La brûlure – Christophe Bataille

Titre : La brûlure
Auteur : Christophe Bataille
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 160
Date de parution : 13 janvier 2021

 

Christophe Bataille nous présente son narrateur ancré dans sa campagne, amoureux de sa femme. Contrairement à beaucoup de jeunes, ils ont choisi de reprendre la maison familiale dans un petit village. Grâce à un texte soigné et sensuel, nous ressentons la chaleur qui dessèche de plus en plus la terre et les végétations et nous vivons la passion fusionnelle qui unit les deux amants.
Le narrateur est élagueur. Mais un élagueur, amoureux et respectueux des arbres. Il peut refuser d’abattre un arbre en bonne santé et soigne les arbres endommagés par le béton des villes.

«  Les arbres, c’est un appel. Ceux de la ville ne peuvent pas comprendre. »

Ce grimpeur d’arbre vit intensément son rapport à la nature. Du haut de ses arbres, il voit les paysages différemment. Il connaît les risques de son métier. Lorsque sa femme était enceinte, il a fait une chute de seize mètres. Aujourd’hui,  perché sur un érable de trente mètres, il se fait attaquer par des frelons asiatiques. Avec des centaines de piqûres sur le visage et le corps, il est emmené aux urgences. La brûlure est insupportable.  Sa femme reste à son chevet, parle, donne la force de son amour à son mari dans le coma. Les voix des deux amants s’entrelacent,toujours rythmées par la passion.

Christophe Bataille montre la fragilité de l’homme face à ces êtres vivants millénaires que sont les arbres. Qui sommes-nous, êtres humains éphémères, pour maltraiter cette nature qui possède une intelligence supérieure à la nôtre?

«  La nature nous tient. La nature nous déséquilibre. »

L’amour des deux amants, le respect de la nature par cet élagueur,  mystique de la nature, semblent les seules forces pour endiguer les ignobles attaques de ceux qui ne voient plus la nature. Dans un style particulièrement beau et poétique, l’auteur nous rappelle la fragilité de l’homme. La brûlure signifie tant de choses dans ce court roman incandescent. Et l’auteur les mêle d’une belle manière.

Une maison faite d’aube – N. Scott Momaday

Titre : Une maison faite d’aube
Auteur : N. Scott Momaday
Littérature américaine
Titre original : House made of dawn
Traducteur : Joëlle Rostkowski
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 288
Date de parution : 28 octobre 2020

 

 

 

 

« On chanterait le temps passé, le temps où il n’y avait que les collines, les nuages et le soleil qui se levait. »

Pendant plus d’un siècle les Kiowas , tribu montagnarde, avaient contrôlé les grands espaces. Ils ont migré vers le sud-est en direction de l’aube. En se liant aux Crows, ils ont adhéré à la culture et la religion des Indiens des Plaines, vénérant le Soleil. En 1890, les soldats, après avoir massacré les troupeaux de bisons, leur interdirent la pratique de leurs rituels essentiels.

Abel est le petit-fils de cette tribu. Il est un « cheveux-longs », un indien arriéré, dit-on. Ayant perdu sa mère et son frère, c’est son grand-père, Francisco, qui le recueille quand il rentre de la guerre en 1946, meurtri psychologiquement et ivre. Taiseux, inexpressif, il travaille pour une femme venue de Los Angeles qui cherchait un ouvrier pour couper du bois. Elle en fera son amant avant qu’il ne finisse en prison pour le meurtre d’un Indien albinos puis migre à Los Angeles. Sa vie n’est qu’une longue succession de blessures et d’errance.

Quand on vient d’une réserve, on n’en parle pas beaucoup. Si le drame indien teinte l’arrière-plan de ce récit, l’ensemble reste assez décousu et sybillin. Les paysages, les rites ancestraux, donnent une dimension lyrique au récit mais les personnages sont fuyants, leurs actions se noient dans la nostalgie d’un pays perdu.

N. Scott Momaday avait douze ans en 1946 quand ses parents se sont installés à Jemez Pueblo, une réserve dans une région de canyons. Les années qui ont fait suite à la seconde guerre mondiale ont été difficiles pour les Amérindiens. De nombreux jeunes ont été enrôlés dans une guerre qui leur était étrangère. Beaucoup en sont revenus abîmés. Abel, personnage fictif, en est l’exemple.

