Cicatrice – Sara Mesa

Titre : Cicatrice
Auteur : Sara Mesa
Littérature espagnole
Titre original : Cicatriz
Traducteur : Delphine Valentin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 223
Date de parution : 19 avril 2017

Dans Quatre par quatre, Sara Mesa tissait une histoire ambiguë et cruelle dans une école privée espagnole, illustrant avec ce microcosme une image de la dictature.
Je retrouve avec Cicatrice, cette façon de porter une histoire perverse sans jamais choquer le lecteur grâce à une complexité et une évolution inattendue de ses personnages, une image intelligente du monde moderne plongée dans les amitiés virtuelles et la surconsommation.

Dès le premier chapitre, nous assistons à une scène énigmatique et scabreuse. Les chapitres suivants, en remontant dans le passé éclairent la situation. Et cette construction se répète tout au long du récit.
Sonia, vingt-deux ans, est stagiaire en saisie informatique. Elle vit avec sa mère, sa grand-mère et ses demi-frère et soeur. Enfant, elle avait l’habitude d’inventer sa vie. Passionnée de littérature, elle s’inscrit sur un club de lecture en ligne. Elle apprécie les échanges cordiaux avec d’autres membres et décide de participer à un dîner à Càrdenas, à sept cent kilomètres de sa ville.
Tous les hommes qu’elle y rencontre sont décevants. Les relations virtuelles sont parfois plus riches que la réalité.
Sur le forum, à son retour, elle reçoit un message privé de Knut Hamsun:
«  Tu m’envoies une photo pour que je puisse te voir. Moi, en échange, je t’envoie les livres que tu me demandes. Tu peux m’en demander plusieurs. Il n’y a pas de problème. »
Malgré les mises en garde, Sonia se laisse convaincre. Elle reçoit rapidement un carton de douze livres, tous neufs.
Leurs conversations virtuelles deviennent de plus en plus riches. Knut se révèle un guide littéraire ambitieux, un être qui refuse toute contrainte sociale mais aussi un kleptomane bien entraîné.
Sonia se laisse séduire par cette avalanche d’attentions. Les colis sont de plus en plus volumineux avec des livres, des CD, des parfums puis de la lingerie, des chaussures, des vêtements de marque.
Knut ne lui demande rien d’autre que sa présence en échange, simplement discuter littérature, la pousser à écrire des nouvelles.
Plusieurs fois, Sonia, inquiète par cette présence étouffante, tente de couper les ponts. Elle se marie, a un enfant. Mais Knut revient toujours vers elle. Il se crée une relation étrange entre ces deux personnages. Qui a besoin de l’autre? Qui profite de l’autre?
Kleptomane, fétichiste, Knut assouvit ses fantasmes en imaginant Sonia dans les sous-vêtements qu’il vole pour elle. En prenant le surnom d’un écrivain maudit ( Knut Hamsun, écrivain norvégien banni pour avoir été soutenu par les nazis), l’homme affichait son tempérament.
Sonia, incapable de profiter de tout ce que Knut lui envoie, a besoin de cette attention d’autrui. Il l’oblige à se dépasser. D’ailleurs, elle ne semble tirer aucune reconnaissance de son mari, de son fils ou de son travail.
«  Il faut persévérer, être constant, comme dans la vie en général. C’est la seule voie pour tirer le meilleur de soi. »

Au-delà de cette relation fascinante entre deux personnes esclaves de leurs obsessions, Sara Mesa met en évidence ce monde moderne où les relations virtuelles prennent le pas sur les relations familiales, ce monde où l’abondance entraîne une course infinie vers le besoin de possession. En tant que lecteur compulsif, combien sommes-nous à vouloir engranger toujours plus de livres que l’on ne saurait lire?
Knut, en individualiste, critique tous les diktats de groupe, n’éprouve aucune culpabilité à voler des grandes chaînes de magasin qui font suffisamment de profits.
 » Le travail ne sert qu’à travailler plus. Je ne travaille pas, c’est sûr. Je consacre mon temps à acquérir des choses et à la contemplation de l’univers, ce qui est déjà bien assez. »
Son attitude met en exergue l’individualisme égoïste des sociétés modernes.
 » Ceux qui clament que ces multinationales représentent le capitalisme le plus atroce sont les mêmes qui s’y empiffrent de hamburgers et de cappuccinos dans des gobelets en carton, puis sortent et recommencent immédiatement à vociférer des slogans pacifistes. N’importe lequel d’entre eux, si tu lui voles son portable, se mettra à hurler, à te taper dessus et, à la limite, trouvera tout à fait justifié qu’on te torture au commissariat. Écrase le pied d’un autre, et tu verras comme la douleur lui fera oublier tous les enfants du monde mutilés par les bombes à fragmentation. »

