La nuit des terrasses – Makenzy Orcel

orcelTitre : La nuit des terrasses
Auteur : Makenzy Orcel
Poésie, Littérature haïtienne
Éditeur : La Contre-Allée
Nombre de pages : 64
Date de parution : 5 mars 2015

Auteur :
Makenzy Orcel est né en Haïti en 1983. Aux lendemains du tremblement de terre qui a secoué Port-au-Prince avec la même force destructrice que la bombe d’Hiroshima, Makenzy Orcel a écrit Les Immortelles (Zulma 2012) pour dire la folie de vivre malgré l’épouvante autant que pour livrer le plus insolent témoignage face à l’apocalypse. Ce premier roman a reçu le Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres. Il a participé en 2011, puis en 2012, au Festival des Étonnants voyageurs, à Saint-Malo.

Présentation de l’éditeur :
«  J’ai commencé à fréquenter les bars, donc boire, très tard dans ma vie. Pour une raison très simple, il faut payer après avoir consommé… Aujourd’hui dès que j’arrive dans une ville, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est d’aller faire la tournée des bars. Carrefour de toutes les occurrences. Des histoires, aussi banales soient-elles parfois, qui hantent toute une vie. Depuis bientôt une décennie c’est devenu un de mes endroits préférés. Et Dieu sait combien j’en ai fait dans mes voyages. J’ai voulu faire un livre pour habiter, aborder autrement ces vécus…
Tous les poèmes du recueil La nuit des terrasses forment ensemble une seule plongée à travers ces espaces réels ou imaginaires, pour combiner non seulement ces instantanés, ces souvenirs disparates, mais aussi inviter l’autre à sortir sa tête de son verre, à la convivialité. Le verbe « boire » ne se conjugue-t-il pas mieux ensemble ?
La nuit des terrasses célèbre l’instant, la rencontre des corps et l’amitié. » Makenzy Orcel

Mon avis :
J’ai découvert Makenzy Orcel avec Les immortelles, un roman qui met déjà en valeur la grande poésie de l’auteur.
Fabriche Luchini disait lundi dernier dans l’émission Boomerang, « La poésie, il faut accepter de ne pas la comprendre. »  » ce qui compte, c’est l’agencement des mots. »
La poésie de Makenzy Orcel est belle, violente, troublante et compréhensible même si plusieurs lectures permettent de mieux s’accorder avec la mélodie.

 » la rue de ton nouvel ailleurs
est traversée par tous les bars
toutes sortes de folies
d’où tu nous figes d’un regard
qui semble nous dire

bois
baise
même si le temps est assassin. »

Comme le titre du recueil le laisse supposer, l’auteur nous plonge dans le registre lexical de la nuit, de l’alcool et des voyages. « La nuit les conte à rebours. »
Les rencontres se font à Port-au-Prince, en Palestine, au Soudan, dans le quartier latin ou à Saint-Denis avec des cœurs cassés, des bâtards, des putains, des « noyés insoumis »
Même si l’univers est sombre, quelques petites notes d’optimisme pointent de-ci de-là.
 » Il faut laisser le nuit entrer dans sa vie
pour qu’il y ait un phare quelque part. »
 » Je jette mes mains au feu pour atteindre la lumière dans son point de chaleur. »

Le rêve est toujours là sous la brutalité du quotidien, « le rien qui fait rêver« . Et je vous laisse ce court extrait pour mesurer la beauté des textes.

 » quand tous les rêves
se mettront à nous plaquer

la nonchalance du souffle
ou les transes du paraître
quel que soit son nom
     le vide est total

quand nous n’aurons plus que le doute
pour seule attache
les marécages du poème
et l’insomnie du rêve

n’oublie jamais de le faire debout
s’il faut pleurer. »

L’auteur cite de grands poètes (Ribaud, Ferré, Baudelaire, Verlaine…) s’exprimant sur l’alcool en titre de ses poèmes.
« Buvons au temps qui passe, à la mort, à la vie! » Alfred de Musset

Je remercie libfly et les Éditions La Contre Allée pour ces instants suspendus.

