Apeirogon – Colum McCann

Titre : Apeirogon
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : Apeirogon
Traducteur : Clément Baude
Editeur : Belfond
Nombre de pages : 512
Date de parution : 20 août 2020

 

 

 

 

« Israël carburait au chaos. C’était un pays édifié sur des plaques tectoniques mouvantes. Les choses entraient constamment en collision. Tous les chemins menaient aux extrêmes, à la prochaine rupture, mais la vie atteignait le comble de l’intensité dans les moments de danger

Le roman de Colum McCann illustre parfaitement ce chaos. La construction est très particulière. De la mort tragique de deux enfants, de la lutte de leur père respectif pour la paix, l’auteur construit un kaléidoscope composé de mille et un fragments ( en lien avec Les mille et une nuits). Car curieusement  tout est relié comme si une bombe projetait  ses shrapnels, éparpillant les morceaux d’un tout.

Au centre de cette onde de choc, au milieu du livre, Rami, un israélien hostile à l’Occupation se présente et parle de l’attentat qui a coûté la vie à Smadar Elhanan (1983-1997), sa fille de quatorze ans et Bassam, un Palestinien étudiant l’Holocauste, fait de même. Amir Aramin (1997-2007), sa fille de dix ans a été abattue aux portes de son école par un jeune soldat israélien. Leurs témoignages résument toute la situation et sont particulièrement émouvants. Ce sont ces mêmes discours que les deux hommes vont main dans la main répéter dans tous les pays.

L’essentiel se concentre dans ces deux chapitres. Autour, avant et après, l’auteur creuse certains aspects du passé ou du présent de Bassam et d’Amir. Nous vivons au quotidien l’Occupation, l’humiliation et les risques aux checkpoints. Et surtout Colum McCann tire les fils de cette pelote, enrichissant le débat avec des anecdotes, des faits historiques ou culturels étonnants. C’est son apeirogon, cette figure au nombre dénombrablement infini de côtés. Ça fuse et ça revient toujours vers ce qui est inoubliable, Bassam et Amir.

« Qu’est-ce que tu peux faire, toi, pour empêcher que d’autres endurent cette souffrance insupportable ? »

Le sujet est capital, la construction originale. J’admire le courage de ces deux pères qui comprennent que la vengeance et l’Occupation sont le cercle vicieux qui endeuillera d’autres parents et s’allient malgré leurs origines. J’ai appris énormément grâce aux références historiques et artistiques. Mais j’ai aussi senti la redondance, la dispersion dans les propos.

Les droits d’adaptation cinématographique d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg et je suis très curieuse de voir le film qu’il en tirera.

J’ai lu ce roman en même temps que Mimi. Retrouvez sa chronique ici.

Ce genre de petites choses – Claire Keegan

Titre : Ce genre de petites choses
Auteur : Claire Keegan
Littérature irlandaise
Titre original : Small things like these
Traducteur : Jacqueline Odin
Editeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages :
Date de parution : 5 novembre 2020

 

Fils d’une servante célibataire, Bill Furlong a eu la chance d’être accepté et aimé par la patronne de sa mère, Madame Wilson.

Aujourd’hui, propriétaire d’un dépôt de bois et de charbon, il peut dignement élever sa famille composée de cinq filles et rendre heureuse sa femme Eileen.

Pourtant, en cette fin d’année 1985, avec un  chômage galopant, la misère s’abat de plus en plus sur la petite ville de New Ross. Malgré les mises en garde d’Eileen, Bill n’hésite jamais à venir en aide à autrui, donner une petite pièce à un mendiant. Que serait-il devenu, lui, sans l’attention de Mrs Wilson, une des rares femmes sur cette terre qui pouvait faire ce qu’elle voulait.

Pour obtenir le meilleur des gens, il faut toujours bien les traiter.

 

Trois jours avant Noël, en livrant du bois au couvent, sur la colline de l’autre côté de la rivière, Bill est le témoin du traitement inacceptable infligé par les religieuses à leurs jeunes pensionnaires. Si sa conscience l’incite à agir, chacun le met en garde contre le pouvoir des religieuses.

Financés par l’Eglise catholique et l’Etat irlandais, les couvents recueillaient les jeunes filles célibataires enceintes pour les utiliser comme main d’oeuvre gratuite dans leurs blanchisseries et vendre leurs bébés à de riches familles.

