Le 28 octobre – Piero Chiara

Titre : Le 28 octobre
Auteur : Piero Chiara
Littérature italienne
Titre original :
Traducteur : Marie-Françoise Balzan
Editeur : La fosse aux ours
Nombre de pages : 80
Date de parution : 9 octobre 2017

Piero Chiara (1913-1976) fut emprisonné pour «  acte d’hostilité à l’encontre du Parti fasciste républicain ». Ce grand auteur italien est aussi un spécialiste de Casanova. Deux faits qui inspirent largement ce court roman.

Par un froid matin d’automne, Peppino Ballinari quitte sa petite ville de Luino pour rejoindre une ville à la frontière de l’Autriche où il vient de décrocher un poste de greffier-adjoint. S’enterrer dans une petite vie de fonctionnaire n’emballe pas ce jeune homme enclin à plus de légèreté.
Mais cette fois, il n’a pas le choix.
Plutôt malheureux en amour jusqu’à ses vingt ans, voici que la plus belle femme de la ville de huit ou neuf ans son aînée, s’intéresse à lui, jeune clerc de Maître Parietti. Inès, «  souvent soumise à qui lui donnait du travail » voit en Peppino le bonheur d’être aimée sans être utilisée. Cette madone voluptueuse se laisse aimer sans regrets sur le «  divan des plaisirs » du cabinet d’avocat.

Sensualité, humour sous-jacent, ironie font de ce petit récit une charmante comédie italienne dont je ne vous dévoilerai pas l’apothéose.
Si Peppino n’a comme nous pas envie de fêter le 28 octobre, anniversaire de la Marche sur Rome qui a enclenché l’arrivée au pouvoir de Mussolini en 1922, il se souviendra longtemps de cette date qui marque le début de sa nouvelle vie.

Dans ce court roman, Piero Chiara s’inscrit comme un novelliste hors pair, alliant style, concision, profondeur des personnages et une chute inattendue qui vous fera sourire.

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Albergo Italia – Carlo Lucarelli

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Titre : Albergo Italia
Auteur : Carlo Lucarelli
Littérature italienne
Titre original : Albergo Italia
Traducteur : Serge Quadruppani
Editeur : Metailié
Nombre de pages : 144
Date de parution : 6 octobre 2016

Vers la fin du XIXe siècle à Massaoua, ville d’Erythrée, le capitaine Colaprico, commandant de la compagnie des carabiniers enquête sur le meurtre déguisé en suicide d’un imprimeur, Antonio Farandola lors de l’inauguration de l’hôtel Albergo Italia.
Dans cette enquête à la Sherlock Holmes, il est aidé par Ogba, un carabinier indigène très perspicace qui a le don de l’observation (  » mais bien sûr« ).
Comme dans Le signe des quatre de Conan Doyle, la mort d’un homme et le vol d’un coffre fort sont les deux évènements majeurs qui conduisent vers quatre suspects. Tout d’abord le sous-lieutenant Franchini qui avait des dettes due jeu envers Farandola, puis un géologue de Palerme, Stevano Michele, le secrétaire d’un marchand grec,Salle Marián et une jolie rousse, Margherita venue en chasse à l’homme riche.
Chacun est tour à tour suspecté, suivi, accusé. Puis la perspicacité et le don d’observation de nos deux compères identifient une faille. Entre temps, ils pistent les responsables d’un vol de coffre fort dans un dépôt de munitions puis le massacre d’une bande de bandits.
Enquêtes, fausses pistes, personnages insaisissables, tout cela dans la chaleur étouffante de Massaoua où la colonie italienne s’intègre avec les Erythréens en nous faisant découvrir quelques mots en tigrigna.