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Aux frontières de la soif – Kettly Mars

marsTitre : Aux frontières de la soif
Auteur : Kettly Mars
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 170
Date de parution : janvier 2013

Auteur :
Kettly Mars est née en 1958 à Port-au-Prince, Haïti, où elle vit toujours. Elle est l’auteur de cinq romans dont Saisons sauvages.

Présentation de l’éditeur :
Haïti, janvier 2011. Fito Belmar est architecte-urbaniste et écrivain. Après le succès de son premier livre, il vit aujourd’hui de ses rentes et mène une existence rythmée par les soirées bien arrosées avec ses amis… Mais il cache aussi un lourd secret : certaines nuits, il se faufile dans le camp de Canaan et approche de toutes jeunes filles que la misère vend au plus offrant. Gigantesque camp de réfugiés créé juste après le séisme de janvier 2010, Canaan est devenu depuis un immense bidonville regroupant quelque 80 000 personnes vivant dans la précarité, la violence et le dénuement.
Lorsqu’il accueille Tatsumi, une journaliste japonaise avec laquelle il n’a communiqué que par messagerie électronique, Fito doit jouer l’hôte parfait. Il n’est pas insensible au charme gracile de la Japonaise et un rapprochement amoureux semble possible… Tatsumi saura-t-elle ramener Fito vers une existence plus lumineuse ?

Mon avis :
Il faut beaucoup de détachement pour tenter de comprendre le mal qui pousse Fito, architecte et écrivain dans les entrailles de Canaan.
Canaan, ce nom biblique, est plutôt un camp de l’horreur où s’entassent les réfugiés depuis le séisme de Port au Prince en 2010.
 » C’est un autre monde, là-bas, Tatsumi, un pays perdu aux frontières de la soif. On y trouve des estropiés, des vieillards à la limite de la déshydratation, des adolescents qui tuent pour du crack, des gens qui prient à longueur de journée, des escrocs qui revendent la même terre spoliée. On vend des enfants à Canaan…le corps de petites filles…pour une bouchée de pain. »
Fito a vu périr son associé, sa femme et ses enfants lors du tremblement de terre. Marié et divorcé deux fois, il laisse tomber sa dernière amie et accueille une journaliste japonaise avec laquelle il échangeait sur Internet depuis son succès littéraire.
Quel est donc le tourment qui le fait sombrer dans l’horreur, qui le pousse à chercher une jeunesse perdue en ces corps de fillettes dont il abuse chaque vendredi. « Il avait le diable dans les reins« .
L’auteur donne aussi la parole à ces pauvres gamines contraintes d’aller sous la tente avec des papis pour sauver leur famille.
Et malgré le style très narratif de l’auteur, il m’a fallu lutter contre la répulsion que cet homme m’inspirait.
L »auteur souhaite montrer qu’au-delà des catastrophes qui tuent et meurtrissent les hommes dans leur corps et leur âme, des profiteurs s’enrichissent sur cette misère, aggravant encore et toujours le mal.
Toutefois, j’aurais aimé comprendre quel démon poussait Fito à agir de la sorte, « quel pouvait être la cause secrète et sombre du tourment qui le rongeait? ». Et je regrette que l’auteur en fasse parfois un être sensible et irresponsable.
De plus, sa rédemption passe par le corps de Tatsumi, certes majeure mais au corps trop enfantin, une alternative qui entérine les pulsions malsaines de cet écrivain en panne d’inspiration et d’amour.
L’auteur a un style agréable et un grand talent narratif qui sert son pays et dénonce des situations inacceptables. J’aurais toutefois aimé que Fito soit un peu plus diabolisé et les fillettes écoutées.