Avec ces personnages très travaillés, Sara Mesa nous entraîne dans une relation addictive entre deux êtres solitaires, mal à l’aise dans leur environnement mais en profite aussi pour alerter sur cette société individualiste et les dangers de relations virtuelles.
J’aime cet univers ambigu, passionné et mon intérêt est resté sans failles jusqu’à cette fin énigmatique qui laisse une place à toutes les possibilités que l’auteur a pu glisser dans son récit.
Cette jeune romancière espagnole s’inscrit parmi les auteurs que je ne manquerais pas de suivre.

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Le poids du cœur – Rosa Montero

MonteroTitre :Le poids du coeur
Auteur : Rosa Montero
Littérature espagnole
Traducteur : Myriam Chirousse
Titre original : El peso del corazón
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 368
Date de parution : 14 janvier 2016

Avec Le poids du cœur, nous retrouvons Bruna Husky, la techno-humaine des États Unis de la Terre au début du XXIIe siècle pour une nouvelle enquête qui la mènera de Madrid à Onkalo, site de stockage des déchets nucléaires en Finlande.
Pour ceux qui n’auraient pas lu Des larmes sous la pluie, vous pouvez prendre connaissance du monde imaginé par Rosa Montero en parcourant les annexes en fin de livre. Cette enquête peut se lire séparément même si je conseille la lecture du premier opus pour mieux se familiariser avec Bruna.

Bruna est une androïde, réplicante de combat. Sortie des deux ans de travail obligatoire pour son constructeur, elle est devenue détective privée. Bruna a toutefois une spécificité. Son mémoriste (celui qui installe la mémoire des androïdes), Pablo Nopal a dérogé à la règle en lui inculquant ses propres souvenirs de jeunesse, dont la conscience de la mort par celle de ses parents.

 » -Tu m’as donné la peur de la mort..
Mais c’est le don des artistes. Sans peur, il n’y a pas de création.« 

Et la mort est difficile pour les techno-humains puisqu’elle est programmée au bout de dix ans d’existence par une TTT, tumeur totale techno. Elle se souvient encore de la fin de Merlin, le techno-humain qu’elle a aimé durant deux ans.
Bruna tient en permanence le décompte des jours qui la séparent de la mort.
La détective est ici engagée par une veuve, Rosario Loperena, suite au cambriolage d’un diamant noir fait des cendres de son mari, Alejandro Gand.
Dans cette enquête, en s’aventurant dans la Zone Zéro, Bruna récupère Gabi, une fillette de l’Est quelque peu sauvage. La fillette a été exposée à une zone radioactive alors que l’énergie nucléaire est interdite depuis 2059.
Flanquée d’un tactile ( praticien qui calme par l’application des mains), Daniel Deuil puis d’une réplicante activiste, Bruna se rend sur Labari , une des plate formes artificielles qui gravitent autour de la Terre. La récupération d’une carte cachée dans une reproduction du célèbre dessin, Le cri de Munch ( l’auteur explique d’ailleurs en fin de livre une coïncidence assez étrange) les conduit en Finlande.
Les enquêtes sur Labari où l’on découvre une société hiérarchisée en castes, où les femmes et les esclaves n’ont aucun droit et en Finlande, zone dévastée par la guerre sont bien rythmées et percutantes.

L’auteur continue aussi à construire le personnage de Bruna en mettant en évidence les sentiments humains de la réplicante. Son amitié et son inquiétude pour la jeune Gabi, son attirance pour l’inspecteur Lizard, un humain bourru avec lequel elle a déjà eu une aventure dans Des larmes sous la pluie, son lien avec Yiannis, le vieil archiviste, ses humeurs envers Bartolo, un goulu ( animal de compagnie extra-terrestre) en font une héroïne très attachante.