«  la dernière blanchisserie de Magdalen d’Irlande a été fermée en 1996. »

Avec limpidité et grâce, Claire Keegan nous livre ici une belle histoire sous la forme  d’un conte de Noël. En quelques phrases, elle nous plonge au coeur de ce village. Nous percevons les frimas de l’hiver, la misère grandissante, l’excitation à quelques jours des fêtes de Noël. Malgré la brièveté du récit, les personnages sont palpables et tout y est.

Quel plaisir de retrouver l’univers, la plume de Claire Keegan. Espérons que nous n’aurons plus à attendre autant d’années avant de pouvoir savourer ce genre de petites choses.

La capture – Mary Costello

Titre : La capture
Auteur : Mary Costello
Littérature irlandaise
Titre original : The river capture
Traducteur : Madeleine Nasalik
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Luke O’Brien, enseignant de trente-quatre ans, prend un congé longue durée pour écrire un livre sur son auteur préféré, James Joyce. Il s’installe dans la demeure familiale, Ardboe house, dans le comté de Waterford. Quelques années auparavant, il y était déjà revenu pour accompagner Josie, sa tante préférée dans ses derniers combats contre le cancer. Josie, épileptique, traumatisée dans l’enfance par la mort de sa sœur puis par celle de son père, était un personnage un peu fou qui voyait le monde à travers un prisme différent des autres. Luke lui ressemble un peu, avec son refus de se plier aux normes comme Léopold Bloom, l’anti-héros du roman Ulysse de James Joyce.

Aujourd’hui, Luke n’ plus que sa tante Ellen, une vieille fille qui a travaillé toute sa vie aux États-Unis comme gouvernante d’une riche famille. Mais il rencontre Ruth Mulvey, une jeune divorcée, fille du pays travaillant désormais à Dublin comme assistante sociale. Ils ont la même passion pour les animaux. Le récit comporte de belles pages sur la sensibilisation à la cause animale.

Ruth, quelque peu désemparée par la bisexualité de Luke, s’attache tout de même à cet homme anticonformiste.

Je n’aime pas cataloguer les genres, ni faire rentrer le désir dans des cases.

Il y a une ambiance très particulière dans ce roman, un mystère très irlandais autour de secrets de famille. Luke est un personnage assez entier, insaisissable. Proche de son environnement, de sa famille, hanté par l’univers de James Joyce et les secrets de ses tantes, il est un curieux mélange de modernité et de tradition.

J’ai retrouvé dans ce texte, comme dans le roman de Camille Laurens, Fille, une très belle affirmation de l’homosexualité.

On aime une personne, pas une chose, pas un sexe.

La capture est un roman multiple qui mêle plusieurs histoires d’amour, actuelles et anciennes, et une réflexion sur les thèmes de l’œuvre de James Joyce. Tout cela dans l’ambiance mystérieuse des paysages irlandais.

Grace – Paul Lynch

Titre : Grace
Auteur : Paul Lynch
Littérature irlandaise
Titre original : Grace
Traducteur : Marina Boraso
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 janvier 2019

«  Nous sommes convaincus que nous décidons de nos vies, mais en vérité nous sommes des vagabonds aveugles qui avancent pas à pas redécouvrant sans cesse leur propre cécité. »

Grace ne décide pas de son avenir. 1845, alors que la famine s’abat sur l’Irlande, Sarah, enceinte de son cinquième enfant, envoie son aînée, Grace, sur les routes pour trouver du travail et surtout échapper aux envies de Boggs. Après avoir profité de la mère, Boggs a reniflé la chair fraîche. Déguisée en garçon, Grace, quatorze ans, n’a pas d’autre choix que d’affronter la solitude des vagabonds et les fantômes de la nuit de Samhain, la nuit des morts.

Colly, son jeune frère s’enfuit contre la volonté de sa mère pour suivre sa sœur. Mais à la première difficulté, il se noie en voulant récupérer un cadavre de mouton, promesse d’un bon repas. 

En Irlande, les morts sont parfois aussi présents que les vivants. Tout au long du chemin, Grace continuera à parler avec Colly, à supporter ses devinettes, à reprendre courage grâce à sa bonne humeur.

Sur les routes vers le Sud du Donegal, le chemin est long et difficile. Sur une méprise, Grace parvient à se faire embaucher par un jeune homme pour convoyer un troupeau de vaches avec deux autres garçons. Jusqu’à l’attaque du convoi. Embarquée par une vieille femme étrange, elle s’enfuit seule jusqu’à un chantier de construction d’une route dans la tourbière. Elle travaille comme un homme mais la nature la trahit rapidement attisant les désirs des ouvriers. C’est là qu’elle rencontre, Bart, celui qui sera son protecteur et son compagnon de route.