J’ai lu ce roman en tant que jurée du prixocéans

 

 

 

Ballade d’un amour inachevé – Louis-Philippe Dalembert

dalembertTitre : Ballade d’un amour inachevé
Auteur : Louis-Philippe Dalembert
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 283
Date de parution : 29 août 2013

Auteur :
Louis-Philippe Dalembert est né à Port-au-Prince, en 1962. Romancier, nouvelliste, poète et essayiste, cet ancien pensionnaire de la Villa Médicis a publié notamment Le crayon du bon Dieu n’a pas de gomme, L’Autre Face de la mer (Prix RFO) et Rue du Faubourg Saint-Denis.

Présentation de l’éditeur :
Longtemps après, lorsque les douleurs se seraient refermées, que les survivants raconteraient l’événement sans que l’émotion vînt leur nouer la gorge, certains jureraient avoir senti la veille une forte odeur de soufre dans l’atmosphère. D’autres diraient l’avoir humée depuis trois jours, sans toutefois y avoir prêté attention. Peut-être, allez savoir, l’odeur n’avait-elle existé que dans leur imagination, ou n’avait-elle pas été assez persistante pour qu’on s’en alarmât.
Avril 2009 : la terre tremble en Italie. Dans un village des Abruzzes, un couple mixte, Azaka et Mariagrazia, attend dans la joie l’arrivée de son premier bébé. Sous le regard réprobateur des uns, opposés à la présence des étrangers dans la région, et la curiosité bienveillante des autres.
Si les secousses tendent à exacerber les tensions, elles viennent rappeler à Azaka un épisode traumatisant de son enfance : un autre séisme, à l’autre bout du monde, pendant lequel il fut enseveli sous les décombres. L’histoire se répéterait-elle ? Où qu’il soit, doit-il redouter la colère de la Terre ? Des questions que pour l’heure il refuse de se poser : bientôt il sera père, le bonheur ne lui échappera pas…
Entre chronique au quotidien et commedia dell’arte, Ballade d’un amour inachevé revisite les séismes de L’Aquila et d’Haïti, auxquels l’auteur s’est retrouvé mêlé. Comme souvent chez Louis-Philippe Dalembert, l’humour et la force de vie dominent tout au long du roman.

Mon avis :
Les séismes devaient jalonner sa vie. Cela devait être écrit quelque part, au nom d’un Dieu auquel il ne croit plus. Asaka a fui son pays (Haïti, suppose-t-on, même si ce n’est jamais nommé) pour s’installer dans les Abruzzes. Une région de montagne, là aussi, que lui avait vanté un secouriste italien. Trop de choses à oublier, valait mieux repartir à zéro, ailleurs.
La vie en Italie est difficile pour les extracommunautaires, les « extracom » ainsi abrégé dans ce récit. Grâce à sa gentillesse et sa patience, Asaka parvient toutefois à s’installer. Un vieux commerçant lui fait confiance et lui propose de reprendre sa boutique de photocopies. C’est là qu’il rencontrera Mariagrazia, une italienne de trente-cinq ans qui a tendance à tomber amoureuse d’étrangers, sûrement une envie de quitter ce pays qui l’étouffe.
Il forme un couple mixte en plusieurs sens du terme. Asaka est aussi tempéré que la belle italienne est jalouse et expressive.L’auteur connaît bien et décrit parfaitement cette Italie où la famille est souvent envahissante, où les tendances racistes et fascistes reviennent au galop quand les choses se gâtent pour les gens du pays.
Il a vécu aussi pour si bien le détailler les scènes de tremblement de terre. Quelques secondes de vacarme où l’on reste figé pour ensuite s’évanouir dans un silence mortel que seul viendra rompre les sirènes et les cris.
Malgré ces situations dramatiques, Louis-Philippe Damlembert parvient à alléger le récit grâce à un style simple et fluide et surtout à une vision parfois humoristique des relations sociales. La narration alterne des cris et des respirations, et les points de vue d’Asaka ou de Mariagrazia.
L’ensemble est un mélange d’amour et de réactions de rejet, de beauté et de violence de la nature, de mort et d’espoir.

