L’ordre du jour – Eric Vuillard

Titre : L’ordre du jour
Auteur : Eric Vuillard
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 160
Date de parution : 3 mai 2017

Après Tristesse de la terre et 14 Juillet, Eric Vuillard s’installe en conteur d’évènements historiques, loin des faits ressassés des livres d’histoire. Dire qu’il vulgarise l’Histoire serait réducteur, il lui donne une lumière différente en incarnant de manière anecdotique les faits, en donnant du poids aux personnages qui transmettent une vision humaine.
L’Histoire se vit, se ressent. Et de ces analyses sur le passé, le lecteur ne doit-il pas retenir une mise en garde sur le présent?

Tout commence le lundi 20 février 1933. Vingt-quatre chefs d’entreprise, costumes trois pièces, crânes chauves,  » le nirvana de l’industrie et de la finance » sont réunis au Palais du Président de l’Assemblée par Hermann Goering. Là, le chancelier Hitler leur demande de financer la campagne électorale pour faire triompher le parti nazi.
«  il fallait en finir avec un régime faible, éloigner la menace communiste, supprimer les syndicats et permettre à chaque patron d’être un Führer dans son entreprise. »
Rien qui ne leur semble aberrant, la corruption est un poste du budgets des grandes entreprises.
Que dire de la bienveillance de Lord Halifax lorsqu’il rencontre Goering en novembre 1937? Tant d’évènements annonciateurs de la folie d’Hitler avaient déjà eu lieu ( Dachau, la nuit des longs couteaux…)
Sans parler de cette comédie jouée par Schuschnig, le chancelier d’Autriche, déguisé en skieur pour rencontrer Hitler en février 1938 à Berchtesgaden.
 » Le Führer attirait les autres à lui par une force magnétique, puis les repoussait avec une telle violence, qu’un abîme s’ouvrait alors, que rien ne pouvait combler. »
Par faiblesse, Schuschnig cède à la demande d’Hitler de nommer un nazi comme ministre de l’Intérieur en Autriche. S’engage alors une danse macabre entre le Président et le chancelier autrichiens et Hitler.
En mars, les Panzers allemands foncent sur l’Autriche. Enfin foncent…si ils n’étaient pas tombés en panne le long de la route. La démonstration de force tourne court. Et pourtant les films de propagande nazie montrent ces chars dans les rues de Vienne acclamés par la population enfin libérée. L’Anschluss semble une réussite prodigieuse mais, déjà à l’époque, la communication est manipulée, les acclamations post-synchronisées. Hitler voulait faire croire à l’Europe que c’est en sauveur du peuple autrichien qu’il s’engageait dans ce projet et non pour annexer le pays.
Et pendant ce temps, le Premier ministre anglais se retrouve coincé par un envoyé d’Hitler à un déjeuner à Downing street.

Eric Vuillard s’amuse et nous amuse en fouinant dans les petits travers de l’Histoire. Non content de trouver les anecdotes qui cristallisent notre mémoire en mettant cependant en exergue les rouages d’un drame historique, il nous délecte d’images et de mots inhabituels.
Ici, on flanoche, piapiate, esquiche, rognonne et on s’amuse de la palinodie du président autrichien.

Mais si la littérature permet tout, si l’auteur démonte avec ironie un engrenage historique fatal, c’est pour mieux montrer où peut conduire les comportements irresponsables de chefs d’entreprises, politiques, décideurs, aveugles des conséquences d’un choix personnel et intéressé.

 

Today we live – Emmanuelle Pirotte

pirotteTitre : Today we live
Auteur : Emmanuelle Pirotte
Éditeur : Le Cherche Midi
Nombre de pages : 238
Date de parution : 3 septembre 2015

