Heimska, la stupidité – Eirikur Örn Norddahl

norddahlTitre : Heimska, la stupidité
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Littérature islandaise
Titre original : Heimska
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 160
Date de parution : 5 janvier 2017

Eirikur Örn Norddahl, jeune poète et traducteur islandais s’est imposé en Europe comme romancier particulièrement inventif et ambitieux avec Illska, le mal, premier de ses quatre romans traduit en français.
Après le mal, l’écrivain poursuit son étude des bassesses de l’humanité avec la stupidité. Son univers complexe s’intensifie dans cet opus avec un recours à la dystopie puisque nous sommes dans un monde où des caméras rendent publics les faits et gestes de tout individu en permanence. A tel point qu’il n’y a plus aucune gêne à être filmé mais que la crainte vienne du fait de ne pas être regardé.
 » C’était peut-être ça, le plus terrifiant, l’idée d’être seul sans que personne vous voie, l’idée que tous pouvaient vous observer, mais que personne ne s’y intéressait. »
Le programme de suRveillance accentue le besoin du rapport à autrui. Aki et Lenita, tous deux écrivains, sont séparés depuis trois ans, depuis que se pillant l’un l’autre, ils ont écrit quasiment le même livre portant le même titre, Ahmed. Leur roman, comme une mise en abyme raconte l’histoire d’un réfugié installé en Islande depuis l’adolescence parti en Syrie pour rejoindre l’Etat islamique. Rivaux sur le plan professionnel, mais toujours amoureux l’un de l’autre, ils s’envoient régulièrement des poke et des videos de leurs ébats amoureux.
Jusqu’au jour où un groupe terroriste, en fait un groupe d’étudiants en mal d’avenir, décide de changer le cours de l’histoire.
«  Le moyen le plus sûr d’agir sur le monde, c’est de nuire aux autres. Ou de détruire ce qu’ils possèdent. »
Imprégnés de leur lecture d’Ahmed, ils décident de saboter le réseau électrique et de couper ainsi le programme de suRveillance.
L’objectif principal de ce roman est de montrer que le fait de se savoir épier change profondément le comportement.
 » Si on ne se défend pas quand on est attaqué, on perd une partie de son humanité, de même on ne peut pas vivre sans parader, on est l’esclave des travers d’autrui. »
Le problème de l’homme ayant toujours été d’ «  entretenir des relations avec autrui sans se perdre soi-même. »

J’ai trouvé dans ce roman un foisonnement d’idées mais j’aurais aimé les voir plus clairement et intensément développées. Le récit non linéaire composé de chapitres inscrits dans les saisons ( « un peu plus tard, mais pas trop non plus« ) mêle l’histoire du couple de Aki et Lenita avec cette action terroriste contre le système de suRveillance. Chaque chose peinant à se mettre en place dans cet univers sans éclats, avec des personnages rendus finalement banals . J’aurais aimé m’appesantir sur les failles de Lenita, ses liens avec Tilda, sa soeur jumelle, son étrange fusion intellectuelle avec Aki. J’aurais voulu entrer davantage dans l’histoire inventée d’Ahmed. J’aurais souhaité trouver plus clairement l’échappatoire à ce monde moderne désabusé vers l’art et le pouvoir de la création.


 » Mais sérieusement, j’ai l’impression de comprendre enfin le pouvoir et le devoir de la littérature. Et il me semble que je suis à la hauteur de la tâche.
Alors, quel est le devoir de la littérature? le taquina Lenita.
Prendre des risques. Elle ne doit surtout pas être gratuite. »

Eirikur Örn Norddahl sait prendre des risques avec des sujets audacieux, des sujets contemporains ancrés dans la fine analyse de la société qui poussent le lecteur à la réflexion.

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Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

olafsdottirTitre : Le rouge vif de la rhubarbe
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Littérature islandaise
Titre original : Upphaekud jörd
Traducteur : Catherine Eyjolfsson
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Ceux qui ont eu le bonheur de lire Rosa Candida, L’embellie ou L’exception savent que Audur Ava Olafsdottir a ce don de créer de la légèreté, de la douceur dans des instants de vie d’une nature parfois sauvage.
Dans ses romans, « ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas« , ce qui se ressent, ce qui relie les choses entre elles.

