Tes ombres sur les talons – Carole Zalberg

Titre : Tes ombres sur les talons
Auteur : Carole Zalberg
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 144
Date de parution : 10 février 2021

 

Melissa Carpentier est née dans une famille modeste. Ses parents, peu démonstratifs, ne lui apprennent pas les gestes de l’amour mais lui inculquent que «  continuer l’école est un privilège ». Une leçon bien apprise puisque la jeune fille parvient à intégrer une classe préparatoire et monte à Paris.

Carole Zalberg fait de son personnage un anti-héros. Mélissa n’est pas vraiment belle. Plutôt charpentée et d’allure grossière. Ses premiers pas dans le monde du travail révèlent rapidement une incompétence à la prise de décision. Elle n’est pas embauchée à l’issue de sa période d’essai.
«   Elle avait acquis des compétences impressionnantes mais elle était incapable de les exercer. »

Sans travail, elle retourne chez ses parents. Comme tout jeune actif ayant goûté à la liberté, elle n’y trouve plus à sa place. Ce sera donc un retour à Paris et l’enchaînement de petits boulots alimentaires. La jeune femme est une proie facile pour Marc, un leader charismatique proche du gourou qui l’embarque dans une révolte anti-migrants. Lors d’une manifestation contre l’ouverture d’un centre d’hébergement d’urgence pour les sans-abris, Mélissa est involontairement responsable de la mort de Mehdi, le jeune enfant d’une migrante. Pourtant, amoureuse de Marc, elle s’entête à se croire élue. Jusqu’au jour où Marc la prend sans sentiment pour évacuer sa rage contre son adversaire.

« L’enfant mort gisait sous sa pensée en berne

Melissa a besoin de fuir, de repartir à zéro pour effacer sa honte. Elle suit un ami fortuné à Manhattan puis se perd à Key West au milieu des marginaux. Ses rencontres jalonnent un parcours de rédemption, notamment auprès de Jane, la mère d’un homme qu’elle a accompagné  en voiture jusqu’à Tacoma.  Elle ira toujours plus loin jusqu’en Alaska se guérir au coeur d’un monde sauvage loin du marigot parisien où les combats et les conflits perdurent.

« Tout est abîmé : le débat, les manifestations, la démocratie. Tout est faussé par cette guerre incessante de phrases et d’images sorties de leur contexte, distordues à l’infini, reprises parfois d’un continent à l’autre et commentées jusqu’à l’usure. »

Mais si l’éloignement aide à se réinventer, seul son retour aura valeur de confirmation.

Loin du déterminisme social, le roman de Carole Zalberg montre que chacun peut s’égarer en croisant les mauvaises personnes. Mais les actes commis pèsent sur la conscience et le chemin peut être long avant de retrouver le droit d’aimer le beau. Le roman est le récit de ce chemin. En campant un personnage peu charismatique, avec une narration à la seconde personne, je n’ai ressenti que peu d’empathie pour Mélissa. La rencontre avec Jane était un beau moment qui aurait pu me faire basculer si il avait été plus long et plus profond.  Bien évidemment, je suis toujours sous le charme de la sensibilité et de la poésie de Carole Zalberg mais Mélissa ne m’a pas bouleversée.

Un monde de fous – Philippe Claudel

Titre : Un monde de fous
Auteur : Philippe Claudel
Editeur : L’aube
Nombre de pages : 200 
Date de parution : 22 octobre 2020

 

Ce recueil regroupe quatorze textes de Philippe Claudel, la plupart parus dans Le 1, hebdomadaire français ou dans Zadig, trimestriel, tous deux lancés par Eric Fottorino qui préface ce livre. . Tous nous bousculent de ses mots cinglants ou de ses poèmes, maniant l’humour ou l’ironie face aux peurs et dérives de notre société.

C’est un regard inquiet qui se pose sur l’homme d’aujourd’hui. Un homme « qui se plaît à jeter ce dont il se lasse, mais qui voudrait qu’on le garde, lui, le plus longtemps possible. »

Un homme qui regarde parfois avec indifférence les migrants venus s’échouer sur nos plages. Un homme qui a de plus en plus peur. Face aux difficultés économiques dans un monde où le SMIC ne suffit pas pour vivre, face à l’explosion démographique, face aux violences terroristes, face à la folie qui peut couver dans l’esprit de notre voisin.