Avec Des larmes sous la pluie, j’avais été subjuguée par ce monde futuriste créé par Rosa Montero. Ici l’effet de découverte est un peu moindre mais j’apprécie d’y trouver une évolution du personnage qui, je le sens, peut nous emmener beaucoup plus loin.

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Quatre par quatre – Sara Mesa

quatreparquatre.inddTitre : Quatre par quatre
Auteur : Sara Mesa
Littérature espagnole
Titre original : Cuatro por cuatro
Traducteur : Delphine Valentin
Éditeur : Rivages
Nombre de pages : 315
Date de parution : avril 2015

Auteur :
Sara Mesa est née à Madrid en 1976. Succès critique en Espagne, Quatre par Quatre a été finaliste du prestigieux Prix Herralde, qui a récompensé des auteurs comme Javier Marias ou Roberto Bolano

Présentation de l’éditeur :
Dans un pensionnat coupé du monde, censé protéger la jeunesse espagnole du chaos, une dictature en miniature règne. Le directeur manipule les élèves, tirant profit du système pour son seul plaisir. Plutôt que de livrer un témoignage de plus sur les régimes totalitaires, Sara Mesa tisse un conte cruel d’une grande intelligence, qui puise son inspiration chez Kafka et Vargas Llosa.

Mon avis :
Sara Mesa nous plonge dans l’atmosphère étrange du collège Wybrany, un centre éducatif de luxe qui, en souvenir de son fondateur polonais accueille aussi des élèves boursiers, enfants du personnel, appelés les Spéciales.
Dans cet établissement, il n’est « pas question de rigidité, mais de rigueur. Pas de sévérité, mais de fermeté. »

Nous découvrons, dans un premier temps, la vie du « coledj » en suivant un groupe de garçons et un groupe de filles. La mixité n’est pas mise en place dans l’établissement mais à l’intérieur d’un groupe d’autres frontières se creusent. Les liens d’amitié entre les filles des employés et les autres ne sont pas bien vues par les riches familles. Les Spéciales se réfugient souvent dans des comportements extrêmes d’adolescents (boulimie, fugue). Côté garçons, les faibles sont mal intégrés dans les bandes de caïds. Ignacio, le boiteux exclu qui est aussi le protégé du Directeur, est prêt à tous les avilissements pour devenir l’ami d’Hector, fils d’un ex premier ministre.
Les responsables ne font pas figure d’exemple avec un directeur qui aime convoquer « la Derche » afin qu’elle se déshabille pendant qu’il s’adonne à la cocaïne. Le Guide, conseiller du coledj mène un jeu particulier et sournois avec la jeune Célia, une Spéciale dont la mère vit dans les quartiers pauvres de Cardenas.
Enfants et adultes semblent trouver leur place dans cet établissement où les murs cachent d’étranges règles.
La seconde partie donne la parole à un professeur remplaçant, Isidro Bedragare, un jeune homme réservé, écrivain raté, énigmatique venu remplacer le professeur de français mystérieusement absent. Il a « le genre de ceux d’en bas« , « celui des renfermés, des faibles, des rêveurs.« . Sa timidité et son passé sombre peu dévoilé, l’empêchent de poser les questions qui l’assaillent. Petit à petit, il découvre les disparitions d’élèves ou de professeurs, les comportements étranges.
 » Un mystère autour des règles que quelqu’un établit et qui ne sont pas tout à fait définies. L’étranger ne connaît pas les règles. Il voudrait s’y soumettre mais est incapable de les appréhender. Il ne peut pas non plus s’y opposer. Les règles existent, elles sont fortes, elles sont strictes, mais ne sont écrites nulle part. On ne peut donc ni obéir  ni désobéir. »
Les propositions du directeur et le journal caché du professeur qu’il remplace lui feront découvrir ce que cachent les murs de ce collège d’exception.
Sara Mesa maintient le mystère, l’ambiguité du lourd silence sans vraiment dévoiler le passé des personnages, le contexte de l’extérieur, les actes réels. Je suis ainsi vraiment entrée dans cette ambiance mystérieuse où l’on sent le danger sans vraiment le croiser. Les personnages illustrent ceux qui se doutent sans oser dénoncer, ceux qui jouent sur la peur des autres, ceux qui s’enlisent dans leur condition réaffirmant ainsi les lois tacites des plus forts.
Quatre par quatre est un roman qui vous fait ressentir l’atmosphère de ce genre d’établissement, ce huis-clos où cohabitent  le droit des élites et l’abnégation des soumis.