Son premier roman, Le rouge vif de la rhubarbe plantait déjà les bases de son univers d’auteur.
Nous sommes ici en Islande, pays aux plages noires, aux journées de nuit continue ou aux nuits d’été inexistantes, pays où les conditions climatiques, les saisons marquent les activités des habitants, où les animaux surgissent sur les routes.

Agustina, jeune fille aux jambes mortes a une volonté de fer, une âme rêveuse et la nostalgie des ses parents absents. Sa mère court le monde à photographier les oiseaux et communiquent avec sa fille par de courtes lettres souvent insignifiantes mais toujours terminées par des mots d’amour.
«  C’en était un, à sa façon d’oiseau migrateur…C’était une âme errante. »
Derrière ses mots gentils, je ressens toutefois l’égoïsme et le lâche abandon de ce vilain petit canard. Mais ce ne sont pas les propos de l’auteur ou Agustina, juste une perception personnelle tant la douceur et le courage de cette jeune fille me touche.

Son père ne fut sur l’île qu’une semaine, scientifique étudiant les animaux marins à bord d’un bateau océanographe. De cette passion sauvage et éphémère au pied de la forêt de rhubarbe naît Agustina. Elle lui lance des bouteilles à la mer, avec l’espoir et la naïveté de l’enfance.
«  Il n’a sans doute jamais su qu’il laissait la couleur de ses yeux sur cette île. »

Au bord de la mer, au pied de la montagne, dans cette maison rose saumon, Agustina vit avec la vieille Nina, amie de sa grand-mère. Sa seule figure masculine est Vermundur, celui qui aide toutes les femmes esseulées de ce pays de marin.
Tel le Pinocchio de bois, Agustina a une sensibilité particulière. Mais elle sait qu’elle ne sera jamais ce jeune garçon de chair et d’os, libre de ses mouvements.
 » Il faut admettre qu’Agustina aborde souvent les devoirs que l’école lui soumet de manière bien étrange. Elle commence par les bords, si j’ose dire et, de là, se perd dans des digressions et des détails sans aucun rapport….Sa pensée semble s’orienter dans plusieurs directions en même temps. Il lui manque une vue d’ensemble. »
A part Nina, seul Salomon, le fils de la nouvelle chef de coeur, comprend que, sans ses pieds, elle ressemble à un ange ou une sirène. Il l’accompagne sur les chemins enneigés, la fait chanter dans son groupe de musique, rêve avec elle au cinéma et lui donne peut-être le courage de réaliser son rêve, gravir seule cette montagne de huit cent quarante quatre mètres, même si elle doit s’arrêter tous les quatre pas. Son optimisme lui donne tant de courage.
«  C’est fou comme elle a changé depuis l’été dernier. Elle n’est plus le phoque gisant sur un écueil, mais une sirène qui traîne après elle sa fascinante queue de poisson menant les gens de mer à leur perte. »

Audur Ava Olafsdottir crée des personnages d’une grande sensibilité, nous donne à lire des moments simples de l’existence dans une nature qui forge l’âme de ses personnages. Ce sont des moments de grâce, de douceur et d’optimisme malgré la rudesse de la vie.

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Illska- Eirikur Orn Norddahl

norddahlTitre : Illska
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Littérature islandaise
Titre original : Illska
Traducteur : Eric Boury
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 598
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Eiríkur Örn Norđdahl  est né à Reykjavik en 1978 et a grandi à Isafjordur. Il a commencé à écrire vers 2000, mais la nécessité l’a amené à faire d’autres choses pour gagner sa vie. Il a  vécu à Berlin en 2002-2004 puis dans plusieurs pays d’Europe du Nord,  en particulier à Helsinki (2006-2009) et en Finlande (2009-2011) et dernièrement au Viêtnam. En 2004 il a été un des membres fondateurs du collectif poétique d’avant-garde Nyhil, en Islande. En 2008, il a reçu le Icelandic Translators Award pour sa traduction du roman de Jonathan Lethem, Les Orphelins de Brooklyn. Il a obtenu une mention Honorable au Zebra Poetry Film Festival de Berlin en 2010 pour son animation poétique,  Höpöhöpö Böks. En  2012 Norddahl a reçu le Icelandic Literary Prize, catégorie fiction et poésie, ainsi que le Book Merchants’ Prize pour son roman Illska.