De cette voix qui pourrait sembler inquiétante, Philippe Claudel nous alerte, nous fait réfléchir. Une réflexion indispensable pour éviter de tomber dans un monde où le regard sur l’autre est passible d’amende, où il serait interdit de ne pas posséder de téléphone!

 

 

Les lumières d’Oujda – Marc Alexandre Oho Bambe

 

Titre : Les lumières d’Oujda
Auteur : Marc Alexandre Oho Bambe
Editeur : Calman-Levy
Nombre de pages : 240
Date de parution : 19 août 2020

 

Après son arrivée à Lampedusa, il vivote à Rome. Y rencontre l’amour avant d’être arrêté, emprisonné pour trois ans puis reconduit au Cameroun, son pays d’origine. Il, est le narrateur de ce roman documentaire. Nous ne connaîtrons pas son nom.

A Douala, il retrouve sa grand-mère, un peu honteux d’avoir raté ce voyage pour lequel elle lui avait donné toutes ses économies. Mais Sita le félicite d’être en vie et de ses conseils avisés l’aide à faire face à la violence. On ne peut se construire sans l’autre. Le jeune homme s’engage dans une association. Il y prend la parole pour mettre en garde les jeunes contre les dangers de l’immigration. Pour cette mission, il se rend parfois à Oujda chez le Père Antoine, un prêtre français qui accueille de jeunes réfugiés de  Guinée, du Mali, du Sénégal…Et y rencontre Imane, une jeune marocaine aux yeux vert émeraude, qui met ses études de droit au service du Père Antoine.

C’est là que le narrateur rencontre et donne la parole à cette jeunesse meurtrie, prête à prendre la route pour trouver un peu de liberté et réaliser leurs rêves. Ils s’appellent Ibra, Yaguine et Fodé. Eux qui rêvent d’écrire, de chanter leur RAP pour réapprendre à parler. A chacun, il pose cette question lancinante : Pourquoi on part? Ce lieu de rencontres créé par le Père Antoine est une bulle d’humanité pour tous ceux qui ont vécu la violence d’un monde qui en manque cruellement.

Dans le cadre de ces associations, le narrateur et Imane vont au Liban, en Grèce et en France visiter les camps de réfugiés. Partout, des membres d’association luttent pour apporter un peu d’humanité dans ces lieux de rétention. A Calais, Imane retrouve sa sœur jumelle qui a choisi de vivre en France et qui donne des cours de français dans ce que l’on appelle la jungle. Et toujours les voix des jeunes comme Rodrigue viennent alimenter cette enquête sur ceux que nous n’appelons pas les migrants mais les fugees, les marcheurs, les rêveurs, les combattants d’espérance.

» Elles et Ils, Ulysse modernes.
Résistants, résilients magnifiques
. »

Dans ce texte de forme hybride, Marc Alexandre Oho Bambe transfigure la violence par la poésie. Sans ignorer les épreuves d’une jeunesse sacrifiée par la mal-gouvernance  de « présidents jusqu’à la mort », les traumatismes et séquelles physiques et psychiques des rescapés, l’auteur veut absolument partir en quête d’un reste d’humanité, de la beauté du monde, de la force de l’amour comme celui qui unit le narrateur et Imane. Les personnages magnifiques, transcendants, le rythme des mots, la beauté et la force des textes nous emportent, suscitent au fond de nous une intense émotion.

«  Ce texte ne changera pas grand-chose, et même rien, au désordre du monde, mais il prend parti.
Pour la beauté. La dignité. La justice.
Il invite à un autre regard, sans prétention.
Point de « question migratoire » ici ni de « migrants ou migrantes », juste un bouquet de mots.
Et, peut-être, d’émotions.
D’orage, d’amour et d’espérance.
Pour dire toute ma solidarité à des enfants, des femmes et des  hommes comme nous
. »

Je vous conseille ce très beau roman qui rend hommage au travail des associations comme celle d’Oujda qui existe réellement grâce au  Père Antoine. Espérons que les lumières d’Oujda fasse d’une utopie quelque chose qui un jour existera vraiment.

