Le guide et la danseuse – R.K. Narayan

Titre : Le guide et la danseuse
Auteur : R.K. Narayan
Littérature indienne
Titre original : The guide
Traducteur : Anne-Cécile Padoux
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 288
Date de parution : 10 septembre 2015

Raju, récemment sorti de prison s’installe dans un temple au bord d’une rivière du village de Mangala. Il y croise Velan, un pauvre paysan qui lui confie son souci avec sa fille. Raju lui propose de discuter avec la jeune femme. Il n’en faut pas davantage pour que Raju soit considéré par les paysans comme un guide spirituel, un prêtre du temple.

«  Je ne mentais pas délibérément seulement pour me rendre agréable. »

Raju est un beau parleur, il accepte volontiers le rôle de sage que les paysans de Mangala lui attribuent.

Lorsque la sécheresse s’abat sur le village, les paysans promis à la famine et aux épidémies, placent tous leurs espoirs en Raju, appelé le Maître. Tel, Mahatma Gandhi, Raju entame un jeûne. Enfin, une parodie de jeûne.

«  Il mesure à ce moment l’énormité de sa propre création. De sa pauvre petite personne il avait fait un géant, et de cette dalle de pierre, un trône. »

Au fil des jours, Raju prend conscience du drame causé par la sécheresse et de la foi naïve des paysans. Il évoque alors toute sa vie à Velan.

Ses parents habitaient à Malgudi, dans une maison en face de laquelle se construisit une gare. Le père y obtint une boutique que Raju prend plaisir à tenir. Très vite, il devient un guide touristique incontournable pour tous ceux qui descendent du train afin de visiter les environs.

Un jour, il est subjugué par la beauté d’une voyageuse, Rosie. Raju devient le guide attitré de son mari, un amateur d’art. L’homme s’intéresse davantage aux bas-reliefs, aux peintures rupestres qu’à sa femme. Rosie s’ennuie. Raju, ensorcelé par la danse du serpent de Rosie lui promet de l’aider à réaliser son rêve. La belle danseuse sera sa passion et sa perte.

«  Je vivais dans un état d’heureuse inconscience. »

Raju est un personnage magnifique, un imposteur sympathique qui nous entraîne dans la richesse d’une région envoûtante et du cœur de ses habitants. Guide touristique ou guide spirituel, grâce à son talent d’orateur, Raju séduit, entraîne des proies, peut-être, faciles, mais simples et généreuses.

Ce récit de R.K. Narayan,  voix majeure de la littérature indienne du XXe siècle, écrit en 1958, allie humour et tendresse et illustre les conséquences des passions aveugles. Tant pour l’adulation de paysans naïfs envers celui qui semble savoir, que pour la passion amoureuse du guide pour la danseuse. Des passions en lesquelles chacun place tous ses espoirs, toute leur vie pour finir peut-être dans la désillusion.

L’ennemie – Irène Nemirovsky

Titre : L’ennemie
Auteur : Irène Nemirovsky
Editeur : Denoël 
Nombre de pages : 159
Date de parution : 16 mai 2019

L’oeuvre d’Irène Nemirovsky s’inspire largement de sa vie. L’ennemie évoque les relations difficiles de l’auteure avec sa mère et l’extrême solitude de son enfance.

Nous sommes en 1919. Léon, le père, blessé puis réformé trouve un poste en Pologne. Petite mère, femme coquette et volage, en profite pour mener la grande vie. Gabri ( 11 ans) et Michette ( 6 ans) Bragance se retrouvent souvent seules à la maison. Elles sont très proches et profitent d’une grande liberté.

Un jour où la mère est une fois de plus absente, une lessiveuse tombe sur le dos de Michette. Gabri ne pardonnera jamais à sa mère.

«  La mort de Michette avait transformé l’enfant joyeuse qu’elle avait été en une manière de petite vieille, désenchantée, silencieuse. »

Léon rentre de Pologne accompagné de Charles, son jeune cousin. Le père se lance dans une activité très prenante de rachat d’usines. La famille change d’appartement, Gabri bénéficie de l’enseignement de professeurs particuliers.

Elle adore son père mais il est souvent absent pour ses affaires. Sa mère est toujours dans d’autres bras.

«  Sans la lecture, elle serait tombée malade d’ennui. Les livres remplaçaient pour elle la vie réelle. »

Quand elle surprend sa mère au lit avec Charles, Gabri est à la fois troublée et jalouse.