Présentation de l’éditeur :
Événement dans l’histoire mondiale : Agnes et Omar se rencontrent par un dimanche matin glacial dans la queue des taxis au centre-ville de Reykjavik. Agnes rencontre aussi Arnor, un néonazi cultivé, pour sa thèse sur l’extrême droite contemporaine. Trois ans, un enfant et une crise de jalousie plus tard, Omar brûle entièrement leur maison et quitte le pays. L’histoire commence en réalité bien avant, au cours de l’été 1941, quand les Einsatzgruppen, aidés par la population locale, massacrent tous les Juifs de la petite ville lituanienne de Jurbarkas. Deux arrière-grands-pères d’Agnes sont pris dans la tourmente – l’un d’eux tue l’autre – et, trois générations plus tard, Agnes est obsédée par le sujet. Illska parle de l’Holocauste et d’amour, d’Islande et de Lituanie, d’Agnes qui se perd en elle-même, d’Agnes qui ne sait pas qui est le père de son enfant, d’Agnes qui aime Omar qui aime Agnes qui aime Arnor. Dans un jeu vertigineux, Norđdahl interroge le fascisme et ses avatars contemporains avec une étonnante maîtrise de la narration. Illska est un livre surprenant et immense écrit par un homme jeune, mais appelé à devenir un grand, sans doute un très grand écrivain.

Mon avis :
Agnes est une jeune femme née en Islande mais d’origine lituanienne. Elle travaille sur son mémoire de fin d’études « une recherche sur le racisme populiste en Islande mise en perspective avec d’autres travaux sur les mouvements comparables dans le reste de l’Europe. » Son enfance est marquée par l’Holocauste. Deux fils de son arrière grand-père paternel catholique se sont engagés dans la police et la Gestapo en juin 1941.  » Ce sont ses fils. Une idéologie leur tient lieu de cerveau : ils ont asservi leur part d’humanité à des idéaux politiques qu’ils mettent en pratique sans se poser de questions. » Ainsi ils ont assassiné communistes et juifs dont l’ arrière grand-père maternel d’Agnes.
En voulant se confronter au nazisme en chair et en os, elle rencontre Arnor, un jeu néonazi cultivé né dans un environnement littéraire. Fondamentalement en opposition avec ses idées, elle apprécie toutefois d’aborder avec lui des sujets plutôt tabous.
Mais elle rencontre aussi Omar, un jeune homme marqué par le divorce de ses parents, à la recherche d’un ancrage après des études et des relations amoureuses difficiles.
Lorsqu’ Agnes tombe enceinte, elle redoute une paternité d’un néonazi même si selon Yockey  » l’identité nationale est déterminée par l’éducation et l’environnement bien plus que la génétique. » qu’elle préfère toutefois à l’hésitant Omar.
Au delà de ce dilemme amoureux et de l’histoire des familles de ces trois personnages, Eirikur Örn Norddahl affiche avec un regard impartial un panorama politique de l’Europe de la seconde guerre mondiale à nos jours. Le sujet est vaste avec une part conséquente sur l’histoire de Jurbarkas, ville lituanienne, sous dominance russe puis sous le joug du nazisme.
Mais la particularité de ce dense roman réside dans le style de l’auteur. J’avoue que les premières pages m’ont quelque peu déstabilisée, choquée. L’auteur parle du nazisme, du racisme avec une grande franchise, assénant des idéologies communes comme des postulats. Mais, au fil du texte, il est évident que l’auteur ne prend aucun parti.
Ensuite, l’auteur maintient en permanence une construction avec des alternances de récits, soit un chapitre actuel et un autre sur le passé d’un personnage ou à l’intérieur du même chapitre, une alternance de paragraphe. Tout cela sans aucune linéarité et avec quelques clins d’œil au lecteur.
Avec une approche assez atypique ( à l’image de l’auteur avec son petit chapeau et son sourire franc et clair), Eirikur Örn Norddahl nous ballade dans la grande histoire de l’Islande et de la Lituanie (voire de l’Europe) avec aussi un regard acéré sur les politiques actuelles, nous conte des histoires familiales marquantes avec toutefois un propension au bavardage (même si il est toujours intéressant, l’auteur écrit à l’instinct), ce qui pourtant donne une vision un peu expéditive du dénouement.
Il est difficile de conseiller ce livre tant il faut d’obstination pour l’aborder mais il me semble être une expérience de lecture intéressante et enrichissante pour de « gros lecteurs ». Sans avoir cette violence choquante et sans réel comparaison sur le thème, cette lecture m’a rappelé le roman de Jonathan Littell, Les bienveillantes.
Si vous avez envie d’un coup de froid islandais, lancez-vous.