Je remercie Babelio et les Editions Calman-Lévy pour l’attribution de ce roman lors de l’opération Masse Critique spéciale Rentrée Littéraire

 

Là d’où je viens a disparu – Guillaume Poix

 

Titre : Là d’où je viens a disparu
Auteur : Guillaume Poix
Éditeur : Verticales
Nombre de pages : 288
Date de parution :3 septembre 2020

 

Dans un autre monde, comment je serais? Une fille de quinze ans, ça ressemble à quoi quand elle n’est pas d’ici? est-ce qu’elle brûle? Est-ce qu’elle court, trace, est-ce qu’elle tombe? Écouteurs enfoncés dans les oreilles, trop profondément, à toucher les tympans, presque le cerveau, les idées s’y fracassent comme une bombe, volume maximal, ça fait mal,basses vibrant le long des cartilages, irradiant la mâchoire, mes dents grésillent, zips et courbes, accélérations et hurlements de vampires, voiture qui saute, coups de fouet ça pardonne pas, bruit de lance-flammes résonnant dans le bas-ventre, fauchée, lacérée, électrocutée par l’intro – j’ai lancé Run the world.

Partir parce qu’ici,en Somalie ou au Salvador, il n’y a pas d’espoir, pas de liberté, pas d’avenir. c’est le vœu de la somalienne Angie, de la libyenne Giantou de Luis qui veut sauver de la violence du Salvador sa femme et sa fille. Ils ont tous une connaissance qui a réussi à passer aux Etats-Unis comme Litzy, mère clandestine d’un enfant né sur le sol américain ou Sahra, celle que l’on croit professeur mais qui doit se contenter de faire le ménage chez les riches américains. Ils représentent l’espoir mais il y a aussi la peur de cette aventure dangereuse. Les images choc d’un bébé échoué sur une plage, les listes d’anonymes morts en exil le prouvent.

Avec ce roman choral, Guillaume Poix part avec beaucoup de personnages dont on sait peu de choses, si ce n’est leurs peurs, leur indignation. Puis, au fil de l’eau, les personnages prennent de l’étoffe, les liens se font entre ces étrangers de tous pays. Tous unis dans l’espoir et la désillusion. Les liens familiaux se précisent. On vibre avec les mères inquiètes pour la sécurité, la  survie de leurs enfants. Quels qu’ils soient!
Pascal et Hélène, couple lyonnais, pourront-ils comprendre leur fils Jérémy enrôlé par une association qui lutte activement contre l’immigration?

Si des scènes de ce genre ne nous font pas réfléchir – si elles n’émeuvent pas nos dirigeants – alors notre société ne va pas bien.

Derrière les listes de noms inlassablement répertoriés par Hélène, derrière les images qui choquent, de manière trop éphémère,  la communauté internationale, Guillaume Poix concrétise des vies. Toutes les familles sont égales devant la douleur, la perte ou la dérive d’un enfant. Ce roman va crescendo, partant d’un regard multiple, rapide sur des personnages de tous pays pour petit à petit entrer dans leur intimité.
Un roman superbement écrit qui ne peut laisser indifférent.
Une très belle découverte de cette rentrée littéraire en lice pour le Prix Landerneau 2020.

Nord-Est – Antoine Choplin

Titre : Nord-Est
Auteur : Antoine Choplin
Éditeur : La fosse aux ours
Nombre de pages : 192
Date de parution : 20 août 2020

 

Dans ce roman, Antoine Choplin ne nous laisse aucun indice de temps ou de lieu. L’enfermement, le confinement, le rêve d’exil, d’un ailleurs ou d’un autrefois ne sont-ils pas des sentiments universels et intemporels?
Les portes du camp vont s’ouvrir. On promet l’arrivée de camions. Garri ne veut plus attendre, il rêve de rejoindre les plaines de son enfance. Avec Jamarr,  un gars costaud, Emmet qui parle comme un enfant mais ne jure que par Garri,avec Saul, son ami de toujours qui a éteint sa voix, il met le cap au  Nord-Est.

