68 premières fois

Logo 68La rentrée littéraire est maintenant bien concrète. Si tant d’auteurs renommés rêvent d’une consécration par l’attribution d’un Prix littéraire, les primo-romanciers ont cette fébrilité des premières fois.

Samuel Doux disait en 2012 lors de la parution de son premier roman, Dieu n’est même pas mort :
 » En cette rentrée littéraire foisonnante, la joie d’être enfin avec tous les autres ne cache pas les difficultés d’une nouvelle bataille à livrer : atteindre les lecteurs. »

Pour cette rentrée 2015, certains auteurs se souviendront peut-être de l’ambitieuse initiative de Charlotte ( du blog L’insatiable ) qui leur offre une écoute ou plutôt une lecture attentive d’un groupe de lecteurs assidus.

En partenariat avec Lecteurs.com, Charlotte a réuni trente cinq lecteurs (dont je fais partie) pour lire d’ici novembre les 68 premiers romans français de cette rentrée littéraire.

Au fur et à mesure des parutions de romans, vous retrouverez les avis de lecteurs sur leur blog respectif ou sur Lecteurs.com. Et pour suivre ce projet fou menée par la dynamisante Charlotte, rendez-vous sur la page Facebook du projet.

Vous retrouverez sur l’onglet des challenges de mon blog, les chroniques des romans lus au fur et à mesure de cette belle aventure.

 

Le royaume – Emmanuel Carrère

carrereTitre : Le royaume
Auteur : Emmanuel Carrère
Éditeur : P.O.L.
Nombre de pages : 640
Date de parution : septembre 2014

Auteur :
Né à Paris, le 9 décembre 1957. Emmanuel Carrère a reçu pour ce livre le Prix Littéraire  Le Monde et a été élu Meilleur Livre de l’année pour le magazine Lire.

Quatrième de couverture :
A un moment de ma vie, j’ai été chrétien. Cela a duré trois ans, c’est passé.
Affaire classée alors? Il faut qu’elle ne le soit pas tout à fait pour que, vingt ans plus tard, j’aie éprouvé le besoin d’y revenir.
Ces chemins du Nouveau Testament que j’ai autrefois parcourus en croyant, je les parcours aujourd’hui – en romancier? en historien?
Disons en enquêteur.

