Rendez-vous à Positano – Goliarda Sapienza

Titre : Rendez-vous à Positano

Auteur : Goliarda Sapienza

Littérature italienne

Titre original : Appuntamento a Positano

Traducteur : Nathalie Castagné

Editeur : Le Tripode

Nombre de pages : 255

Date de parution : 9 mars 2017

Le Tripode publie depuis quelques années dans une très belle édition tous les écrits de Goliarda Sapienza. Après mes coups de coeur pour les plus romanesques, L’art de la joie et L’université de Rebibbia,, il me restait à lire Rendez-nous à Positano. J’ai donc profité du Mois Italien pour plonger dans la douceur de la cote amalfitaine.

Dans ce roman, Goliarda évoque sa rencontre avec Erica, une jeune femme belle et sensuelle installée à Positano, un village du sud de l’Italie, peuplé de quelques locaux amicaux et discrets. Avec ce récit romanesque, nous sommes à la fois sous le charme du lieu et de l’énigmatique Erica.

Elle ne sourit qu’avec les lèvres, alors que ses yeux restent toujours tristes.

En repérage pour le tournage d’un documentaire , Goliarda surprend la silhouette d’Erica dans les rues de Positano puis dans une crique isolée. Elle ressemble à la Vénus de Botticelli aux pieds nus. Cette femme, veuve depuis trois ans, a une façon majestueuse de se déplacer. Avec l’aide de Giacomino, le boulanger du village, Goliarda rencontre cette beauté mélancolique. Une belle amitié naît entre les deux femmes qui se reverront pendant des années au coeur de cet écrin protégé de la cote amalfitaine.

Les deux amies se confient de plus en plus.

Mais une fois au moins il faut tout raconter de soi, si on a la chance de trouver quelqu’un en qui on a confiance. Personne ne peut garder le silence sur soi-même toute sa vie, sous peine de folie.

Erica raconte à Goliarda son enfance protégée avec ses deux soeurs au sein d’une famille aisée. Leurs difficultés financières à la mort de leur père puis leurs malheurs successifs quand les trois filles se retrouvent orphelines.

Ma mère ne nous avait-elle pas toujours répété qu’il valait mieux mourir que se soumettre à la vulgarité, à la méchanceté, aux actions trop intéressées?

Erica, qui n’a jamais aimé que son jeune cousin Riccardo, aujourd’hui marié en Amérique, voue un pacte avec le diable pour sauver sa soeur Olivia d’un mauvais mariage. Finalement veuve, elle vient s’installer à Positano.

Positano guérit de tout, vous ouvre l’esprit sur les douleurs passées et vous éclaire sur les présentes, et vous préserve souvent de tomber dans l’erreur. C’est curieux, lais parfois j’ai comme l’impression que cette conque protégée à l’arrière par les bastions de montagnes oblige, comme « un miroir de vérité « , à se regarder bien en face, avec devant soi cette grande mer presque toujours limpide et calme, qui elle aussi pousse à la révision de ce que nous sommes.

Au-delà de l’histoire tragique et hautement romanesque d’Erica, de cette rencontre lumineuse entre deux femmes sensuelles et intelligentes, pour lesquelles l’amitié est la seule voie possible pour oublier les douleurs de la vie, il y a ce lieu et ses habitants. Marcher dans le labyrinthe des petites rues, prendre une barque chez Nicola pour aller dans une crique isolée, discuter avec les habitants bienveillants et discrets, se terrer les jours d’orage dans la pièce secrète de la maison d’Erica. Il n’y a là que calme et volupté. Après cette lecture, on a envie de partir dans ce petit coin féérique, si les touristes n’avaient pas depuis envahi ce petit coin de paradis.

Un coup de coeur pour cette histoire racontée, comme toujours par Goliarda Sapienza, avec beaucoup de sensualité, d’humanité dans un décor particulièrement chaleureux.

