Ville émeraude et autres nouvelles – Jennifer Egan

Titre : Ville émeraude et autres nouvelles
Auteur : Jennifer Egan
Littérature américaine
Titre original : Emerald city and other stories
Traducteur : Aline Weill
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 252
Date de parution : 5 mars 2020

Jennifer Egan a obtenu le prix Pulitzer de la fiction en 2011avec Qu’avons-nous fait de nos rêves? (Stock).  En 2018, elle est aussi remarquée pour Manhattan beach (Robert Laffont). Ses romans me tentent depuis toutes ces années mais je n’avais pas encore eu l’occasion de la lire. Quoi de mieux qu’un recueil de nouvelles pour découvrir le style et l’univers d’un auteur. Ce recueil de onze nouvelles a amorcé la célébrité de Jennifer Egan aux États-Unis en 1993. Robert Laffont vient d’en publier la traduction.

Avec ce recueil, Jennifer Egan nous emmène vers des lieux lointains, exotiques, en Chine, en Espagne, au Kenya ou à Bora bora mais aussi à  New-York ou San Francisco. Mais plus que le cadre, je fus surtout séduite par les personnages nostalgiques. J’ai aimé cette façon de guider le lecteur vers le point de bascule du personnage.

Les deux premières nouvelles campent des adolescentes en opposition au milieu familial. La première, habituée au luxe d’un milieu aisé, snobe son père. Immergée dans la rusticité de la campagne chinoise, portée loin de ses repères, elle amorce un changement d’attitude.
Dans la seconde nouvelle, Sarah se lie avec une camarade de classe perturbée. Elle aura besoin de s’identifier à elle, de la suivre dans son malaise pour finalement ressentir le soutien des proches qu’elle reniait.

L’auteur pointe les regrets de ses personnages, les amène à réfléchir en observant ce qui se passe autour d’eux et en analysant le souvenir d’une jeunesse dorée et insouciante  jusqu’au déclic qui permet de franchir une étape, d’aller jusqu’au point de renoncement pour mieux repartir.

Vie de milliardaire comme pour Lucy et Parker ou vie de junkie dans les bas-fond de San Francisco, il y a toujours un moment où il faut passer à autre chose.Se comprendre pour avancer.

Au-delà du style particulièrement agréable à lire,  j’ai beaucoup aimé cette ambiance nostalgique, la douceur des personnages et leur capacité à trouver une manière positive d’avancer.

Un recueil de nouvelles qui me donne envie de lire les romans de cette auteure américaine.

Le pardon – Rodolphe Blavy

BlavyTitre : Le pardon
Auteur : Rodolphe Blavy
Éditeur : Arlea
Nombre de pages : 151
Date de parution : août 2015

Auteur :
Rodolphe Blavy a trente-neuf ans. Il vit à Paris où il travaille pour le FMI. Le Pardon est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
C’ est un homme jeune, pour qui la vie semble facile et sans questions. Mais qui sait sur quelles blessures se forgent les apparences
Le Pardon est un roman sur la quête de soi. Mais c’est aussi un beau texte sur l’Afrique, sur son étrange capacité à mettre à nu les êtres et les choses, dans un mélange égal de résilience et de violence.

Mon avis :
Le narrateur est un jeune français, né dans une famille bourgeoise parisienne qui, dans sa jeunesse, a vécu quelques temps en Afrique. Il en garde une douce nostalgie, comme sa mère qui traîne dans le jardin d’acclimatation pour éprouver un peu l’ambiance de là-bas près du lac Victoria.
Adulte, c’est là qu’il décide de retourner pour rencontrer celle dont il attend le pardon. Il démissionne et prend l’avion, presque sur un coup de tête.
Le récit commence, avec une très belle comparaison,  dans cet avion où le paysage représente sa vie, des plaines arides, quelques sommets marquants et le désert.
A marcher dans les pas de son père, il s’était construit une vie trop sage, sans relief. Il a maintenant besoin de retrouver  » la pauvreté et la rigueur du voyage, pour y trouver l’homme vrai et authentique. »
Ce récit est certes un hommage à l’Afrique, mais chaque rencontre nous plonge dans une histoire toujours plus sombre. Purity, fille d’une enfant violée, préfère monnayer ce qui est le destin de nombre de jeunes filles et devient donc une prostituée. Elle raconte les conditions de sa naissance et le poids de ces hommes gras qui viennent se perdre dans son corps.
Puis le narrateur croise Raymond et César, deux enfants qui doivent assumer leur survie. L’un quitte sa famille pour des études, l’autre orphelin vit de petits boulots pour sauver sa sœur.
Si l’auteur nous fait partager la beauté des paysages africains, la nostalgie du narrateur et les drames des personnages rencontrés m’ont plongée dans une atmosphère lourde, dramatique et plombante.
Le style se révèle parfois poétique et souvent travaillé, mais j’ai beaucoup peiné à suivre le fil des histoires, ne sachant plus les liens entre les personnages. Le narrateur parle successivement de ses parents, de Purity et de sa mère, d’un garçon orphelin pris dans le monde du jeu, puis de Raymond, de César et enfin de cette femme qu’il court rejoindre en nous laissant là aussi le doute sur son identité et son lien familial.
Rodolphe Blavy m’a perdue dans le flou et la misère d’un pays qui le hante.