« Il doit bien rester quelque chose  de ce que l’on  a connu. »

Mais pour cela, il faudra vaincre la montagne, menaçante ou protectrice.

En chemin, il enrôle Ruslan, un chercheur de pétroglyphes. Puis dans un village, ils rencontrent Tanya, désireuse elle aussi de rejoindre les plaines.

Au fil de cette aventure pleine d’espoir et de difficultés, quelques bribes du passé de chacun se dévoilent. Mais l’auteur maintient toujours une part de mystère.

Les romans d’Antoine Choplin sont empreints d’humanité et du bonheur, de l’espoir et du sentiment de liberté  que peut susciter la nature. Chaque personnage nous entraîne dans son monde. Volontaires, respectueux, meurtris, guidés par leur rêve, ils bravent tous les dangers.

Nous avons tous besoin de croire à quelque chose pour continuer la route et franchir des montagnes.

Un superbe voyage avec de touchants personnages

 

Ceux qui partent – Jeanne Benameur

Titre : Ceux qui partent
Auteur : Jeanne Benameur 
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 336
Date de parution :  21 août 2019

C’est toujours un plaisir de se laisser porter par les mots de Jeanne Benameur. Avec Ceux qui partent, elle nous propulse dans le passé et les rêves de migrants, simplement en partageant un soir, une nuit et une aube à Ellis Island en 1910.

«  On ne sait rien des vies de ceux qui débarquent un jour dans un pays. »

Andrew, jeune homme de la bourgeoisie américaine, fils d’une femme descendante de premiers colons du Mayflower et d’un migrant islandais, vient chaque jour à Elis Island capter le regard de ceux qui arrivent plein d’espoir et de peur. C’est un peu de ses origines qu’il cherche et surtout le courage d’affronter sa famille pour imposer son choix de vie.

Le courage, Emilia, une jeune italienne en transit à Elis Island, n’en manque pas. Audacieuse, avide de liberté, elle attire les regards.

Andrew, en quelques clichés, capte toutes les émotions de la jeune femme et de son père, Donato.

Une photo,  un air de violon d’un tsigane, quelques mots écrits sur un carnet par une arménienne fuyant la mort de tous les siens éclairent les vies quittées de tous ceux venus chercher l’espoir ailleurs.

Le voyage est pénible, l’attente insupportable et dégradante. Ils n’ont plus rien que leur langue natale et leur chair. 

«  Une langue est plus sûre qu’une maison. Rien ne peut la détruire tant qu ‘un être la parle. »

La langue, Donato la déclame en campant Énée, héros de Virgile ayant fui Troie en flammes. Tout comme le violon de Gabor, c’est un son d’espoir pour tous ceux qui attendent qu’on leur ouvre les portes de la liberté.

Quand les langues ne se comprennent pas, les élans magnifiques des corps prennent le pas. Emilia en joue sans arrière-pensée en dénouant ses longs cheveux flamboyants. 

«  Si nous sommes faits de chair après tout, c’est que la chair est précieuse. La vie s’y donne et s’y reçoit. »

En cette nuit de transition, chacun, nouveaux ou anciens migrants vont aller chercher au plus profond d’eux-mêmes leur vérité, leur désir le plus profond pour continuer à vivre.

A l’aube du nouveau jour, leurs vies prennent les couleurs de leurs espoirs enfin révélés et affirmés. 

Jeanne Benabeur entrecroise les vies de ceux qui arrivent et de ceux qui sont déjà installés dans le Nouveau Monde. Chaque personnage, et ils sont nombreux, a une belle intensité. Il y a tant de richesse en chaque être. Les routes se croisent autour d’Emilia et Andrew, toutes tournées vers l’espoir de trouver leur accomplissement .