J’ai choisi ce livre pour sa couverture et pour la découverte d’un auteur que je ne connaissais pas. Ce court roman est le second volet de La huitième vibration. Il m’a manqué cette expérience de lecture pour être de suite en harmonie avec l’atmosphère, le lieu et les personnages. Mais c’est une enquête bien menée, à la fois dépaysante et familière grâce au charme de l’univers de Sherlock Holmes.

rl2016

Sur terre comme au ciel – Davide Enia

9782226328816-jTitre : Sur cette terre comme au ciel
Auteur : Davide Enia
Littérature italienne
Titre original : Cosi in terra
Traducteur : Françoise Brun
Éditeur: Albin Michel
Nombre de pages : 416
Date de parution : 17 août 2016

Davidù, neuf ans, orphelin de père s’entraîne sur un ring de boxe dans la salle de son oncle, Umbertino. Nous sommes à Palerme dans les années 80.
 » Dans la rue derrière la place, des cris, des ambulances et des sirènes de police. La bande son de Palerme. »
Si sa grand-mère, ancienne maîtresse d’école, lui a appris le latin, c’est avec son oncle et les gamins du quartier que Davidù apprend les dangers de la rue.
 » A Palerme, le quartio, la perception du danger, est un art, on est doué ou pas. »
Son grand-père, Rosario, lui, parle peu. Il fut prisonnier en Afrique dans les années 40.
Mais quand il parle ou agit, « on soupèse chaque gramme de ses paroles » ou de ses actions. Il fera de son fils, Francesco et de son petit-fils, des boxeurs, un hommage à d’Arpa, cet homme rencontré en Afrique.
 » La boxe ce n’est pas juste donner des coups de poing et en recevoir, c’est une discipline qui apprend le respect et le sacrifice. »
En mêlant les histoires de Rosario, d’Umbertino, de Francesco, l’auteur incarne le personnage de Davidù. Dans ce roman d’initiation, ce sont les histoires des hommes de la famille qui font grandir le jeune garçon. Lorsqu’à dix-neuf ans, Davidù monte sur le ring pour son combat contre le sarde Ceresa pour le titre de champion national, la pression est forte. Les finales sont mauvaises pour la famille. Umbertino l’avait perdue et son père est mort juste avant ce combat.
Davidù n’est pas dans un climat serein pour affronter cette étape. Son meilleur ami vient de perdre sa mère et Nina, la seule fille qu’il aime ne veut plus lui parler.
La fin de ce roman est particulièrement prenante avec un rythme qui s’accélère et une fin en apothéose qui s’inscrit sur une très belle dernière phrase.
Mais le chemin est ardu pour arriver à cette maîtrise.
«  Les personnages qui se perdent dans une histoire, Poète, c’est ceux-là que j’aime. »
On peut dire que le personnage de Davidù se perd dans les histoires de ses ascendants. Mais c’est l’histoire de sa famille, celle qui le construit.
Toutefois, le lecteur peut aussi s’y perdre. L’auteur passe d’un tableau à un autre, de la vie de Rosario en Afrique au présent de Davidù, d’un paragraphe à l’autre.
Par contre, les descriptions sont chaque fois intenses. Le récit de la vie de Rosario dans un camp de prisonniers en Afrique est d’une grande force. Les vies se superposent, les rencontres se font et l’histoire se construit avec beaucoup d’intensité.
Le contexte de Palerme, tant dans les années 40 que 80, est présent en toile de fond, accentuant encore les ambiances masculines des personnages principaux.
 » Il y a la même atmosphère de misère que dans ma jeunesse. Mais en ce temps-là le monde entier était en guerre, alors que là le monde fait comme si de rien n’était, pendant qu’en ville on se tue entre frères. La Mafia a apporté le meurtre à l’intérieur des familles. »
En conclusion, c’est un très bon premier roman qui prend sa force avec le recul. Davantage de fluidité et de linéarité en auraient fait un excellent roman, voire un coup de cœur.

 