«  Ainsi fonctionnaient les cloaques: l’odeur de l’eau croupie remonte parfois, un bruissement vous interpelle, mais on ne le voit jamais, on ne parle jamais d’eux, ils n’existent pas. »

 

Cette lecture entre dans le cadre du mois espagnol organisé par Sharon.

2015reading espagne

 

 

La ville heureuse – Elvira Navarro

navarroTitre : La ville heureuse
Auteur : Elvira Navarro
Littérature espagnole
Traducteur : Alice Ingold
  Éditeur: Orbis Tertius
Nombre de pages : 220
Date de parution : juin 2014

Auteur :
Elvira Navarro Ponferrada, née à  Huelva  en 1978 ) est un écrivain espagnol .
Elle possède un diplôme en philosophie .
En 2004, elle a remporté le concours de la Ville de jeunes artistes de Madrid. En 2007, elle publie son premier livre, La ville en hiver (Cheval de Troie), qui a été chaleureusement accueilli par la critique et honoré comme Nouveau Talent Fnac. En 2009, elle publie La Ville heureuse (Mondadori), qui a remporté le Prix Roman XXV Jaén et IV Prix Tempête du meilleur nouvel auteur, et a été élu par la revue Cultures publique divulgation comme l’un des livres de l’année.

En 2010 Elvira Navarro est considérée comme un des 22 meilleurs conteurs de langue espagnole de moins de 35 ans par le magazine Granta.

Présentation de l’éditeur :
Un jeune garçon arrive de Chine pour rejoindre sa famille qui a émigré en Espagne. Une fillette fuit à la recherche d’un vagabond qui l’effraye et la fascine.
La Ville heureuse est ce roman en forme de diptyque construit autour de deux histoires imbriquées, deux récits d’apprentissage et de découverte d’un monde fait de mensonges, de laideur et de conventions hypocrites.
Chi-Huei a quitté la Chine, son village de province où il vivait heureux en compagnie de sa vieille tante. Contraint à l’âge de six ans de rejoindre sa famille qui survit dans la grande ville jamais nommée, à la tête d’un commerce rudimentaire de poulets rôtis et de riz cantonnais pompeusement baptisé Restaurant chinois, il se heurte à sa propre nostalgie, à la honte et la déception que lui inspire sa famille aux chimériques ambitions de réussite, à une langue étrangère, aux difficultés d’intégration, de découverte et d’apprentissage d’un monde nouveau. Il partage le même quartier que Sara avec qui il noue une amitié complice. Celle-ci est la protagoniste du deuxième récit, mené depuis la troublante et subtile intériorité de la fillette. À la découverte de l’univers qui l’entoure, transgressant les règles de jeu fixées par son père et les tabous sociaux qu’impose leur vie bourgeoise, elle franchit les limites interdites du quartier. Effrayée et fascinée à la fois par un vagabond qui hante ces lieux elle nouera avec lui une relation singulière et finira par découvrir ce monde des adultes, à la fois cruel et incompréhensible. Car elle ignore tout : une ignorance qui est sans doute le plus précieux des privilèges et le constat le plus cruel de l’enfance.