« Les émigrants ne cherchent pas à conquérir des territoires. Ils cherchent à conquérir le plus profond d’eux-mêmes parce qu’il n’y a pas d’autre façon de continuer à vivre lorsqu’on quitte tout. »

Les regards de TOUS les personnages de ce roman restent gravés dans ma mémoire comme des clichés inoubliables.

Mur méditerranée – Louis-Philippe Dalembert

Titre : Mur méditerranée
Auteur : Louis-Philippe Dalembert
Éditeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages : 336
Date de parution : août 2019

 

Tout ne commença pas dans un entrepôt sordide à Sabratha, près de Tripoli. Là sont entassés les candidats à l’émigration, dans des conditions déplorables. Hommes et femmes séparés, utilisés comme basse main-d’oeuvre ou plaisir des gardiens, de ces passeurs inhumains qui ne pensent qu’à s’enrichir.

Dans le hangar des femmes, nous faisons la connaissance de Chochana, une jeune nigériane et de Semhar, une érythréenne.

Plus loin, dans un hôtel de luxe, Dima, une syrienne, attend avec sa famille un passage pour l’Europe, fuyant la guerre qui s’est abattue sur Alep et menace Damas.

Quand nous accompagnons ces trois femmes sur le chalutier en partance pour Lampedusa, nous ne connaissons que leur peur.

Au cours de ce voyage insoutenable, nous allons découvrir leur passé, les raisons qui les poussent à risquer leur vie pour fuir leur pays respectif. Ces raisons, nous les connaissons. La sécheresse qui ne promet que la famine et la terreur que fait régner Boko Haram pour Chchana. Un pays en guerre où les jeunes n’ont d’autre avenir que de passer leurs plus belles années dans un service militaire à durée indéterminée pour Semhar. Les soldats de Daech, détruisant les plus beaux sites d’Alep, l’instabilité politique, les bombardements et les attentats pour Dima.

Riches, pauvres, mères, battantes, elles se retrouvent sur le pont ou dans la cale de ce chalutier, soumises aux violences des passeurs et au déchaînement de la Méditerranée.

Louis-Philippe Dalembert s’est inspiré de la tragédie du naufrage d’un bateau de clandestins sauvé par un tanker danois entre Malte et la Libye en juillet 2014 pour dresser ces trois  portraits de femmes, symboles de tant de migrants qui quittent un enfer pour un autre.

Personne ne peut être insensible aux souffrances des migrants. J’ai eu l’occasion de lire plusieurs romans très sensibles sur ce sujet tragique, toujours d’une actualité brûlante ( Pêcheurs d’hommes d’Eric Valmir ou Soixante jours de Sarah Marty). Louis-Philippe Dalembert reste malheureusement sur la description du passé et du présent de ses personnages. Il m’a manqué une dimension supplémentaire pour accrocher à ce récit.

Ce roman fait partie de la sélection finale pour le Prix Landerneau 2019.

 

 

 

 

Pêcheurs d’hommes – Eric Valmir

Titre : Pêcheurs d’homme
Auteur : Eric Valmir
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 306
Date de parution : 4 janvier 2018

Lampedusa, chacun connaît le nom de cette île de la Méditerranée, carrefour macabre de la route des migrants. Mais au-delà du nom, de ce qu’en disent les médias, j’ai découvert la beauté de cette île, le clivage de sa population, le malaise et l’incompréhension des habitants avec le sens du tourisme des uns et l’évidence de la solidarité des autres.

Le nom du narrateur et de l’île, nous ne les connaîtrons qu’à la dernière phrase. Certes, il est facile de deviner où nous sommes mais le narrateur voulait certainement se fondre dans l’anonymat, tout comme ces migrants inconnus. Et d’ailleurs, il semble si perdu qu’il en oublie son identité. 