L’amie prodigieuse – Elena Ferrante

ferranteTitre : L’amie prodigieuse
Auteur : Elena Ferrante
Littérature italienne
Titre original : L’amica geniale
Traducteur : Elsa Damien
Éditeur : Folio
Nombre de pages : 430
Date de parution : 2014 chez Gallimard, Folio janvier 2016
J’ai lu tant de belles choses sur Le nouveau nom qu’il me tardait de commencer le premier épisode de cette saga romanesque. Elena Ferrante propose en quatre tomes ( deux sont déjà parus) une histoire d’amitié, une histoire de vie de l’enfance à la vieillesse qui débute dans la Naples des années 60 pour se terminer…( vous le saurez peut-être dans le quatrième opus, même si le début du premier tome nous présente la narratrice âgée de soixante-dix ans à Turin).
Avec L’amie prodigieuse, l’auteur installe l’histoire d’un village proche de Naples avec la présentation des différentes familles mais surtout la découverte de deux jeunes adolescentes, Elena et Lila.
Elena est la fille unique du portier de mairie. Assez douée à l’école, ses parents, sous l’impulsion d’une enseignante, l’aideront à poursuivre des études jusqu’au lycée. Chose assez improbable pour une fille de famille modeste.
Lila, fille du cordonnier, est un personnage magnétique, toujours sûre d’elle. Elle n’a rien d’extraordinaire physiquement et pourtant tout le monde la regarde. Sa curiosité, sa volonté d’apprendre font d’elle une enfant surdouée qui, pourtant, préfère la liberté à l’école.
« Elle rompait les équilibres simplement pour voir de quelle autre manière elle pouvait les recomposer. »
Sous un style simple et fluide, Elena Ferrante passionne avec cette histoire d’amitié en détaillant notamment les sentiments et réflexions d’Elena, la narratrice. La lecture devient très facilement addictive avec l’envie de savoir comment ces liens, ces personnages vont évoluer au regard des nombreux événements du village et au fil du temps.
Si le contexte local est présent, il ne me semble pourtant qu’un décor. Avec les interactions des différentes familles au quotidien, la violence, les rivalités sont bien marquées en opposition à Naples, ville plus bourgeoise et intellectuelle.
Progressivement, Elena en s’instruisant dans un lycée de Naples se détache de cette vie simple et violente du village de sa naissance. Lila, par contre, s’y enferme en refusant de continuer ses études.
Les personnages sont intéressants mais je regrette que l’essentiel du récit se concentre sur les tourments classiques de l’adolescence. J’aurais apprécié une empreinte plus forte du contexte historique et social.
Quelques bribes de discours, sous l’éveil de Lila, montrent toutefois l’omerta bien connue du peuple italien et les conséquences des comportements politiques d’après-guerre.
«  Le fascisme, le nazisme, la guerre, les Alliés, la monarchie et la république, elle transforme tout en rues, immeubles et visages: Don Achille et le marché noir, Peluso le communiste, le grand-père Solara qui était camorriste, le père Silvio qui était un fasciste pire encore que Marcello et Michele, son père Fernando le cordonnier, mon père -tous, tous, tous, à ses yeux, étaient rongés jusqu’à la moelle par des fautes ténébreuses, c’étaient tous des criminels endurcis ou des complices consentants, c’étaient tous des vendus. »
Même si l’auteur donne très envie de connaître la suite en distillant quelques petites informations énigmatiques ( je suis notamment curieuse de comprendre ces phénomènes de « délimitation » vécues par Lila), je ne suis pas certaine de vouloir lire trois autres tomes sur la même base. Mais peut-être qu’avec la maturité de personnages, le contexte pourrait prendre de l’ampleur.
Je remercie lecteurs.com pour la découverte de ce roman. retrouvez-y les avis d’autres lecteurs.

 

 

Goliarda Sapienza telle que je l’ai connue – Angelo Maria Pellegrino

pellegrinoTitre : Goliarda Sapienza telle que je l’ai connue
Auteur : Angelo Maria Pellegrino
Littérature italienne
Traducteur : Nathalie Castagné
Éditeur : Le Tripode
Nombre de pages : 64
Date de parution : mars 2015