«  Le pays meurt de faim. C’est le merdier partout. »

Bart et Grace,  bientôt rejoint par le bavard et intrépide McNut, deviennent des bandits de grands chemins pour survivre. Ils attaquent maisons bourgeoises et voitures.

En arrivant vers Limerick et Newton, le pays est divisé en deux entre ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. 

«  Quand elle voit ces messieurs attablés ou arpentant les rues, elle se dit que ceux-là ont tout reçu à la naissance, alors que nous autres, nous sommes nés dans la pauvreté, et dans la vie tout se résume à ce que l’on est et d’où l’on vient. »

Représailles, épidémie, Grace s’enlise dans le monde des morts. Sauvée par un prédicateur, elle quitte un enfer pour un autre.

«  C’est peut-être cela grandir. Apprendre les choses qu’on vous a cachées. Que la réalité du monde réside dans ses mensonges et ses tromperies; dans tout ce que l’on ne peut pas voir, dans tout ce qui échappe à notre connaissance. La voilà, la réalité du monde. Et l’unique bonheur d’une vie est le temps de l’enfance, quand on est encore plein de certitudes. »

Il n’est pas facile d’entrer dans ce roman très sombre et il faut avancer longtemps sur la route avec Grace pour s’imprégner de cette vie, pour apprivoiser les fantômes, pourtant bien plus séduisants que les vivants. C’est le genre de romans que l’on voudrait plus ramassé tout en se demandant en fin de lecture si l’impression finale n’aurait pas été moindre sans tous ces méandres.

Lecture commune avec Mimi. Retrouvez son avis ici.

Maison des rumeurs – Colm Toibin

Titre : Maison des rumeurs
Auteur : Colm Toibin
Littérature irlandaise
Titre original : House of names
Traducteur : Anna Gibson
Nombre de pages : 288
Date de parution : 3 janvier 2019

 

Colm Toibin nous a habitué à de belles histoires familiales dans l’histoire irlandaise ( Brooklyn) mais s’intéresse parfois aussi à des moments mythiques afin de les réinterpréter sous un autre biais ( Le testament de Marie). Avec Maison des rumeurs, il propose sa version d’une partie du mythe des Atrides, l’histoire familiale d’Agamemnon, Clytemnestre et leurs enfants, Iphigénie,  Electre et Oreste.

Tout commence sur une odeur de mort avec le récit de Clytemnestre. Agamemnon, pour changer le cours des vents qui fracassent ses navires sur les falaises et conduit son armée à sa perte, implore les Dieux en leur offrant en sacrifice sa fille Iphigénie. Clytemnestre, pensant assister au mariage de sa fille avec Achille, un valeureux guerrier, assiste impuissante à sa mort.
De retour au palais, elle libère Egisthe, ennemi d’Agamemnon emprisonné depuis cinq ans, elle en fait son amant et son allié pour tuer Agamemnon.
 » Egisthe est comme un animal… tout en lui n’est que griffes, crocs, instinct. »

Pour museler l’opposition des Anciens, elle fait enlever leur fils ou petit-fils et les séquestre loin de la ville. Mais Egisthe enlève aussi Oreste, le fils de Clytemnestre.

C’est lui qui nous conte ensuite sa détention, sa souffrance puis son évasion avec Léandre, le petit-fils de théodote, le plus respecté des Anciens.

Electre, de son côté, cherche les conseils sur la tombe de son père.elle mesure la traitrise de sa mère mais se méfie d’Egisthe. elle attend le retour d’Oreste comme une possible renaissance.

Dans ce récit polyphonique, on assiste à un drame familial où règlements de compte, volonté de pouvoir, balayent tous les liens filiaux. Dans l’ombre des couloirs où glissent les âmes des morts, où les rumeurs brouillent toutes les pistes, aucun personnage ne semble serein et sûr de lui.

Si Colm Toibin reste fidèle aux grandes lignes du mythe, je regrette un peu l’humanisation de cette grande histoire et le dénouement qui laisse planer le flou sur les nouvelles forces en présence. C’est toujours un plaisir de revivre une grande tragédie classique mais, tout comme pour Le testament de Marie, la perte de sacralité nuit un peu à mon plaisir de lecture.