En lisant Ici n’est plus ici de Tommy Orange, j’avais déjà ressenti cette retenue à livrer clairement un passé traumatisant. Le fil narratif se perd assez facilement dans la poésie et le mysticisme. Un récit essentiel mais une lecture exigeante.

Simultanément est publié chez Yveline Editions un bel ouvrage intitulé « N. Scott Momaday et le sens du sacré, la voix universelle d’un poète et artiste amérindien » qui apparait d’emblée comme un complément à la découverte ou à la redécouverte de l’oeuvre de Momaday.

 

 

Je remercie Léa et les Editions Albin Michel pour la lecture de ce roman dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

Nés de la nuit – Caroline Audibert

 

Titre : Nés de la nuit
Auteur : Caroline Audibert
Editeur : PLON
Nombre de pages : 176
Date de parution : 5 novembre 2020

 

 

 

 

«  Nous sommes des loups. Si l’un de nous tombe, d’autres se relèvent. Ensemble, nous ne mourrons pas. Nous venons de la nuit. Nous allons parmi les bêtes et les hommes, nous allons parmi les chants de la forêt, à peine séparés de la terre, pleinement nous-mêmes. Vieux peuple qui revient, qui grandit, qui lutte. Je foule la terre des ancêtres, louve farouche contre la terre aux pelages chamarrés. »

Caroline Audibert écrit un livre original en se plaçant dans la tête d’un loup. Et plus précisément le premier loup venu des Abruzzes à s’être installé dans le Mercantour. Il n’était alors qu’un louveteau fuyant les chasseurs qui venaient d’abattre sa mère et ses frères.

Pour cela l’auteur s’approche au plus près d’une langue fauve en privilégiant les sens et en se limitant parfois à quelques mots juxtaposés.

Le loup est proche de la forêt. Les arbres rassurent particulièrement celui-ci qui fut sauvé en se cachant dans le tronc fendu d’un hêtre. En fuyant dans les montagnes, il voit ce que les hommes infligent à la nature, abattant les arbres, incendiant les forêts, posant des barbelés et imposant la lumière là où ils vivent.

« Je me méfie des mangeurs de nuit. Où ils vivent, nous les animaux, nous ne pouvons plus naître, à peine survivre. »

Le loup, attaquant les troupeaux de brebis, est une bête à abattre pour l’homme.

En réincarnant successivement l’âme de ce premier loup du Mercantour, en lui laissant même une forme de vie dans son crâne transformé en presse-papiers sur le bureau d’un homme de sciences, l’auteur montre la permanence de la vie sauvage.

Ce roman original nous rappelle une fois de plus l’importance de la vie sauvage, la nécessité du respect de toute vie animale et végétale.

«  Les hommes ne savent rien de tout ça. Ils ne sont pas amoureux de la terre…..Les hommes ont oublié. Ils veulent régir les grands équilibres. »

La mise en scène finale d’une petite fille dans un musée peut nous laisser croire que les nouvelles générations seront plus réceptives au langage sauvage d’une nature à protéger.

 

 

L’arrachée belle – Lou Darsan

 

Titre : L’arrachée belle
Auteur : Lou Darsan
Éditeur : La Contre Allée
Nombre de pages : 160
Date de parution : 20 août 2020

 

 » Elle devrait savoir partir, s’arracher. c’est plus facile de rester : peur, lapin figé. »

La narratrice n’aime plus l’homme avec qui elle partage sa vie. Dépressive, elle erre ou elle succombe à ses phobies.
« Un bonheur amenuisé, qui avait pris ce goût doucereux et écœurant des sucreries rances, collantes, oubliées au fond d’un tiroir. »

Apaisée par la mer et la nature, elle fuit le vide qui l’habite, prend le ferry puis traverse les campagnes. Une falaise, un cimetière, une église, une forêt, une grotte…dansant nue au cœur de la nature une forme de paix la submerge.
Elle abandonne sa voiture,  fait du stop. Petit à petit, elle se dépossède pour se fondre dans les éléments.

 » Il a fallu les augures, bibelots brisés, pétrels & corvidés, il a fallu la baignade et que les dégueulis de rire fassent monter la fièvre, pour que naisse l’arrachée belle. »

De cette échappée d’un personnage sans nom, Lou Darsan montre la perte d’identité d’une femme qui ne supporte plus son quotidien. C’est en se dépossédant de tout, en communiant avec la nature que le corps reprend vie, forme, renoue avec les sensations.