Auteur :
Angelo Maria Pellegrino a rencontré Goliarda Sapienza en 1975. Il avait 29 ans. Il fut son dernier compagnon et vécut avec elle jusqu’à sa mort en 1996. Lui-même, comédien, écrivain, traducteur et éditeur, il fut le témoin privilégié de la genèse d’une grande partie de son oeuvre et sauva notamment L’art de la joie de l’oubli. Il dirige désormais en Italie l’édition des oeuvres complètes de Goliarda Sapienza, au sein des prestigieuses éditions Einaudi.
Présentation de l’éditeur :
Dans ce texte émouvant, le dernier compagnon de Goliarda Sapienza nous livre un portrait inédit de l’auteur de L’art de la joie, de Moi, Jean Gabin et de L’université de Rebibbia. On y redécouvre les arcanes d’une de personnalités les plus singulières de la littérature contemporaine, depuis l’univers hors norme de son enfance en Sicile à ses errances romaines, ses contradictions et les mouvements d’une vie qui la plongèrent dans les désespoirs les plus profonds comme les joies les plus minérales.
Goliarda Sapienza voulait que la littérature et la vie se rejoignent, ne fassent qu’un. Grâce au témoignage amoureux d’Angelo Maria Pellegrino, il est possible de comprendre à quel point cette exigence la poussa au plus loin de l’existence.
Mon avis :
Angelo Maria Pellegrino reprend dans ce récit les points importants de la vie de Goliarda Sapienza, déjà bien connus de ses lecteurs puisque ses romans comportent une part autobiographique et que l’éditeur français Le Tripode joint couramment en fin de livre une biographie de l’auteur. Mais reprendre ces événements avec quelqu’un qui l’a bien connue et l’a aimée donne une dimension supplémentaire.
Goliarda Sapienza est née dans une famille recomposée avec des parents fort engagés politiquement et férus de théâtre grec ( pour son père) et de littérature politique et philosophique ( pour sa mère) . A 12 ans, elle avait lu tout Dostoïevski et Tolstoï. Sicilienne, l’Etna lui a donné son tempérament volcanique.
Élevée dans les ruelles de Catane, bercée par les récits d’humanité des clients de son père avocat, Goliarda a aussi profité du féminisme et de la liberté religieuse de sa mère.
Son voyage en Russie finira de l’opposer au PCI ( Parti Communiste Italien), rompant ainsi avec son compagnon le cinéaste Francesco Maselli et retrouvant les valeurs de ses parents avec le socialisme anarchiste et humaniste.
Après une courte carrière au théâtre et au vinéma, Goliarda Sapienza tente vainement de faire éditer L’art de la joie, mais la subversivité de son héroïne Modesta déplaît aux éditeurs.
Curieusement cette auteure aujourd’hui reconnue en Italie et publiée par les éditions Einaudi ( équivalent de La Pléiade), peine alors à se faire connaître. C’est peut-être cette indigence (  » un écrivain vole pour faire vivre son œuvre ») qui la poussera à voler des bijoux et à se retrouver à la prison de Rebibbia, lieu qu’elle rêvait tout de même de côtoyer pour se rapprocher du monde de la marginalité. Et cette expérience carcérale sera une révélation et  » marqua sa renaissance« .
Déjà marquée par des soucis de santé et plusieurs crises morales, Goliarda découvre à la quarantaine le tabac et l’alcool, deux abus qui causeront son arrêt cardiaque en 1996.
Même si j’ai appris peu de choses sur la vie de Goliarda Sapienza, j’ai apprécié la vision d’ Angelo Maria Pellegrino et je ne peux que le remercier d’avoir mis tant d’énergie à faire publier les écrits de sa compagne.
Il faut aussi remercier les Éditions Viviane Hamy qui publient en 2005 L’art de la joie. C’est ce succès français qui a permis aux éditeurs italiens de comprendre l’importance de cette auteure talentueuse.
Et maintenant les éditions Le Tripode pour la publication de toute son œuvre.

moisitalien bac2015

Les certitudes du doute – Goliarda Sapienza

sapienzaTitre : Les certitudes du doute
Auteur : Goliarda Sapienza
Littérature italienne
Titre original : Le certezze del dubbio
Traducteur : Nathalie Castagné
Éditeur : Le Tripode
Nombre de pages : 230
Date de parution : 26 mars 2015

