Juliana les regarde – Evelio Rosero

Titre : Juliana les regarde
Auteur : Evelio Rosero
Littérature colombienne

Titre original : Juliana los mira
Traducteur : François Gaudry
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 144
Date de parution : 12 avril 2018

Que se passe-t-il lorsque l’on élève une enfant de dix ans dans un univers scabreux? C’est un peu le regard que nous propose Evelio Rosero. Le résultat est à la fois sensuel, terrifiant et malsain.

Par ce récit, nous sommes dans la tête de Juliana, une petite fille de dix ans appartenant à la haute société colombienne. Son père est un ministre important, il reçoit chez lui lors d’une garden-party, le président colombien. Dans les yeux de Juliana, le président est «  un animal moche, méchant », «  un gros bigleux à la voix de pierre », aux propos et aux gestes libidineux. Lors de cette réception où les invités aspirent des lignes de poussière blanche versées sur une table rouge, où sa mère s’adonne à ses penchants pour l’alcool, où des femmes se roulent sur le gazon, Juliana rencontre Camila, une fillette de onze ans, revenue depuis peu du Mexique.

Juliana, fille unique solitaire reporte sur Camila son immense  besoin d’amour et de reconnaissance. 

«  je sais pas ce que je suis, Camila, je sais pas ce que je suis, j’allais lui demander qu’elle m’aide à pleurer encore plus pour qu’on puisse s’envoler dans l’eau et glisser de l’autre côté de la porte… »

Camila est bien plus avancée dans la perversité. Vodka, pilules bleues et roses «  pour rêver les yeux ouverts », expériences sexuelles avec un ami mexicain, elle entraîne Juliana dans des jeux pervers. Camila devient « la maîtresse de sa magie et de ma peur ». Elle lui raconte ses rencontres avec son ami mexicain, émois qu’elle confesse régulièrement auprès d’un curé qui semble à la fois choqué et intéressé par ses dires, lui demandant toujours plus de détails.

«  on dirait qu’il va mourir et pourtant lui aussi il veut que je parle. »

S’entremêlent les scènes de sexe que l’enfant surprend entre sa mère et Esteban, le chauffeur. Juliana les regarde sans toujours comprendre ce monde d’adulte. 

Des paroles et des actes qui explosent son univers d’enfant où les cygnes et les canards semblent imaginaires, où l’amour n’est encore que celui qu’on attend de ses parents. L’anniversaire des dix ans de Juliana sonne le glas de l’enfance pour entrer brutalement dans un monde d’adulte vicié et terrifiant.

Écrit en 1986, Juliana les regarde est le premier roman d’Evelio Rosero qui est aujourd’hui un des plus grands auteurs vivants d’Amérique Latine. Si l’univers de ce roman est beaucoup trop malsain pour moi, l’écriture est vive et remarquable. L’auteur s’immisce parfaitement dans la tête d’une enfant en pleine confrontation avec le monde des adultes dont elle perçoit les formes sans en comprendre le sens. 

 

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Double fond – Elsa Osorio

Titre : Double fond
Auteur : Elsa Osorio
Littérature argentine
Titre original : Doble fondo
Traducteur : François Gaudry
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 400
Date de parution :   18 Janvier 2018

En 2004, le corps de Marie Le Boullec, médecin de Saint Nazaire est  retrouvé par des pêcheurs à La Turballe. Veuve depuis peu, elle était une femme sans histoires appréciée de son entourage. 

Muriel Le Bris, une jeune journaliste jugée trop fouineuse par le siège central de Rennes et mutée à Saint-Nazaire couvre ce fait divers. Elle apprend du commissaire Fouquet que Marie était d’origine argentine et qu’elle est morte d’asphyxie par immersion, ce qui ressemble étrangement aux vols de la mort pratiqués en Argentine dans les années 70. Tant de femmes de sa génération et de son pays étaient mortes de cette façon cruelle, balancées vivantes d’un avion.