J’ai lu ce roman en tant que jurée pour le prixocéans et il entre aussi dans le cadre du Challenge haiti1

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Parabole du failli – Lyonel Trouillot

trouillotTitre : Parabole du failli
Auteur : Lyonel Trouillot
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 192
Date de parution : août 2013

Auteur :
Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui. Son œuvre est publiée chez Actes Sud.
Récemment : La Belle Amour humaine (Actes Sud, 2011, Grand Prix du roman métis 2011) et Parabole du failli (2013).

Présentation de l’éditeur :
Alors qu’il semble enfin devoir connaître le succès, Pedro, un jeune comédien haïtien en tournée à l’étranger, se jette du douzième étage d’un immeuble. Dans son pays natal, l’un des deux amis avec lesquels il partageait au hasard des nuits un modeste appartement aux allures de bateau-ivre tente alors, entre colère et amour, de comprendre les raisons de ce geste, au fil d’une virulente adresse au disparu, comme pour remplir de son propre cri le vide laissé par celui qui déclamait dans les rues de Port-au-Prince les vers de Baudelaire, Éluard ou Pessoa, faute de croire aux poèmes que lui-même écrivait en secret et qu’il avait rassemblés sous le titre : “Parabole du failli”.
Un homme est tombé, qui n’avait pas trouvé sa place dans le monde d’intense désamour qui peut être le nôtre : dans l’abîme que crée sa disparition s’inscrit l’échec du suicidé mais aussi de celui qui reste, avec sa douleur et ses discours impuissants. À travers ce portrait d’un homme que le terrifiant mélange du social et de l’intime a, de l’enfance au plongeon dans le vide, transformé en plaie ouverte au point de le contraindre, pour être lui-même, à devenir tous les autres sur la scène comme dans la vie, Lyonel Trouillot, dans cette nouvelle et bouleversante “chanson du mal-aimé”, rend hommage à l’humanité du désespoir, à l’échec des mots qui voudraient le dire mais qui, même dans la langue du Poète, ne parviennent jamais à combler la faille qui sépare la lettre de la réalité de la vie.

Mon avis :
C’est avec une vérité crue que Lyonel Trouillot aborde une fois de plus la misère des quartiers de Port au Prince, les « faillis » des laissés pour compte.
Lorsque le narrateur, rédacteur de la rubrique nécrologie du journal local, entend depuis la radio du voisin qu’un jeune de chez eux s’est jeté du douzième étage d’un immeuble d’une grande ville étrangère, il reconnaît Pedro, leur ami acteur parti avec sa troupe de théâtre.
Alors, il se souvient de leur rencontre, de leur amitié et des aventures qu’ils ont vécu ensemble, lui, Pedro et l’Estropié.
Pedro, pourtant d’un autre milieu mais en conflit avec son père, un agent de commerce, avait rejoint le journaliste et l’Estropié dans ce deux pièces de Saint-Antoine, leur bateau-ivre. Il y a installé son matelas et ne les a plus quittés. Pourtant issu d’une famille favorisée, ce quartier devient sa maison.
En opposition à la rigueur de son père, Pedro est un poète, un instable qui vocifère ses colères et ses déprimes, « un porteur de mots des autres« . Un être fou qui distribue des pages d’Eluard aux passantes,  » un jeune homme triste cherchant un peu d’amour à prendre et à donner ». Mais ses aventures amoureuses sont des échecs. Sa mère, disparue quand il avait quinze ans reste la seule figure féminine de sa vie.
Immergé dans  son monde artistique,  a-t-il jamais fait attention à la douleur de ses compagnons qui ont pourtant leur lot de souffrances ? Orphelin ou enfant battu, ils n’ont que des plaisirs simples, un film au cinéma, un bain de mer près d’une décharge, des délires entre amis autour d’une bouteille de rhum. Leur amitié devient primordiale.
Mais eux-mêmes ont-ils su écouter tout le désespoir qui hantait Pedro qui savait pourtant redonner vie à un village déserté, émouvoir une grosse dame qui déteste tout, assagir les enfants de quartier, redonner la voix à une jeune fille abandonnée.
 » Une personne se tient au bord de la falaise. Nous parle. Personne ne l’entend. Elle tombe. C’est alors seulement que le cri, dont il ne reste que l’écho, nous intéresse, par besoin d’exégèse. »
La langue de l’auteur est belle, et encore sublimée par les citations de poètes.  Lyonel Trouillot nous entraîne au départ dans une longue confession à Pedro, un peu lancinante, très sombre, sans espoir au coeur des corps et des âmes disloqués pour finir sur une apothéose où toute cette « vie pauvre mais riche de sensations et de sentiments » se réunit pour rendre un dernier hommage à celui qui redonnait l’espoir et la poésie aux désespérés du quartier devenu son refuge.
Personnages principaux et secondaires sont tous présentés avec ce passé qui explique leur faille. Entre les mots et les silences, les différents personnages laissent éclater la beauté de leur âme. Et ce sont les plus sobres et les plus cassés qui sont les plus beaux.
Comme dans La belle amour humaine, avec peut-être un peu moins de magie, Lyonel Trouillot montre une fois de plus avec beaucoup de sensibilité tout le désespoir et le courage d’une certaine société de Port au Prince.
« Ici, on est déjà à terre et personne ne plonge dans le vide. »

