Lettres d’Ogura – Hubert Delahaye

 

DelahayeTitre : Lettres d’Ogura
Auteur : Hubert Delahaye
Editeur : L’Asiathèque
Nombre de pages : 128
Date de parution : 4 janvier 2017

 

Hubert Delahaye nous emmène à Ogura, un petit village du Japon dans une vallée qui vieillit non loin de Kyoto. C’est un lieu hors du temps avec des maisons à l’ancienne qui comprend à peine quatre familles dont il ne reste aujourd’hui que les vieux. Des vieilles femmes qui ont passé des années courbées sur les rizières, les maris qui ont fait la guerre.
«  Au Japon, les mentalités sont marquées par une capacité phénoménale à oublier le passé. »
Les discussions, ici, sont interminables mais on ne parle pas de choses comme la politique. Non, on discute jardinage. La faune et la flore ont une place importante.
 » Mais si on délaisse la nature, elle se vengera. »
Si l’on évoque les traditions d’autrefois, les temps ont changé et les jeunes, parfois avec l’angoisse de laisser seuls de vieux parents, partent vivre en ville.
Avec une vieille dame de quatre-vingt-six ans, l’auteur nous fait vivre le quotidien de ce village où les voisins veillent les uns sur les autres, où le facteur est un personnage important, où les haut-parleurs viennent scander le rythme de la journée, informent et rassurent.
 » La maison est un lieu très privé, un espace personnel indispensable et irréductible où ne peut entrer qui veut. »
Tous vivent en harmonie, simplement et avec beaucoup de retenue. Les Japonais sont des adeptes du compromis.
Si les temples et sanctuaires sont nombreux, l’auteur évoque les différentes divinités avec une certaine ironie. Un sanctuaire qui ne faisait plus recette a été attribué à Tama, un chat errant dans une gare qui avait été promu chef de gare.
«  Les preuves abondent d’un gâtisme national quand il s’agit des chats.  »

Avec ce texte littéraire, Hubert Delahaye témoigne avec beaucoup de tendresse d’ un lieu préservé du Japon. Tout en évoquant les traditions du passé, les mentalités, les façons de vivre, l’auteur nous touche avec cette vieille dame qui semble si heureuse et sereine de profiter de ses derniers jours loin du fracas de la ville.

Ce petit livre me permet de découvrir L’Asiathèque, maison d’édition fondée en 1973 qui s’agrandit en 2015 vers la fiction avec des textes plus modernes d’Asie. En 2017, L’Asiathèque propose des fictions de Taïwan et du Japon.
Lettres d’Ogura est le troisième titre de la collection  » Liminaires« , qui a pour vocation de témoigner d’un ailleurs géographique et cuilturel au travers des textes littéraires.

Trois saisons d’orage – Cécile Coulon

CoulonTitre : Trois saisons d’orage
Auteur : Cécile Coulon
Éditeur: Viviane Hamy
Nombre de pages : 272
Date de parution : 5 janvier 2017

 » Les Fontaines. Une pierre cassée au milieu d’un pays qui s’en fiche. Un morceau d’un monde qui dérive, porté par les vents et les orages. »
Tout s’inscrit dans ce lieu puissant, sauvage avec les Trois-Gueules, un défilé de roches grises qui vous prend entre ses dents. Les frères Charrier y ont amené des ouvriers pour y tailler la pierre. Les ouvriers, ces fourmis grises se sont installés, créant le village des Fontaines, bousculant un peu les paysans.
Comme dans tout village, l’intimité y est réduite. Les natifs se soutiennent mais celui qui n’est pas né ici, si il est accepté ne fera jamais partie des leurs. Comme Clément, le prêtre qui, pourtant sait les faiblesses des uns et le silence des autres.
André, médecin lyonnais a choisi de s’installer dans une superbe maison, La Cabane, dans les Haut-Bois. Dans ce lieu grandiose, il tente d’oublier les fantômes d’enfants tués par des bombardements des Alliés ou de ceux qu’il n’a pas pu sauver.
Homme sûr de lui, médecin courageux et compétent, il parvient à se faire accepter aux Fontaines.
Quelques années plus tard, Élise, une femme rencontrée furtivement une nuit de déprime à Lyon avant sa fuite vers Les Fontaines, lui amène Benedict, son fils.
L’enfant voue immédiatement une adoration béate pour son père et, en grandissant, n’aura qu’une envie, lui ressembler et être médecin aux Fontaines.
Adulte, devenu un homme bon mais sans le charisme de son père, il s’installe à La Cabane avec Agnès, une intellectuelle qui allie grâce et beauté. Benedict «  était tombé amoureux d’elle parce qu’il ne pouvait pas la posséder. »
 » Elle détenait cette force qu’il ne possédait pas, cette capacité à se mouvoir gracieusement où qu’elle aille, à donner l’illusion de maîtriser les éléments qui l’entouraient, à inspirer les personnes qu’elle rencontrait. »
Bérangère, leur fille sera la première de cette lignée à naître aux Fontaines. Si elle n’a pas la beauté de sa mère, elle a la volonté de son grand-père. Sa vie sera aux Fontaines et elle se lie très jeune à Valère, l’un des fils d’une des plus grandes familles de paysan.