Avec Geneviève, la voisine et amie de Marie et Marcel, un copain d’université qui connaît parfaitement l’espagnol, Muriel va mener une véritable enquête d’investigation sur l’identité de la morte de La Turballe et l’histoire de l’Argentine. Sur l’ordinateur de Geneviève, elle trouve une correspondance entre Marie  sous le nom de Soledad et Matias Cortès, un jeune informaticien dont elle prétend connaître la mère.

En parallèle, Elsa Osorio met en scène Juana, une jeune argentine des forces armées révolutionnaires dans les années 70. Enfermée en septembre 1976 dans un centre de torture ( ESMA), elle devient la maîtresse de Raul, dit Le Poulpe afin de sauver son fils. 

Contre son gré, elle doit infiltrer le comité de boycott de la coupe du monde de football en Argentine et aider Massera, le commandant de l’ESMA à rencontrer Valery Giscard d’Estaing en échange de la libération de journalistes français. Elle devient ainsi une traitre à son pays.

En croisant l’enquête de Muriel et le récit de Juana, le puzzle se reconstitue autour de l’identité de Marie Le Boullec. D’une part, il y a le récit historique des heures sombres de l’Argentine et la vie d’une femme, d’une mère contrainte au pire pour sauver ceux qu’elle aime. D’autre part, il y a le suspense et les rebondissements de l’enquête de Muriel qui dérange la petite vie tranquille de Saint-Nazaire. Violence, cruauté, manipulations, passion d’un côté et enquête, amourette, magouilles de l’autre. Le rythme est dense, le sujet profond. Avec sa modernité et sa franchise, la petite journaliste donne de la respiration à cette histoire tragique.

Dans la lignée de Luz ou le temps sauvage, Elsa Osorio s’empare de l’histoire de son pays avec la dictature argentine. On peut s’y perdre parfois tant les protagonistes utilisaient de noms ou surnoms pour cacher leur véritable identité. Mais l’auteur vient et revient sur le passé en jonglant avec les deux époques, et ce qui peut paraître redondant permet de mieux comprendre, de saisir les détails. Double fond est un roman sombre dont je retiendrais pourtant l’espoir et la volonté d’une femme à vouloir sortir de la peur et à trouver le pardon d’un fils. Mais peut-on échapper à son destin?

Né un mardi – Elnathan John

Titre : Né un mardi
Auteur : Elnathan John
Littérature nigériane
Traducteur : Céline Schwaller
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 272
Date de parution :  18 janvier 2018

Il s’appelle Dantala, ce qui veut dire « Né un mardi ». En 2003, il a à peu près dix ans, il est le plus jeune de la bande des voyous de Buyan Layi qui vivent sur des cartons sous le kuka. Ils fument de la wee-wee, mendient ou travaillent pour les candidats du Petit Parti.
C’est lors d’une mission pour incendier la maison du Grand Parti que son ami, chef de la bande se fait tuer. Isolé, Dantala retourne près de son village natal à Sokoto.
«  Tout ce qui arrive est la volonté d’Allah. » répète sans cesse Dantala qui avait été envoyé par ses parents à l’école coranique.
A Sokoto, dépouillé de son argent, il traîne près de la mosquée. L’imam Sheikh Jamal lui fait confiance et le prend sous son aile. Son érudition, sa tolérance sont pour le jeune garçon des atouts qu’il recherche dans une figure paternelle.

Avec Dantala, Elnathan John nous montre les complexités des rivalités religieuses. Le jeune garçon, curieux et intelligent, observe, tente de comprendre. Ses deux frères se sont engagés dans l’armée chiite.