Auteur :
Emmanuelle Pirotte est scénariste. Today we live est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Une rencontre improbable…
Décembre 1944. C’est la contre-offensive allemande dans les Ardennes belges. Pris de panique, un curé confie Renée, une petite fille juive de 7 ans, à deux soldats américains. Ce sont en fait des SS infiltrés, chargés de désorganiser les troupes alliées. Les deux nazis décident d’exécuter la fillette. Au moment de tirer, Mathias, troublé par le regard de l’enfant, tue l’autre soldat.
Commence dès lors une cavale, où ils verront le pire, et parfois le meilleur, d’une humanité soumise à l’instinct de survie.
Aucun personnage de ce roman palpitant n’est blanc ou noir. La guerre s’écrit en gris taché de sang. Une écriture efficace et limpide
Mon avis :
Difficile de rester insensible au charme de cette petite fille avec ses grands yeux noirs qui vous transpercent, ses boucles brunes et son doudou de chiffon dans la main gauche. Tous succombent devant son innocence, sa lucidité, sa façon de raconter les légendes et contes qu’elle aime sauf, peut-être ceux qui ont peur qu’une enfant juive les condamne.
Mais, c’est quoi être juive? A sept ans, elle n’en sait rien. Est-ce parce que les juifs ont tué Jésus qu’on les pourchasse? En tout cas, ce qu’elle sait est qu’elle doit fuir le château de Sœur Marthe où elle a perdu sa meilleure amie et passer de maisons en caves devant l’avancée des allemands dans les Ardennes.
Et ce regard désarmant lui sauvera la vie lorsqu’elle se retrouve mise en joue par deux allemands habillés d’uniformes américains. Parce que Mathias est lui aussi un être asocial perdu dans ses convictions, il voit en cet enfant cette liberté qui l’animait lorsqu’il était trappeur dans le Grand Nord parmi les Indiens cris. Ce n’est pas dans cette guerre où il est devenu une machine à tuer qu’il trouvera ce que la vieille indienne avait perçu au fond de lui.
Leur rencontre a quelque chose de miraculeux.  » Ils ne se ressemblent pas, mais ont quelque chose en commun, une sorte de vibration animale, une énergie farouche, qu’on ne rencontre pas souvent. »
Emmanuel Pirotte construit son roman de manière assez subtile avec ces deux personnages très instinctifs que sont Renée et Mathias mais aussi avec un groupe de civils assez représentatifs de la société en cette période de guerre. Dans ce huis clos, nul ne sait quel rôle chacun jouera face à cette rencontre incroyable d’un soldat allemand et d’une jeune juive. Chaque personnage a son intérêt et sa place.
D’autre part, l’auteur dresse un fond historique bien réel avec un sujet peu souvent traité. Je découvre ici l’opération Grief ( infiltration de SS entraîné pour passer pour de vrais américains) initié par Otto Skorzeny ( je retrouve ici les figures de ma récente lecture du roman de Jean-François Bouchard Sauvez Adolf Hitler!) et l’ambiance assez tumultueuse de la fin de la seconde guerre mondiale dans les Ardennes.
Voici donc un premier roman bien campé avec des personnages principaux très attachants, de riches personnages secondaires et une histoire émouvante où l’incroyable devient possible.

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Illska- Eirikur Orn Norddahl

norddahlTitre : Illska
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Littérature islandaise
Titre original : Illska
Traducteur : Eric Boury
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 598
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Eiríkur Örn Norđdahl  est né à Reykjavik en 1978 et a grandi à Isafjordur. Il a commencé à écrire vers 2000, mais la nécessité l’a amené à faire d’autres choses pour gagner sa vie. Il a  vécu à Berlin en 2002-2004 puis dans plusieurs pays d’Europe du Nord,  en particulier à Helsinki (2006-2009) et en Finlande (2009-2011) et dernièrement au Viêtnam. En 2004 il a été un des membres fondateurs du collectif poétique d’avant-garde Nyhil, en Islande. En 2008, il a reçu le Icelandic Translators Award pour sa traduction du roman de Jonathan Lethem, Les Orphelins de Brooklyn. Il a obtenu une mention Honorable au Zebra Poetry Film Festival de Berlin en 2010 pour son animation poétique,  Höpöhöpö Böks. En  2012 Norddahl a reçu le Icelandic Literary Prize, catégorie fiction et poésie, ainsi que le Book Merchants’ Prize pour son roman Illska.