Impossible – Erri De Luca

Titre : Impossible
Auteur : Erri De Luca
Littérature italienne
Titre original : Impossibile
Traducteur : Danièle Valin
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 176
Date de parution : 20 août 2020

 

 » Impossible c’est la définition d’un évènement jusqu’au moment où il se produit. »

Le nouveau roman d’Erri de Luca se présente comme un huis-clos, un face à face entre un accusé et un jeune magistrat. Mais cette discussion passionnante s’ouvre aussi sur la montagne, lieu de l’accident, sur le passé pendant les années de plomb et sur la correspondance entre l’accusé et sa tendre compagne.

Le narrateur est un grimpeur aguerri. Ce jour-là, dans la vire de Bandiarac, il se retrouve derrière un autre montagnard qui se hâte pour ne pas être rattrapé. Jusqu’au moment où il doit signaler à la police la découverte du corps de cet homme dans une crevasse. Les soupçons se portent tout de suite sur lui. Effectivement, la victime n’est autre que son ancien ami, compagnon révolutionnaire pendant les années de plomb, devenu son pire ennemi suite à la dénonciation du groupe quarante ans plus tôt.

Le magistrat trop jeune pour vraiment comprendre ce temps périmé du XXe siècle, porte des jugements, accuse ouvertement le narrateur. Le débat entre les deux hommes est particulièrement passionnant.

 » Je n’ai rien contre ce magistrat. Avec moi, il tente un dialogue à la Socrate, il veut être l’accoucheur de la vérité. »

Le magistrat veut à la fois faire avouer au vieil homme son crime actuel mais aussi comprendre ce passé incompréhensible pour ceux qui sont venus après. Responsabilité individuelle ou collective. Réflexion sur la fraternité , sur l’engagement politique, sur le communisme. Finalement, le narrateur dévoile un peu de sa personnalité multiple dans une époque agitée. L’interrogatoire devient aussi une occasion de parler de lui, d’un passé qu’il n’aborde même pas avec sa femme à laquelle il écrit régulièrement depuis sa garde à vue.

Le narrateur est très respectueux des mots, la langue est une monnaie d’échange. Le magistrat utilise des ruses pour convaincre le grimpeur de s’accuser du meurtre de son ancien ami.

Impossible est une confrontation passionnante sur la justice et l’engagement politique, entre le révolutionnaire nostalgique et la jeune génération perplexe sur les combats d’une autre époque. Le dialogue est ponctué de bouffée d’air en pleine montagne, de souvenirs et de belles lettres d’un homme captif à sa femme.

Le pays que j’aime – Catarina Bonvicini

Titre : Le pays que j’aime
Auteur : Catarina Bonvicini
Littérature italienne
Titre original : Correva l’anno del nostro amore
Traducteur : Lise Caillat
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 320
Date de parution : 3 octobre 2016

 

«  Notre amour était un fleuve souterrain, mais la sensation était toujours celle d’un commencement. »

Olivia et Valerio sont nés en 1975, pendant les années de plomb en Italie. Elle est la petite-fille d’un riche entrepreneur en bâtiment. Lui est le fils du jardinier et de la bonne.

Mais les enfants n’ont pas conscience des différences de classe. Ils vont à l’école ensemble, accompagnés par Gianni, le grand-père dans sa voiture blindée. Ils sont inséparables.

Pendant quarante ans, de 1975 à 2015, ils vont se croiser, se manquer, s’aimer et se perdre. Mais jamais ils ne s’oublieront, ni ne finiront de s’aimer.

Leur première séparation a lieu en 1981 lorsque Sonia, la mère de Valerio, part à Rome avec son amant, un petit truand, usurier et receleur. Elle emmène son fils. Sonia est prête à tout pour échapper à sa condition, gagner de l’argent, contrairement au père de Valerio, un homme patient et humain.

«  Si tu fais tout dans les règles, tu seras toujours un perdant, disait-elle.»

Valerio qui se croyait aussi bourgeois qu’Olivia tombe de haut dans les quartiers pauvres de Rome. Il joue avec les petits délinquants, découvre un langage, le romanesco  et perçoit le trafic de drogues et d’armes.