En insistant sur la force des lieux, sur les caractères de ses personnages, Cécile Coulon tisse patiemment la trame dramatique de cette histoire. Pas de découvertes historiques ou géographiques, pas de réflexion psychologique dans ce roman mais une belle et grande histoire de famille qui prend sa force dans les pierres, la nature sauvage, dans les sentiments passionnés de ses habitants, dans les passions incontrôlables.
A la manière de Ron Rash ou Robert Goolrick, Cécile Coulon a cette puissance narrative, cette façon de jouer avec les forces maléfiques, les signes de bénédiction pour ferrer son lecteur dans une histoire, qui, même si l’on se doute parfois des évolutions, vous emmène là où « la lumière engloutissait les hommes. »

Ne manquez pas l’avis enflammé de Bric a Book.

Premières neiges sur Pondichery – Hubert Haddad

haddadTitre : Premières neiges sur Pondichéry
Auteur : Hubert Haddad
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 janvier 2017

 

A la fin d’un concert à Tel-Aviv, Hochéa Meintzel, violoniste virtuose, déclare ne plus vouloir «  être juif, ni homme, ni rien qui voudrait prétendre à un héritage. »
Sifflé, hué, le vieil homme quitte Israël  » sans idée de retour après une vie d’espoir et de colère. » Il accepte de partir en Inde, invité à un festival de musique carnatique à Chennai.
Il y est accueilli par une jeune interprète, Mutuswami, jeune femme délicieuse au timbre musical qui n’est pas sans lui rappeler Samra, sa protégée, presque sa fille adoptive.
Mutuswami l’accompagne sur les routes de l’Inde jusqu’à Pondichéry pour le laisser sur la côte du Malabar où, pendant un cyclone, Hochéa sera le participant inespéré de la prière au sein de la synagogue bleue.
Les légendes et la musique accompagnent ce voyage. Elles sont le visage de l’exil et de l’espoir.
Le vieux hazzan bègue de la synagogue raconte les légendes des naufrages qui ont amené le peuple juif en Inde. Adonias, échoué sur la côte du Malabar, peuple le sud de Kochi de juifs mariés aux basses castes, en créant la Jérusalem de l’Est.
 » Le mélande des langues en temps de paix est la plus belle musique. »
La musique, souvenir personnel d’Hochéa, celle d’un vieux rabbin dans le ghetto de Lodz. Là où périrent ses parents et sa soeur.
Hochéa est un  » curieux personnage au beau visage triste« , un vieil homme usé sous le poids de la mémoire, un rescapé du ghetto et de l’attentat sur la route du Carmel où il était avec Samra.
 » Samra était son dernier regard et la limite de sa raison. ».
 » Depuis l’attentat, le monde lui parvenait à peu près exclusivement par les voies auditives, sous forme d’architectures et de paysages mêlés tout en vibrations internes. »
Hubert Haddad excelle en ce domaine. Il nous donne à voir et à entendre la beauté des paysages, le mélange des cultures, la puissance du cyclone et la force des légendes. Le chemin et le passé de Hochéa sont semés de rencontres, des personnages qui ont une histoire, une origine et un havre de paix.