Présentation de l’éditeur :
Événement dans l’histoire mondiale : Agnes et Omar se rencontrent par un dimanche matin glacial dans la queue des taxis au centre-ville de Reykjavik. Agnes rencontre aussi Arnor, un néonazi cultivé, pour sa thèse sur l’extrême droite contemporaine. Trois ans, un enfant et une crise de jalousie plus tard, Omar brûle entièrement leur maison et quitte le pays. L’histoire commence en réalité bien avant, au cours de l’été 1941, quand les Einsatzgruppen, aidés par la population locale, massacrent tous les Juifs de la petite ville lituanienne de Jurbarkas. Deux arrière-grands-pères d’Agnes sont pris dans la tourmente – l’un d’eux tue l’autre – et, trois générations plus tard, Agnes est obsédée par le sujet. Illska parle de l’Holocauste et d’amour, d’Islande et de Lituanie, d’Agnes qui se perd en elle-même, d’Agnes qui ne sait pas qui est le père de son enfant, d’Agnes qui aime Omar qui aime Agnes qui aime Arnor. Dans un jeu vertigineux, Norđdahl interroge le fascisme et ses avatars contemporains avec une étonnante maîtrise de la narration. Illska est un livre surprenant et immense écrit par un homme jeune, mais appelé à devenir un grand, sans doute un très grand écrivain.

Mon avis :
Agnes est une jeune femme née en Islande mais d’origine lituanienne. Elle travaille sur son mémoire de fin d’études « une recherche sur le racisme populiste en Islande mise en perspective avec d’autres travaux sur les mouvements comparables dans le reste de l’Europe. » Son enfance est marquée par l’Holocauste. Deux fils de son arrière grand-père paternel catholique se sont engagés dans la police et la Gestapo en juin 1941.  » Ce sont ses fils. Une idéologie leur tient lieu de cerveau : ils ont asservi leur part d’humanité à des idéaux politiques qu’ils mettent en pratique sans se poser de questions. » Ainsi ils ont assassiné communistes et juifs dont l’ arrière grand-père maternel d’Agnes.
En voulant se confronter au nazisme en chair et en os, elle rencontre Arnor, un jeu néonazi cultivé né dans un environnement littéraire. Fondamentalement en opposition avec ses idées, elle apprécie toutefois d’aborder avec lui des sujets plutôt tabous.
Mais elle rencontre aussi Omar, un jeune homme marqué par le divorce de ses parents, à la recherche d’un ancrage après des études et des relations amoureuses difficiles.
Lorsqu’ Agnes tombe enceinte, elle redoute une paternité d’un néonazi même si selon Yockey  » l’identité nationale est déterminée par l’éducation et l’environnement bien plus que la génétique. » qu’elle préfère toutefois à l’hésitant Omar.
Au delà de ce dilemme amoureux et de l’histoire des familles de ces trois personnages, Eirikur Örn Norddahl affiche avec un regard impartial un panorama politique de l’Europe de la seconde guerre mondiale à nos jours. Le sujet est vaste avec une part conséquente sur l’histoire de Jurbarkas, ville lituanienne, sous dominance russe puis sous le joug du nazisme.
Mais la particularité de ce dense roman réside dans le style de l’auteur. J’avoue que les premières pages m’ont quelque peu déstabilisée, choquée. L’auteur parle du nazisme, du racisme avec une grande franchise, assénant des idéologies communes comme des postulats. Mais, au fil du texte, il est évident que l’auteur ne prend aucun parti.
Ensuite, l’auteur maintient en permanence une construction avec des alternances de récits, soit un chapitre actuel et un autre sur le passé d’un personnage ou à l’intérieur du même chapitre, une alternance de paragraphe. Tout cela sans aucune linéarité et avec quelques clins d’œil au lecteur.
Avec une approche assez atypique ( à l’image de l’auteur avec son petit chapeau et son sourire franc et clair), Eirikur Örn Norddahl nous ballade dans la grande histoire de l’Islande et de la Lituanie (voire de l’Europe) avec aussi un regard acéré sur les politiques actuelles, nous conte des histoires familiales marquantes avec toutefois un propension au bavardage (même si il est toujours intéressant, l’auteur écrit à l’instinct), ce qui pourtant donne une vision un peu expéditive du dénouement.
Il est difficile de conseiller ce livre tant il faut d’obstination pour l’aborder mais il me semble être une expérience de lecture intéressante et enrichissante pour de « gros lecteurs ». Sans avoir cette violence choquante et sans réel comparaison sur le thème, cette lecture m’a rappelé le roman de Jonathan Littell, Les bienveillantes.
Si vous avez envie d’un coup de froid islandais, lancez-vous.