Consultez l’avis de A l’ombre du noyer.

RL2015

 

L’exception – Audur Ava Olafsdottir

olafsdottirTitre : L’exception
Auteur : Auður Ava Ólafsdóttir
Littérature islandaise
Traducteur : Catherine Eyjólfsson
Nombre de pages : 352
Date de parution : 3 avril 2014

Auteur :
Auður Ava Ólafsdóttir est née en 1958. Elle a fait des études d’histoire de l’art à Paris et a longtemps été maître-assistante d’histoire de l’art à l’Université d’Islande. Directrice du Musée de l’Université d’Islande, elle est très active dans la promotion de l’art. À ce titre, elle a donné de nombreuses conférences et organisé plusieurs expositions dartistes.
Auður Ava Ólafsdóttir vit à Reykjavík. Elle parle parfaitement le français.

Présentation de l’éditeur :
« Tu seras toujours la femme de ma vie. »
Dans le vacarme d’un réveillon de nouvel an, María n’entend pas ce que Floki, son mari, lui annonce : il la quitte pour son collègue, spécialiste comme lui de la théorie du chaos.
Heureusement, dans la nuit de l’hiver polaire, Perla est là, charitable voisine d’à peine un mètre vingt, co-auteur de romans policiers et conseillère conjugale, qui surgit à tout moment de son appartement de l’entresol pour secourir fort à propos la belle délaissée…
Ni Perla la naine surdouée, ni María l’épouse idéale démunie devant une orientation sexuelle désormais incompatible, ni les autres acteurs de cette comédie dramatique à l’islandaise – adorables bambins, belles-familles consternées ou complices, père génétique inattendu – ne détournent le lecteur d’une alerte cocasserie de ton, d’une sorte d’enjouement tendre, de brio ininterrompu qui font de l’Exception un grand roman de la déconstruction et de la reconstruction narcissique à la portée du commun des mortels.

Mon avis :
Je me sens toujours curieusement bien dans les romans d’Audur Ava Olafsdottir. Est-ce à cause des paysages islandais où les nuits sont longues, le climat rude, la mer noire et les champs de lave fantomatiques. Est-ce à cause de ses personnages très ouverts, parfois un peu fous mais toujours d’un grand naturel ? Est-ce pour cette omniprésence de la nourriture, des animaux et surtout des enfants aussi jeunes et mignons ?
Il me semble que c’est un tout qui crée une atmosphère à la fois naturelle et un peu exceptionnelle.
Un mari qui fait son coming-out ( ou qui sort du placard comme on dit chez eux) le jour du réveillon de la nouvelle année après onze ans de mariage, une voisine naine, bien souvent martyrisée dans sa jeunesse qui ne se libère que par l’écriture, un père biologique jamais rencontré qui surgit brusquement, de faux jumeaux adorables, une demande d’adoption vieille de six ans qui donne enfin une réponse positive, cela fait beaucoup de choses pour Maria qui tout d’abord étonnée, déboussolée prend ensuite chaque évènement avec calme et sérénité puis envie de changement.
 » On sait ce que c’est le désordre des sentiments, quand on cherche sans fin où poser son âme, quand on ne se sent nulle part chez soi, en proie à un spleen chronique... »
Elle tombe des nues face à la révélation de son mari, elle ne s’est aperçu de rien en onze ans de mariage alors que ses souvenirs sont plein d’éléments flagrants de l’inconstance de son mari. Parce que Maria est une rêveuse, une femme qui travaille dans l’humanitaire toujours prête à écouter les autres.
 » – Tu me donnes trop dit-il. Aucun homme n’en vaut la peine.
C’est vrai, je n’irais pas offrir à mon mari une pauvre fleur brisée sous cellophane, mais je déverserais sur lui une pluie de roses multicolores, des centaines de roses dont chacune serait une nuance de mon amour, infini, inconditionnel. »

Malgré les bouleversements de la vie affective de Maria, il émane de ce roman une grande légèreté, une étonnante douceur. L’humour de la naine Perla qui écrit en même temps un roman sur le bonheur matrimonial n’y est pas étranger.
 » Si un romancier introduit un nid, c’est qu’il doit y avoir un symbole. Un nouveau départ, une nouvelle vie, comme un oisillon ou un enfant, sans aller chercher plus loin. »
N’est-ce pas Perla ?