«  Je regrette que tout n’est pas dans le Coran, toutes les questions à propos desquelles les gens se battent… »

Malam Abdul-Nur, l’adjoint de l’imam a des positions plus radicales contre l’Amérique. Il craint les idées et l’éducation libérale des Européens. De retour d’Arabie Saoudite, il s’oppose au modéré Sheikh Jamal en créant un mouvement moudjahidine. Violent, il contraint son jeune frère, le meilleur ami de Dantala à travailler pour lui.
Les violences se multiplient mettant à feu et à sang le quartier de la mosquée de Sokoto. Dantala penche naturellement vers la bienveillance et l’érudition de l’imam. Lui qui s’obstine à apprendre, l’anglais, l’informatique, ne supporte pas l’incendie de la bibliothèque.

«  C’est le jour où est née ma colère envers les chiites. Mais ma peur, elle, est née avec ces uniformes de police, ces fusils, ces barrages routiers. »

Ce premier roman d’Elnathan John a la violence d’une situation au Nigéria que l’auteur connaît bien mais il a aussi la lumière de son personnage principal. C’est en écoutant les débats entre l’imam et son adjoint, en interrogeant ses frères chiites, en observant que Dantala grandit. Face à la violence des uns, la compréhension des autres, il poursuit son chemin découvrant les valeurs de l’amitié, puis l’amour et gardant toujours un regard curieux et ouvert sur le monde.

Parti d’une courte fiction primée  par le Caine Prize ( prix littéraire annuel décerné depuis 2000 à la meilleure nouvelle publiée en anglais en Afrique ou ailleurs par un auteur africain), Elnathan John construit un roman d’apprentissage dense et éclairé. L’auteur nous plonge, y compris avec un vocabulaire local quelquefois mystérieux, au cœur du chaos où la survie est parfois pire que les coups. 

Un auteur à suivre.

Je remercie Inganmic  de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Retrouvez son avis ici.

 

Il n’en revint que trois – Gudbergur Bergsson

Titre : Il n’en revint que trois
Auteur : Gudbergur Bergsson
Littérature islandaise
Titre original: Prír sneru aftur
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 208
Date de parution : 11 janvier 2018

Islande, « paysage désert et vide: ces dunes de pierre, ces roches, ces champs de lave, ces montagnes, leurs éboulis et cette végétation éparse qui semblait vouloir remonter les pentes. » Là, dans un champ de lave entre montagnes et océan se trouve une ferme isolée. Y vivent un vieux couple, un fils obsédé par la chasse au renard et trois filles qui, suite à une expédition en ville pour assurer un petit boulot dans un village de pêcheurs, se retrouvent enceintes. L’aînée, couverte de honte disparaît. Les deux autres s’enfuient après avoir laissé leurs filles à leurs parents.
La vieille les élèvera avec simplicité, dévotion, leur faisant l’école et leur inculquant les bonnes manières. Ce qui ne les empêchera pas de partir dès la fin de leur communion, étape de leur émancipation. Ne reste que le gamin, le fils abandonné d’une mère agonisante et d’un père parti avec sa maîtresse.
Cette vie paisible, rude et ennuyeuse va être bouleversée par la guerre. L’Islande est une zone stratégique bientôt envahie par les Américains. Cette guerre est une aubaine. Les paysans s’enrichissent à ramasser les balles de caoutchouc s’échouant sur le rivage, à récupérer les ordures des camps américains et les filles s’évadent dans les bras des soldats. Héberger une installation militaire rapporte davantage que le travail de la terre.

Sur le champ désert de la ferme passeront un allemand qui se cache, deux anglais et bien sûr des soldats américains.
Par ce roman sombre, complexe, empreint du naturel sauvage des islandais isolés dans une nature hostile, Gudbergur Bergsson montre l’évolution de ce pays suite aux années de guerre.
«  Aucun homme, aucune femme, aucun enfant ne prend autant conscience des caractéristiques de sa nation qu’en temps de guerre. »
La guerre métamorphose le paysage mais elle révèle aussi la cruauté des hommes. A-t-elle perverti les âmes simples de cette ferme islandaise isolée ou révélé leur vraie nature?
«  Si Hitler n’existait pas, les Amerloques ne seraient pas venus ici et nous serions encore des Esquimaux à la périphérie de la planète. »