Mon avis :
A plusieurs titres, Le royaume était le roman que j’attendais le plus dans cette rentrée littéraire 2014. Premièrement, parce que j’aime la façon dont l’auteur conduit ses enquêtes historiques en y insérant son propre parcours et deuxièmement parce que la quatrième de couverture m’a fortement interpellée. Croire, c’est douter. Et Emmanuel Carrère me promettait ici d’éclairer par son expérience personnelle mon propre questionnement.
L’auteur confirme une fois de plus ce besoin de personnaliser son enquête par sa propre expérience, d’éclairer l’Histoire avec des perspectives actuelles. Ici certains anachronismes, certaines comparaisons avec des faits contemporains
permettent de désacraliser l’enseignement souvent ésotérique de la Bible. Emmanuel Carrère a une volonté de rendre humains des êtres qui nous paraissent souvent comme des dieux, des figures mythologiques.
Pourtant, sous cette ironie moderne, le travail d’historien ne peut nous échapper.
 » J’ai refait pour mon compte ce que font depuis bientôt deux mille ans tous les historiens du christianisme: lire les lettres de Paul  et les Actes, les croiser, recouper ce qu’on peut recouper avec de maigres sources non chrétiennes. »
Tout d’abord, l’auteur nous raconte comment en 1990, il est devenu croyant. Suite à une dépression, inspiré par une marraine chrétienne puis pas Hervé, plutôt bouddhiste, l’auteur se tourne vers la religion et la psychanalyse. Mais la religion n’est pas qu’une réponse à l’angoisse et la pratiquer de manière aussi frénétique ne  redonne pas  « la musique en soi qui fait danser la vie. » De manière aussi spontanée qu’il entre en religion comme on attrape une maladie, il en sort trois ans après. J’avoue ne pas reconnaître ici une vraie croyance mais plutôt un essai hasardeux pour retrouver un goût de vivre.
Pourtant, indéniablement, cette période l’a hanté pour qu’il revienne vingt ans plus tard sur une enquête des débuts du christianisme.
Avec de nombreuses sources ( la Bible de Jérusalem, la traduction œcuménique de la Bible, le livre Q, La vie de Jésus écrit par Renan, un historien ancien séminariste, les épîtres, les Actes des apôtres, le Nouveau testament…), Carrère reconstitue le parcours de Paul, transformé lors d’une rencontre avec Jésus sur la route de Damas, homme ambigu qui ne supporte pas que l’on écoute quelqu’un d’autre que lui, mais renié par les vrais disciples de Jérusalem. Puis la vision de Luc, médecin non juif, possédant de grands talents de romanciers, écrivant ainsi sa version à partir de son expérience avec Paul, les paroles de Jésus que lui a confiées Philippe (livre Q), le récit de Marc et le récit de Flavius Josephe, émissaire de l’empereur Titus qui a détruit Jérusalem.
Toutes ces parties sur Paul, l’enquête et Luc sont assez denses et parfois laborieuses même si elles sont activées par l’esprit ironique et moderne de Carrère. Mais, chacun y trouvera nécessairement des enseignements.
 » J’ai appris beaucoup de choses en l’écrivant, celui qui le lira en apprendra beaucoup aussi, et ces choses lui donneront à réfléchir. »
Si je connaissais l’essentiel des Ecritures ( souvenirs de cathéchisme), j’ai apprécié d’en apprendre davantage sur certains points nébuleux et surtout de comprendre  l’histoire d’Israël (destruction du Temple par les Romains, la création de la Palestine…).
«  Il n’y a dans l’histoire des hommes aucun autre exemple d’un peuple qui a persévéré dans son existence de peuple, si longtemps, en étant privé de territoire et de pouvoir temporel. »
Finalement, après tout de même une lecture laborieuse, j’aime la fin qui montre qu’Emmanuel Carrère a enfin  » entrevu ce que c’est que le Royaume. » Être croyant n’est-il pas simplement  comme Jean Vanier, créateur des communautés de l’Arche, nous le propose de s’aimer les uns les autres. Tout comme Jésus aurait laver les pieds de ses apôtres pour leur montrer qu’il ne leur était pas supérieur, chacun doit pouvoir laver les pieds d’autrui et se réjouir du sourire des plus faibles enfin reconnus.
 » Affaire classée, alors? » Personnellement, il me semble qu’ Emmanuel Carrère est resté fidèle au jeune croyant qu’il était.

Merci à Nathalie et Kincaid pour cette lecture commune. Rosemonde fera paraître sa chronique un peu plus tard mais je la remercie d’ores et déjà de nous avoir accompagnées.

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Saving Joseph – Laurent Clerc

clercTitre : Saving Joseph
Auteur : Laurent Clerc
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 192
Date de parution : 30 octobre 2014

Auteur :
Laurent Clerc travaille en entreprise et mène une carrière plutôt intéressante dans le secteur audiovisuel, côté finances. Né dans la Nièvre, il vit à Paris et ne prévoit pas d’en partir. A quarante-quatre ans, ce père de trois enfants publie Saving Joseph, son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Être un homme aujourd’hui, qu’est-ce que c’est? Trouver sa niche et s’y terrer?
La quarantaine, crâne dégarni et mal dans son couple (sans lien de cause à effet), le héros est un type sans histoire. Mais, le jour où il se retrouve dans une chapelle à l’approche de Noël, lui qui ne met plus les pieds à l’église, sa vie bascule. Alors que tout le monde est en adoration devant la Vierge Marie, le héros prend le parti de Joseph : père adoptif contre son gré, sommé de fermer les yeux sur cette grossesse suspecte et relégué au rang de figurant de la crèche, c’est lui le pigeon de l’histoire!
Tandis qu’il tente de reconquérir sa compagne par des moyens plus ou moins judicieux, le héros entame un dialogue fantasmé avec Joseph qui le mènera sur les chemins les plus vertueux… et les plus sulfureux.
Avec humour et fantaisie, Laurent Clerc signe la chronique drôle et moderne d’un homme de tous les jours pris dans les contradictions de la société.

