L’essence du mal – Luca d’Andrea

 Titre : L’essence du mal 
Auteur : Luca d’Andrea
Littérature italienne
Premier roman 
Titre original: La sostanza del male
Traducteur : Anaïs Bouteille-Bokobza
Editeur : Denoël
Nombre de pages : 456
Date de parution : 26 octobre 2017

Jeremiah Salinger est documentariste. Avec son ami Mike Mc Mellan, ils viennent de produire une série de reportages sur les hommes des l’ombre des concerts de rock, les roadies.
Forts de leur succès, Jeremiah propose d’enchaîner avec un documentaire sur les services de secours en montagne dans le petit village natal de sa femme Annelise, Siebenhoch ( Tyrol).
Lors d’un tournage, alors que Salinger filme un sauvetage dans une faille au sommet de l’Ortles, c’est l’accident. Salinger est le seul rescapé. Ce jour-là, il a entendu le cri de la Bête.
Culpabilité, choc post traumatique, ennui, Jeremiah s’intéresse à l’histoire du village et notamment aux légendes du Bletterbach. En 1985, lors d’un orage violent, quatre jeunes gens y ont trouvé la mort. Le père d’Annelise et trois autres personnes du village partis à leur recherche découvrent leurs corps sauvagement mutilés. Personne ne sut ou ne voulut savoir ce qui s’était réellement passé.
Malgré les injonctions de sa femme, les sourires de sa fille très mature malgré ses cinq ans, les menaces des villageois, Jeremiah enquête, fouine, dérange ceux qui veulent garder le secret.
«  Gratte sous la surface d’un petit village de sept cents habitants et tu trouveras un nid de vipères. »

Rebondissements, rythme, bonne construction aident à faire tourner les pages. Dans un style fluide, avec un humour qui ne vaut pas une pièce de trois euros, l’auteur plonge un Jeremiah dans la tourmente entre problèmes familiaux et rejets des villageois qui n’apprécient pas qu’un étranger vienne fouiner dans leurs affaires. Un sale gosse inconscient ce Jeremiah!

Mais, comme dans les films d’action ou de science fiction plutôt commerciaux, certaines scènes finales, au lieu de me procurer frissons ou émotions m’ont fait sourire. Ce qui n’est pas bon signe. Il ne faut pas pousser trop loin le pouvoir des niches écologiques du Bletterbach!

J’ai lu ce roman dans le cadre du Grand Prix des Lectrices Elle 2018.

 

 

L’invention des corps – Pierre Ducrozet

Titre : L’invention des corps
Auteur : Pierre Ducrozet
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 304
Date de parution : 16 août 2017

 

Pierre Ducrozet part d’un fait historique réel, le massacre de 43 étudiants à Iguala dans l’État de Guerrero au Sud du Mexique. Son personnage principal, Alvaro, enseigne l’informatique à l’École Normale d’Ayotzinapa, point de départ de la manifestation. Il est avec eux lors de l’attaque armée de la police locale, mais parvient à s’échapper puis à migrer clandestinement aux États-Unis.
«  Le sol a cessé d’être un lieu de droit. L’espace numérique, incorruptible, loyal, devient le seul refuge possible. »
Pour Alvaro, hacker particulièrement doué, l’informatique est le seul espoir de réinsertion. Il rencontre à Los Angeles, Parker Hayes, le fondateur richissime de Cashflow. Ce dernier, ne sachant plus comment utiliser sa fortune rêve de créer une île, pays hors de lois.
«  Quand les Américains se sont arrêtés dans leur conquête de l’Ouest, faute de territoires nouveaux à conquérir, ils ont commencé à envahir le monde. »
Que peut-il manquer à ces milliardaires qui ont pouvoir économique, politique et social? Une seule chose, le pouvoir sur la mort! Au Cube, Parker Hayes réunit les meilleurs chercheurs pour des recherches sur la lutte contre le vieillissement avec la reproduction de cellules souches.
Migrant recherché, Alvaro, en passant la frontière a laissé «  dans le désert son ancienne peau au milieu des os et des yuccas. » Rescapé, il n’a plus rien à perdre et a besoin d’argent.
Il accepte de devenir le cobaye de Parker Hayes, aidé par Adèle Cara, une biologiste française.