J’avais adoré Rosa Candida, j’avais beaucoup aimé L’embellie (notamment dans sa dernière partie), j’ai aimé celui-ci…
rosa                embellie                  olafsdottir

L’embellie, le précédent roman d’Audur Ava Olafsdottir paraîtra au mois de mai en format poche aux Éditions Points.

Auður Ava Ólafsdóttir sera présente :
au Festival Littérature & Journalisme de Metz du 11 au 13 avril.
à Paris du 14 au 17 avril.
à la Comédie du Livre de Montpellier du 23 au 25 mai.

 

 

La lettre à Helga – Bergsveinn Birgisson

helgaTitre : La lettre à Helga
Auteur : Bergsveinn Birgisson
Littérature finlandaise
Traducteur : Catherine Eyjólfsson
Nombre de pages : 144
Date de parution : 22 août 2013

Auteur:
Bergsveinn Birgisson est né en 1971. Titulaire d’un doctorat en littérature médiévale scandinave, il porte la mémoire des histoires que lui racontait son grand-père, lui-même fermier et pêcheur dans le nord-ouest de l’Islande.
Immense succès dans les pays scandinaves ainsi qu’en Allemagne, la Lettre à Helga est enfin traduit en français.

Présentation de l’éditeur :
« Mon neveu Marteinn est venu me chercher à la maison de retraite. Je vais passer le plus clair de l’été dans une chambre avec vue plongeante sur la ferme que vous habitiez jadis, Hallgrímur et toi. » Ainsi commence la réponse – combien tardive – de Bjarni Gíslason de Kolkustadir à sa chère Helga, la seule femme qu’il aima, aussi brièvement qu’ardemment, d’un amour impossible.
Et c’est tout un monde qui se ravive : entre son élevage de moutons, les pêches solitaires, et sa charge de contrôleur du fourrage, on découvre l’âpre existence qui fut la sienne tout au long d’un monologue saisissant de vigueur. Car Bjarni Gíslason de Kolkustadir est un homme simple, taillé dans la lave, pétri de poésie et d’attention émerveillée à la nature sauvage.
Ce beau et puissant roman se lit d’une traite, tant on est troublé par l’étrange confession amoureuse d’un éleveur de brebis islandais, d’un homme qui s’est lui-même spolié de l’amour de sa vie.

Mon avis :
 » L’amour le plus ardent
Est l’amour impossible
Mieux vaut donc n’aimer personne
. »
Bjarni Gislason écrit une longue lettre à Helga, cette femme pulpeuse de la ferme voisine qu’il a tant désirée. Difficile de dire « aimée » à la façon très animale dont il en parle.
 » Tu vois comme ma pensée rase les mottes, chère Helga : te comparer, toi, jeune et nue…à un tracteur! »
 » tes beaux yeux de génisse »
Mais il faut dire que Bjarni est né à la ferme et il a une passion pour ses moutons et pour les animaux en général. Cet environnement l’aide à survivre. Aucun amour n’aurait pu lui faire quitter la campagne pour aller vivre à Reykjavik.
Il est de l’ancienne école, Bjarni, celle ou l’on fabrique ses objets parce que contrairement à ceux qui débordent des usines, ils ont une âme. Le bonheur est dans la simplicité de la nature et non dans la possibilité de s’acheter tout ce que les magasins de la ville vous propose.
Et il en parle bien de la nature, de la mer, des forêts et des vallons et des anecdotes du passé. Il prend autant de plaisir à palper les brebis que les formes d’Helga.
Mais, à la veille de la mort alors que sa femme stérile et acariâtre s’en est allée, il a besoin d’écrire cette déclaration à sa maîtresse, Helga. Elle reste le bonheur et le regret de sa vie.
C’est une lettre étonnante, aux accents d’antan, au parler cru des gens de la terre qui se veut à la fois une réflexion sur les choix de vie, sur l’opposition de la campagne et de la ville et du progrès et des traditions. Mais c’est aussi une confession un peu égoïste qui ne laisse entrevoir que les regrets de cet homme qui pourtant a eu la lâcheté de refuser le bonheur tout en rejetant la faute sur sa compagne.
 » il n’a jamais été question de choix pour moi.
C’est à toi qu’il appartenait.
Et tu n’as pas voulu de moi
 »
Même si je suis loin de comprendre le narrateur ou d’adhérer à la vision de la femme de Bjorni, je reconnais que le texte est d’une beauté sauvage qui reflète à la fois les sentiments d’un homme et la nature islandaise. En lisant cette lettre qui laisse transparaître la douleur d’un homme qui n’a pas su choisir, on parviendrait presque à s’émouvoir.
 » Peut-être en est-il ainsi, que l’attirance sans cesse refoulée dans le coeur d’un homme éclate au grand jour, face à la mort. »

Je remercie les Editions Zulma pour la lecture de ce roman.