 

D’os et de lumière – Mike McCormack

Titre : D’os et de lumière
Auteur : Mike McCormack
Littérature irlandaise
Titre original : Solar bones
Traducteur  : Nicolas Richard
Editeur : Grasset
Nombre de pages : 352
Date de parution : 9 janvier 2019

 

D’os et de lumière est une plongée en apnée dans la vie de Marcus Conway, irlandais installé et natif du comté de Mayo sur la côte occidentale de l’Irlande.

Un récit de plus de trois cent pages en une longue pensée, une longue phrase sans autre ponctuation que la virgule, saccadée par la rupture de groupes de mots au milieu de leur énonciation, rythmée parfois par des tierces de mots ( «  rites, rythmes et rituels »). Le récit d’une vie qui peut surprendre par sa banalité mais accroche par sa ressemblance avec nos vies quotidiennes. C’est le récit d’un fils, d’un mari, d’un père, d’un citoyen, d’un ingénieur. Pour un lecteur d’un âge identique, c’est tout ce que nous sommes.

Nous découvrons Marcus en « ce putain de jour » où l’angélus sonne. Marcus est assis à la table de la cuisine. Il semble submergé, convaincu que sa femme et ses enfants ne repasseront pas par ici. J’ai souvent senti dans ce récit le poids d’une menace, d’une angoisse.

Les pensées de cet homme vont et viennent. A l’âge de son père, il se souvient de lui. Ce paysan pêcheur savait voir le monde dans sa globalité. La perte de sa femme l’a complètement déboussolé.

Aujourd’hui avec Mairead, sa femme, ils sont à cette période où les enfants sont partis vivre leur vie. Agnès, la fille aînée, monte sa première exposition, des oeuvres avec son propre sang, ce qui angoisse Marcus. Darragh, le fils, parcourt le monde, il est actuellement en Australie. Ce garçon bohème qui ressemble de plus en plus à un homme des bois communique par vidéo avec son père. Marcus et Mairead sont des parents inquiets qui s’interrogent parfois sur la qualité de leur éducation.

Marcus est aussi un citoyen qui ne rate jamais les informations à la radio ni la lecture des journaux. Ingénieur, il est confronté aux manigances politiques au détriment de la sécurité. Et c’est avec cette crise sanitaire, une pollution de l’eau qui a provoqué une grave intoxication chez Mairead et bon nombre d’habitants de Louisburgh que Marcus prend conscience de la fragilité de la vie.

Cet homme est touchant par son humanité, sa façon de raconter les instants de sa vie. Je me sens proche de sa vision du monde avec ces instants anodins qui résonnent pourtant de tant de plénitude.

Il est difficile de conseiller largement cette lecture parce que le style peut décontenancer, le fond décevoir. Je le conseillerai peut-être aux amateurs des romans de Jonathan Coe. Personnellement, j’ai beaucoup aimer vivre cette journée dans la tête de Marcus. Le monde s’arrête souvent à ce que nous sommes, à ce que nous en visualisons, ce que nous en pensons. Le monde de Marcus me parle.

 

Les saisons de la nuit – Colum McCann

Titre : Les saisons de la nuit
Auteur : Colum McCann
Littérature irlandaise
Titre original : The side of brightness
Traducteur : Marie-Claude Peugeot
Editeur : 10/18
Nombre de pages : 360
Date de parution : 1998

Début du XXe siècle, l’Amérique construit son métro à New York, c’est le début d’une ville souterraine, signe de modernisation mais aussi futur refuge des laissés-pour-compte.

Toujours plus avant au coeur des ténèbres, conscient des risques pris pour quelques dollars, les immigrés sont exploités. Quatre d’entre eux travaillent dans la zone la plus dangereuse. O’Leary, Vannucci, Sean Power et Walker, un jeune Noir venu de Géorgie. Le tunnel est bien le seul lieu à New York où les Noirs peuvent entrer! 

Dans cet accident si prévisible, l’irlandais O’Leary y laissera la vie et une femme enceinte dans la tourmente. Waker soutient la veuve pendant des années jusqu’à son mariage avec sa fille, Eleanor, dix-huit ans après l’accident.

«  De temps à autre, dans le tunnel, il arrive qu’on fasse un rêve parfait. »

Un rêve, pourtant bien critiqué par la société raciste de New York. Eleanor, elle-même, sous la pression sociale, n’ira-t-elle pas renier son fils Clarence à la peau cannelle?