L’écriture poétique qui prend parfois des formes atypiques, est riche d’un vocabulaire choisi, d’images parfois oniriques. Si j’ai parfois perdu pied au cours du voyage, je garde en moi, après cette lecture les sensations partagées de liberté et d’apaisement.

Nomade et voyageuse, Lou Darsan sait voir le beau et le transmettre par son texte. A défaut de partir réellement sur les routes, l’imagination part ici facilement dans cette arrachée belle.

Le pont de Bezons – Jean Rolin

Titre : Le pont de Bezons
Auteur : Jean Rolin
Éditeur : P.O.L.
Nombre de pages : 240
Date de parution : 20 août 2020

 

En 2019, Jean Rolin initie son projet « qui consiste à mener sur les berges de la Seine, entre Melun et Mantes, des reconnaissances aléatoires, au fil des saisons, dans un désordre voulu. » Avec Le pont de Bezons, il en fait un livre, certes très descriptif mais plutôt intéressant.

Descriptif…Nous suivons l’auteur sur les chemins, découvrant avec lui la faune et la flore. L’auteur est un contemplatif solitaire.
« Heureux qui a vu le jour se lever sur le pont de Bezons »
Il nous cite les noms des rues, des quartiers, des bâtiments et commerces qu’il découvre en chemin. Quand on ne connaît pas personnellement les environs, il est peu aisé de s’émouvoir. Et pourtant!

Intéressant…L’auteur insère quelques références historiques générales ou personnelles en fonction des lieux traversés. Une maison du parking proche de l’usine Safran n’appartenait-elle pas au peintre Caillebotte ou n’apparaît-elle pas sur Les coquelicots, le célèbre tableau de Monet?

Les coquelicots de Monet

Toute l’histoire de la France passe par Bezons, disait Céline. Le pont a sauté plusieurs fois pendant la seconde guerre mondiale. Anciennes zones militaires, entrepôts en ruine, usine des Mureaux où l’on construit l’étage principal de la fusée Ariane, cimetière des chiens où repose Clément, le chien de Michel Houellebecq entre autres. On croise des endroits où séjournèrent Madame de Sévigné, Berthe Morisot ou Elvire Popesco. Et à Carrières-sous-Bois, l’auteur se souvient de sa jeunesse en retrouvant l’ancienne maison familiale de son père.

L’ensemble est aussi et surtout une vision de l’abandon des berges de la Seine depuis les constructions des autoroutes et RER. Immeubles en démolition, déchets envahissants sur les berges et sur les eaux. Habitations, cafés et restaurants ont disparu. Tout un passé qui se perd. Certaines zones sont le refuge de ROM ou de réfugiés malgré l’astuce de soulever les terrains en vaguelettes pour empêcher l’installation de campements.

Seules les îles qui ne sont accessibles qu’en bateau entre Melun et Mantes semblent des zones privilégiées.

Malgré le sujet peu porteur, Jean Rolin capte et garde l’intérêt du lecteur tout au long de ces promenades. Écrivain et journaliste, l’auteur a un excellent don de l’observation, le style et les connaissances pour partager élégamment ses découvertes. Plusieurs fois, il a croisé des hommes, ROM, kurdes, tibétains mais, peut-être à cause de la langue, il n’y a pas trace d’échanges avec eux. Dommage, j’aurais aussi aimé partager cette expérience humaine.

Quand vous acceptez de vous aventurer sur des chemins inhabituels, vous découvrez parfois des beautés cachées. Sans ma participation au jury pour le prix du roman Fnac,  je n’aurais pas eu l’occasion d’explorer sous l’agréable écriture de Jean Rolin des coins oubliés mais riches d’histoire des bords de Seine.
Une belle découverte !

L’école du ciel – Elisabeth Barillé

Titre : L’école du ciel
Auteur : Elisabeth Barillé
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 234
Date de parution : 11 mars 2020

«  De lieux en lieux, d’êtres en êtres, de moments en moments, nous sommes guidés. »

Il est peut-être des lieux pour lesquels nous sommes prédestinés. Elisabeth et Daniel, avocat, vivent à Paris. Depuis les attentats, l’insécurité remet en question les charmes de la capitale.