Consultez l’avis de A l’ombre du noyer.

RL2015

 

Wakolda – Lucia Puenzo

PuenzoTitre : Wakolda
Auteur : Lucia Puenzo
Littérature argentine
Traducteur : Anne Plantagenet
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 232
Date de parution : 15 mai 2013

Auteur :
Lucía Puenzo est née à Buenos Aires en 1976. Elle est écrivain et réalisatrice. Elle a écrit L’enfant poisson, son premier roman, lorsqu’elle avait 23 ans. Son premier long métrage, XXY, a remporté le grand prix de la Semaine Internationale de la Critique à Cannes en 2007, ainsi qu’un Goya du meilleur fi lm étranger, parmi d’autres récompenses. En 2009, elle adapte L’enfant poisson au cinéma, puis Wakolda en 2013.

Présentation de l’éditeur :
En 1959, sur une route désolée en Patagonie, un médecin allemand pas comme les autres croise une famille argentine ordinaire et lui propose de faire route ensemble, afin d’être moins isolés. Ce médecin n’est autre que Josef Menguele. Très vite, il est fasciné par l’un des enfants, une jeune fille qui porte le doux nom de Lilith et qui est bien trop petite pour son âge. La fascination semble réciproque : elle ne peut quitter des yeux cet homme si cultivé et sophistiqué. Alors, quand il s’installe finalement dans la pension fraîchement ouverte par sa famille d’accueil, tout s’accélère. Surtout lorsque la mère de famille accouche de deux fragiles petites jumelles qu’il faut soigner. Traqué par des agents israéliens, il continue pourtant à vivre tranquillement, allant même jusqu’à investir dans le projet d’usine de poupées du père. Des poupées parfaites. Aryennes.
Contrairement à Wakolda.
Wakolda, quatrième roman de Lucía Puenzo, nous entraîne au coeur d’une société argentine infiltrée par l’émigration nazie. En immergeant la figure énigmatique de Menguele dans la vie quotidienne, Lucía Puenzo s’appuie sur les détails les moins visibles de sa personnalité pour faire ressortir avec une grande subtilité l’horreur de sa pensée profonde. Un roman captivant qui entraîne le lecteur sur les routes de la mémoire.

Mon avis :
Wakolda est une poupée mapuche étrange que Lilith, jeune fille de douze ans troque contre sa belle poupée de porcelaine, symbole de pureté et de perfection, alors qu’elle et sa famille ont trouvé refuge par une nuit d’orage chez une famille ouvrière métisse.
Enzo et Eva quittent Buenos Aires avec leurs trois enfants pour reprendre la pension de famille familiale à Bariloche. Josef les accompagne, il préfère fuir la capitale pour se perdre au sein de cette communauté nazie de Bariloche. Car il n’est autre que Josef Mengele, bourreau nazi menant des expériences humaines sur la pureté de la race.
Sa retraite a deux objectifs, se cacher du Mossad qui après l’arrestation d’Eichmann se focalisera sur lui  et suivre la jeune Lilith, spécimen blond de petite taille, parfait cobaye pour tester les hormones de croissance et sa mère Eva d’origine allemande enceinte de plusieurs mois.
L’art de ce roman est de toujours nous laisser dans l’ambivalence des sentiments. Le lecteur connaît le passé de Josef mais Il reste mystérieux pour cette famille argentine. Lilith, lassée des moqueries de ses camarades sur son physique, fait confiance à ce médecin si aimable. Homme habile et patient, il sait comment gagner la confiance des autres. Puis parfois, l’homme civil laisse sourdre pendant quelques instants sa vraie personnalité, et il redevient  » l’assassin le plus sadique de tous les temps. » C’est ce qui crée tout le suspense du récit.
En prenant pour cadre l’Argentine, terre de métissage où eut lieu aussi l’extermination des mapuches, et repère des tyrans nazis, Lucia Puenzo insère une fiction au cœur de la réalité de l’exil de Mengele. Cette rencontre avec la jeune Lilith, symbole de la naïveté de la jeunesse et des difficultés de l’adolescence, dévoile le côté malsain et froid du bourreau nazi obnubilé par ses expériences pour la purification de la race.
Dans cet esprit de trouble fascination et de crainte des pires atrocités, la lecture devient captivante.
L’auteur, également réalisatrice a tourné l’adaptation cinématographique de ce roman, Le médecin de famille, sorti en salle en novembre 2013. Le DVD sort le 4 mars 2014.