Mon avis :
 » Le seul moyen pour Joseph de ne pas passer pour un minable, c’était d’adhérer au projet, et d’afficher comme maintenant une dévotion soumise. »

Lorsque le narrateur, passant dans une église, se retrouve devant la crèche, son œil et son esprit contrarié par l’attitude  de sa compagne se posent sur le bon Joseph, cet homme cocu (même si c’est par le Saint Esprit, il faut bien le dire) et pourtant présent et faisant bonne figure.
Une jeune et belle nonne au teint hâlé passant par là, accentue l’incompréhension de notre homme sur la résignation et le renoncement.
« Le confort s’obtient par une dissimulation, consciente ou non, de la vérité. » Mais notre homme ne veut pas renoncer à sa Julia qu’il aime.
Pourtant, maintenant, leur couple c’est un peu  » Deux quarantenaires : peu de regards et de gestes tendres. L’harmonie est ancienne : chatte sèche et gland poussiéreux. »
Riche d’une donation de vingt mille euros de sa mère trop aimante et de son père indifférent ( » de la mesure en toute chose » répète-t-il), le héros conseillé par un Joseph personnifié, va tout tenter pour retrouver le sourire de Julia, sa copine qui lève à peine la tête des écrans de télévision et du portable.
Rien n’est trop beau pour elle mais ni les voyages, ni les petites attentions ne l’émeuvent.
Soutenu par le scabreux Joseph et la souriante nonne Sonia « douée d’un pouvoir qui la protège des humeurs sombres« , notre héros tente de se remonter le moral dans un lupanar (ça c’est l’idée de Joseph) ou en retraite au couvent de Sonia.
 » Je commence à croire que ma meilleure option est de rester ici pour découvrir quelles connaissances acquiert celui qui tient bon dans le désert. »
En dépensant au fil des chapitres ses vingt mille euros, en explorant des hypothèses, le héros parviendra-t-il à remettre du sourire dans sa vie.

Dans un style moderne ( les citations vous en donnent un aperçu), l’auteur a un regard caustique et drôle sur le quotidien, notamment sur l’addiction aux séries télévisées débiles et aux SMS, sur la hiérarchie des nonnes, sur les soirées branchées. Il parvient parfois à nous entraîner dans sa fantaisie mais le récit se réduit à nous faire sourire (ce qui est déjà bien) sans vraiment nous faire réfléchir sur la problématique qui aurait pu être intéressante « Choisir , c’est renoncer« .

nouveaux auteurs

 

 

 

Jours heureux à Flins – Richard Gangloff

gangloffTitre : Jours heureux à Flins
Auteur : Richard Gangloff
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 238
Date de parution : mars 2013

Auteur :
Richard Gangloff est né en 1951. Une jeunesse dans un milieu modeste, en banlieue parisienne où il pratique plein de petites activités, notamment chez des constructeurs automobiles. Jours heureux à Flins est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Mai 68, Flins, l’usine-modèle de ce qu’on appelle alors la Régie Renault.
Pendant que la société se soulève, à mille lieux des « cadences infernales », Bertrand l’utopiste, Marie la révoltée, Luc le débrouillard, Ginette la bonne copine pas farouche et Gilbert, le populaire patron du comité d’entreprise, fréquentent « Le Cinq », un bar clandestin, tout en se moquant des ordres lancés par une hiérarchie grotesque.
Ils font des courses sauvages en R8 Gordini et arrêtent les chaînes de montage lorsque l’envie de batifoler les prend. Combines, truandes, coulage… on profite de la vie dans une bonne ambiance. Jusqu’au jour où la paye des employés est volée, probablement grâce à des complicités internes, semant la panique au sein de l’usine. Qui sont les auteurs de ce braquage ?
Dans cette désopilante chronique où une bande de copains se débrouille pour s’en sortir, Richard Gangloff dresse le tableau iconoclaste d’une époque dont nous avons tous une certaine nostalgie.