«  Tout sur l’île nous ramène à la cause des réfugiés. Surtout le regard des autres, les vacanciers, les journalistes, tous ceux qui viennent de l’extérieur…Ils nous obligent à nous définir en fonction des migrants…se positionner pour ou contre…Je ne veux pas entrer dans ce jeu-là, je veux bien les  aider dans les situations d’urgence, les naufrages, tout ça, mais le reste du temps, je veux passer à autre chose…Je veux vivre. Et ce n’est pas égoïste de penser comme ça. »

Il est mal à  l’aise sur son île ou loin d’elle. Devenu incapable de supporter le silence dépressif de son père, pêcheur hanté par la vision de corps ramenés dans ses filets, le sens commercial de sa cousine dont il était amoureux, le racisme de certains, l’absence d’avenir sur son île.
Et pourtant, si perdu dans le froid du nord de l’Italie où il rejoint sa petite amie et tente de faire ses études. Là il manque d’oxygène. Tel un migrant, il ne trouve pas sa place.

Il a bravé sa peur de la mer, comme un défi au nom de son père, en faisant de la plongée. Il rêvait d’aller saluer la Madonnina, cette statue de la Vierge portant son enfant, hommage d’un plongeur sauvé par la solidarité des habitants de l’île. 

Il aime écouter les anciens, les historiens pour mieux connaître cette île de vingt kilomètres carré. Sa position géostratégique fut prisée pendant la seconde guerre mondiale. Ile italienne délaissée , elle se modernise dans les années 50 avec l’installation d’une centrale électrique puis de moyens de communication. En 1986, la Libye envoie des scuds sur la base radar américaine implantée sur l’île. Cet événement malheureux fit connaître cette île au milieu d’une mer cristalline et ses merveilleuses criques. Les européens y voient désormais une destination touristique.

Lampedusa, porte de l’Europe, proche des côtes libyennes et tunisiennes est aussi la seule chance de survie de Somaliens ou Érythréens qui accostent de plus en plus nombreux au début des années 2000. Mais c’est lors du printemps arabe que la situation devient critique avec l’arrivée de migrants tunisiens bien plus agressifs.

«  les limites de notre capacité d’accueil sont dépassés. »

Si Eric Valmir décrit inévitablement les situations critiques des migrants, les accidents, les trafics ignobles sur le « marché des migrants », c’est surtout le malaise du narrateur qui fait de ce roman un récit pesant. Il est évidemment impossible de grandir sereinement dans une telle atmosphère, perdu entre la beauté d’un site et la laideur de l’indifférence de l’Europe face à la situation des migrants.

Car ils viennent tous, pape, présidents, journalistes, sommités européennes faire de beaux discours, des promesses, inaugurer le musée «  de la confiance et du dialogue entre les peuples de la Méditerranée » mais ils s’en vont jusqu’au drame suivant. 

«  Intervenez pour que cela ne se reproduise pas au lieu de construire des mythes auxquels plus personne ne croit et dont la forme ne s’épanouit que dans une lucarne de télévision. »

Grâce à ce roman proche du documentaire, Eric Valmir me fait saisir toute la complexité de cette île, que je connais aujourd’hui un peu mieux . 

«  Ce n’est pas seulement un pont entre les continents mais une terre partagée par des êtres, des cultures et des religions différentes. »

Prendre refuge – Mathias Enard et Zeina Abiracheb

Titre : Prendre refuge
Auteur : Mathias Enard
Illustrateur : Zeina Abirached
Editeur : Casterman
Nombre de pages : 344
Date de parution : 5 septembre 2018

Prendre refuge en ces moments où les choses basculent tant au niveau personnel que dans l’ordre mondial. Voici ce qui a inspiré Mathias Enard et Zeina Abirached lorsqu’ils se sont rencontrés à Beyrouth puis plus tard, à Berlin lors de l’arrivée de réfugiés syriens.

Avec de tels auteurs engagés, il ne s’agit pas de chercher ou trouver un refuge mais bien de le prendre. Et ils le déclinent sous trois angles.

La lecture par Karsten, un jeune architecte berlinois, d’un livre qui montre que l’on ne se convertit pas au bouddhisme mais que l’on y prend refuge. En 1939, deux femmes sont en route pour le Kafiristan, le pays des infidèles. Elles prennent refuge dans la trace des Bouddhas de Bâmiyan, un site magique au creux des montagnes de l’Aghanistan.