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L’embellie – Audur Ava Olafsdottir

embellieTitre : L’embellie
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 400
Date de parution : 23 août 2012

Présentation de l’éditeur :
C’est la belle histoire d’une femme libre et d’un enfant prêté, le temps d’une équipée hivernale autour de l’Islande par la route côtière.
En ce ténébreux mois de novembre islandais, exceptionnellement doux au point de noyer l’île sous les pluies et les crues, la narratrice, qui ne cesse de se tourner elle-même en dérision, voit son mari la quitter sans préavis et sa meilleure amie, Audur, lui demander de s’occuper, pour au moins une saison, de son fils de cinq ans.
Pourtant la chance sourit à l’amie d’Audur : elle gagne un chalet d’été et une petite fortune au loto. À la suite de sa rupture, elle aurait préféré accomplir un voyage consolateur à l’étranger mais, bonne nature, elle est incapable de refuser quoi que ce soit à qui que ce soit, hommes ou femmes. Elle partira tout de même, pour un tour de son île noire, avec Tumi, le fils d’Audur, étrange petit bonhomme, presque sourd, mutique, et avec de grosses loupes en guise de lunettes.
Roman d’initiation s’il en fût, l’Embellie ne cesse de nous enchanter par cette relation de plus en plus cocasse, attentive, émouvante entre la voyageuse et son minuscule passager. Ainsi que par sa façon incroyablement libre et allègre – on pourrait dire amoureuse – de prendre les fugaces, burlesques et parfois dramatiques péripéties de la vie, sur fond de blessure originelle. Et l’on se glisse dans l’Embellie avec une sorte d’exultation complice qui ne nous quitte plus, longtemps après en avoir achevé la lecture.
Il y a chez la grande romancière islandaise – dont on garde en mémoire le merveilleux Rosa candida – un tel emportement rieur, une telle drôlerie des situations comme des pensées qui s’y attachent, que l’on cède volontiers à son humour fantasque, d’une justesse décapante mais sans cruauté, terriblement magnanime. Vrai bain de jouvence littéraire, ses romans ressemblent à la vie.

Mon avis :
Après mon coup de cœur pour Rosa Candida, je ne pouvais pas rater le nouveau roman d’Audur Ava Olafsdottir. L’embellie a  été écrit avant Rosa Candida mais il ne sort en France que cette année. Jusqu’à la moitié du livre, je pensais que ce roman ne me séduirait pas autant que le précédent. Là aussi, il s’agit d’un voyage initiatique qui permet à la narratrice d’aller au cœur d’elle même, mais son côté loufoque et le contexte un peu
invraisemblable ( double gain à la loterie, évènements en chaîne, prédictions d’une voyante) tenaient mes émotions plus éloignées. Puis, la narratrice perd sa carapace, se dévoile au contact du jeune garçon dont elle a la responsabilité. Elle prend alors toute sa dimension, elle devient fragile, responsable et déterminée.
Cette jeune femme polyglotte n’est pas douée pour le dialogue. Ainsi, elle se retrouve simultanément plaquée par son amant et son mari.
« Même si je connais beaucoup de langues, peut-être trop, je n’ai jamais su spécialement me servir des mots, en tête à tête face à un homme. »
Conséquence d’un passé à peine dévoilé, refus de devenir adulte, elle ne souhaite pas être mère mais se trouve malencontreusement contrainte de prendre en charge Tumi, le fils de sa meilleure amie.
Cet enfant magique de quatre ans, presque sourd et myope, avec un appareil auditif et de grosses lunettes va lui porter chance à la loterie et la guider vers le monde animal.
Riche et nouvelle propriétaire d’un chalet d’été, elle part sur la nationale qui fait le tour de l’Islande vers l’est avec cet étrange petit bonhomme.
C’est un parcours un peu fantomatique sous les pluies abondantes, au cœur des champs de lave, enrichi de rencontres étonnantes et d’animaux blessés. Peut-être tel le cheminement dans sa mémoire sombre pour retourner dans son village d’enfance et se comprendre enfin grâce à la présence naturelle et douce de Tumi.
Elle découvre, un peu malgré elle ce que peut être une mère. C’est peut-être un peu plus que ce qu’en dit son amie.
 » Les mères n’ont qu’une chose en commun : ce sont des femmes qui ont couché avec un homme au moment de l’ovulation sans prendre les précautions adéquates. »
Si au début, elle prend soin du garçon en répondant à ses besoins naturels, elle trouve vite le besoin de cet amour simple et réciproque.
« En réalité, je ne puis guère être plus heureuse, car je  commence à savoir qui je suis, je commence à devenir autre, à devenir moi. »
L’embellie est un livre insolite, mystérieux et touchant qui séduira ainsi de nombreux lecteurs, même les amoureux de cuisine et de tricot grâce à l’annexe des recettes en fin de livre.
J’ai fini le livre avec une impression de grande bouffée d’air pur, une vision d’embellie après la noirceur des pluies de l’automne islandais.