Mon avis :
« Voilà, c’est comme ça la vie à Flins : pour certains, pour beaucoup, c’est la routine nourricière et fatigante, pour d’autres, nettement moins nombreux, c’est une source de conneries à déguster, une mine de combines à exploiter, un terrain de plaisirs à cultiver. »
A Flins, on travaille chez Renault de père en fils dans des conditions difficiles avec de lourdes charges, du travail à la chaîne ou avec des produits toxiques. Et pourtant, pour certains, il y fait bon vivre. Notamment grâce à un comité d’entreprise à faire rêver, une bibliothèque, une super cantine, des ouvrières peu farouches qui vous offrent des moments privilégiés pour arrondir les fins de mois, des combines sur le dos de l’entreprise pour améliorer le quotidien de l’ouvrier.
Bertrand et ses copains vont toutefois vouloir l’améliorer un peu trop en préparant le  » casse du siècle ». Fort heureusement, les vigiles ne sont pas très vaillants et les évènements de Mai 68 vont quelque peu embrouiller les données.
Richard Gangloff nous rappelle une certaine image de la société des années 60 avec le plein emploi mais des conditions de travail difficiles (quoique nos copains ne semblent pas trop souffrir), le poids des syndicats, et surtout ce côté très « franchouillard » illustré par la présence d’alcool et de plaisirs sur le lien de travail.
Il y a de très bons moments comme la première entrée de Bertrand dans l’atelier des filles ( très vulgairement appelé Le parc aux moules) ou la punition donnée à un vigile qui a eu la main un peu lourde sur une des filles.
Avec un style très simple et basique, l’auteur nous donne une vision humoristique et tendre de la vie des ouvriers dans les années soixante.
Je remercie les Éditions Albin Michel pour la lecture de ce premier roman de Richard Gangloff.

 

 

 

7 femmes – Lydie Salvayre

salvayreTitre : 7 femmes
Auteur : Lydie Salvayre
Éditeur : Perrin
Nombre de pages : 240
Date de parution : avril 2013

Auteur :
Lydie Salvayre est l’auteur de douze romans, parmi lesquels La Déclaration (Prix Hermès du premier roman), La Compagnie des spectres (Prix Novembre, aujourd’hui Prix Décembre) et BW (Prix François-Billetdoux). Ses livres sont traduits dans une vingtaine de langues. Certains ont été adaptés au théâtre.

Présentation de l’éditeur :
Sept portraits intimistes et enlevés des plus grandes figures littéraires et féminines du début du XXe siècle.

Sept femmes. Sept allumées pour qui l’écriture n’est pas un supplément d’existence mais l ‘existence même. Sept œuvres dont la force e t la beauté ont marqué Lydie Salvayre et décidé pour beaucoup de sa vie. Sept parcours, douloureux pour la plupart, dont elle suit les élans, les angoisses, les trébuchements et les fragiles victoires.