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Les eaux troubles du mojito … – Philippe Delerm

delermTitre : Les eaux troubles du mojito et autres belles raisons d’habiter sur terre
Auteur : Philippe Delerm
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 128
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Admirateur de La Bruyère, Jules Renard ou Marcel Proust, Philippe Delerm, ancien professeur de français, voue à la langue française et à la littérature un amour inconditionnel. Son écriture restitue des instants fugitifs,des sensations d’enfance. Il est notamment l’auteur de La Première Gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (L’Arpenteur-Gallimard), La Sieste assassinée (L’Arpenteur-Gallimard), Autumn (Le Rocher), Sundborn ou les jours de lumière (Le Rocher).

Présentation de l’éditeur :
Elles sont nombreuses, les belles raisons d’habiter sur terre. On les connaît, on sait qu’elles existent. Mais elles n’apparaissent jamais aussi fortes et claires que lorsque Philippe Delerm nous les donne à lire.
Goûter aux plaisirs ambigus du mojito, se faire surprendre par une averse et aimer ça, contempler un enfant qui apprend à lire en bougeant imperceptiblement les lèvres, prolonger un après-midi sur la plage…
« Est-ce qu’on est plus heureux ? Oui, sûrement, peut-être. On a le temps de se poser la question. Sisyphe arrête de rouler sa pierre. Et puis on a le temps de la dissiper, comme ce petit nuage qui cachait le soleil et va finir par s’effacer, on aura encore une belle soirée. »

Mon avis :
Quarante éclats de mémoire qui réveillent inévitablement quelques souvenirs aux lecteurs suscitant nostalgie et plaisir. Les mots donnent une belle intensité à des moments anodins de la vie qui deviennent ainsi des moments uniques. L’un se rappellera d’un apéritif orangé dans les rues de Venise, l’autre un pique nique en bord de mer, d’un abri commun pendant une averse. L’auteur nous rappelle qu’il faut savoir s’émerveiller des couleurs, des goûts, des rencontres, des livres, du souvenir d’une voix, d’une musique. Ce sont « quelques minutes où la vie se trouve canalisée. »
Comme l’illustre Pierre Raufast dans son nouveau roman, La variante chilienne, les souvenirs sont bel et bien liés aux émotions.
Ici les récits sont très courts comme de belles poésies en prose qui résonnent en nos mémoires.

RL2015

Mille regrets – Elsa triolet

trioletTitre : Mille regrets
Auteur : Elsa Triolet
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 304
Date de parution de cette édition : 19 février 2015
Première parution : 1942

Auteur :
Elsa Triolet, née Ella Kagan le 12 septembre 1896 à Moscou et morte le 16 juin 1970 à Saint-Arnoult-en-Yvelines, est une femme de lettres et résistante française née de parents juifs de Russie.
Première femme à obtenir le Prix Goncourt (en 1944), elle fut la muse d’Aragon qu’elle épousa en 1939.

Présentation de l’éditeur :
Les regrets sont les peines liées au désir d’un retour du passé. Ces quatre nouvelles décrivent la ronde infernale de ceux qui ont été ballottés dans la tourmente de l’Histoire. Au-delà de l’incertitude d’une époque, il est surtout question d’hommes et de femmes avec leurs peurs, leurs amours, leurs joies, leurs souffrances, surpris par le regard lucide jusqu’à sembler parfois impitoyable, mais toujours fraternel d’Elsa Triolet.
Préface de Macha Méril

Mon avis :
Quatre nouvelles, quatre personnages en mal d’amour, un même décor entre Paris et le Sud de la France dans le murmure de la seconde guerre mondiale.
Mille regrets nous présente une jeune femme recluse dans le Sud depuis que son riche amant a disparu, prisonnier de guerre.
« Tony était pour moi le monde entier, tout le monde. »
Elle se sent désormais abandonnée, vieillie, misérable. La guerre lui a pris son amour et sa belle vie parisienne. Elle exprime une nostalgie aiguë et dévorante. Mais plus que l’amour, ne serait-ce la jeunesse, la belle vie dont elle déplore surtout la perte?

Henri Castellat a fait des études de droit à Paris. Il y est ensuite resté et il est devenu un jeune espoir de la littérature française. Mais à trente-cinq ans, il est toujours soumis à une mère jalouse et tyrannique qui veut lui faire épouser une ancienne conquête avec laquelle il a eu un fils. Henri, lui, préfère papillonner à Paris sans jamais dire « je t’aime » à personne. Lorsque la jeune Dolly remet en cause ses principes, pourra-t-il encore faire face à son destin?

Charlotte la généreuse, dans Le destin personnel,  doit accueillir la famille de son mari, prisonnier de guerre, chez elle pendant l’hiver de 1940. Exaspérée, elle accepte l’invitation de son ami Margot à la rejoindre en sa demeure d’arrière pays, une vieille bâtisse dans les collines qu’elle retape avec son mari Jean-Claude. Elle apprécie cette solitude dans cette nature si reposante, allant jusqu’à dormir à la belle étoile dans les collines. Très vite, l’on perçoit qu’elle est déçue par l’amour et ses vacances impromptues ne peuvent que conforter son pessimisme.