Auteur :
Goliarda Sapienza (1924-1996) est née à Catane dans une famille socialiste anarchiste. Son père, avocat syndicaliste, fut l’animateur du socialisme sicilien jusqu’à l’avènement du fascisme. Sa mère, Maria Giudice, figure historique de la gauche italienne, dirigea un temps le journal Il grido del popolo (Le Cri du peuple).
Tenue à l’écart des écoles, Goliarda reçoit pendant son enfance une éducation originale, qui lui donne très tôt accès aux grands textes philosophiques, littéraires et révolutionnaires, mais aussi à la vie populaire de sa ville natale. Durant la guerre, à seize ans, elle obtient une bourse d’étude et entre à l’Académie d’art dramatique de Rome. C’est le début d’une vie tumultueuse. Elle connaît d’abord le succès au théâtre avant de tout abandonner pour se consacrer à l’écriture. S’ensuivent des décennies de recherches, de doutes, d’amours intenses. Mais son œuvre complexe et flamboyante laisse les éditeurs italiens perplexes et c’est dans l’anonymat que Goliarda Sapienza meurt en 1996. Elle ne trouve la reconnaissance qu’après sa mort, avec le succès en 2005 de la traduction en France du roman L’Art de la joie. Les éditions Le Tripode entreprennent désormais la publication de ses œuvres complètes.
Présentation de l’éditeur :
Rome, milieu des années 1980. Goliarda Sapienza rencontre par hasard une ancienne co-détenue de la prison de Rebibbia. Entre l’écrivaine désormais âgée et Roberta, militante politique radicale et Lolita faussement ingénue, se cristallise des sentiments confus. Goliarda va nouer avec la jeune fille une relation passionnelle, quasi amoureuse, et retrouver à travers elle l’exaltation qu’elle avait connue durant sa détention. Ensemble, elles vont parcourir une ville – Rome – prise entre le poids de son histoire et la désolation de la modernité marchande.
Les Certitudes du doute dévoile aux lecteurs une nouvelle facette de Goliarda Sapienza, celle d’une femme éprise, qui fait des rues et des sous-sols romains le théâtre de ses émotions. Après Moi, Jean Gabin, qui narrait son enfance en Sicile, et L’Université de Rebbibia, récit de son séjour carcéral dans la prison de Rome, ce nouveau récit clôt le cycle autobiographique que Goliarda Sapienza avait intitulé Autobiographie des contradictions.
Mon avis :
Ma lecture tant appréciée de L’Université de Rebbibia est un peu trop ancienne pour renouer facilement avec les amitiés carcérales de Goliarda.
Deux ans après un vol de bijoux, Goliarda est arrêtée et envoyée à la prison de femmes de Rebbibia, une volonté d’écrivain de plonger dans ce monde marginal. Elle y noue des amitiés inoubliables.
Dans ce texte autobiographique, Goliarda évoque ses retrouvailles avec Roberta dans le Rome des années 80.
Le titre affirme que nous sommes dans le cycle de l’autobiographie des contradictions et le fond confirme cette ambiance.
Attirance et méfiance, violence et tendresse, liberté et regret de l’univers carcéral, jeunesse et vieillesse, droit commun et politique. Toutes les relations entre les deux femmes soufflent le froid et le chaud avec toutefois une amitié inaltérable qui lie tous ceux qui ont connu la prison.
Goliarda s’interroge sur ses sentiments. «  Est-ce qu’être attaché à quelqu’un qui vous est si profondément nécessaire ne rentrerait pas dans les catégories de l’amour? »
Qu’est-ce qui l’attire vers Roberta? L’attirance de la jeunesse pour cette gamine de vingt quatre ans qui pourrait être la fille qu’elle n’a jamais pu avoir. Cette sensation que Roberta est sa lune noire, sa jumelle, une autre si semblable à elle-même. Ce regret nostalgique de l’univers carcéral où le temps et les frontières n’existent plus.
 » Parce qu’elle y a grandi, dans la réclusion, sur ce damier sans fin d’heures coupées jusqu’à l’insupportable en minutes et secondes, et peut-être en quelques mesures temporelles qui nous sont encore plus imperceptibles, à nous gens du dehors. Roberta a été élevée en prison – depuis qu’elle y est entrée pour la première fois à quatorze ans- comme vous qui lisez avez été élevés chez les sœurs ou à l’école publique ou dans quelque collège huppé d’au-delà des Alpes. »
Roberta est un être insaisissable qui peut passer de la violence aux larmes, opportuniste et dévouée à ses amis de prison. Elle perçoit les hésitations de Goliarda et la guide vers la Rome débauchée qui semble toujours la fasciner, elle la sicilienne rebelle.