Olivia et Valerio se retrouvent en 1993. Ils ont dix-huit ans. L’Italie a entamé son opération Mains propres. Le père d’Olivia est arrêté pour avoir accordé des pots de vin, sa mère sombre dans l’alcoolisme. Valerio rêve de devenir magistrat. Le destin en la personne de son ami d’université, Constantino, fils d’industriel, le fera dirigeant dans l’entreprise Bernasconi. N’est-ce pas le moyen d’entrer dans une de ces bourgeoisies italiennes pour enfin appartenir à tous les mondes dont celui d’Olivia?

« L’excès de richesse est dangereux. »

Olivia et Valerio, chacun de leur vie, passent à côté du bonheur, une évidence difficile à saisir. Il devient corrompu alors qu’il rêvait de justice. Elle, l’héritière, gâche sa vie sur de mauvaises alliances.

Avec sa trilogie, Elena Ferrante a provoqué un raz-de-marée littéraire. J’ai lu le premier tome sans être convaincue. En un seul livre, Catarina Bonvicini joue la sobriété sans pathos. Avec en arrière plan, la société italienne des années de plomb à l’ère Berlusconi, ce roman d’amour impossible trouve le juste ton. A l’image de Manon, la grand-mère inoubliable d’Olivia, le récit a de la grâce et de l’intelligence, jouant avec les codes de la bourgeoisie italienne.

Belle rencontre avec Catarina Bonvicini qui me donne envie de découvrir son dernier roman, Les femmes de.

 

 

Adieu fantômes – Nadia Terranova

Titre : Adieu fantômes
Auteur : Nadia Terranova
Littérature italienne
Titre original : Addio fantasmi
Traducteur: Romane Lafore
Editeur : La Table ronde
Nombre de pages :240
Date de parution : 3 octobre 2019

 

Ida Laquidara a trente-six ans, elle vit à Rome avec Pietro. Cet homme a su déceler en elle le gouffre laissé par le drame de son enfance. Un drame qu’elle ressasse, qui lui procure des cauchemars : la disparition de son père dépressif quand elle avait treize ans.

« la mort est un point final; la disparition, l’absence de point, de tout signe de ponctuation à la fin des mots. »

Un matin, Sabastiano s’est habillé, n’a laissé qu’une trace de dentifrice sur le lavabo puis il est sorti. Personne ne l’a jamais revu. Le réveil s’est arrêté à 6h16, le bonheur aussi.

Par orgueil, besoin de protection, elle et sa mère ont dissimulé leur douleur, faisant bonne figure à l’extérieur. Mais chez elles, elles étaient effondrées.

Aujourd’hui, sa mère lui demande de venir à Messine pour l’aider à trier les affaires de la maison familiale avant sa mise en vente. Ida, plongée dans ses souvenirs chancelle face à ses cauchemars.

« Les objets ne sont pas fiables, les souvenirs n’existent pas, seules existent les obsessions. Nous les utilisons pour empêcher la faille de se refermer et nous nous racontons que la mémoire est importante, que nous seuls en sommes les gardiens. Nous gardons la blessure ouverte pour y loger nos maux, nos peurs, nous veillons à ce qu’elle soit assez profonde pour contenir notre douleur; il ne s’agitait pas de la laisser échapper. »

Nadia Terranova détaille avec finesse les émotions d’Ida. La jeune femme peut paraître odieuse tant elle est enfermée égoïstement dans son passé. Son couple s’enlise dans l’indifférence, sa meilleure amie la tient à distance. Les relations avec sa mère ont toujours été difficiles. Ida n’a jamais compris comment sa mère pouvait continuer à vivre sa vie alors que son père tombait dans la dépression. D’ailleurs, Ida n’a jamais regardé la douleur des autres tant elle restait bloquée sur sa propre blessure.

Dans la ville de son enfance, face aux souvenirs encore plus prégnants d’un père disparu, pourra-t-elle enfin s’ouvrir aux autres et faire son deuil?

Adieu fantômes est un roman sensible, mélancolique avec le charme de la Sicile mais le poids d’une héroïne peu empathique.