Daniel, passionné par la peinture de Nicolas de Staël, suit ses traces en espérant y trouver un refuge pour ses vieux jours. Elisabeth, elle aussi, ressent le besoin de quelque chose de durable, une maison avec un jardin où enraciner ce qui lui survivra. Les recherches en Si ile tournent court quand le couple apprend que les permis de construire ne tiennent pas compte des dangers des zones sismiques.

C’est une opportunité professionnelle qui guide Daniel dans la région de Marseille. Elisabeth se souvient d’un petit village où son cousin avait déménagé, trouvé ses repères mais aussi la mort au sommet de Lure.

« Jean-François m’avait attirée jusque chez lui, Jean-François me  dévoilait la beauté qui l’avait saisi et sauvé, il me la dévoilait pour me l’offrir

Le couple trouve la maison de leur rêve dans un village adossé aux collines. Une maison face au ciel, celle où Aimée Castain, une bergère, est devenue peintre. Daniel tombe amoureux de ses tableaux.

La procession à Notre-Dame des Anges. 1978

L’auteur mêle sa quête intime d’un lieu, de l’oeuvre de cette artiste méconnue avec le récit de la vie de la bergère.

Aimée était une enfant sensible, ingénieuse, attirée par la nature et ses bienfaits.

« Ta véritable école reste l’université des collines. Et ton savoir, l’émerveillement

Mariée à un paysan, mère de plusieurs enfants, Aimée peine à se résoudre à cette vie de ménagère. Elle a du caractère. C’est en regardant son voisin, peintre issu des Beaux-arts de Paris, qu’elle commence à dessiner sur des tuiles puis sur des tableaux. Repérée par Serge Fioro, elle fait sa première exposition à Roussillon en 1979.

La construction entremêlée du roman peut dérouter. L’auteur a un double objectif. D’une part, nous faire découvrir une artiste peu connue, un parcours singulier. D’autre part, mener sa quête personnelle, partager son itinéraire pour se débarrasser du superflu et retrouver l’essentiel dans une vie enfin choisie au plus près de la nature, un endroit où l’on peut enraciner une trace de son passage sur terre.

J’ai particulièrement aimé le style lyrique, la découverte de ce peintre naïf. J’aime aussi cette idée de rencontre providentielle, de cheminement vers un lieu auquel on est prédestiné. En cours de lecture, j’ai d’ailleurs pensé au roman de Stefan Hertmans, Le coeur converti auquel j’avais toutefois peu adhéré. Bien plus ancré dans l’histoire d’une région, il laissait aussi la part belle au pensées intimes de l’auteur.

 

 

 

Le cimetière des baleines – Géraldine Ruiz

Titre : Le cimetière des baleines
Auteur : Géraldine Ruiz
Illustrateur : Lima Lima
Editeur : Le nouveau pont
Nombre de pages : 106
Date de parution : 14 janvier 2020

 

Laissez tomber les écrans, oublier le bruit des rues citadines, pour embarquer sur Thémis, un voilier en route vers les îles Lofoten. Là, le temps ne se mesure plus de la même façon. On peut prendre le temps de lire.

Un voilier reste un espace limité où les sept passagers sont contraints de participer à la navigation, à partager, à se dévoiler.

« Sur un bateau, nul ne peut se cacher

La narratrice (l’auteure) choisit pourtant l’anonymat pour ses personnages, identifiés par l’initiale de leur prénom. Nous ne saurons     que des bribes de leur vie. Lulu, artiste peintre et la narratrice sont parisiennes. Il y a deux navigateurs, deux guides de haute montagne et un cadreur. Plusieurs n’ont pas de domicile attitré, seuls deux ont une vie de couple. Chacun aime cet engagement à sortir de sa zone de confort, cette prise de risque.

« Lulu considère qu’une telle expérience nécessite de fouiller au plus profond de soi-même pour trouver les ressources afin de s’acclimater à un ensemble d’individus. Indispensables qualités pour paraître aimable, sans possibilité de se relâcher, de ne pas aimer alors que le malaise nous pousse à ressasser
Ressasser,
Mais
q’est-ce que
je fous
là?
»

Malgré les interventions instructives d’Olivier Adam, professeur à l’université Pierre et Marie Curie, sur la vie des baleines, et les entrevues d’escale dans les fjords, où malheureusement les passagers ont hâte de consulter leur portable, je n’ai pas ressenti l’envie d’embarquer. A la fin du voyage, chacun reprend sa vie. Peut-être un peu trop facilement, avec, simplement la tête aérée.

