conjugal à la demande de sa femme éprise d’un autre homme. Après quelques mois d’errance, il s’installe dans la maison du père d’un de ses amis des Beaux-arts. Rien de mieux que cette demeure isolée au coeur de la montagne, lieu où vivait un peintre célèbre, Tomohiko Amada. L’homme excellait dans la peinture à l’occidentale mais à son retour de Vienne où il séjourna pendant la période de l ‘Anschluss, il s’est adonné à un nouveau genre, l’art du nihonga ( peinture traditionnelle japonaise de l’ère Meiji).

Le narrateur retrouve caché dans le grenier le dernier tableau du vieil homme, aujourd’hui sénile et reclus dans une maison de retraite. Intitulé Le meurtre du commandeur, ce tableau est une transposition d’une scène du début de l’opéra de Don Giovanni adaptée à l’ère Asuka. Ce tableau d’une grande violence où un jeune homme tue un « commandeur » inspire le narrateur. Lui aussi doit profiter de ce changement de vie pour enfin trouver son art. Il expose le tableau caché dans son atelier, inconscient de ce que va générer cet acte.

Un voisin énigmatique, une clochette qui sonne chaque nuit dans les bois, une fillette étonnante viennent peupler le quotidien du peintre. Visions, souvenirs envahissent son esprit sans jamais toutefois lui faire perdre le fil de son quotidien.

Haruki Murakami possède une façon d’écrire très particulière. L’auteur détaille énormément les actes du quotidien. Il aime aussi récapituler les événements marquants, détachant du discours les indices, les choses exceptionnelles. Il nous plonge dans le mystère tout en nous ancrant dans une réalité concrète.

Réalité ou Idée? Personnage réel ou imaginaire ? Quel est le poids du passé sur les personnages? Quels actes refoulés peuvent cacher les tableaux des peintres?

Le livre 1 s’achève avec de nombreuses interrogations, un goût de merveilleux, un sentiment d’incompréhension mais une sensation que l’intellect devra faire un effort pour appréhender le monde étrange de Murakami.

« Dans un monde invisible aux yeux, dans un monde que la lumière du jour n’atteint pas, autrement dit, dans le domaine de l’inconscient, au plus profond de chacun de nous, advient une immense fluctuation. Par la réaction en chaîne qui se transmet à la surface, elle prend une forme visible à nos yeux.»

Sans plus attendre, j’enchaîne avec le livre 2, même si cette lecture commune n’est prévue que pour le 15 mai.

Lecture commune avec Ingannmic.

Par le vent pleuré – Ron Rash

Titre : Par le vent pleuré
Auteur : Ron Rash
Littérature américaine
Titre original : The risen
Traducteur : Isabelle Reinharez
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 208
Date de parution : 17 août 2017

Lire un roman de Ron Rash, c’est toujours quelques heures de plongée intégrale dans un univers sauvage, avec des personnages tourmentés par des souvenirs sombres.

Par le vent pleuré ne sort pas de cet univers, avec, peut-être toutefois, un environnement moins marqué et moins présent, même si là aussi coule une rivière.

Eugène Matney n’est plus qu’un ivrogne solitaire. L’alcool a foutu sa carrière, son couple, sa vie en l’air. Entre deux verres de whiskey, un article attire son attention. Le squelette de Ligeia Mosely vient d’être retrouvé au bord de la rivière Tuckaseegee.

Quarante six ans plus tôt, c’est là que lui et son frère aîné, Bill, ont rencontré cette sirène. Adolescente rebelle, sortie d’un camp hippie par sa famille et envoyée chez son oncle méthodiste à Sylva, Ligeia est prête à tout pour continuer à s’évader grâce à l’alcool et aux tranquilisants.

Eugène, qui n’est encore qu’un gamin, découvre avec Ligeia les plaisirs de l’alcool et du sexe. La belle profite de son pouvoir sur ce gosse amoureux pour assouvir ses addictions.

Ron Rash alterne les récits de deux époques. La rencontre des deux frères et de Ligeia en 1969 et leur vie d’adolescents sous la coupe d’un grand-père médecin autoritaire et la période actuelle où Eugène doit demander des comptes à Bill, devenu un grand chirurgien.

L’auteur insiste largement sur certains éléments qui réduisent un peu trop le suspense. Mais, il est suffisamment inventif pour créer des dénouements inattendus. Mais, même si cette histoire reste assez évidente, l’auteur crée une aura d’adolescent amoureux et naïf  puis d’écrivain raté autour du personnage d’Eugène en faisant un superbe portrait. Ligeia, elle aussi, reste un personnage fort qu’une enfance malheureuse à peine évoquée a transformé en adolescente sulfureuse, une sirène qui, des années après sa disparition, vient opposer deux frères face à la vérité.

Le talent narratif de l’auteur pallie à la brièveté et l’évidence d’une intrigue un peu classique.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Poche ( Points, 23 août 2018) du mois du Picabo River Book Club.