Mon avis :
 » La montagne s’érigeait comme le symbole de ce qu’il désirait sans jamais l’accomplir. »
Cette phrase illustre peut-être ce que l’auteur a voulu démontrer en nous contant la vie de deux jeunes gens. L’adolescence est une période de désirs difficiles à réaliser, d’hésitations et de questionnement.
Le roman se divise en deux parties comme deux nouvelles reliées par le fait que les deux jeunes gens sont des amis d’enfance d’un quartier espagnol.
Chaque partie montre les difficultés d’intégration des étrangers :Les parents de Chi-Huei ont des difficultés avec la langue espagnole et ils doivent réussir leur commerce pour survivre. Gagner de l’argent est une obligation pour rester en ce pays.
Sara aborde ce sujet avec tout d’abord la suspicion de ses parents face à la famille chinoise de Chi-Huei et les origines juives de la famille de son amie Julia. Elle est ensuite confrontée à la difficulté d’intégration d’un jeune vagabond français handicapé.
Si les enfants sont « formatés » par l’école ou la télévision comme le prétend le vagabond, ils n’en sont pas moins capables de réfléchir et de douter du monde qui les entoure.
Chi-Huei peine à savoir si les actes des gens sont motivés par l’amour ou l’argent. N’est-ce que pour l’argent que cette vieille tante l’a gardé en Chine, que ses parents ne sont pas venus le chercher plus tôt ? Seul son père, un peu en retrait du monde à la suite de tortures en prison, semble avoir une humanité ou au moins un désintéressement face à l’argent.
Sara, elle, hésite entre la peur et le désir de rencontrer ce vagabond qui l’espionne. Elle oscille entre la curiosité à découvrir un monde inconnu, une autre façon de penser et la crainte résultant des mises en garde constantes de ses parents.
Elvira Navarro souhaitait, je pense, mettre en regard les visions de l’adolescence avec le monde des adultes. Mais il me fut difficile de m’intéresser aux personnages.
Dans la première partie, seul Chi-Huei est identifié. Les autres membres de la famille sont nommés par leur titre (père, mère, grand-père…) et j’ai peiné à savoir de qui on parlait. Les raisons de l’émigration des parents ( fuite du pays suite à la prison du père) ne sont pas suffisamment exploitées. C’est un des sujets que j’aurais aimé mieux découvrir contrairement aux problèmes d’aménagement du restaurant qui sont pour moi sans grand intérêt.
Dans la seconde partie, la confrontation des idées nihilistes du vagabond avec le besoin de connaissance de la jeune fille est intéressante.
 » Le vagabond me colonise avec ses mots. »  » Le vagabond anéantit ce que à quoi je crois, mais j’attends toute la journée ce moment de conversation. »
Les dialogues se révèlent malheureusement assez plats et la fin de leur rencontre est relativement étrange.
La quatrième de couverture m’avait donné envie de lire ce roman, mais je termine cette lecture un peu déçue. Le style, l’angle de développement choisi par l’auteur ne m’ont pas convaincue.

nouveaux auteurs

Ce qui n’est pas écrit – Rafaël Reig

reigTitre : Ce qui n’est pas écrit
Auteur : Rafaël Reig
Littérature hispanique
Traducteur : Myriam Chirousse
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240
Date de parution : 16 janvier 2014

Auteur :
Rafael REIG est né à Cangas de Onís (Asturias) en 1963. Il a vécu son enfance en Colombie avant de revenir étudier à Madrid. Il a enseigné la littérature aux États-Unis et s’est récemment installé comme libraire.

Présentation de l’éditeur :
Carlos emmène son fils Jorge en montagne pour un week-end entre hommes, c’est sa mère qui l’élève et il le voit très peu. Il le trouve étrange, trop rond, trop bébé pour ses quatorze ans, bref il est déçu par cet ado renfermé et maladroit dont il veut faire un homme, un vrai. Mais dès le début de la balade c’est Carlos qui découvre ses limites physiques et son incapacité à communiquer avec son enfant. Le séjour s’annonce difficile, surtout qu’au chalet les attend la nouvelle petite amie de Carlos, qu’il ne l’a pas dit à son fils et qu’elle n’est pas un modèle de discrétion.
Carmen restée en ville tombe sur un manuscrit laissé chez elle par Carlos, un polar scabreux et terriblement efficace ; peu à peu elle y voit de drôles de ressemblances avec la réalité, des prémonitions macabres, des menaces à peine voilées contre elle ou contre son fils. L’angoisse monte, les sous-entendus se multiplient. Elle tente d’appeler Jorge, mais Carlos a confisqué son téléphone. Désespéré et humilié le garçon s’enfuit dans la forêt et disparaît…
On ne lâche plus ce roman parfaitement noir où tout le monde, lecteur inclus, s’échine à lire entre les lignes « ce qui n’est pas écrit », et s’imagine le pire. Thriller psychologique basé sur les rancœurs et les frustrations, se déployant dans une nature inquiétante sur une trame de film d’horreur habilement construite, ce texte confirme la virtuosité stylistique et l’inventivité narrative de son auteur.