Je remercie Philisine Cave pour la lecture de ce livre voyageur. Retrouvez les avis des précédents lecteurs : PhilisineZazy

La femme de nos vies – Didier Van Cauwelaert

dvcTitre : La femme de nos vies
Auteur : Didier Van Cauwelaert
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 304
Date de parution : mars 2013

Auteur :
Didier van Cauwelaert cumule prix littéraires et succès public. Prix Del Duca pour son premier roman en 1982, prix Goncourt et prix Nimier pour Un aller simple en 1994, il a publié récemment Les témoins de la mariée et Double identité.

Présentation de l’éditeur :
Nous devions tous mourir, sauf lui. Il avait quatorze ans, il était surdoué et il détenait un secret. Moi, on me croyait attardé mental. Mais ce matin-là, David a décidé que je vivrais à sa place.
Si j’ai pu donner le change, passer pour un génie précoce et devenir le bras droit d’Einstein, c’est grâce à Ilsa Schaffner. Elle m’a tout appris : l’intelligence, l’insolence, la passion. Cette héroïne de l’ombre, c’est un monstre à vos yeux. Je viens enfin de retrouver sa trace, et il me reste quelques heures pour tenter de la réhabiliter.

La femme de nos vies fait partie des dix ouvrages sélectionnés pour le Prix Cabourg du roman 2013.

Mon avis :
En janvier 1941 Jürgen Bolt, jeune paysan autiste léger, dénoncé par ses parents est interné à l’hôpital psychiatrique d’ Hadamar. Son voisin de lit est David Rosfeld, un garçon juif surdoué dont la mère, célèbre scientifique a été assassinée.
La veille de l’euthanasie de ces jeunes enfants différents par les nazis, Jürgen et David échangent leur identité.

 » Je refuse d’être le meilleur dans une société sans âme qui tue ceux qu’elle juge inférieurs. »

Ilsa Schaffner récupère des enfants surdoués pour les projets scientifiques du Reich. Elle avait repéré David et elle emmènera donc Jürgen. Dans le château d’Helm en Bavière, elle gère une école de surdoués avec son ami Gert qui lui, dresse des chiens pour l’armée nazie. Hitler est très intéressé par les progrès des animaux et attend des enfants qu’ils mettent au point la bombe atomique, chose possible avec les archives de Yael Rosfeld.
Soixante dix ans plus tard, David alias Jürgen est au chevet d’Ilsa et il y croise Marianne Le Bret, sa petite-fille. Elle souhaite arrêter l’acharnement thérapeutique sur sa grand-mère qui pour elle, n’est qu’un bourreau nazi.
Dans une longue conversation indirecte, David tente de réhabiliter la mémoire de celle qui lui a sauvé la vie,  » la femme qui a fait ma vie.« .  Et cette empathie constructive, cette intelligence du cœur qui caractérisent Jürgen m’ont totalement convaincue. Car dans ce récit avec Marianne, Jürgen est à la fois passionnant, fripon, curieux, philosophe. Jürgen communique sa sensibilité lorsqu’il sauve un veau de l’abattoir, sa passion devant la belle Ilsa, son admiration pour l’intelligence et la bonté de David, son impulsivité quand il assène un coup de poing à Hoover qui insulte la mémoire d’Einstein, sa curiosité lorsqu’il se mêle de la vie intime de Marianne.
Certes l’histoire est intéressante avec le projet et le destin d’Ilsa, la rencontre avec Einstein, mais c’est surtout cette façon de raconter qui m’a ravie avec un double objectif pour le narrateur, celui de réhabiliter Ilsa Schaffner et de redonner à Marianne le bonheur et la douceur de vivre.