J’ai lu ce roman en partenariat avec Chroniques de la rentrée littéraire.com

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Les immortelles – Makenzy Orcel

orcelTitre : Les immortelles
Auteur : Makenzy Orcel
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 144
Date de parution : août 2012

Auteur :
Makenzy Orcel est né à Port-au-Prince en 1983. Les Immortelles est son premier roman, pour lequel il a reçu le Prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres.

Présentation de l’éditeur :
Les Immortelles, ce sont les prostituées de Port-au-Prince. L’une d’elles prend à parti l’inconnu monté la voir au bordel. Apprenant qu’il est écrivain, elle lui propose un marché : contre son corps, écrire l’histoire des putains défuntes, emportées par le séisme sous les décombres de béton. D’une surtout : la petite, la fugueuse Shakira venue sous son aile un jour dans la haine de sa bigote de mère. De la belle et orgueilleuse Shakira toute pénétrée d’une passion dévorante pour Jacques Stephen Alexis, l’immense écrivain qui fait battre le cœur d’Haïti. Shakira la révoltée devenue la plus convoitée des putains de la Grand-Rue.
Avec ce roman de feu, qui marie le Ciel et l’Enfer, la transgression par le sexe et la mort atteint à la plus authentique humanité, la plus bouleversante, celle qu’aucune morale ne contrefait.
Avec une liberté absolue de ton, Makenzy Orcel prête voix à tout un monde. « La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps. »

Mon avis :
Avec Les immortelles, Makenzy Orcel arrive en force avec un premier roman court mais percutant. Le style est poétique, étudié car l’auteur sait jouer avec les mots ( » éditer à compte de sexe« ,  » laisser couler le sang des mots« ).
Une prostituée interpelle un écrivain afin qu’il écrive l’histoire de Shakira, cette toute jeune fille de la rue morte lors du tremblement de terre. Elle a deux missions, la faire vivre dans un livre et retrouver son fils.
Parce que « les personnages des livres ne meurent jamais« , cette mère de substitution veut  rendre hommage à La petite, grande lectrice de Jacques Stephen Alexis, célèbre auteur haïtien. Shakira s’est enfuie de chez elle douze ans plus tôt pour échapper à une mère bigote soumise à un mari violent. Shakira , elle,  n’a qu’un Dieu, La liberté. Elle préfère vendre son corps pour une vie libre où elle peut lire loin de sa mère qu’elle déteste.
Le texte est à la fois beau et violent. On y rencontre le deuil suite à ce tremblement de terre, la prostitution, la pauvreté, l’illusion de la religion dans ce pays si souvent brisé mais on y distingue aussi la dignité de ces femmes, l’entraide et le rêve.
 » Comme nous, les enfants ont eux aussi le droit de choisir ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. Ce qu’ils croient faire leur bonheur. »
Difficile de savoir qui fut la plus heureuse de la mère ou la fille. Même si le récit sublime l’existence de Shakira, le bonheur semble difficile à trouver à Grand-Rue.