Je remercie les Éditions Zulma pour cette agréable lecture.

rentrée 2012 plume 


 

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire – Jonas Jonasson

jonassonTitre : Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire
Auteur : Jonas Jonasson
Editeur : Pocket
Nombre de pages : 506
Date de parution : mars 2012 chez Pocket et mars 2011 chez Presses de la Cité

Présentation de l’éditeur :
Alors que tous dans la maison de retraite s’apprêtent à célébrer dignement son centième anniversaire, Allan Karlsson, qui déteste ce genre de pince-fesses, décide de fuguer. Chaussé de ses plus belles charentaises, il saute par la fenêtre de sa chambre et prend ses jambes à son cou. Débutent alors une improbable cavale à travers la Suède et un voyage décoiffant au cœur de l’histoire du XXe siècle. Car méfiez-vous des apparences ! Derrière ce frêle vieillard en pantoufles se cache un artificier de génie qui a eu la bonne idée de naître au début d’un siècle sanguinaire. Grâce à son talent pour les explosifs, Allan Karlsson, individu lambda, apolitique et inculte, s’est ainsi retrouvé mêlé à presque cent ans d’événements majeurs aux côtés des grands de ce monde, de Franco à Staline en passant par Truman et Mao…

Mon avis :
C’est sûrement un des livres les plus lus de cette dernière année et je l’avais raté. L’opportunité d’une lecture commune organisée par Myuuki était pour moi incontournable. Mais j’avais déjà eu des incompatibilités avec Dagsson, un humoriste islandais et cette fois, non plus, je n’ai pas été sensible à l’humour megalo de Jonasson. Pourtant, j’aime les livres d’Arto Paasilinna, auteur finlandais. Je ne suis donc pas réfractaire à l’humour venu du froid.
Mais je pense que Jonasson est allé un peu trop dans le loufoque, ce qui m’a frustré sur le plan émotionnel et
psychologique.
Tout d’abord, il me semble que l’enchevêtrement des deux histoires, celle actuelle de la fugue d’Allan, ce coquin centenaire, et celle historique de son périple autour du monde, alourdit l’échappée belle de nos charmants fugitifs. Les récits « historiques » sont longs et parfois ennuyeux. Certes, ils nous permettent d’avoir
une vision très rapide des évènements mondiaux de ces dernières décennies mais la répétition de rencontres incroyables avec toutes les sommités mondiales est lassante. Le contraste entre le pouvoir et la naïveté d’Allan est amusante mais il ne faut pas en abuser.
Toute cette construction permet toutefois d’amener un croustillant résumé des faits défendu par Allan auprès du procureur Ranelid. C’était pour moi un des meilleurs moments du livre.
Ensuite, l’humour décalé ne m’a pas vraiment amusée. Soit il est trop décalé, soit trop lourd et répétitif, soit je n’étais pas dans une période réceptive. En tout cas, aucun personnage ne m’a émue ou fait rire (sauf peut-être l’éléphante).
Je reconnais cependant que l’histoire et le style font preuve d’une réelle innovation, une performance de l’auteur et je comprends l’engouement des lecteurs. En plus, le titre et la couverture du livre sont tous deux très accrocheurs.

Comme il s’agit d’un premier roman, j’aurais sûrement l’occasion de relire cet auteur afin d’enrichir mon opinion.