Mon avis :
Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes.
 » J’étais simplement portée par le désir de faire durer encore l’émotion que j’avais éprouvée à les lire, et de me tenir en quelque sorte, affectueusement (je m’arrogeai ce droit), à leur côté. »
J’avais un peu le même sentiment lorsque j’ai découvert que Lydie Salvayre avait écrit un livre sur ses sept femmes de lettres.  » sept allumées pour qui écrire est toute la vie. » Tsvetaeva avait même inventé ce mot qui les définit si bien « vivrecrire ».
Pour tous ceux et celles qui ont aimé les livres de ces auteurs, vous prendrez plaisir à en comprendre les inspirations. Mon seul regret est que chacune aurait mérité un livre à part entière et que les quelques dizaines de pages consacrées à chaque femme passionnée et passionnante me semblent trop courtes.
Emily Brontë est née dans le Yorshire et elle sera tellement attachée à son Haworth natal que chaque éloignement la rend malade. Un père pasteur, une famille décimée par la tuberculose, un frère prometteur qui sombre dans l’alcool, c’est une enfance difficile mais centrée sur l’imagination (lecture de journaux et romans noirs)qui forgera son caractère. Elle possède une grande force qui l’amène à soigner une morsure de chien en appliquant un pique-feu sorti des braises sur la plaie sans lâcher une seule plainte. Tout le monde connaît Heathcliff, le héros du roman Les hauts du Hurlevent, cet homme « sauvage, orgueilleux, métaphysique, asocial et d’une intransigeance implacable. » Si ce roman fait scandale a l’époque, il sera un siècle plus tard désigné  » comme le plus grand roman d’amour de tous les temps. » Son frère et elle, meurent de la tuberculose en 1848.

Djuna Barnes est américaine, née d’un père volage et d’une mère soumise. Elle est élevée  à la campagne comme un garçon avec ses quatre frères. Devenue journaliste, elle débarque à Paris en 1920 et rencontre tous les américains et anglais de Paris ( Joyce, Man Ray, Hemingway…). Elle est à la fois élégante et fruste. Elle fréquente les américaines lesbiennes et emménage avec Thelma Wood. Leur rupture la fera sombrer dans l’alcool.
 » Djuna Barnes trouva-t-elle dans sa relation à Thelma le malheur qu’elle cherchait. »
Dans son roman Les bois de la nuit on retrouve les personnages qu’elle rencontre, notamment Thelma en Robine et Dan Mahoney, un ami homosexuel lui inspire le Docteur O’Connor. Lorsqu’elle rentre aux Etats-Unis avec pour seule ressource la pension de Peggy Guggenheim, elle s’isole complètement, tombe dans l’aigreur, ne mange plus jusqu’à mourir seule à 90 ans.

Sylvia Plath connaît le bonheur lorsqu’elle épouse Ted Hughes. Mais les blessures de l’enfance sont profondes ( perte douloureuse de son père). Elle a un besoin profond de réussite et le refus des éditeurs l’amène à sa première tentative de suicide. Le succès de Ted la dévalorise encore davantage. Lorsque leur union prend fin, Ted ayant succombé aux charmes d’Assia poète elle aussi, Sylvia se retrouve seule avec deux enfants dans le triste Devon. Ses poèmes deviennent alors encore plus ironiques et violents.
 » Que les plus beaux poèmes de Plath soient nés dans cet état d’extrême souffrance, dans cette tête piétinée, saccagée, à vif, ne cesse encore de m’interroger. » En 1963, installée à Londres dans la maison où Yeats a vécu, elle se suicide en ouvrant le gaz. Ariel, son dernier recueil de poèmes sera un succès posthume. La cloche de détresse pourtant passé inaperçu à sa sortie deviendra ensuite un best-seller.

Colette est un être qui manie l’ambiguïté. Elle préfèrera au soir de sa vie l’amour de la nature à celui des hommes. Sa mère, Sido l’élève dans l’esprit de la liberté et de la découverte. Son père est plus effacé mais elle l’aime beaucoup parce que, comme elle, il rêvait d’écrire. Après son mariage avec Willy, elle mène une vie excentrique au cœur de la Belle Epoque. Les infidélités de son mari la poussent vers l’homosexualité et elle enchaîne les scandales. Elle se marie avec le baron de Jouvenel qui lui confiera ensuite la gestion de son journal, Le matin et prendra son beau-fils comme amant. L’auteur définit l’originalité de son style à  » la tournure gracieuse d’une phrase, à l’usage insolite d’un mot, au chic d’une expression. »