Le titre du roman est celui d’un livre que le chasseur de renards lit chaque soir au gamin. Des naufragés se retrouvent sur un radeau, là où «  la cruauté et la violence ont un pouvoir purificateur. » Chair à requins, il n’en restera finalement que trois. Personne ne saura la fin. Qui survivra pour écrire cette histoire? Le parallèle est évident. Qui pourra raconter la vie de cette ferme isolée, son terrible tumulte sur l’océan de la guerre? «  Pour continuer à vivre en vain…»

Roman brut (à part la vieille et peut-être le gamin, les sentiments des uns et des autres sont assez primaires), roman sombre sur un pays isolé du monde, à la nature sauvage transformé par les conséquences de la seconde guerre mondiale. Un roman pour mieux comprendre l’évolution de l’Islande et l’histoire de son peuple.
«  Au loin, les convois de navires passaient, fantomatiques, dans la quiétude du soir, écrivant la réalité noire de la guerre avec la fumée de leurs cheminées sur la voûte céleste. »

  

Avis de Lettres d’Irlande ou d’ailleurs

Retourner dans l’obscure vallée – Santiago Gamboa

Titre : Retourner dans l’obscure vallée
Auteur : Santiago Gamboa
Littérature colombienne
Titre original: Volver al oscuro valle
Traducteur : François Gaudry
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 448
Date de parution : 24 août 2017

Je ne m’attendais pas à lire la vie passionnante d’un des plus grands poètes français dans le roman d’un auteur colombien. Et pourtant, le narrateur glisse dans son histoire, les passages de son livre sur la vie de Rimbaud. Le poète, ce jeune diable des Ardennes, éternel migrant, sur les traces d’un père absent ne rêve finalement que de revenir à Harar, ville d’Abyssinie. «  Cette lointaine vallée était son seul endroit au monde. »
N’est-ce pas finalement le destin de chacun : « juste revenir »?

«  En fin de compte,nous recherchions tous avec anxiété quelque chose qui nous protège, même lointain et invisible. Tout ce qu’on peut faire, c’est raconter des histoires et croire qu’un jour elles nous sauveront. »

Dans ces histoires, on peut reprocher à l’auteur de se disperser, de toucher un peu à tout. Mais finalement, tout se tient, et surtout tout est passionnant sous la plume de Gamboa.

Le narrateur fut consul en Inde pendant sept ans. Là, il s’était occupé du frère de Juana, emprisonné à Bangkok ( Prières nocturnes). Depuis, plus aucune nouvelle de cette fille et de son fils. Jusqu’à ce message reçu en Italie lui demandant de la rejoindre à Madrid.
En parallèle, nous suivons la psychanalyse de Manuela Beltrán. Elle nous conte une enfance douloureuse puis son émancipation grâce à la mère d’une riche amie. Elle a accepté d’endosser une peine de prison pour elle en échange d’une nouvelle vie. Nous suivons ensuite sa rencontre avec une poétesse délaissée par son mari, séduite par le talent poétique d’une Manuela déchirée, brûlée par la vie, rongée par le désir de vengeance envers Freddy, celui qui lui avait volé son enfance.
Quelle similitude avec la vie de Rimbaud, violé lui aussi, amoureux d’un autre poète ( Verlaine) qui l’entraîne vers l’alcool et les drogues, éternel voyageur vers des villes mystérieuses qui abritent des histoires passionnantes.
 » Les héros naissent de la haine et de la rage. »

D’autres personnages viennent s’inscrire dans ce récit, notamment Carlitos, un philosophe messianique populiste et violent et le prêtre Palacios rencontré à l’hôpital. Leurs insertions peuvent déstabiliser certains lecteurs mais faites confiance à Santiago Gamboa, il sait parfaitement où il emmène son lecteur. Et vous ne regretterez pas ce beau voyage.