Mon avis :
Dans ce roman, Rafael Reig souhaite montrer les rôles de l’auteur et  du lecteur.
 » Celui qui écrit a le pouvoir, celui qui lit se soumet. »
J’avoue que l’auteur m’a bien fait sentir qu’il menait le jeu, détenait le dénouement et moi, pauvre lectrice, j’étais soumise à tourner les pages pour comprendre enfin où il voulait nous emmener. En plus, ce petit malin ajoute des définitions de mots croisés en fin de chapitre avec la solution en début de chapitre suivant. Les cruciverbistes sont enchaînés.
Jorge, quatorze ans part en randonnée avec son père Carlos. C’est la première fois que les deux hommes se retrouvent seuls depuis le divorce un peu houleux des parents sept ans plus tôt.
Carmen, la mère qui travaille dans l’édition se retrouve donc seule pour le week-end avec tout de même un manuscrit à lire. Mais par n’importe lequel, c’est celui que son ex-mari lui a laissé en évidence avant d’emmener Jorge.
Le troisième plan est le sujet du manuscrit, une histoire d’enlèvement d’une jeune femme par un groupe d’hommes violents et lubriques.
L’auteur alterne ces trois récits. Celui assez sordide de l’enlèvement dans le roman de Carlos et ceux  d’une part des difficultés de communication entre Jorge, peu dégourdi et un père viril qui peut être violent sous l’emprise de l’alcool, et d’autre part de l’angoisse de Carmen qui trouve beaucoup de ressemblances entre son ex-mari et un des ravisseurs de  son roman.
«  Peut-être qu’elle n’était pas en train de lire ce roman, ce qui était écrit, mais qu’elle en rajoutait. »
L’auteur pousse son idée jusqu’au final avec une incursion du roman dans la réalité et une fin ouverte qui laisse peut-être enfin un choix au lecteur.
Si la construction et l’idée du roman dans le roman sont assez géniales, j’ai eu plus de mal à me réjouir du style. Bien évidemment, Carlos est un piètre écrivain et son roman sombre souvent dans les bassesses du roman noir vulgaire avec des effets de style grossiers (  » comme d’un mur mal ravalé, il s’était détaché d’elle le crépi de l’arrogance, le plâtre de l’orgueil, la chaux vive de la confiance en soi… »). Peut-être sont-ce des effets de traduction, mais j’ai souvent grimacé sur certaines comparaisons ou certains registres lexicaux.
Ce roman est donc intéressant pour sa mise en abîme, pour identifier les rôles de l’auteur et du lecteur. La montée progressive de l’angoisse et la construction m’ont facilement pris en otage mais le style me semble empathique et l’expression des sentiments assez  sommaire. Toutefois, les adeptes de l’angoisse psychologique seront ravis.

Retrouvez l’avis plus enthousiaste de Clara

rentrée 14  polars New Pal 2014

Les lois de la frontière – Javier Cercas

cercasTitre : Les lois de la frontière
Auteur : Javier Cercas
Littérature hispanique
Traducteur :Aleksandar Grujicic, Elisabeth Beyer
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 352
Date de parution : 8 janvier 2014

Auteur :
Javier Cercas est né en 1962 à Caceres. Ses romans, traduits dans une vingtaine de langues, ont tous connu un large succès international. Anatomie d’un instant a été consacré livre de l’année 2009 par El Pais.