En parallèle, nous suivons les errances de Treefrog, un damné vivant dans une grotte du tunnel. A part ce tunnel, refuge des paumés cinquante après sa construction, quel lien y-a-t-il avec Walker?

Colum McCann garde le suspense, dévoilant à des années d’intervalle les malheurs de la famille Walker et les difficultés de vie des zombies des tunnels.

Les saisons de la nuit est un roman très sombre où ceux qui construisent l’Amérique dans les tunnels au début du XXe siècle ou sur les chantiers périlleux des gratte-ciels dans les années 60, sont oubliés dans leur misère. Racisme, violence faite aux femmes, alcool, drogue, toutes ces ignominies n’annihilent pourtant pas la bonté de Walker. Un homme si bon qu’il illumine ce roman et marque à jamais sa descendance.

Les saisons de la nuit est un des premiers romans d’un auteur qui ne cesse de nous ravir de ses histoires empreintes d’humanité.

Je remercie Myriam pour cette lecture.

Génération – Paula McGrath

mcgrathTitre : Génération
Auteur : Paula McGrath
Littérature irlandaise
Traducteur: Cécile Arnaud
Titre original : Generation
Éditeur: La Table Ronde, Quai Voltaire
Nombre de pages : 224
Date de parution : 12 janvier 2017

Paula McGrath consacre son premier roman aux désillusions du rêve américain. Sur plusieurs générations, elle construit un roman choral qui met en scène plusieurs personnages aux vies contrariées par les voyages, divorces ou contraintes familiales.

Tout commence avec Paddy, un jeune irlandais qui part tenter sa chance au Canada pour travailler dans une mine en 1958.
 » Ici, tu allais être l’exilé nostalgique, loin de tes vertes vallées. »
Cette partie assez courte initie le lien avec le continent américain d’une famille irlandaise. Celui qui donnera sûrement l’identité et le goût d’ailleurs à plusieurs générations.
La seconde partie, la plus dense et haletante, prend place en 2010 dans l’Illinois, dans la ferme bio de Joe. Joe, fils de Judy, une immigrée juive professeur de piano et de Frank Martello, fait tourner son exploitation en employant des clandestins mexicains comme Carlos ou des bénévoles d’autres continents, des wwofeurs qu’il trouve sur Internet.
Aine, récemment divorcée, quitte son Irlande natale pour vivre cette expérience pendant six semaines avec sa petite fille, Daisy.  » Elle veut simplement qu’il se passe quelque chose » dans sa vie banale.
Sa cohabitation avec l’énigmatique et bourru Joe crée l’épisode intense, dramatique et haletant du roman. Joe et Aine deviennent les personnages principaux, les plus ancrés de ce récit. Mais l’auteur tisse toujours en parallèle les parcours de personnages secondaires, tous aussi intéressants comme Carlos, le jeune Kane ou les parents et connaissances de Joe.
Les deux dernières parties permettent de boucler l’histoire avec son point de départ et de donner au lecteur les clés pour retisser les liens de ces destins familiaux. Paula McGrath continue toutefois à donner de la matière à ses nouveaux personnages, ceux de la troisième génération aux fêlures ancrées dans les épisodes précédents.

Au fil de ma lecture, je ne suis pas parvenue à construire une unité marquante dans cette construction éclatée. L’auteur a construit son roman en reprenant des nouvelles antérieures sur certains personnages. Par exemple, la vie de Yehudit, la mère de Joe, bien détaillée et très intéressante, est une nouvelle intégrée dans ce livre. Je conçois l’épisode de Carlos, le clandestin mexicain, un peu de la même façon. Ce sont des tranches de vie bien construites qui, certes s’intègrent dans le roman global mais me laissent une impression d’apartés.

Paula McGrath n’a pas souhaité se limiter à l’immigration irlandaise. Les personnages secondaires rappellent que l’Amérique était aussi une terre promise pour les allemands, les juifs fuyant le nazisme, les japonais, les italiens, les mexicains en recherche d’emplois. Une terre d’accueil où tous les rêves sont (devrais-je dire « étaient » dorénavant) possibles même si les désillusions sont  parfois cuisantes.

Un premier roman sur un thème cher à la littérature irlandaise qui peut certainement séduire par la richesse de ses multiples portraits mais peut-être dérouter par sa construction ambitieuse.