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La belle amour humaine – Lyonel Trouillot

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Auteur : Lyonel Trouillot
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 170
Date de parution : août 2011

Auteur:
Romancier et poète, intellectuel engagé, acteur passionné de la scène francophone mondiale, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, où il vit toujours aujourd’hui. Son oeuvre est publiée chez Actes Sud : Rue des Pas-Perdus (1998 ; Babel n° 517), Thérèse en mille morceaux (2000), Les Enfants des héros (2002 ; Babel n° 824), Bicentenaire (2004 ; Babel n° 731), L’Amour avant que j’oublie (2007 ; Babel n° 969) et Yanvalou pour Charlie (2009 ; prix Wepler 2009).

Résumé:
A bord de la voiture de Thomas, son guide, une jeune occidentale, Anaïse, se dirige vers un petit village côtier d’Haïti où elle espère retrouver les traces d’un père qu’elle a à peine connu et éclaircir l’énigme aux allures de règlement de comptes qui fonde son roman familial. Le caractère particulier de ce voyage encourage bientôt Thomas à prévenir la jeune femme qu’il lui faudra très probablement renoncer à une telle enquête pour faire l’expérience, dans ce village de pêcheurs dont il est lui-même issu, d’un véritable territoire de l’altérité où les lois sont amicales et flexibles, les morts joyeux, et où l’humaine condition se réinvente sans cesse face aux appétits féroces de ceux qui, à la manière du grand-père d’Anaïse et de son complice en exactions, le « colonel » – tous deux jadis mystérieusement disparus dans un incendie -, cherchent à s’octroyer un monde qui appartient à tous.
Dans ce roman qui prône un exercice inédit de la justice et une fraternité sensible entre les hommes sous l’égide de la question : « Quel usage faut-il faire de sa présence au monde ? », Lyonel Trouillot, au sommet de son art, interroge le hasard des destinées qui vous font naître blanc ou noir, puissant ou misérable, ici ou ailleurs – au Nord ou au Sud. S’il est vrai qu’on est toujours « l’autre de quelqu’un », comment et avec qui se lier, comment construire son vivre-ensemble sinon par le geste – plus que jamais indispensable en des temps égarés – d’accueillir, de comprendre ?

Mon avis:
 » Il faut croire qu’il est des lieux qui restent en toi, qui t’habitent pour toujours, une fois que tu y a mis les
pieds.
 »
Une fois de plus, les Éditions Actes Sud ont réussi à me séduire grâce à la plume poétique de Lyonel Trouillot. Quel magnifique récit que celui de Thomas, guide, chauffeur de taxi et « aide-au -bonheur ». il explique avec toute la sincérité des habitants de Anse-à-Fôleur, la vie des grands-parents et du père de cette jeune fille qui arrive de la ville.
L’histoire des deux hommes, un colonel à la retraite violent et un homme d’affaires véreux (le grand-père de la jeune fille), exprime bien que ces deux êtres représentaient une erreur en ce territoire de gentillesse. Ils ne pouvaient pas se fondre dans le paysage. Leurs maisons jumelles ne s’intégraient pas dans ce village de pêcheurs.
Qui a donc incendié leurs maisons?  Justin, ce philosophe qui crée des lois visant à faire régner le bonheur, la femme de l’homme d’affaires qui, trompée se réfugie dans la lecture, le fils taciturne qui a jeté à la mer les cadeaux de son parrain, le colonel, ou cette charmante Solène qui court et danse dans la forêt?
« Mensonge ou vérité, tout ce que je te dis sur leur mort, ça change quoi au fond des choses? »
Thomas décrit si bien la différence entre la vie de son village et les habitudes des gens de la ville qui viennent ici pour le soleil et le pouvoir. La description d’une famille qui descend de l’avion et utilise son taxi permet à l’auteur de faire passer son avis sur les touristes.
Après le récit de Thomas, Anaïse, la jeune fille de la ville lui répond avec ses mots et son rythme urbain. Mais elle, elle est venue chercher autre chose. Elle regarde, elle écoute et sait comparer ce qu’elle perçoit et ce qu’on lui a appris à l’école.
 » Je viens d’une ville de lumières inventées qui trichent avec la nuit à coups de lampadaires, de néons et de phares. »
Elle découvre cette joie de vivre jusque dans l’accompagnement de la mort, cette hospitalité et ce partage.
C’est un poème, un conte, une allégorie sur le vrai sens de la vie, un texte magnifique que je vous conseille.