Présentation de l’éditeur :
À l’été 1978, un adolescent de la classe moyenne en délicatesse avec son milieu croise la route du charismatique Zarco et de son amie Tere et devient un habitué de leur QG, un bar interlope dans un quartier malfamé de Gérone. Bientôt ils l’entraînent de l’autre côté de la “frontière”, au pays de ceux qui ne sont pas bien nés, l’initiant au frisson des braquages et au plaisir des tripots. Le garçon navigue entre les deux rives pendant tout l’été, irrésistiblement attiré par les lois de cette jungle dont il préfère continuer d’ignorer les codes, jusqu’au coup qui tourne mal.
Vingt ans plus tard, avocat établi, il assure la défense de son ancien camarade multirécidiviste et doit plaider. Pour le symbole vivant d’une rébellion salutaire, la victime expiatoire d’un système frelaté, ou les zones d’ombre de sa propre jeunesse ? Un écrivain, chargé de raconter l’histoire, recueille au cours d’entretiens divers les souvenirs et impressions des protagonistes. Lui-même cherche la vérité inattendue et universelle du romancier : l’ambiguïté.
C’est dans cette ambiguïté qu’excelle Javier Cercas, qui démystifie ici le romantisme de la délinquance comme celui de la rédemption, la démocratie espagnole et son miroir aux alouettes, les tourments qui toujours gouvernent l’exercice de la liberté.

Mon avis :
Adolescents, ils grandirent avec le feuilleton La frontière bleue, version asiatique de Robin des bois. Lin Chung, le justicier et sa compagne Hu San-Niang se rebellaient contre le méchant favori de l’empereur Kao Chiu. Une rivière, le Liang Shan Po les séparait.
Lorsque Ignacio Cañas , jeune adolescent d’une famille de classe moyenne, brutalisé par Batista traverse la frontière nord est de la ville et y rencontre Zarco et son amie Tere, il a l’impression de rejoindre un clan de justicier. Très vite, il tombe amoureux de Tere, cette jeune femme intrigante et libérée et vénère l’emblématique Zarco.
 » pendant trois mois dans mon adolescence, j’ai admiré Zarco – j’ai admiré sa sérénité, son courage, son audace- et je n’ai jamais cessé de l’admirer. »Zarco devient très vite une figure médiatique, symbole de la délinquance de cette période de passage du franquisme à la démocratie.
Le récit est en fait celui des interviews d’un écrivain avec Ignacio devenu avocat, l’inspecteur Cuenca qui fut le premier policier à arrêter Zarco et le directeur de la prison de Gérone, Eduardo Requena. Chacun va tenter d’expliquer les liens entre les trois personnages, ce qui les a conduit vers la délinquance et comment ils ont ensuite évolué.
Au-delà de l’histoire de ce trio infernal, l’auteur évoque dans un premier temps les circonstances qui peuvent conduire à la délinquance (quartiers défavorisés, milieu familial, sentiment d’insécurité, drogue) ou l’éviter ( soutien du père d’Ignacio, éducation, classe sociale) puis  la machine à broyer du système carcéral et les difficultés de réinsertion.
 » Pour lui, la prison était sa maison, alors que la vie en liberté était comme s’exposer aux intempéries. »
Devenu avocat, Ignacio retrouve Zarco vingt ans plus tard lorsqu’il est transféré à la prison de Gérone. A la demande de Tere, ou sous l’effet d’une culpabilité résiduelle, il sera le défenseur du célèbre délinquant sur lequel pèsent plus de 150 années de prison.
Malgré un style très linéaire et passif lié à la technique d’interviews, le récit se révèle passionnant. D’ailleurs, il me semble même que ce rythme permet de mieux s’installer dans l’histoire, de disséquer calmement les sentiments des différents protagonistes. Enfin, plutôt tenter de disséquer parce que les personnages de Zarco et de Tere sont suffisamment énigmatiques pour ne pas en appréhender toutes les facettes. C’est une merveilleuse façon de me laisser avec cette impression d’avoir écouté une légende, celle de Zarco et Tere.
Je garderai longtemps en mémoire les personnages d’Ignacio, alias Le Binoclard, de Tere et de Zarco, l’histoire de cette rencontre improbable qui marque les destins de chacun.
« Vous étiez son dernier admirateur, le dernier compagnon de Lin Chung. »

L’image de couverture (photo d’ Alberto Garcia Alix) est particulièrement belle avec une évocation de Tere, jeune héroïne naturelle et frondeuse.

rentrée 14 New Pal 2014

Lausanne – Antonio Soler

solerTitre : Lausanne
Auteur : Antonio Soler
Editeur : Albin Michel
Nombre de pages : 287
Date de parution : 31 octobre 2012