Marina Tsvetaeva vit successivement en Russie et en France. Elle refuse d’adhérer aux règles sociales, et refuse tous les camps et toutes les églises. Elle se marie en 1911 avec Sergueï Efron mais aura ensuite de nombreuses aventures tant avec des hommes que des femmes. Elle entretient une amitié épistolaire avec Boris Pasternak qu’elle reniera quand il s’engagera auprès de Staline. Lorsque son mari et sa fille sont soupçonnés d’appartenir aux services secrets français, elle retourne en Russie. Sergueï est fusillé, sa fille emprisonnée. En 1941, considérée comme une ennemie du peuple, brutalisée par les agents du NKVD, elle préfère mettre fin à ses jours.

Virginia Woolf n’a jamais pu affronter la mort. Elle en rit pour ne pas la voir. Et la mort la poursuit puisqu’elle perdra sa mère, sa sœur Stella opprimée par son père, son frère et un jeune neveu tué par les franquistes. Bien qu’antisémite, elle épouse un juif peut-être parce qu’à 29 ans après avoir flirté avec le mari de sa sœur, elle doit se caser. Elle est à la fois mondaine et solitaire. Ecrire est sa seule façon de ne pas devenir folle mais lorsque le livre est terminé elle sombre dans la mélancolie, déçue par le résultat. Après la mort de son jeune neveu, rattrapée par la folie, elle se noie dans l’Ouse, les poches remplies de pierres.

Ingeborg Bachmann est la plus moderne. Elle aussi est tiraillée par un dilemme.  Elle est déchirée entre un père qui adhère au parti national socialiste et son amour pour Paul Celan juif interné en camp de travail dont les deux parents sont morts en déportation. Contrairement à Emily Brontë, elle renie son pays, l’Autriche « où l’horreur nazie a fait régner une nuit profonde » et déménagera treize fois dans différents pays d’Europe. Le suicide de Celan et sa séparation avec l’écrivain Max Frisch la plongent dans la dépression. Elle abuse des somnifères et trouvera la mort à Rome en 1973. Elle défendait une littérature ancrée dans la réalité et enrichie des plumes d’autres écrivains.

Sept femmes marquées par un pays ( Emily Brontë avec son cher Haworth, Marina Tsvetaeva brisée par le régime de Staline, Ingeborg Bachmann fuyant l’Autriche nazie),  par un père ignoble ( Virginia Woolf, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes), par la mort de proches ( Emily Brontë, Colette, Ingeborg Bachmann, Marina Tsvetaeva), par leur besoin d’être reconnue pour leur art ( Sylvia Plath, Marina Tsvetaeva), par des liaisons sulfureuses ( Djuna Barnes, Colette) mais surtout par un besoin d’écrire pour exister, pour ne pas sombrer dans la folie, pour témoigner, pour défendre le droit des femmes (qui souvent devaient écrire sous un pseudonyme masculin pour espérer être publiée).
Lydie Salvayre nous parle de ses femmes dans un style très agréable qui mêle citations de leur œuvre et souvenirs, réflexions personnelles. Ces récits montrent la reconnaissance de l’auteur pour ces sept femmes, sa passion pour la littérature. Et je note cette phrase qui explique l’addiction de certaines lectrices dont je fais partie:
 » car un auteur aimé vous amène vers ses livres aimés, lesquels vous amènent vers d’autres livres aimés, et ainsi infiniment jusqu’à la fin des jours, formant ce livre immense, inépuisable, toujours inachevé, qui est en nous comme un cœur vivant, immatériel mais vivant. »

Je remercie les Editions Perrin pour la lecture de ce livre qui me donne envie de redécouvrir quelques œuvres de ces sept femmes de lettres.
Les Hauts du Hurlevent d’Emily Brontë, Malina d’Ingeborg Bachmann, Les bois de la nuit de Djuna Barnes, Orlando de Virginia Woolf, Sido de Colette, Mon Pouchkine de Marina Tsvetaeva, Ariel de Sylvia Plath.