 

Ouvre les yeux – Matteo Righetto

Titre : Ouvre les yeux
Auteur : Matteo Righetto
Littérature italienne
Titre original : Apri gli occhi
Traducteur : Anne-Laure Gonin-Marquer
Editeur : Points
Nombre de pages : 144
Date de parution : 18 avril 2019
Date de parution originale : La dernière goutte, janvier 2017

 

Qui n’a jamais demandé à quelqu’un de fermer les yeux pour mieux révéler l’effet de surprise lorsque l’autorisation « Ouvre les yeux. » est lancée. Plaisir de découvrir la joie dans les yeux d’un enfant face au cadeau tant désiré ou face à une merveille de la nature.

Giulio est le fuit d’un coup de foudre entre Luigi et Francesca. Le couple aimait arpenter la montagne avec leur fils. Le point culminant de leur bonheur à trois fut cet instant où la famille se retrouve au sommet du Schenon. Les grands espaces et le vol d’un aigle.

A treize ans, l’adolescent se replie sur lui-même face à un couple qui perd pied jusqu’au divorce.

« Il cesse de rire et nous ne nous en aperçûmes même pas. »

Luigi comble l’absence et lui offre une moto pour ses dix-huit ans. C’est peut-être la dernière fois qu’il pourra lui faire une surprise en lui disant « Ouvre les yeux. »

J’ai beaucoup aimé la construction de ce court roman. Le présent se conjugue au futur quand Luigi et Francesca se retrouvent pour une ultime rencontre avec le passé de leur fils. Cela ne peut se faire que dans la montagne, «  un lien où grimper mais surtout où descendre en soi-même pour mieux se connaître. »

S’y mêlent les autres chapitres, au passé. Le récit d’un couple qui part de la passion jusqu’au divorce, laissant sur le quai un enfant.

Un enfant, c’est comme un feu, il a besoin d’une attention constante.

Un très beau roman, où la nature et les silences donnent de la douceur, là où le destin peut se promettre violent.

Borgo Vecchio – Giosuè Calaciura

Titre : Borgo Vecchio
Auteur : Giosuè Calaciura
Littérature italienne
Titre original: Borgo Vecchio
Traducteur : Lise Chapuis
Éditeur : Noir sur Blanc
Nombre de pages : 160
Date de parution : 22 août 2019

 

Borgo Vecchio est un quartier misérable de Palerme qui contient tout le charme et la violence de la Sicile. Sous la langue poétique et mélodieuse de Giosuè Calaciura, le drame devient une fable, une de ces histoires que pourraient nous conter les vieilles siciliennes.

Les enfants, trop jeunes pour se cacher derrière la religion ou le silence, mettent en évidence les dérives des adultes.

Le jeune Mimmo, le fils du charcutier, joueur et arnaqueur, nous guide dans les rues du quartier palermitain. Dans ces rues où se déversent successivement les vagues de la mer, l’odeur du pain ou les escadrons de police.

La violence est partout sous les cris de Cristofaro battu par son père ivre de bière, la solitude de Céleste parquée sur son balcon pendant que sa mère prostituée reçoit ses clients, sous les pleurs de Nicola séparé de son mouton avec lequel il partage sa pitance.

Derrière chaque personne, chaque animal, se cache un drame. Comme si aucune lueur n’était possible en ce quartier. Chacun ferme les yeux sur les malheurs des autres, trop occupé à cacher ses propres indélicatesses.

Et ce n’est pas le curé, receleur notoire, représentant de cette religion sous laquelle tous se font pardonner leurs méfaits, qui pourrait mettre de l’ordre dans ce cloaque.  Non, seul ,Totto, le plus grand des malfrats a droit au respect. Fils de voleur, son destin était tout tracé. En ce jour de triomphe de la Sainte Patronne, son mariage avec Carmela, la prostituée pourrait calmer tous les esprits.

Mais nous sommes en Sicile où les rivalités sournoises attendent le bon moment pour prendre le pouvoir.