«  Partir loin, de plus en plus loin, parce que tout voyage est au fond une recherche de sens. »

D’autant plus que l’auteur s’inscrit parfaitement dans l’évolution mondiale avec, bien sûr la récente progression de la Colombie dans l’heure du Pardon depuis l’accord signé entre la guérilla et le  gouvernement  mais aussi la métamorphose de l’Europe, clivée entre riches et chômeurs. L’ arrivée à Madrid se fait d’ailleurs en plein attentat terroriste.

De l’action, de la réflexion, de la poésie, un regard sur le monde. De quoi passer un excellent moment de lecture!

 » Dans notre République, la lecture des œuvres de Shakespeare sera obligatoire.Elles contiennent ce qu’il y a de plus profond et de plus noble : l’honneur, la dignité et les valeurs anciennes de la condition humaine en lutte contre l’ambition,la trahison, le mensonge et l’envie. Et plus grave encore : l’ignorance qui est la mère de tous les maux. »

La reine Ginga…- José Eduardo Agualusa

Titre : La reine Ginga et comment les Africains ont inventé le monde
Auteur : José Eduardo Agualusa
Littérature angolaise
Traducteur: Danielle Schramm
Titre original : A rainha Ginga e de como os africanos inventaram o mundo
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240
Date de parution : 6 avril 2017

En choisissant ce livre, je savais que l’histoire allait à la fois m’instruire et me divertir.
Nous sommes en Angola au XVIIe siècle, le pays du roi Ngola (a-ngola), pays de grande richesse convoité par le Portugal, l’Espagne et les Pays-Bas. Ginga, fille du roi Ndongo et sœur du roi Ngola, roi belliqueux en guerre contre les Portugais qui le dépouillent de ses richesses et de ses esclaves pour les envoyer au Brésil, deviendra une reine remarquable, amazone intraitable.
Nous la découvrons avec Francisco José, un jeune prêtre permamboucain ( état brésilien)
mi-indien mi-portugais, débarqué à Luanda pour être le secrétaire de Ginga au moment où son frère Ngola l’envoie négocier un accord de paix avec le gouverneur portugais de Luanda.

Francisco est le narrateur de cette aventure historique et picaresque. Et, un peu à regret, son histoire supplante celle de Ginga qui m’intéressait vivement. Heureusement, Francisco connaît de multiples aventures, celles de l’histoire de la colonisation de l’Angola et se révèle un personnage au destin passionnant.
Sa vocation de prêtre ébranlée, ses amours, ses amitiés, ses rencontres, se moments de captivité, ses voyages, son dévouement pour le combat de Ginga qui lui vaut la rancune de sa patrie portugaise en font un personnage hors du commun.
Francisco nous réserve aussi les meilleurs récits de l’histoire de la reine Ginga. Celle qui refusant de s’asseoir sur un coussin brodé d’or sur un tapis de soie, choisit le dos d’une esclave agenouillée, jamais deux fois la même, comme siège. Celle qui s’entoure d’hommes habillés en femme. Celle qui se promeut reine au détriment du fils de son frère. Un personnage théâtral, une guerrière valeureuse.
Avec ses deux personnages et tant d’autres si romanesques, c’est toute l’histoire de la colonisation de l’Angola qui nous est contée avec rythme, humour et légendes.
«  Les Blancs ont de bonnes idées mais l’Église n’en est pas une. Pourquoi les prêtres persistent-ils à nous importuner avec leur Dieu et leur Diable?
Ils pensent qu’ils ont le devoir de sauver les Africains… »
Au fil du temps et face aux circonstances les personnages évoluent. Francisco, en premier lieu, qui, de jeune prêtre fraîchement débarqué en Afrique s’éloigne de toute religion. Sa tendre Muxima perd sa douceur pour faire face aux enjeux du commerce. Ingo, le neveu de Ginga s’éprend d’une jeune hollandaise.

Voici un roman foisonnant, empli d’aventures picaresques qui pourra déconcerter par son style et surtout par l’abondance de noms compliqués de gouverneurs, pirates, figures emblématiques du pays mais je ne m’y suis pas ennuyée une seconde.