L’histoire de Neyla, une jeune syrienne qui vient d’arriver à Berlin. Elle est de suite confrontée aux galères pour obtenir un toit et des papiers, aux barrières de la langue malgré sa grande culture. Mais le plus difficile reste toujours de se construire loin de son pays de coeur. 

Puis le lien entre ces deux femmes et ces deux jeunes gens qui prennent aussi refuge dans l’amour. La réunion difficile de l’orient et de l’occident, de deux constellations qui se font face comme Orion et Scorpion.

C’est le nom de Mathias Enard qui m’a poussée vers cette bande dessinée. Si on y retrouve son thème de prédilection, il y a très peu de textes. Et j’avoue ne pas adhérer à cette avalanche d’onomatopées. 

L’illustration très particulière en noir et blanc prend la parole. Même si je le trouve très efficace, je ne suis pas attirée par ce genre de graphisme. Par contre, j’apprécie la composition de certaines planches, illustrant le rapprochement de deux langues, deux pays, deux constellations.

Cet album signe une belle rencontre, distille un message important. C’est une proposition originale qui permet d’aborder un mode d’expression différent. En saisir la beauté n’est pas une chose naturelle pour un lecteur occidental. Mais là aussi, il faut un engagement personnel. Il faut PRENDRE refuge et se laisser approcher par un autre style. 

Circulus – Marie Rouzin

Titre : Circulus
Auteur : Marie Rouzin
Éditeur : Serge Safran
Nombre de pages : 224
Date de parution : septembre 2018

Circulus commence et finit par une scène étrange où la narratrice, une femme solitaire privée de parole échoue comme attirée par son destin.

Avec elle, on entre silencieusement dans un bois à la périphérie d’une grande ville. Là, elle rencontre Andronica, une femme enceinte de jumeaux, pétrie de colère, des hommes désespérés et une vieille, morte et recroquevillée dans une caisse en bois. Après avoir brûlé le cadavre, tous s’enfuient. La narratrice suit Andronica dans la roulotte de la vieille Sybille où elle accouchera dans la douleur. Le premier enfant se nommera Achille. Alors qu’Andronica est évanouie, Sybille baptise le second Auguste. A son réveil, Andronica s’y oppose, préférant le prénom d’Ido. Seul le père, un compagnon de route qui l’a violée, peut valider le nom de ses fils. La muette accompagne Andronica dans sa recherche du père sur les chantiers de la ville.

«  Elle sera le témoin de tout ce que je vais faire pour que mon enfant ait un nom digne, un nom d’homme. »

S’ensuit alors comme une comptine où chaque personne croisée se joint à Andronica, cette beauté en colère portant fièrement ses fils. Teli est la veuve d’un immigré mort sur un chantier. Tara, migrante qui a fui la guerre pour retrouver les combats d’un pays qui la rejette, déclame ses paroles violentes, maudissant le monde entier. On s’arrête un instant sous la tente des frères Odyn et Faustin, des SDF installés sur le bord du périphérique.
« Aucun d’entre nous ne devraient être dehors. »
Sans eux, les nombreux chantiers de la ville ne se feraient pas. 

Ouvriers, gens du cirque, femmes, tous forment un cortège pour faire valoir leurs droits, celui de rester sur le sol de ceux qui les exploitent dans les chantiers. Cette réunion devient presque festive, matérialisation de quelque chose de beau. Enfin!

Andronica, femme majestueuse, itinérante depuis sa naissance, se veut en guerre pour avoir le droit de dire non. Elle entraîne dans sa fougue tous ces laissés pour compte qui n’ont parfois d’autre issue que l’immolation, la violence ou la fuite.

Ce voyage initiatique dans le monde des migrants, itinérants, en combat permanent pour leur survie est beau, porté par le personnage courageux d’Andronica. J’aurais toutefois aimé en savoir davantage sur le personnage de celle qui nous donne à voir, sans parole, ce monde à notre périphérie. Elle peut sans doute nous représenter, nous qui sommes souvent sans voix face à ces malheureux, incapable d’agir. Peut-être simplement leur donner une existence, une écoute le temps d’une ronde, d’un cercle, d’une figure acrobatique en attendant un nouveau soleil.

Un bon premier roman.