«  Si j’écrivais un roman (…), je le construirais ainsi, en rhizome, en archipel, figures libres, interconnexions, hypertextes, car ça devrait être le fondement d’un récit contemporain. C’est une époque merveilleuse, vous savez: notre être peut se développer, comme le réseau qu’il a devant lui, en arbre, en végétal, en pente ou en fontaine. Nous pouvons devenir sauvages, croître, devenir multiples, innombrables. Internet n’est pas une interface, c’est notre désir réalisé d’être un autre, ce sont nos lignes de fuite incarnées. »

Voilà la grande force de ce roman. Un récit contemporain et tentaculaire qui nous entraîne avec rythme et intelligence vers la puissance de science et de l’informatique. L’argent allié aux possibilités de la science autorise toutes les dérives mais les puristes et les surdoués croient toujours aux vertus du World Wide Web. Werner Fehrenbach, né sur les ruines d’un monde, réunit les forces positives avec Lin Dai, un transgenre qui «  a grandi sur un patchwork insensé de matières ». Toutes les têtes brûlées du Net veulent que «  l’intelligence circule de manière fluide » sans que l’argent et pouvoir ne viennent dévier son cours.

L’invention des corps de Pierre Ducrozet, est, pour l’instant, le roman le plus original et puissant tant sur le fond que  la forme que j’ai pu lire en cette rentrée littéraire.
Un roman qui se démarque, sans aucun doute.

Anima – Wajdi Mouawad

Mouawad
Titre : Anima
Auteur : Wajdi Mouawad
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 390
Date de parution : Août 2012

 

Où est la frontière entre l’humain et l’animal? Pour Wahhch Debch, le héros de ce roman, les deux termes semblent parois se mêler.
La découverte de sa femme sauvagement assassinée ouvre une brèche dans son passé. Si la police identifie rapidement l’assassin, Welson Wolf Rooney, elle ne se presse pas pour l’arrêter dans la réserve des Mohawks où il est parti se cacher. Wahhch a besoin de le rencontrer pour s’assurer qu’il n’est pas responsable de la mort de sa femme.
C’est donc lui qui part dans la réserve amérindienne. Là, le vieux Coach l’aide dans sa quête.
Meurtres, rencontres, violence animale et humaine, le chemin est douloureux jusqu’à la rencontre de son passé.
«  Que faire des fragments éclatés de son histoire? Fragments qu’il ne cesse de ressasser, incapable d’en raccorder les parties… »

Le récit est violent avec la description insoutenable de meurtres, les combats de chiens, la dure réalité de la loi de la nature.
Mais avec ses yeux faïencés, son silence, son animalité, Wahhch est un être touchant, sous le joug d’une malédiction qui lui interdit à jamais le bonheur.
 » Il y a des êtres qui nous touchent plus que d’autres, sans doute parce que, sans que nous le sachions nous-mêmes, ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. »
C’est sombre, noir, violent mais Wahhch possède une vraie bonté en lui, celle qui la lie à des chevaux maltraités, à un chien monstrueux qui devient son plus fidèle ami ou à cette jeune fille Winona meurtrie dans sa chair et son âme.

Rencontrer l’assassin de sa femme, traverser les terres du Canada et des Etats-Unis, fouler des lieux où la guerre de Sécession a fait rage comme Carthage ou Lebanon, Liban en anglais et ville du Missouri et ainsi faire resurgir ce qui s’est passé cette nuit de septembre 1982 où  » des centaines de chrétiens, sous le regard de centaines de juifs, ont massacré des centaines d’Arabes. »
Enterré vivant à l’âge de quatre ans avec des corps de chevaux lors du massacre de Sabra et Chatila où toute sa famille fut massacrée devant ses yeux, Wahhch vit dans le malheur et la douleur engendrée par la permanence de la mémoire. Qui l’a sauvé de cette mort certaine?

Non seulement, l’histoire est forte et prenante mais la construction n’en est pas moins étonnante. Chiens, poissons, oiseaux, serpents, singe, araignée, souris cité par leur nom latin en tête de chapitre sont les narrateurs de cette histoire pendant toute la première partie. Chaque animal a sa façon de s’exprimer, donnant ainsi une forme narrative surprenante.
 » J’ai su alors que cet homme avait lié il y a longtemps, et d’une manière par lui seule connue, son destin à celui des bêtes. »

Si ce récit comporte des scènes insoutenables, l’ensemble est d’une rare densité et d’une grande force tragique en faisant un roman inoubliable.

Je remercie Joëlle et Eimelle qui m’ont accompagnée pour cette lecture.

Retrouvez aussi l’avis de Miriam Panigel

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