Le récit de Giosuè Calaciura a la couleur de la Sicile, à la fois violent, familial, bucolique et empreint de religiosité . La violence se dissimule sous l’onirisme de l’auteur. C’est ce qui en fait sa difficulté, son originalité et aussi sa beauté.

 

Confession téméraire – Anita Pittoni

Titre : Confession téméraire
Auteur : Anita Pittoni
Littérature italienne
Titre original : Passeggiata armata
Traducteur : Marie Périer et Valérie Barranger
Edition : La Baconnière
Nombre de pages : 216
Date de parution : 10 mai 2019

 

Confession téméraire est un recueil de plusieurs ouvrages d’Anita Pittoni, figure du monde artistique et littéraire italien du XXe siècle. Il comprend un recueil de dix nouvelles qui donne son nom au livre, un recueil de prose poétique intitulé Les saisons, un texte fondateur qui explique le lien entre quotidien et création et enfin deux hommages, Cher Saba et La cité de Bobi.

Une préface de Simone Volpato, libraire-éditeur, permet de connaître un peu Anita Pittoni ( 1901-1982), sorte de Peggy Guggenheim de Trieste. Tout d’abord, chef d’un atelier d’art décoratif, elle devient éditrice d’un magazine féminin puis fonde une maison d’édition, Zibaldone en 1949.

La lecture des dix nouvelles m’a laissée perplexe. J’ai eu beaucoup de difficulté à entrer dans l’univers de l’auteure. Il y a toujours une part d’irréel assez déstabilisante. La nouvelle qui donne son titre au recueil ne fait que deux pages mais elle définit l’écrivaine.

« Je suis une femme dénuée de toute raison, incapable de sentiments. »

Tout en gardant cette part de mystère, Les saisons est un récit plus suivi et concret qui dévoile un peu la complexité de cette femme, sensible aux «  mouvements d’âmes antiques » qui l’animent.

Anita est une artiste sensuelle qui ressent les évènements avant de les connaître. Elle oscille fréquemment entre des moments de lourde tristesse et des instants de bonheur sans vraiment en comprendre les mécanismes.

«  Ma façon d’appréhender les événements est singulière, je sens une grande difference entre moi et les autres, je ne sais pas en quoi consiste cette différence, je sais seulement, de façon sensible et presque irrémédiable, qu’elle existe, c’est sûrement de là que me vient ce sentiment profond de solitude, dont je m’aperçois à peine. »

Dans La visite, l’auteur nous laisse enfin comprendre sa démarche créative. Des faits banals du quotidien comme un bouquet de cyclamens, déclenchent les souvenirs et la création poétique. C’est souvent un détail qui la fait accoucher d’un magma incandescent.

Sa personnalité continue de se dévoiler avec Cher Saba et La cité de Bobi. Le premier texte évoque une rencontre avec Saba, un auteur qu’elle a eu la chance de publier. Là aussi, elle commence par une scène assez énigmatique et spectaculaire pour ensuite expliquer la genèse de l’histoire.

Le second texte est un hommage à Robert Bazlen, critique littéraire et écrivain italien originaire de Trieste qui a pourtant passer toute sa vie à fuir cette ville si chère à son coeur.

 

Cet autoportrait sensible où les instants de dévoilement se cachent dans la fuite imaginaire ne m’a pas suffisamment permis de connaître Anita Pittoni. J’ai toutefois découvert un style, une démarche créative. Les récits sont souvent insaisissables, à l’image de cette artiste, pétrie de doutes et en proie à d’éternels questionnements. Mais il éveille la curiosité et l’envie de connaître davantage cette figure triestine du XXe siècle car elle a sans aucun doute une personnalité hors du commun.

Une affaire comme les autres – Pasquale Ruju

Titre : Une affaire comme les autres
Auteur : Pasquale Ruju
Littérature italienne
Titre original : Un caso como gli altri
Traducteur : Delphine Gachet
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 288
Date de parution : 7 février 2019

 

Si le roman s’annonce comme un huis clos entre Annamaria, veuve de Marcello Nicotra, chef de clan de la mafia et Silvia Germano, substitut du procureur,la suite se révèle être un roman noir addictif au cœur des rivalités entre les familles mafieuses italiennes.