«  A force de tout garder au fond de soi, on passe pour quelqu’un d’insensible, et on en veut aux autres d’être aussi mal jugés. »

 » Toujours cette peur de blesser ceux qu’on aime en ouvrant notre cœur. Ce qu’ils  déduisent de nos silences leur fait tellement plus mal… »

Je remercie les Éditions Albin Michel pour la lecture de ce nouveau roman de Didier Van Cauwelaert.

Dans le jardin de la bête – Erik Larson

larsonTitre : Dans le jardin de la bête
Auteur : Erik Larson
Littérature américaine
Traducteur : Edith Ochs
Editeur : Cherche Midi
Nombre de pages : 647
Date de parution : août 2012

Auteur :
Erik Larson est un auteur américain de romans historiques et de romans policiers né le 3 janvier 1954 à Brooklyn.

Présentation de l’éditeur :
Après Le Diable dans la Ville blanche, Erik Larson nous offre un superbe thriller politique et d’espionnage, fondé sur des événements réels et peu connus qui se sont déroulés en Allemagne pendant l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. 1933. Berlin. William E. Dodd devient le premier ambassadeur américain en Allemagne nazie. Sa fille, la flamboyante Martha, est vite séduite par les leaders du parti nazi et leur volonté de redonner au pays un rôle de tout premier plan sur la scène mondiale. Elle devient ainsi la maîtresse de plusieurs d’entre eux, en particulier de Rudolf Diels, premier chef de la Gestapo, alors que son père, très vite alerté des premiers projets de persécution envers les Juifs, essaie de prévenir le département d’Etat américain, qui fait la sourde oreille. Lorsque Martha tombe éperdument amoureuse de Boris Winogradov, un espion russe établi à Berlin, celui-ci
ne tarde pas à la convaincre d’employer ses charmes et ses talents au profit de l’Union soviétique. Tous les protagonistes de l’histoire vont alors se livrer un jeu mortel, qui culminera lors de la fameuse « Nuit des longs couteaux ».

Mon avis :
Le document d’Erik Larson nous plonge dans les coulisses de la vie politique de la nouvelle Allemagne. Nous ne sommes qu’en 1933 et pourtant les prémisses du régime nazi s’installent insidieusement. Je ne peux pas blâmer la peur compréhensible des allemands ni la crainte des diplomates étrangers d’envenimer inutilement les relations internationales mais je ne peux m’empêcher de penser à la lecture de ce document qu’avec des « si », une guerre mondiale aurait pu être évitée.
C’est par l’intermédiaire de William E. Dodd, nouvellement nommé ambassadeur américain à Berlin, et de sa fille que nous percevons l’ambiance guerrière, l’atmosphère de délation et d’intimidation engendrées par la politique du chancelier Hitler.
Dodd, universitaire devenu diplomate par défaut d’autres candidats, s’installe en Allemagne avec sa famille. Conforté par ses souvenirs d’un séjour allemand en tant qu’étudiant, il est enthousiaste et refuse d’entendre les propos alarmants de George Messersmith, consul général américain pour l’Allemagne.