Ce récit est beaucoup moins romanesque que L’université de Rebbibia ( pourtant autobiographique lui aussi) mais il met en évidence la dualité du personnage de l’auteur, sa fragilité. Lorsque Roberta qui pense que l’écriture est une chose personnelle et sacrée demande à Goliarda pourquoi elle écrit…
 » Oh, pour deux raisons seulement! Pour me défoncer -exactement comme pour toi l’héroïne- cela seul me fait vivre pleinement la vie. Pour moi, ce que nous appelons vie ne prend de la consistance que si j’arrive à la traduire en écriture….la seconde est une conséquence de la première: raconter aux autres – je ne crois pas qu’on écrive pour soi-même – les visages, les personnes que j’ai aimées et ainsi, je sais que ça peut paraître sentimental et naïf mais je m’en fous, et ainsi-disais-je- prolonger de quelques instants leur existence et peut- être la mienne. »

Avec Les certitudes du doute, Goliarda prolonge quelques instants la vie des personnes qu’elle aime et trace cette manie de se parler à elle- même pour donner une vie à sa part de joie.

moisitalien 2015reading

La mer couleur de vin – Léonardo Sciascia

IMMTitre : La mer couleur de vin
Auteur : Leonardo Sciascia
Titre original : Il mare colore del vino
Littérature italienne
Traducteur : Jacques de Pressac
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 190
Date de parution : avril 2015
Première parution en 1976

Auteur :
Leonardo Sciascia (né le 8 janvier 1921 à Racalmuto, dans la province d’Agrigente en Sicile – mort le 20 novembre 1989 à Palerme) est un écrivain, essayiste, journaliste et homme politique italien.

 

Présentation de l’éditeur :
Rebelle à toute forme d’oppression, Leonardo Sciascia a mené contre les différents pouvoirs une lutte incessante. Dans ce recueil de treize récits écrits entre 1959 et 1972, l’enfant du pays raconte la Sicile et sa «mer couleur de vin». Dénonçant les ravages causés par la mafia et l’avidité des nantis, il met en lumière le poids de la tradition religieuse et livre de la misère du peuple une série de tableaux saisissants. Sans aucun doute l’une des voix les plus fortes de l’Italie du XXe siècle. «La parution de chacun de ses livres est un événement politique autant que littéraire. Ils offrent, en effet, dans un étonnant équilibre, une rigoureuse analyse des problèmes sociaux les plus urgents, des intrigues policières passionnantes et les séductions d’une érudition paradoxale à la Borges.» Hector Bianciotti.

Mon avis :
En lisant ces nouvelles de Leonardo Sciascia, j’ai senti la chaleur, l’ambiance, le cœur battant de la Sicile. Surtout dans les neuf premières nouvelles qui mettent en situation des gens simples pétris de bonne volonté ou des situations amoureuses compromises par les principes.
La Sicile est la terre de la rivalité entre villages, entre clans de mafia. Celle aussi où la religion pèse sur les consciences mais n’empêche pas certains comportements. Celle où l’amour ou le mariage conduit à tous les excès. Une terre que certains veulent quitter pour trouver du travail mais qui reste toujours au fond du cœur et qui vous attire en retour.
Léonardo Sciascia maîtrise l’art de la nouvelle créant en quelques lignes une histoire qui enveloppe le lecteur dans une ambiance et le conduit vers une chute appropriée.
Le ton reste toujours plutôt jovial même dans les situations sombres. Maris ou femmes infidèles, arnaques, dérives d’un simple d’esprit, méfiance envers les étrangers, vendettas, meurtres en série sont autant de situations qui mettent en avant ce caractère bien trempé et naturel des italiens que Stendhal relevait déjà dans Chroniques italiennes.
Ma nouvelle préférée est celle qui donne son titre au recueil. Elle traduit la rencontre avec des gens à « l’incontinence verbale », avec des enfants terribles qui cachent derrière leurs manières un peu lourdes une grande générosité et simplicité. Des gens très attachants.

bac2015