plume

La femme de nos vies – Didier Van Cauwelaert

dvcTitre : La femme de nos vies
Auteur : Didier Van Cauwelaert
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 304
Date de parution : mars 2013

Auteur :
Didier van Cauwelaert cumule prix littéraires et succès public. Prix Del Duca pour son premier roman en 1982, prix Goncourt et prix Nimier pour Un aller simple en 1994, il a publié récemment Les témoins de la mariée et Double identité.

Présentation de l’éditeur :
Nous devions tous mourir, sauf lui. Il avait quatorze ans, il était surdoué et il détenait un secret. Moi, on me croyait attardé mental. Mais ce matin-là, David a décidé que je vivrais à sa place.
Si j’ai pu donner le change, passer pour un génie précoce et devenir le bras droit d’Einstein, c’est grâce à Ilsa Schaffner. Elle m’a tout appris : l’intelligence, l’insolence, la passion. Cette héroïne de l’ombre, c’est un monstre à vos yeux. Je viens enfin de retrouver sa trace, et il me reste quelques heures pour tenter de la réhabiliter.

La femme de nos vies fait partie des dix ouvrages sélectionnés pour le Prix Cabourg du roman 2013.

Mon avis :
En janvier 1941 Jürgen Bolt, jeune paysan autiste léger, dénoncé par ses parents est interné à l’hôpital psychiatrique d’ Hadamar. Son voisin de lit est David Rosfeld, un garçon juif surdoué dont la mère, célèbre scientifique a été assassinée.
La veille de l’euthanasie de ces jeunes enfants différents par les nazis, Jürgen et David échangent leur identité.

 » Je refuse d’être le meilleur dans une société sans âme qui tue ceux qu’elle juge inférieurs. »

Ilsa Schaffner récupère des enfants surdoués pour les projets scientifiques du Reich. Elle avait repéré David et elle emmènera donc Jürgen. Dans le château d’Helm en Bavière, elle gère une école de surdoués avec son ami Gert qui lui, dresse des chiens pour l’armée nazie. Hitler est très intéressé par les progrès des animaux et attend des enfants qu’ils mettent au point la bombe atomique, chose possible avec les archives de Yael Rosfeld.
Soixante dix ans plus tard, David alias Jürgen est au chevet d’Ilsa et il y croise Marianne Le Bret, sa petite-fille. Elle souhaite arrêter l’acharnement thérapeutique sur sa grand-mère qui pour elle, n’est qu’un bourreau nazi.
Dans une longue conversation indirecte, David tente de réhabiliter la mémoire de celle qui lui a sauvé la vie,  » la femme qui a fait ma vie.« .  Et cette empathie constructive, cette intelligence du cœur qui caractérisent Jürgen m’ont totalement convaincue. Car dans ce récit avec Marianne, Jürgen est à la fois passionnant, fripon, curieux, philosophe. Jürgen communique sa sensibilité lorsqu’il sauve un veau de l’abattoir, sa passion devant la belle Ilsa, son admiration pour l’intelligence et la bonté de David, son impulsivité quand il assène un coup de poing à Hoover qui insulte la mémoire d’Einstein, sa curiosité lorsqu’il se mêle de la vie intime de Marianne.
Certes l’histoire est intéressante avec le projet et le destin d’Ilsa, la rencontre avec Einstein, mais c’est surtout cette façon de raconter qui m’a ravie avec un double objectif pour le narrateur, celui de réhabiliter Ilsa Schaffner et de redonner à Marianne le bonheur et la douceur de vivre.