Dans ce récit hautement travaillé, riche de culture, Hubert Haddad fait vibrer l’usure d’un vieil, à l’image de tant d’exilés, qui n’attend plus qu’un tourbillon l’emporte au ciel.
« On aimerait mourir débarrassé de toute croyance. »

Les amoureux de la plume de Hubert Haddad seront conquis par ce nouveau roman. La construction et la culture de l’auteur peuvent décontenancer les lecteurs peu habitués à cet univers. Personnellement, j’ai beaucoup aimé la sensibilité d’Hochéa Meintzel.
 » Juifs ou Palestiniens, la haine est un suicide. Nous sommes une même âme, un même chant d’avenir. »

Pas trop saignant – Guillaume Siaudeau

SiaudeauTitre : Pas trop saignant
Auteur : Guillaume Siaudeau
Éditeur: Alma
Nombre de pages : 144
Date de parution : 6 octobre 2016
Joe travaille à l’abattoir. Les cris des animaux, il ne supporte plus. Atteint d’une mystérieuse maladie, Joe va à l’hôpital chaque semaine se faire transfuser un cocktail aux couleurs de l’arc en ciel et surtout rencontrer Josephine l’infirmière qui le fait rêver.
Son seul ami est un gamin orphelin, Sam. Il lui donne l’attention et l’affection que sa famille d’adoption lui refuse.
Et puis un jour, il pète les plombs. Il a envie de voir si ailleurs l’herbe est plus verte. Il vole un camion à l’abattoir pour sauver six vaches d’une mort atroce. Il passe récupérer Sam et prend la clé des champs, des rêves de Joséphine plein la tête.
La suite est assez classique: la liberté, la nature, des rencontres chaleureuses avec des personnages qui ont la simplicité du bonheur et la fantaisie des exclus.
La cavale dure le temps que ces pauvres gendarmes, qui en prennent ici pour leur grade, sortent de leurs petites habitudes routinières.
Guillaume Siaudeau joue avec les mots et les images. Ses personnages, en voulant fuir une vie bien trop ennuyeuse, laissent éclore leur part d’enfance et de fantaisie.
Si les premières pages m’ont agréablement replongée dans l’univers tendre et fantaisiste de l’auteur très apprecié avec La dictature des ronces, je me suis ensuite un peu lassée de trop d’images, trop de clins d’oeil sur un scénario déjà lu. Heureusement, la fin me laisse sur une bonne note. J’ai aimé que l’auteur explique ses lignes de fuite et sa motivation littéraire que l’on ne peut que respecter.

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Histoire d’un chien mapuche -Luis Sepulveda

SepulvedaTitre : Histoire d’un chien mapuche
Auteur : Luis Sepulveda
Illustrateur : Joëlle Jolivet
Littérature chilienne
Traducteur : Anne-Marie Métailié
Éditeur: Métailié
Nombre de pages : 96
Date de parution : 3 octobre 2016

 

Bercé par les contes de ses grands-parents, Luis Sepulveda fait perdurer sa vocation de conteur avec ces petits livres en couverture cartonnée illustrée par Joëlle Jolivet.

Pour ce troisième titre, il rend hommage aux Mapuches en mémoire d’un grand-oncle de la région d’Araucanie et comme dans les Ayekantun ( réunion au cours de laquelle on raconte des histoires et on chante des chants joyeux), Luis Sepulveda nous raconte l’histoire de Afmau ( ce qui veut dire Loyal), un chien mapuche.

Lorsque nous rencontrons Afmau, il est le fin limier d’un groupe d’ hommes parti sur les traces d’un indien. Résigné à son sort, connaissant souvent la faim, la soif et les menaces, Afmau fait son travail.  » Je rêve de ce que j’ai perdu »

Contrairement à ces hommes qui boivent de l’eau trouble qui les rend méchants, Afmau connaît et respecte la nature.
Chiot perdu dans la neige, il a été recueilli par un jaguar qui l’a ensuite déposé devant une maison mapuche. Il y a grandi avec un petit garçon, Aukamañ.

«  les Mapuches, les Gens de la Terre, savent que la nature se réjouit de leur presence et tout ce qu’elle demande c’est qu’on nomme ses prodiges avec de belles paroles, avec amour. »

La bande d’hommes est venue un jour déloger ce village mapuche. Ils ont emmené Afmau. Ils ont tout saccagé.