 » Personne n’a songé à te dire que la parole sert parfois à trouver les mots, à les sortir de leur cachette afin qu’ils nous
aident à nous révéler à nous-mêmes
. »

    

Le sang et la mer – Gary Victor

victorTitre : Le sang et la mer
Auteur : Gary Victor
Editeur : Vents d’Ailleurs
Nombre de pages : 192
Date de parution : septembre 2010

Résumé :
Où naissent les rêves des jeunes filles ? Hérodiane, orpheline, vivant à Paradi, un bidonville de Port-au-Prince, rêve du prince charmant à la peau claire et aux yeux bleus. Est-ce parce qu’une religieuse lui a lancé sur un ton haineux : « Noire comme tu es, comment veux-tu que Jésus t’aime ? » ou parce que, Estevèl, son
frère adoré, salué à sa naissance par l’écume d’une vague de mer, s’adonne à d’autres plaisirs ? Le rêve s’incarne en Yvan, riche mulâtre d’une des grandes fortunes du pays, et se révélera un cauchemar quand Hérodiane commencera à découvrir l’envers des mythes et des discours. Si les âmes corrompues des vivants peuvent faire basculer les coeurs fragiles dans l’enfer sur terre, les rêves brisés des jeunes filles créent l’espoir d’un autre avenir. Gary Victor révise ici, avec la maestria qu’on lui connaît, le rêve du prince charmant à la manière haïtienne. Comment dans cette société perverse et corrompue, dans cet univers où les plus riches asservissent encore et toujours les plus pauvres, les jeunes filles peuvent venger le monde.

Mon avis :
Gary Victor a une très belle écriture, poétique et son univers est à la fois concret et surréaliste.
Concret, parce qu’il décrit Haïti avec la corruption, les clivages entre pauvres et nantis issus de la colonisation et aussi la fragilité de ce pays face aux éléments naturels. Dans ce quartier où habitent Hérodiane et son frère, en haut du sentier reptilien, si la terre tremble, il ne restera rien.
 » la lèpre de Paradi suspendue à ce flanc de montagne, attendant le prochain ouragan ou un tremblement de terre pour que la croûte craque, noyant de son pus la grande respiration des guignols. »
Et ce sont les riches qui entassent les malheureux dans ces quartiers et, en plus, en tirent profit. Ils les renient mais tirent de l’argent de cette misère.
L’imaginaire est présent par le biais d’Estevel, le frère d’Hérodiane. Il est né prématurément, en pleine mer lors d’un orage.
Sa mère le disait fils d’Agwe, un dieu marin. Il se transforme en l’océan pour sauver ou venger sa soeur ou pour trouver un refuge. C’est tout le mystère de la culture vaudoue.
Dans ce contexte, l’auteur nous conte l’histoire d’Hérodiane qui rêve du prince charmant et croit le rencontrer en la personne d’Ivan, un mulâtre fortuné  aux yeux bleus .Mais les filles de son milieu ont-elles droit à ce bonheur?
Les personnages sont certes un peu typiques et l’histoire d’amour est classique mais il y a aussi toute la chaleur des relations d’amitié, avec son frère, avec Monsieur Wilson, le peintre ou avec Marie-Edith, la fille de la voisine.
Ce livre m’a permis de découvrir Haïti et son histoire et sa façon de vivre, sa richesse culturelle et sa fragilité.
J’ai lu ce livre dans le cadre du 9ème Prix du Télégramme.