«  A force de tout garder au fond de soi, on passe pour quelqu’un d’insensible, et on en veut aux autres d’être aussi mal jugés. »

 » Toujours cette peur de blesser ceux qu’on aime en ouvrant notre cœur. Ce qu’ils  déduisent de nos silences leur fait tellement plus mal… »

Je remercie les Éditions Albin Michel pour la lecture de ce nouveau roman de Didier Van Cauwelaert.

La première chose qu’on regarde – Grégoire Delacourt

delacourtTitre : La première chose qu’on regarde
Auteur : Grégoire Delacourt
Éditeur : JC Lattès
Nombre de pages : 250
Date de parution : mars 2013

Auteur :
Né en 1960 à Valenciennes, Grégoire Delacourt est publicitaire. Après le succès de L’Écrivain de la famille, son premier roman (20 000 exemplaires vendus en édition première, prix Marcel Pagnol, prix Rive Gauche), La Liste de mes envies, paru en février 2012, lui a valu une renommée internationale.

Présentation de l’éditeur :
Le 15 septembre 2010, Arthur Dreyfuss, en marcel et caleçon Schtroumpfs, regarde un épisode des Soprano quand on frappe à sa porte.
Face à lui : Scarlett Johansson.
Il a vingt ans, il est garagiste.
Elle en a vingt-six, et elle a quelque chose de cassé.

Mon avis :

 » C’est la pire chose qui puisse arriver d’être la plus jolie fille du monde. »

Toutes les jeunes filles rêvent de ressembler à une actrice sans savoir comment l’apparence peut gâcher une vie. Être réduite à un objet de désir peut s’avérer très frustrant.
Arthur Dreyfuss et Jeanine Foucamprez vont en mesurer toutes les conséquences.
Lui est garagiste à Long, un petit village de la Somme. Il ressemble à Ryan Gosling, en mieux. Elle est mannequin vedette  pour la tournée Pronuptia et elle est le sosie parfait de Scarlett Johansson. Cette belle apparence lui vole toute sa personnalité.
Elle l’aperçoit alors qu’il répare le vélo d’ une petite fille. Le sourire de l’enfant lui révèle toute la douceur et l’importance du jeune garagiste. Elle décide alors de débarquer chez lui. Il lui ouvre la porte en caleçon schtroumpfs et marcel blanc et reste bouche bée devant cette Scarlett.
C’est l’histoire d’une rencontre de  » deux grands blessés d’amour, deux victimes du chagrin. »
Tous deux ont fait le deuil d’un père, ont été oubliés par leur mère. Il a perdu sa sœur dévorée par un chien lorsqu’elle avait deux ans. Elle a subi un beau-père photographe un peu trop pressant.
A l’image de  ce livre de poésie de Jean Follain, trouvé par Arthur dans une voiture accidentée, l’auteur met de l’amour, de la beauté, de la simplicité dans des vies chaotiques.
Si l’auteur s’est amusé en utilisant un ton ironique, en se référant au cinéma, cet emballage a, pour moi, noyé la pureté des sentiments. Je trouve cela un peu dommage car l’histoire est belle si on l’épure des abus ironiques.
Par contre, l’auteur reste fidèle à son univers en opposant deux mondes, celui des stars et celui des gens simples. On retrouve aussi son profond attachement à sa région natale avec des allusions au langage, aux spécialités culinaires, aux sites géographiques. Grégoire Delacourt met un point d’honneur à décrire les petits villages tant dans l’aspect que la manière d’y vivre. Il explique en ajoutant des parenthèses explicatives assez drôles.
Comme dans La liste de mes envies, on retrouve la simplicité du bonheur et la dérive dramatique liée aux apparences.
En somme (sans jeu de mots), l’auteur reste fidèle à son univers en s’amusant avec un ton différent, qui n’est pas forcément celui que je préfère.

J’ai lu ce livre avec une communauté de lecteurs d’Entrée Livre, vous pouvez retrouver sur le site toutes nos critiques de livres. N’hésitez pas à nous rejoindre sur Entrée Livre afin de dénicher des idées de lecture.

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