Enfin, quel plaisir de découvrir Louise ( La belle épicière) dans son petit quartier parisien, là où tout le monde se connaît. Elle est  mariée à Simon, un  homme serpent contorsionniste, absent même quand il est épisodiquement à la maison. Pourquoi n’aurait-elle pas droit elle aussi au bonheur et à l’amour? Elle qui a consacré toute sa vie à son commerce et son fils, n’a-t-elle pas le droit de vivre? Mais plus elle avance dans sa transformation, plus le vide se fait autour d’elle. « Les femmes sont toujours pleines d’illusions. » et le réveil peut parfois être brutal.

Avec une écriture simple, Elsa Triolet décrit pourtant très richement les lieux et les ambiances. Pour cette émigrée, « Paris est toujours beau » même si les conditions de vie pendant la guerre y sont difficiles. Mais, sont omniprésents la nostalgie, la déception amoureuse. Dans leur désir de plaire, les personnage ont pourtant une profonde tristesse, une grande insatisfaction.

Elsa Triolet peint superbement son décor et sait nous faire découvrir des personnages simples et attachants, perdus dans une époque difficile et soumis au désir de plaire. Un livre à redécouvrir.

 

 

Un parfum d’herbe coupée – Nicolas Delesalle

delesalleTitre : Un parfum d’herbe coupée
Auteur : Nicolas Delesalle
Éditeur : Préludes
Nombre de pages : 253
Date de parution : 7 janvier 2015, version numérique sortie en 2013

Auteur :
Nicolas Delesalle est journaliste à l’hebdomadaire Télérama après l’école de journalisme (l’ESJ Lille). Il a notamment couvert les révoltes dans la capitale égyptienne.

Présentation de l’éditeur:
« Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la GTS, j’ai fait la gueule. Mais j’ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l’odeur de sa première clope. J’ai dit “ouais”, j’ai dit “super”, la mort dans l’âme, même si j’avais compris que la GTS pour la GTX, c’était déjà le sixième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel. »
Par petites touches qui sont autant d’instantanés de vie, Kolia convoque les figures, les mots, les paysages qui ont compté : la route des vacances, les filles, Totor le paysan aux cèpes et la maison de famille, des livres, quelques sauterelles, Raspoutine le berger allemand… Des petits riens qui seront tout.
Un premier roman remarquable, plein d’émotion, d’humour, de poésie, de profondeur, où la petite musique singulière de l’enfance ouvre sur une partition universelle.

Mon avis :

 » Tu n’es encore nulle part Anna, mais tes atomes sont partout. Quand tu poseras tes yeux sur ces lignes, ça sera à mon tour de le disperser dans le vent, la pluie, les saumons et le fromage. »

Kolia raconte les moments importants de sa vie ou tout du moins ceux qui lui laissent un parfum de nostalgie à une arrière arrière petite fille fictive. Il ouvre « la boîte des souvenirs indélébiles » Ce sont des moments de l’enfance comme le départ en vacances dans une voiture avec ses deux sœurs, le chien, le chat parfois davantage, l’enterrement de la grand-mère, sa première communion et sa première hostie, ses souvenirs d’école, les jours de fièvre où l’on ne va pas à l’école. Ou des moments d’histoire avec l’explosion de la navette challenger qui mit fin à son désir de devenir astronaute, la première diffusion de Thriller de Michael Jackson dans une émission de l’intemporel Michel Drucker ou tout simplement la magie d’un vol migratoire de grues cendrées.
 » J’ai compris que c’était fragile, éphémère, un instant. »
Nicolas Delesalle amuse lorsqu’il détaille les caractéristiques de ses professeurs de collège ou lycée. Plutôt dissipé, il doit remercier un professeur de français qui en le collant chaque semaine lui a donné le goût de la lecture.
 » Elle m’avait exfiltré du monde de l’action et du jeu sans que je m’en aperçoive vraiment. »
Il tombe amoureux de l’écriture de Vian :  » Je découvrais qu’il était possible de s’amuser en lisant, de tordre les mots pour en essorer le sens et son espièglerie d’ingénieux ingénieur me rendit fou amoureux. »
Mais l’auteur émeut aussi lorsqu’il rend hommage à Raspoutine, son chien qui l’a accompagné de ses huit à ses vingt-deux ans.  » Il avait été là à chaque instant, témoin silencieux de tout ce qui construit une enfance, une jeunesse. »
Il nous entraîne dans ses visites au Père Lachaise, nous parle avec tendresse de ses parents, une mère d’origine russe et un père élevé au Chili.  » Sortis tous les deux d’une bande dessinée, mes parents étaient sans doute faits pour se rencontrer, probablement pas pour vieillir ensemble. »

Ce roman a un parfum de nostalgie assez classique mais Nicolas Delesalle étonne avec un registre de langue assez personnel, un humour constant et une émotion toujours maîtrisée.
Ce premier roman est édité chez Préludes, nouveau label