Annamaria, que l’on sait veuve, confie son histoire depuis sa rencontre avec Marcello alors qu’elle n’avait que quinze ans jusqu’à son témoignage dans cette pièce sous écoute. Silvia vient combler les blancs du récit grâce au travail des enquêteurs.

Rivalités des familles, omnipotence sage de Battista, le plus ancien,sang-froid à toute épreuve, corruption, infiltration, le milieu de la mafia est ici parfaitement décrit. On y retrouve les classiques des romans de ce type avec l’importance de la famille, la nécessité de prouver son appartenance au clan en défiant les lois.

«  J’étais sur le point de tuer mon ami. Je l’aurais fait, oui. Je l’aurais fait par obéissance à cette Société, que j’estime plus importante que mon père et ma mère, plus que les enfants qui un jour me naîtront. Plus que ma vie même! »

Seulement,ce roman se différencie grâce au point de vue d’Annamaria. D’amoureuse bien naïve, elle découvre rapidement l’autre face de Marcello.
«  Elle faisait partie de son statut, dans ce monde qu’elle connaissait si peu. »

L’isolement dans le nord de l’Italie et la fausse-couche qui la laissera stérile rendent plus prégnantes la peur qui s’installe peu à peu dans sa tête. Si elle est consciente de ne pouvoir s’échapper, elle brave toutefois les interdits par amour.
On ne quitte pas une telle famille et le retour de Paolo, le frère de Marcello qui avait rompu avec les siens pour travailler à Londres dans le milieu bancaire, en est la preuve.  Jusqu’où peut-on aller pour la famille?

Ce roman noir addictif ne laisse aucun répit, à part les courtes respirations pendant les chapitres où l’on rejoint le huis clos. Pasquale Ruju brouille les cartes avec les sentiments des protagonistes, capte l’intérêt par de nombreux rebondissements jusqu’à un dénouement parfaitement inattendu qui montre bien que l’on n’est peut-être pas dans une affaire comme les autres.

 

 

Je reste ici – Marco Balzano

Titre : Je reste ici
Auteur : Marco Balzano
Littérature italienne
Titre original : Resto qui
Traducteur : Nathalie Bauer
Éditeur : Philippe rey
Nombre de pages : 222
Date de parution : 23 août 2018

 

 

Curon est un superbe petit village du Tyrol du Sud. La jeune Trina aime se prélasser dans les prés avec ses amies sous le regard bienveillant de son père menuisier et sous la direction énergique de sa mère. A dix-sept ans, elle est secrètement amoureuse d’Erich, un jeune paysan solitaire. Erich, proche du père de Trina est très attaché à sa terre.

En 1922, cette partie du Tyrol est attribuée à l’Italie fasciste. Plus de travail pour les Tyroliens brimés au quotidien, il est désormais interdit de parler allemand. Le Duce revient aussi avec un projet de barrage qui inonderait le village.

Les habitants de la vallée et surtout Erich et Trina, enfin mariés et parents de deux enfants entrent en résistance à la fois contre le fascisme et le projet de barrage.

C’est une famille déchirée que nous allons suivre sur plusieurs décennies dans ce très beau roman, qui est en fait une longue lettre de Trina à sa fille Marica que sa belle-soeur lui a enlevée dès son plus jeune âge. Car à l’aube de la seconde guerre mondiale, le seul moyen d’échapper au fascisme est de rallier l’Allemagne d’Hitler.

Erich est incorporé. Il reviendra de la guerre légèrement blessé mais surtout avec un profond dégoût pour le fascisme et le nazisme. Aussi ne supporte-t-il pas quand son propre fils rejoint Hitler. Erich et Trina se réfugient dans les forêts pour échapper au choix de dupes entre fascisme et nazisme. Leur exil est une période rythmée et forte du récit.