De très bons avis sur la blogosphère: Les mots de la fin, Mille et une lectures, Cuneipage

Maintenant ou jamais – Joseph O’ Connor

O'ConnorTitre : Maintenant ou jamais
Auteur : Joseph O’Connor
Littérature irlandaise
Titre original : The thrill of it all
Traducteur : Carine Chichereau
Éditeur : Phébus
Nombre de pages : 384
Date de parution : mars 2016

Fans de rock, vous allez adorer. Les autres s’intéresseront davantage à cette histoire d’amitié qui bouscule la vie des quatre membres d’ un groupe irlandais fictif des années 80, The ships in the night.
Robbie Goulding, fils d’émigrés irlandais, rencontre Francis Mulvey à l’université de Luton, ville proche de Londres. Fran, ce garçon maquillé au look étrange l’intrigue et l’attire. Originaire d’un orphelinat Vietnamien, adopté en premier lieu par un couple irlandais de « salopards », puis par les Mulvey, Fran est un adolescent rebelle, fracassé de l’intérieur.
Robbie lui fait découvrir la musique et sa famille l’accueille avec humour et réserve.
 » Ses yeux étaient comme des lacs froids. Il faisait penser à ces chapelles délabrées qu’on trouve dans le Nord battues par les éléments, mais qui résistent encore. »
Rejoint par Trez, une jeune violoncelliste et son frère, Sean, un joueur de batterie occasionnel, ils montent un petit groupe, jouant dans les squares.
 » Trez est la musicienne la plus douée que j’ai jamais rencontrée, un vrai prodige vingt-quatre carats qui jouait depuis qu’elle avait cinq ans. Fran, avec le temps, allait se révéler un artiste si unique en son genre qu’il aurait pu réécrire les règles de son mode d’expression. Mais c’est Seán Sherlock et personne d’autre qui a fait de nous un groupe, à la dure, sur un tempo d’enfer. Ce garçon était capable de diviser le temps en tranches magnifiques, de retourner les rythmes à l’envers, de les renverser, tandis que le battement insistant et sourd de son irrésistible pied droit sans pareil assenait une basse vicieuse. »
Le groupe donne son premier concert en juin 1983, les critiques presse sont mauvaises. Un héritage inattendu de Fran permet au groupe de s’installer à Londres. Premier enregistrement en studio, envoi d’une cassette vers les radios et télés, concerts universitaires, déplacements dans une voiture d’occasion tractant une remorque à chevaux. Robbie a arrêté ses études, Fran devient de plus en plus accroc à l’héroïne mais même si le groupe peine à vivre ensemble, la reconnaissance commence à venir avec la diffusion d’un titre sur Radio 1.
C’est pourtant le moment que choisit Fran pour lâcher le groupe. Trez part étudier aux États-Unis.
L’amitié prend le pas et les trois garçons traversent l’Atlantique.
Tout repart à zéro. Vie dans les squats, défonce, musique dans Washington Square Park jusqu’à se faire remarquer par le propriétaire d’un petit label, Eric Wallace.
Les années 85 et 86 sont enfin celles du succès jalonnées toutefois par les frasques de Fran et qui sera la gloire et la perdition du groupe.

Vingt-cinq ans après, on retrouve Robbie, ruiné par les procès et fracassé par les déceptions et l’abus d’alcool. Alors que le succès de Fran en solo est éclatant, lui galère dans la misère et les problèmes de santé. Si il aime toujours la musique, il s’en est éloigné le plus possible. Alors qu’elle est pourtant sa seule voie de guérison.
«  Quand on entend  » You make me feel like a natural woman » ou  » The first time I ever saw your face », on sait que malgré toute notre violence et notre vulgarité, nous ne sommes pas des primates- et même si la vanité, la haine, la fragilité, la concupiscence, la stupidité, la cruauté et toutes les petites choses vicieuses du quotidien existent, il y a aussi Bessie Smith et Cole Porter. »
Trez qui connaît bien son ami lui propose de remonter sur scène à Dublin. Mais en trio puisque Fran fait cavalier seul.
C’est sans aucun doute pour moi, la partie la plus touchante. Robbie Goulding, irlandais hypersensible, nostalgique du passé, blessé par l’attitude de Fran, son meilleur ami doit affronter ses démons.
 » En fait, « goulding », c’est un verbe, ça veut dire ressasser pendant trop longtemps sans jamais tourner la page. »

La musique, la création artistique, les aléas et les joies de la scène, les galères des concerts, les personnalités différentes et parfois incompatibles d’un groupe sont autant de thèmes qui rythment ce roman. On ne peut que vibrer pour les rêves de ces jeunes qui voient en la musique un moyen de sortir de leur ennui provincial, de leurs drames d’enfance. Les galères rassemblent, le succès et l’argent déstabilisent les jeunes gens, surtout ceux meurtris par un terrible passé. L’amitié peut-elle résister à certaines épreuves?