L’enfant des marges – Franck Pavloff

pavloffTitre : L’enfant des marges
Auteur : Franck Pavloff
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 240
Date de parution : 21 août 2014

Auteur (source Editeur):
Franck Pavloff se définit comme un « écrivain de l’ailleurs », qui rend compte des exils intérieurs ou géographiques que les guerres, les drames, la corruption, le cynisme et l’intolérance ont engendrés. Psychologue Expert, il a fait des droits des enfants un combat. Il a également passé plus de quinze ans à faire aboutir des projets de développement communautaire à travers l’Afrique et l’Asie.

Présentation de l’éditeur :
Dans une Barcelone étourdie par la crise, vibrante de toute l’énergie d’une jeunesse qui refuse le monde tel qu’il est, un homme part à la recherche de son petit-fils adolescent. Lui-même a tout quitté : sa solitude, la paix et l’oubli qu’il croyait avoir trouvés au fin fond des Cévennes. Et voici que dans la capitale catalane bruyante et révoltée, où plane l’ombre des combattants de 36, c’est sa propre histoire qu’il rencontre et dont il peut enfin se libérer.
L’œuvre exigeante de Franck Pavloff, habitée par l’exil et la quête, révèle ici une dimension inédite. Un récit intime et singulier, qui parle d’errance et de renaissance, une émouvante ode à la vie.

Mon avis :
 » Le solitaire du haut des Gordes est un grand-père de soixante ans qui a perdu de vue Valentin lorsqu’il avait six ans à la mort de Simon son père, c’est à dire de son propre fils. Ioan qui se voudrait poussière de schiste et qu’un simple appel de Laura, la mère de Valentin, replace dans la lignée des hommes. »

Ioan est un ancien photographe célèbre, spécialiste des clichés de paysage de désolation. Jamais un visage, sauf une fois, celui d’un enfant qu’il n’avait pas vu. Il a tout abandonné à la mort de son fils, a quitté la Touraine pour les pierres des Cévennes. Il y vit seul comme « un bloc de granit hermétique aux souvenirs » avec pour seul voisin un vieil homme Justin qui  » s’y connaît en paraboles »
A l’appel de Laura qui l’ a rejeté à la mort de Simon, il part pourtant à Barcelone sur les traces de Valentin, ce petit fils d’à peine dix huit ans en rupture de lycée.
 » Que cherche-t-il à réparer en s’embarquant à l’aveuglette pour cette capitale porteuse de valeurs ambigües… »
En Espagne, il rencontre des personnages forts, marqués par le passé de la guerre civile, des jeunes insouciants squattant dans des « okupas« , indignés en révolte contre l’autorité.
Un site historique, La Rabassada, haut lieu de fusillade de républicains par des traitres franquistes ( traidors, un nom qu’il a beaucoup entendu dans la bouche de sa mère au sujet de son père), le confronte à son passé.
Laia, une handicapée dont les parents ont subi les tortures dans les geôles franquistes, l’aide à se diriger dans ce labyrinthe de Barcelone. Il y rencontrera aussi Palita, une équatorienne restauratrice de céramiques à la cathédrale de la Sagrada Familia. Chacune a ses cicatrices que Ioan finit par comprendre, peut-être sous la bienveillance de Justin qui l’encourageait toujours à s’ouvrir aux autres.
 » Bon sang petit, accepte que quelqu’un ait besoin de toi, sors de ta prison des murets, comprends que tu peux aussi donner, ça épongera ta peine, c’est même le seul remède pour la soulager, donne au lieu de quémander et tu deviendras plus libre qu’un prince.  »
Si Laia et Palita ont des lignées de femmes, Ioan, sur les traces de son petit-fils recompose sa lignée d’hommes. Il rend hommage à son fils en saluant la mer qui l’a englouti, l’histoire de son père le rattrape et Valentin saura peut-être que quelqu’un pense à lui.

«  On n’hérite pas de la faute de ses parents, pas plus que l’on ne détermine l’avenir de ses enfants. »

Franck Pavloff construit un roman sensible et intéressant où passé et présent multiplient les facettes de Barcelone. Chaque personnage a une histoire, une force, un trait de caractère sympathique et Ioan, fort d’une lecture d’un roman d’André Pieyre de Mandiargues, La marge, cherchera le visage de cet enfant (lui, son fils, Valentin ou un inconnu photographié sans le savoir) en marge d’une photo dans un paysage en rupture.

J’ai été agréablement surprise par la lecture de ce roman de la rentrée littéraire dont on parle peu. A tort, c’est une très belle lecture.

Coïncidence de lecture : Laia a un poster de Louise Michel et Orwell assène  » Depuis les Versaillais de Thiers, il y a eu les phalangistes de Franco, ici, t’es au courant? ». J’ai donc retrouvé le sujet de Aimons-nous les uns les autres de Catherine Clément, lu la semaine précédente. C’est fou, non?

rentrée nouveaux auteurs bac2014