Si le récit de cette aventure marine ne m’a pas fait rêver, j’ai apprécié les illustrations de Lima Lima. Ses aquarelles en camaïeu de bleu et de gris sont dépaysantes et évocatrices.

 

Les méduses – Frédérique Clémençon

Titre : Les méduses
Auteur : Frédérique Clémençon
Editeur : Flammarion
Nombre de pages : 192
Date de parution : 15 janvier 2020

 

Originalité de composition, prégnance des lieux, fragilité des instants, instinct animal, ce roman de Frédérique Clémençon possède de nombreux atouts pour capter l’intérêt du lecteur. Pour peu que vous ne soyez pas réfractaire à cette forme qui rappelle la nouvelle.

L’auteur construit son récit autour d’un lieu, un hôpital d’une commune entre Niort et Poitiers, à quelques dizaines de kilomètres de l’océan.

Hélène Laurentin, infirmière au service des urgences, ouvre cette ronde d’histoires. Nous la rencontrons dans une petite station balnéaire. En ce mois de juillet 2017, elle est seule avec son fils de six ans. Dans ce lieu typique et estival, elle convoque ses souvenirs avec le patron du bar d’où est parti son mari, trois ans plus tôt pour une urgence professionnelle. Victime d’un accident de voiture, Hélène l’a retrouvé dans le coma au service de réanimation de l’hôpital où elle travaille. Cet été-là, l’océan était infesté de méduses.

Les animaux auraient-ils l’intuition des catastrophes imminentes? Pourquoi tant d’oiseaux morts tombent-ils du ciel dans ce petit village des Ecluses? Delphine Müller, originaire de l’Est de la France, embauchée au service des urgences quand Hélène était indisponible, se pose la question même si Robin, son fils de onze ans, n’y voit qu’un souvenir de son grand-père passionné d’ornithologie.

Et pourtant, le drame couve dans autre village à trente minutes de là, au coeur d’une bande de quelques enfants. Cette fois les personnages principaux se retrouveront comme patients et accompagnateurs dans ce lieu tournant qu’est l’hôpital.

Olivier Peyrat, ambulancier. Samir Djabri, un malade. Camille, une jeune femme qui délivre des médicaments. Pierre Milan ou Remi Lévèque, neurochirurgiens. Nous entrons dans l’intimité de chacun lié de près ou de loin à Hélène ou Delphine. Tous appartenant à cette sphère hospitalière où l’on vibre à la frontière de la vie et de la mort.

Ronde de destins fragiles en lien direct avec la mort, ce roman garde pourtant la lumière des lieux, celle des criques de l’Atlantique ou de la Crète, la force des personnages marqués par le malheur mais tenus par leurs liens réciproques et l’espérance de rester vivant.

Ce sixième roman de Frédérique Clémençon figurait dans la première liste pour le Prix RTL/Lire 2020. C’est sans aucun doute, un roman original et sensible à découvrir en cette rentrée littéraire.

Sugar run – Mesha Maren

Titre : Sugar run
Auteur : Mesha Maren
Littérature américaine
Titre original : Sugar run
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 382
Date de parution : 3 janvier 2020

Sugar run pose la difficile question de la réinsertion et des choix que l’on ne fait pas vraiment mais qui gâchent toute une vie.

En 1999, Jodi a été condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de Paula alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. En ce mois de juillet 2007, elle a trente-cinq ans quand les portes de la prison de Jaxton s’ouvrent enfin devant elle. Son objectif est de retourner sur le terrain de sa grand-mère Effie, celle qui l’a élevée quand ses parents ont fui leur responsabilité. Cette cabane en Virginie occidentale est son seul héritage. Mais avant, elle doit aller à Chaunceloraine récupérer Ricky Dulett, le frère de son amie Paula. Elle tient à honorer la volonté de Paula de le protéger de la violence de son père.

En Géorgie, elle rencontre Miranda, une jeune femme de vingt-cinq ans, mère de trois garçons. Sa beauté et sa fragilité l’émeuvent. Miranda lutte pour la garde de ses enfants emmenés par leur père, Lee Folden, un chanteur en perte de vitesse.