 » Ici, sur cette terre d’Afrique, nous aimons beaucoup raconter des histoires. » José Eduardo Agualusa est un excellent conteur

 

Heimska, la stupidité – Eirikur Örn Norddahl

norddahlTitre : Heimska, la stupidité
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Littérature islandaise
Titre original : Heimska
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 160
Date de parution : 5 janvier 2017

Eirikur Örn Norddahl, jeune poète et traducteur islandais s’est imposé en Europe comme romancier particulièrement inventif et ambitieux avec Illska, le mal, premier de ses quatre romans traduit en français.
Après le mal, l’écrivain poursuit son étude des bassesses de l’humanité avec la stupidité. Son univers complexe s’intensifie dans cet opus avec un recours à la dystopie puisque nous sommes dans un monde où des caméras rendent publics les faits et gestes de tout individu en permanence. A tel point qu’il n’y a plus aucune gêne à être filmé mais que la crainte vienne du fait de ne pas être regardé.
 » C’était peut-être ça, le plus terrifiant, l’idée d’être seul sans que personne vous voie, l’idée que tous pouvaient vous observer, mais que personne ne s’y intéressait. »
Le programme de suRveillance accentue le besoin du rapport à autrui. Aki et Lenita, tous deux écrivains, sont séparés depuis trois ans, depuis que se pillant l’un l’autre, ils ont écrit quasiment le même livre portant le même titre, Ahmed. Leur roman, comme une mise en abyme raconte l’histoire d’un réfugié installé en Islande depuis l’adolescence parti en Syrie pour rejoindre l’Etat islamique. Rivaux sur le plan professionnel, mais toujours amoureux l’un de l’autre, ils s’envoient régulièrement des poke et des videos de leurs ébats amoureux.
Jusqu’au jour où un groupe terroriste, en fait un groupe d’étudiants en mal d’avenir, décide de changer le cours de l’histoire.
«  Le moyen le plus sûr d’agir sur le monde, c’est de nuire aux autres. Ou de détruire ce qu’ils possèdent. »
Imprégnés de leur lecture d’Ahmed, ils décident de saboter le réseau électrique et de couper ainsi le programme de suRveillance.
L’objectif principal de ce roman est de montrer que le fait de se savoir épier change profondément le comportement.
 » Si on ne se défend pas quand on est attaqué, on perd une partie de son humanité, de même on ne peut pas vivre sans parader, on est l’esclave des travers d’autrui. »
Le problème de l’homme ayant toujours été d’ «  entretenir des relations avec autrui sans se perdre soi-même. »

J’ai trouvé dans ce roman un foisonnement d’idées mais j’aurais aimé les voir plus clairement et intensément développées. Le récit non linéaire composé de chapitres inscrits dans les saisons ( « un peu plus tard, mais pas trop non plus« ) mêle l’histoire du couple de Aki et Lenita avec cette action terroriste contre le système de suRveillance. Chaque chose peinant à se mettre en place dans cet univers sans éclats, avec des personnages rendus finalement banals . J’aurais aimé m’appesantir sur les failles de Lenita, ses liens avec Tilda, sa soeur jumelle, son étrange fusion intellectuelle avec Aki. J’aurais voulu entrer davantage dans l’histoire inventée d’Ahmed. J’aurais souhaité trouver plus clairement l’échappatoire à ce monde moderne désabusé vers l’art et le pouvoir de la création.


 » Mais sérieusement, j’ai l’impression de comprendre enfin le pouvoir et le devoir de la littérature. Et il me semble que je suis à la hauteur de la tâche.
Alors, quel est le devoir de la littérature? le taquina Lenita.
Prendre des risques. Elle ne doit surtout pas être gratuite. »

Eirikur Örn Norddahl sait prendre des risques avec des sujets audacieux, des sujets contemporains ancrés dans la fine analyse de la société qui poussent le lecteur à la réflexion.