 » Les wingkas sont des êtres aux coutumes étranges, ils n’ont aucune gratitude à l’égard de ce qui existe. »

Pas étonnant que Afmau fasse tout pour retrouver Aukamañ.

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C’est une très belle histoire qu’il me plairait de lire à de jeunes enfants. Afmau est très expressif, comme tout animal quand on sait regarder leurs yeux. En tant qu’adulte, mais peut-être avec mon âme d’enfant et ma sensibilité envers les animaux et la nature, cette histoire m’a  touchée.

Un glossaire du vocabulaire mapuche ( mots, chiffres, 13 mois de l’année) se trouve en fin de recueil.

Luis Sepulveda reviendra en mars 2017 avec un nouveau roman, La fin de l’Histoire.

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Le grand jeu – Céline Minard

le grand jeu.inddTitre : Le grand jeu
Auteur : Céline Minard
Éditeur : Payot&Rivages
Nombre de pages : 192
Date de parution : août 2016

Une femme s’isole en pleine montagne, mais dans une construction moderne, autonome en énergie, accrochée à une paroi rocheuse à 3400 mètres d’altitude. Pourquoi? Par refus des promesses, des menaces, de l’autorité. Pour voir si on peut jouer seul, si on peut se surprendre soi-même?
 » Je veux imaginer une relation humaine qui n’aurait aucun rapport avec la promesse ou la menace. »
Le travail fait partie de son traitement. Elle coupe les arbres pour le bois de chauffage, fait un grand jardin pour les réserves en légumes, arpente la montagne, équipe des voies sur les parois rocheuses, établit un campement d’été sur une roche.
Elle ne rencontre que des animaux : les isards, les truites du lac, les insectes, les oiseaux.
Jusqu’au jour où elle aperçoit « un tas de laine » mouvant. Un être humain?
 » J’ai investi cet environnement et ces conditions qui me permettent de n’être pas dans l’obligation de croiser tous les matins un ingrat, un envieux, un imbécile. »
Réfugiée dans le confort protecteur de son tube qui lui sert d’habitation, la narratrice ne peut toutefois rester insensible à une autre présence humaine.
Une plongée en pleine nature tantôt reposante, tantôt déchaînée est toujours agréable à suivre surtout sous le style riche et descriptif de Céline Minard. Parfois, le vocabulaire du monde de l’escalade ne permettait pas de bien visualiser les effets, les lieux mais la plongée solitaire en pleine nature réserve de superbes moments de contemplation, des moments intenses d’effort, parfois des instants de peur.
«  Il y a des connaissances d’affût. Des patiences fructueuses. Des replis stratégiques. »
Mais je regrette que les passages de réflexion n’expliquent pas davantage les raisons de cet éloignement du monde. Certaines phrases m’ont paru ésotériques.
Est-ce l’alcool et le cannabis qui obscurcissent l’esprit de notre ermite? L’autre humain, ce moine ou général chinois, a de bien curieuses activités, perché sur un mât, un nuage ou rebondissant sur une sangle. Est-il vraiment réel ou n’est-il qu’un leurre qui pousse la narratrice a se lancer dans un jeu où la menace est sans domination et la promesse sans objet?

Si la réflexion de Sartre prise au premier degré ( « L’enfer c’est les autres« ) pousse des hommes à s’isoler dans la nature rédemptrice, l’Autre n’est-il pas parfois nécessaire pour nous pousser au-delà de nos limites? L’autre est celui qui nous force à nous connaître nous-mêmes. C’est le sens que je donne à ce roman mais j’avoue que j’aurais aimé avoir une base plus concrète afin de me sentir mieux en ce récit qui oscille entre descriptif et fantasmagorie.

Après plusieurs succès littéraires, j’avais hâte de découvrir la plume de Céline Minard. Elle est sans nul doute une auteure moderne qui s’inscrit dans un univers atypique et pousse le lecteur à la réflexion.

J’ai lu ce livre en tant qu’Explolecteurs pour Lecteurs.com. Et je serais curieuse de lire l’interview de l’auteur que mènera Karine Papillaud à partir des questions que nous lui avons proposées.