Un très beau roman qui m’a surtout convaincue par sa mise en place et sa dernière partie ( les parties liées aux relations amicales). Mais les années américaines, les années concert, si elles m’ont paru un peu plus lourdes, malgré de superbes rencontres avec Patti Smith par exemple ou plus rapidement Dylan, raviront les spécialistes de musique.

Je remercie Babelio et les Éditions Phebus pour la découverte de ce roman à l’occasion de le dernière opération Masse critique.

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Fragiles serments – Molly Keane

keaneTitre : Fragiles serments
Auteur : Molly Keane
Littérature irlandaise
Titre original : Full house
Traducteur : Cécile Arnaud
Éditeur : Quai Voltaire
Nombre de pages : 288
Date de parution : 7 mai 2012

Que je n’aime pas ces ambiances de famille de haute bourgeoisie où les personnages sont  » excessivement superficiels et puérils« , maniérés, prétentieux. Lady Bird, quarante-huit ans, en est l’exemple parfait. Et le ton est donné dès les premiers paragraphes puisque le livre débute sur une conversation futile et bucolique entre la gouvernante, Miss Parker et Lady Bird. La maîtresse de Silverue ne s’exprime qu’en remarques désobligeantes, ordres féodaux, toujours déterminée à contrarier les projets de tous. Son mari, Julian s’efface devant elle et serait prêt à n’importe quel outrage pour protéger sa femme qui, pourtant, dans sa jeunesse n’hésitait pas à le tromper.
Comment les enfants peuvent-ils s’épanouir? Derrière les fleurs, les divertissements se cachent les drames, les mensonges, les jalousies. Alors que Mark, le plus jeune a encore l’innocence, la vitalité, l’espièglerie de la jeunesse, John, l’aîné revient chez lui à Silverue après des mois passés en hôpital psychiatrique. La famille paternelle compte quelques cas de folie dépressive et John semble en avoir hérité. Pour ce retour, la famille a invité Eliza, une amie qui sait écouter et qui a toujours été amoureuse de Julian.
Alors que John semble retrouver l’équilibre entre chasse et pêche avec son ami Nick et l’écoute d’Eliza, Sheena, la fille vit un moment tragique de sa jeunesse. Amoureuse et aimée de Rupert, elle apprend de la sœur de ce dernier que son mariage n’est pas envisageable.
Lady Bird, tout à la préparation de la fête de son jardin qu’elle veut plus belle que sa voisine, ne se rend compte de rien; Ni du malheur de sa fille, ni des douleurs de la gouvernante barbue de Mark qu’elle dirige à la baguette, ni des besoins de Mark ou John. Et comme on ne peut rien attendre d’un Julian désinvolte soumis à sa femme, c’est Eliza qui aidera et poussera Lady Bird à affronter la vérité.
Molly Keane peint avec beaucoup de brio cette société bourgeoise prête à sacrifier la famille pour l’apparence. Si je déteste autant cette Lady Bird, c’est que l’auteur la décrit avec beaucoup de finesse. « Julian est la seule personne qui ne m’en veut pas d’être stupide. » Vieillissante, il reste la seule personne qui lui passe tous ses caprices, la seule personne dont elle veut garder le regard. Incapable de se sacrifier, elle préfère penser que le temps apaisera les rêves de jeunesse de ses enfants. Eliza, plus moderne et réfléchie, pourtant sans enfants sait qu’  » il arrive un moment dans la vie de toute femme où son foyer et ses enfants comptent plus pour elle que n’importe quel homme. »
Cette opposition entre Lady Bird,  femme stupide et capricieuse et Eliza, confidente capable d’abnégation est le point le plus intéressant  dans ce drame grinçant de la bourgeoisie irlandaise des années 30 qui ne m’a pas particulièrement émue.
Retrouvez l’avis de Ariane (Tant qu’il y aura des livres) qui m’a accompagnée pour cette lecture.

 

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