«  Quand donc serait-elle aimée enfin, elle aussi? »

L’adolescente devient jolie. Sa mère la pousse à sortir seule pour ne pas lui faire ombrage. Gabri court les dancings avec son amie Babette, rencontre son premier admirateur.

«  Le sentiment du bien et du mal qui n’avait jamais été bien distinct en elle, se brouillait, se troublait tous les jours davantage. »

Petite mère se rapproche de sa fille devenue femme, elle peut enfin confier ses amours. Mais ce n’est pas le rôle d’une mère. La tension entre les deux femmes s’accentue.Gabri joue sur le terrain de sa mère, autant pour la punir que pour s’en rapprocher.

Irène Nemirovsky propose ici une nouvelle dramatique qui étonne par sa maîtrise.  Pas de circonvolutions romanesques, l’essentiel parfaitement équilibré tient en une centaine de pages. En partant des blessures de l’enfance, l’auteure monte en puissance vers la révolte de l’adolescence jusqu’au drame final inévitable.

On y ressent la solitude de l’enfant qui se juge mal-aimée. Mais cette solitude est partout en cette famille. Le père plongé dans les affaires, constate pourtant l’éloignement de sa femme et ressent la solitude du vieillissement. Si Petite mère est toujours bien occupée, sa frivolité n’en est pas moins une manière de combler le vide de son existence.

Dans un récit magistral, Irène Nemirovsky témoigne avec justesse et fougue de son époque et de sa relation dévastatrice avec une mère volage et égoïste. 

Au beau rivage – René Fallet

FalletTitre : Au bon rivage
Auteur : René Fallet
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 208
Date de parution: 1970, Collection Empreinte 19 mai 2016

Certaines lectures sont dépaysantes par l’environnement, Au beau rivage l’est par l’époque. Cette comédie burlesque a le ton des vieux films, la gouaille des banlieues parisiennes et des accents de bal musette.

Antoine est le patron de la pension « Au beau rivage ». Son plaisir est de jouer tous les soirs de l’accordéon. Mais le bal musette ne fait plus recette et les clients sont rares. A part quelques habitués qui tapent la belote… Tous des personnages hauts en couleurs! Pédalo rêve de sprint, toujours grimpé sur son vélo. Sa femme Blanche est une ancienne prostituée. Martinique et Fernand, amoureux transi de la fille du patron, sont maçons. Pierre, appelé 6.4.2, pêcheur à la ligne, n’a plus qu’un objectif depuis qu’il a gagné au tiercé, attraper Victor, un brochet monstrueux.
Et puis il y a bien sûr, le gendarme, Barberine marié à la grosse Georgette qui le trompe avec Martinique. Et les ennemis du conflit israélo-palestinien avec Bouyaya et le tailleur juif, Bidersbaum.
Nous voici dans une drôle de crémerie!
Mais il y a aussi la tristesse de ce pauvre Antoine, fâche avec la musique. Il agresse un voisin, Monsieur Pineau, venu faire entendre un disque de Sockhausen. Sa violence lui vaut deux mois de prison. Quand il revient, Antoine est transformé. Les journées vides lui ont ouvert le monde du rêve.
Antoine refuse de se réhabituer à la réalité.
 » J’en dis qu’ils sont drôlement jolis, tes rêves. Faut continuer, Antoine, si tu es bien avec eux. Maintenant que tu les as trouvés, faut qu’ils restent avec toi. »
L’arrivée inattendue d’Émile, un ancien copain de prison lui redonne le goût du risque et du rêve.
Ce dernier s’installe au Bon rivage  » comme un coq en plâtre » au grand regret de Berthe, la femme d’Antoine dont la cervelle  » crouscougnoute la cancoillotte » ( je ne pouvais pas rater cette expression) mais pour le plus grand plaisir de sa fille Henriette.
 » on ne s’ennuie pas ici, apprécia Martinique, on devrait payer des suppléments pour ce qui est des attractions. »

Un roman, un peu daté, qui rappelle les meilleurs vaudevilles de l’époque.