Jungle – Miguel Bonnefoy

bonnefoyTitre : Jungle
Auteur : Miguel Bonnefoy
Éditeur : Paulsen
Nombre de pages : 128
Date de parution : 7 janvier 2016

Né à Paris d’une mère diplomate vénézuélienne et d’un père chilien, Miguel Bonnefoy possède de manière naturelle l’exotisme et le sens du voyage. Professeur de français, il manie la langue à la perfection.
Son premier roman, Le voyage d’Octavio traduit son amour de la nature, son goût de l’aventure et confirme son talent littéraire avec l’obtention du Prix Edmée de la Rochefoucault et du Prix Vocation 2015.
Jeune et aventurier, il était un écrivain de choix pour les responsables de la collection Démarches des Editions Paulsen.

 » Cette nouvelle édition ouvre la porte aux amateurs d’échappées buissonnières. Et invite les grands auteurs, à faire une escapade, à s’emparer d’une aventure initiatique. »

Quand en 2014, elle propose à Miguel Bonnefoy de prendre part à une expédition au Venezuela visant à gravir l’Auyantepuy, appelée aussi la montagne du diable, celui-ci y voit une aventure physique et spirituelle prompte à le rapprocher de son identité vénézuélienne.
Le récit de cette aventure est à la fois la découverte d’une nature grandiose et sauvage mais aussi celle de ses habitants, pauvres, superstitieux, optimistes, communiant avec la nature dans un silence respectueux et salutaire.
«  Hier, comme aujourd’hui, la richesse des uns se bâtissait sur la misère des autres. »
L’expédition comprend 14 hommes, réalisateur, guides vénézuéliens et français et porteurs indigènes et durera 15 jours, le temps de rallier à travers la jungle le pied de l’Auyantepuy, de gravir cette montagne, de descendre en rappel par la gorge du diable ( 1000 mètres de cascade) puis de rejoindre Camaina en pirogue.

Au cours de ce périple, entre fatigue et émerveillement, Miguel tente de prendre des notes, conscient que les mots n’auront jamais la saveur et la force de la réalité.
Lorsque Henry, le guide vénézuélien lui dit, après avoir écouté un passage des notes de l’auteur « Il faut du temps à un arbre pour faire un fruit« , Miguel sait qu’il ne parle pas de l’arbre et prend sa première leçon de littérature en goûtant le fruit.

 » Cette graine portait la lente croissance du tronc au bord du ruisseau, l’écorce mouillée, l’odeur du grouillement végétal, et elle s’alignait avec les autres graines comme les verbes dans une description. En croquant le fruit, je goûtai toute la plénitude de notre voyage« 

Un pays n’est rien sans ses habitants et Miguel profite aussi de cette aventure pour comprendre la vie des porteurs.

 » – Pour vous, grimper jusqu’au sommet est un sport, continua-t-il. Pour nous, grimper signifie avoir le courage de défier les Kanaimas à chaque traversée…
Abraham parlait lentement. Ses histoires avaient une narration simple. Il ne connaissait de la beauté que son terroir, ses légendes et son mystère, témoignés par les hommes qu’il avait croisés dans les campements, battus de fatigue. Il savait la loi immuable, la jungle dominante. Son regard intelligent le ramenait aux seules dimensions de son peuple. »

Jungle est un récit enrichissant sur un lieu géographique, une aventure et un peuple mais c’est aussi une lecture agréable grâce à la nature de l’auteur. Il aborde ce périple avec un peu de naïveté ( il s’engage tout de même sur une descente en rappel de 1000 mètres sans aucune expérience préalable) mais avec une soif de découvertes, une humilité, une envie de s’intéresser aux autres, de comprendre ses racines.

 » Ainsi, le fleuve était à l’image de mon récit, construit en amont, dans un premier effort pour recueillir sa matière. Il s’agissait là d’un achèvement, une forme de discrète plénitude, une jouissance immobile dont aucun heurt, aucune barrière, aucun sursaut n’interrompait la marche. »

Miguel Bonnefoy confirme ici son talent littéraire et son goût pour l’aventure qui ne manqueront pas de nous  apporter d’autres récits inoubliables.

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