A la fin de la guerre, c’est contre le barrage qu’il faudra se battre.

«  Je lui demandai encore une fois de m’emmener loin de cet endroit maudit où se succédaient les dictatures et où il était impossible de vivre tranquille, même en temps de paix. »

Mais Erich refuse que quiconque le chasse de sa terre. Trina épaulera, calmera son véhément mari dans toutes ses actions.

C’est en visitant cette région de l’Italie et devant ce clocher dépassant des eaux qui illustre la couverture du livre que Marco Balzano a imaginé la lutte et la souffrance des habitants de ce petit village. Un village victime des frontières, des violences des pouvoirs extrêmes et de l’impuissance de la parole des petits devant les enjeux économiques.

J’avais beaucoup aimé le précédent roman de Marco BalzanoLe dernier  arrivé. L’auteur confirme ici son talent et son art de la narration livrant des histoires romanesques, touchantes et pasionnantes sur fond d’histoire de l’Italie.

Petite femme – Anna Giurickovic Dato

Titre : Petite femme
Auteur : Anna Giurickovic Dato
Littérature italienne
Traducteur : Lise Caillat
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 180
Date de parution : 31 mai 2018

Petite femme, c’est ce qu’est devenue très tôt Maria, la fille unique de Silvia et d’un diplomate italien en poste à l’ambassade italienne à Rabat. Maria a cinq ans, elle adore son père. Pour lui, elle est une petite fille très spéciale.

« Si un jour il la ligotait et la couchait sur un autel de bûches, elle ne serait pas surprise. Elle se dit qu’il le ferait en la fixant de ses yeux noirs et sévères, à travers ses cils cuivrés. Elle caresserait une boucle de sa crinière orangée qu’elle a toujours envie et peur de toucher. Elle penserait que si son papa le fait, c’est normal. »

Chaque soir, il lui lit des histoires. Puis l’embrasse sur le front et sa main descend sur son flanc jusqu’à passer l’élastique de son petit pyjama en coton.

Silvia, la mère, est plutôt une femme timide. «  J’ai toujours su que je ne ferai rien d’important. » Elle se sent protégée par la force et le pouvoir de son mari. Elle n’avait que dix-huit ans quand elle a épousé Giorgio de neuf ans son aîné.

Si, parfois, elle s’inquiète des réactions agressives de sa fille, elle rejoint vite le calme rassurant de son mari. Pourtant, Maria envoie des signes par ses dessins, son silence, son comportement violent et provocateur à l’école. 

« Elle qui, à travers sa colère, voulait me contraindre à voir. Je ne voyais rien. »

Très vite, nous retrouvons Silvia et Maria en Italie. Maria a treize ans, elle ne va plus à l’école. Ce soir, sa mère veut lui présenter son nouveau compagnon, Antonio. Lors de cette soirée, l’adolescente se comporte comme une sorcière malicieuse, provoquant l’amant de sa mère dans un jeu de séduction auquel Antonio ne peut résister.

Entrecroisant ces deux époques, Anna Giurickovic Dato pousse la mère face à la réalité, face à sa culpabilité. Elle se remémore les comportements de Giorgio, les signes de détresse envoyés par sa fille. Elle déambule à nouveau dans les souks de Rabat jusqu’à ce jour fatal où Giorgi est tombé par la fenêtre en réparant un rideau.

Elle observe aussi d’un regard brouillé par l’alcool le jeu pervers de sa fille autour d’Antonio. Tel un chien habitué aux expériences psychologiques de décharges électriques, Maria s’est habituée au mal. Mais ce comportement n’est-il pas un ultime appel au secours lancé à sa mère?

Avec ce récit sur deux tableaux, l’auteur analyse finement les sentiments de la mère et de la fille. Elle ne s’attarde pas sur le côté malsain de la pédophilie mais construit habilement son histoire pour montrer toute l’ambiguïté et la complexité des attitudes de chacun. 

Un premier roman remarquable qui est en lice pour le prix Strega 2017 remporté précédemment par Paolo Cognetti.