 

Présentation de l’éditeur :
«Nous étions trois cœurs tressautant sur le plateau tournant d’une roulette un peu bancale. Aucun des trois n’était meilleur que les autres

Les trois cœurs, ce sont ceux de Margarita, de Jésus, son époux, et de Susanne, la femme qui fut sa maîtresse pendant sept ans.
Une histoire faite de non-dits et de blessures, que revit au fil d’un voyage en train Margarita, la narratrice de ce roman troublant. De Genève à Lausanne, au gré des paysages qui défilent, des arrêts en gare, et des cahots de la mémoire, c’est toute sa vie qui se déploie : les années à Lyon auprès de parents républicains espagnols, les hantises enfantines, le mariage sans passion, l’amie devenue rivale, la mort qui frappe.

Avec son art consommé du récit et son écriture obsédante, l’auteur du Chemin des Anglais (prix Nadal) explore la subjectivité tourmentée d’une femme et revisite des thèmes qui hantent toute son oeuvre : l’obsession du passé et l’impossible pardon.
« Pourquoi Antonio Soler compte parmi les meilleurs écrivains espagnols ? Parce qu’un romancier n’a pas pour seule vocation de raconter une histoire, mais plutôt d’inventer une écriture, une musique, un point de vue

Mon avis :
La vie est semblable à un long voyage en train, avec ses arrêts, ces personnages que l’on croise sans vraiment les connaître, ces choses que l’on voit rapidement au travers d’une vitre comme des instants de mémoire qui remontent à la surface.
Margarita prend le train pour rejoindre Lausanne et cet environnement lui permet de se revivre des instants marquants, comme sa jeunesse mais surtout sa vie de couple.
Son mari, Jésus, à eu une liaison pendant plusieurs années avec une amie violoniste, Suzanne, qu’elle lui avait présentée.
Bafouée, humiliée, elle se souvient.
L’auteur parle de ces sentiments féminins avec une grande justesse.

 » Je crois que les gens nomment cette ignorance, ce vide et cette détresse, jalousie. Ce qu’on ne peut partager, ce qui nous
est barré, ce qui nous est interdit. On nous laisse à la porte du temple comme des mendiants. Le temple dont l’autel nous était autrefois dédié. »

 » J’avais le corps empli de morceaux de verre. De petits éclats allaient et venaient dans mes veines et, soudainement,
n’importe où dans mon corps, provoquaient une petite hémorragie, la douleur inattendue d’une coupure nette, fulgurante. Un battement de paupières, une pensée qui surgit, et ces objets cuisants se
mettaient en mouvement. »

Toutefois, la détresse de Margarita n’est pas étouffante car l’auteur alterne son récit avec des descriptions des personnes du train ( qui étrangement ont une petite ressemblance avec les personnages de la vie de Margarita) et insère aussi les « dommages collatéraux » de cet adultère.
De cette façon, je ne me suis apitoyée sur aucun personnage, car chacun reste digne. Margarita, qui se juge moins belle et moins intelligente que Suzanne, veut à tout prix sauver son couple, retrouver celui qu’elle a choisi pour construire une vie paisible. Elle patiente, triste (larmes et résignation), amère ( méchantes
pensées envers certaines personnes, comparaison avec Hiroshima ou les camps en Ukraine, à priori envers passagers du train) mais forte.
Jésus semble perdu dans cette passion adultère et Suzanne est la figure frêle et intouchable.

« celui qui trompe l’autre n’est pas toujours celui qui aime le moins. »

J’ai beaucoup aimé la façon dont l’auteur a traité ce thème avec beaucoup de sensibilité. Raconter cette histoire pendant un voyage en train est une belle analogie avec le fil de la vie. Margarita est à bord de ce train, de sa vie qu’elle à choisi,  sur ces rails qui la mène au bout de son histoire, avec ces personnages qui s’installent dans son wagon. Faut-il sauter du train quand un passager vous importune, doit-on s’arrêter à la prochaine gare et rester sur le quai ou aller au bout de son voyage.

 » Ces miettes de gâteau éparpillées autour des assiettes après une fête sont les nôtres. Ces miettes, ne l’oublie pas, sont
aussi du gâteau.
«