C’est flanquée de Miranda, de ses trois garçons et de Ricky que Jodi arrive sur le terrain d’Effie, un terrain qui a été vendu aux enchères pendant son emprisonnement. Là, elle retrouve ses parents insouciants et ses deux frères jumeaux, prompts à plonger dans des trafics douteux.

L’auteur alterne les récits entre passé et présent. D’une part, l’auteur montre comment la rencontre avec Paula a poussé Jodi vers le drame. D’autre part, comment la vie actuelle sur un terrain sauvage et hostile, menacé par les compagnies de gaz avec un Ricky perturbé et une Miranda frivole, impulsive et toxicomane ramène inéluctablement Jodi vers les problèmes.

«  Il y a quelque chose en nous qui pousse le monde à nous traiter comme il le fait, mais c’est pour mieux nous préparer. »

Avec Sugar run, nous sommes dans le coeur de cible des Editions Gallmeister. Une terre sauvage très présente et chère au coeur des personnages, une volonté de rédemption remise en cause par l’environnement hostile. L’écriture est fluide et agréable, la construction ménage le suspense. Les personnages sont travaillés. Lourds d’un passé mouvementé, ils peinent à trouver leur voie.

Un très bon premier roman, une bonne lecture même si le scénario est assez classique dans cet univers. J’aurais pu davantage l’apprécier si je l’avais lu sur une période plus calme.

Je remercie Léa et les Editions Gallmeister pour cette lecture dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

Les grands cerfs – Claudie Hunzinger

Titre : Les grands cerfs
Auteur : Claudie Hunzinger
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 192
Date de parution : 29 août 2019

 

« Les livres nous libèrent, l’argent nous enchaîne. »

Ce livre de Claudie Hunzinger est une thérapie naturelle. En acceptant de la suivre dans son repère des Hautes-huttes pour surprendre les cerfs, sentir la nature, la faune et la flore, j’ai ressenti un bien-être profond.

La ferme des Hautes-huttes, dans les Vosges alsaciennes est présente dans de nombreux romans de l’autrice, chaque fois sous des noms différents. Mais, avec Nils, son compagnon, elle est un refuge poétique pour Pamina. Là, dans cet « écart temporel », refuge contre la civilisation, elle oublie que le monde court à sa perte.

Dans ce roman, son obsession est d’observer les cerfs, en faisant tomber la frontière entre l’humain et la nature. Sur les terres ensauvagées autour de la ferme, les animaux peuvent encore parfois  être protégés, loin des chasseurs, des règles des adjudicataires et de l’ONF qui définit le quota de cerfs à tirer pour privilégier le développement des forêts.

En compagnie de Léo, un ouvrier de la région et photographe amateur de cerfs, elle fait la connaissance des plus vieux membres du clan, Wow, Apollon, Géronimo, Arador.

Si Léo comprend la nécessité de la chasse et reproche plutôt la politique de l’ONF, Pamina est « anti-chasse, anti-argent, anti-système. » En écrivaine, elle prône l’éducation, seul remède à nos sociétés.

« Comment la jeunesse, qui n’avait pas appris à écouter les oiseaux, pourrait-il regretter leur musique? Pareil pour les papillons. Ils ne seraient aux yeux des nouveaux enfants rien de plus que les minuscules dinosaures volants du monde qui avait précédé le leur. »

Ces réflexions sont toutefois très secondaires dans le récit. La part belle est laissée à la nature. Quel plaisir de croiser encore quelques papillons, autres que les papillons blancs. De vivre avec les cerfs, connaître leur rythme de vie, leur anatomie.

En plaçant l’animal face au monde social, Claudie Hunzinger tient sa place d’écrivaine, défenseur du monde sauvage. Bien évidemment, ce rôle qu’elle s’attribue, reflet d’une vie en pleine nature, ne peut capter l’émotion, l’attention de tous les lecteurs. Mais, pour moi, l’auteure tient une place essentielle dans la littérature française, m’entraînant dans des lieux apaisants, repos bien nécessaire en rupture du monde moderne.

« Et pourtant, écrire est le seul lieu, même s’il est un terrier, le seul lieu qui échappe au monde autour de nous. »