Ce n’est qu’aux premières rencontres avec Hitler et surtout à l’issue de la nuit des longs couteaux en juin 1934 que Dodd comprendra la folie meurtrière du chancelier avide de pouvoir.
 » Dodd, l’humble adepte de Jeferson qui avait appris à considérer les hommes politiques comme des créatures rationnelles,
était assis en face du dirigeant d’un  des plus grands pays d’Europe, qui était en pleine crise d’hystérie et menaçait d’anéantir une partie de sa propre population
. »
 » Il n’y a pas de responsable du Parti national-socialiste qui n’égorgerait allègrement tous les autres dirigeants dans le
but de favoriser sa propre promotion
. »
Pendant quatre années, l’ambassadeur américain ne recevra que peu de soutien du Département d’état des États-Unis qui lui reproche son manque de diplomatie et son refus  ultime  d’assister aux manifestations politiques nazies. Il faudra attendre la nuit de Cristal en novembre 1938 pour que Roosevelt prononce une condamnation publique.
Et ce n’est qu’après le remplacement de Dodd que l’Amérique reconnaîtra qu’il était « l’ultime symbole de liberté et de l’espérance américaines sur une terre en proie à des ténèbres grandissantes. »
Erik Larson a croisé un grand nombre de documents pour affiner ce récit d’une grande richesse qui m’a largement éclairée sur la période avant-guerre de la montée du nazisme.
En choisissant de nous montrer ces années fatales au travers de la vie de l’ambassadeur Dodd et de sa fille Martha, l’auteur associe une vision politique et un aperçu plus intime de la vie berlinoise.
Même si j’ai largement été agacée par la frivolité ( et c’est peu dire ) de Martha, je dois reconnaître que cet aspect des choses donne une lecture plus romancée de ce document.
Nazis, espion russe, tous profitent de sa faiblesse pour l’enrôler dans leur idéalisme.
Je regrette toutefois que l’auteur n’ait pas aussi donné le ressenti de la femme et du fils de Dodd pendant cette
période.

J’ai beaucoup apprécié ce document très instructif qui se lit comme un roman.

J’ai lu ce document dans le cadre du elle

bac    rentrée 2012

La désobéissance d’Andréas Kuppler – Michel Goujon

goujonTitre : La désobéissance d’Andréas Kuppler
Auteur : Michel Goujon
Éditeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages : 206
Date de parution : février 2013

Auteur :
Michel Goujon travaille dans un grand groupe d’édition. Il a publié son premier roman, La Madrague, en 2009 (Liana Levi).

Présentation de l’éditeur :
Février 1936. Les jeux Olympiques d’hiver de Garmisch-Partenkirchen servent de vitrine au IIIè Reich. Couvrant l’événement pour un grand quotidien berlinois, Andreas Kuppler, jeune reporter sportif, ne se reconnaît plus dans l’idéologie nationale-socialiste prônée par Hitler. En revanche, son épouse Magdalena, dépressive chronique, adhère aux thèses fascistes du nouveau Chancelier qu’elle vénère. À ces divergences, s’ajoute la stérilité de leur union qui pèse lourdement sur l’équilibre fragile du couple. Alors que la traque aux ennemis du régime s’intensifie, le nom d’Andreas apparaît sur une liste d’intellectuels suspects. L’étau se resserre dangereusement sur les Kuppler, éveillant le sentiment de résistance de l’un et exacerbant la raison aveugle et pragmatique de l’autre.

Mon avis :
J’ai beaucoup aimé ce petit livre pour sa simplicité, sa pureté malgré la gravité du contexte puisque nous sommes en pleine montée du nazisme en 1936 en Allemagne. La situation est clairement expliquée avec les difficultés économiques qui feront d’Hitler un sauveur aux yeux des allemands, et même de l’Église. Chacun
doit s’engager sur les valeurs du pays. Lorsque l’on est journaliste sportif, reporter aux Jeux Olympiques de Berlin, il faut faire preuve de patriotisme. Andréas se retrouve vite confronté aux tourments de sa conscience. Pourquoi ne plus aller chez cet épicier juif, ne plus défendre un athlète noir, ne plus aimer le jazz ? C’est un tournant décisif pour cet homme passionné, idéaliste qui vit aussi une crise conjugale. Sa femme Magda, fille d’un couple de nazis engagés, sombre dans la dépression suite à la stérilité du couple alors que l’Allemagne prône le repeuplement, loue la maternité et lance les Lebensborn.
« Retenez bien cela, madame : La Gestapo à tous les droits. »
Andréas pourra-t-il résister à la pression, acceptera -t-il de se soumettre ou sa nature le poussera-t-il à désobéir ?
 » Vous êtes comme tous les intellectuels : un naïf, un idéaliste, un démocrate dans l’âme. »
À la lueur de cette histoire personnelle, l’auteur illustre parfaitement tout l’enjeu d’une nation enrôlée dans la folie d’un dictateur. C’est simple, efficace et convaincant.

Je remercie la librairie chapitrede m’avoir prêté ce livre.