Deux brûle-parfums – Eileen Chang

changTitre : Deux brûle-parfums
Auteur : Eileen Chang
Littérature chinoise
Titre original :Chenxiang xie diyi luxiang
Traducteur : Emmanuelle Péchenart
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 224
Date de parution : 9 avril 2015

Auteur (source éditeur):
Née à Shanghai en 1920, Eileen Chang est initiée très tôt au raffinement des chefs-d’œuvre de la littérature chinoise. Après un dernier séjour à Hongkong au début des années cinquante, elle se détourne d’une gloire déjà considérable et s’exile aux États-Unis. Elle s’éteint à Los Angeles en 1995. Ces Deux brûle-parfums, tout premiers textes publiés en 1943, et jusqu’ici inédits en français, devraient nous rappeler une fois pour toutes la place insigne de la flamboyante Eileen Chang dans la littérature du xxe siècle.

Présentation de l’éditeur :
C’est le cœur battant qu’on entre dans l’univers de ces Deux brûle-parfums, deux courts romans virtuoses, et comme en miroir, sur les mœurs anglaises et chinoises de l’époque, où pudeur et obscénité répondent à des convenances d’une exquise hypocrisie, offrant à Eileen Chang un champ d’analyse romanesque d’une folle richesse.
Premier brûle-parfum. La jeune Wei-lung sollicite la protection d’une tante, riche mondaine mise au ban de la famille. Madame Liang recèle en effet tous les philtres de l’intelligence pratique de la haute société chinoise, et voit en Wei-lung l’appât qu’elle n’espérait plus…
Second brûle-parfum. Roger Empton, professeur à South China University, est parfaitement amoureux de la très éthérée Susie, une jeune fille idéale qui par grand mystère ignore tout des désirs d’un homme normalement constitué. Au soir de leurs noces, Susie s’enfuit du lit conjugal comme une volaille décapitée, faisant bientôt du malheureux Roger Empton la risée de la bonne société coloniale.

Mon avis :
Zulma, en proposant une première traduction française d’un second livre d’Eileen Chang me fait découvrir la littérature chinoise avec une auteure du XXe siècle que je ne connaissais pas.
Eileen Chang nous invite à deux reprises à allumer un brûle-parfum le temps qu’elle nous conte ces deux courtes histoires romanesques. Peut-être, ces brûle-parfums fictifs aident-ils au bien-être et au dépaysement avec une senteur orientale. En tout cas, tous les sens sont ici en éveil.
Les deux histoires se déroulent à Hongkong et parlent de rencontres amoureuses. La première se déroule dans un milieu exclusivement asiatique mais avec des personnages marqués par les effets de la colonisation. La seconde met en scène un professeur anglais et Susie, une jeune  anglaise élevée de manière assez stricte dans la société hongkongaise.
Wei-Lung, jeune fille studieuse, se retrouve confrontée à la grande vie sulfureuse de sa tante, qui, malgré son âge, son riche mari polygame et son vieil et riche amant aime attirer les jeunes hommes de Hongkong. Elle voit ainsi en la jeune et naïve Wei-Lung un superbe appât, prompt à remplacer ses deux jeunes servantes. En mauvaise conseillère, elle la persuade qu’un riche mariage vaut mieux que des études. Encore faut-il éviter les jeunes noceurs, les officiers anglais et les vieux polygames. De garden-parties à l’anglaise en somptueux cadeaux, Wei-Lung devient dépendante de cette vie même si elle peine à concilier grand amour et intérêt sous les conseils de sa tante :  » Quand tu le tiendras fermement, une bonne fois pour toutes, alors seulement tu pourras le laisser tomber ou le garder pour te distraire. Là serait le vrai talent. »
Eileen Chang cadence remarquablement son histoire en nous enfermant petit à petit dans le cas de conscience de la jeune Wei-Lung.
Dans la seconde histoire, Roger Empton illustre les risques de l’amour fou surtout face à une jeune fille naïve, sans aucune éducation amoureuse. Si les jeunes chinoises ont pourtant une large éducation sexuelle par la lecture de livres explicites, Susie, jeune anglaise est « psychologiquement immature« . La nuit de noces entre ce professeur de 40 ans et la jeune oie blanche de 21 ans réserve quelques surprises. Si elles nous font sourire, leurs conséquences sont pour le moins dramatiques. L’auteur affiche ici les contrastes entre deux éducations et nous fait basculer de la légèreté et de l’amusement au drame.

Dans un style très fluide, avec un charme suranné qui donne une dimension un peu théâtrale, Eileen Chang nous divertit avec deux histoires romanesques tout en nous instruisant sur la société hongkongaise de cette période post-colonialiste d’avant-guerre.
En quelques pages bien construites, elle fait basculer par leurs relations amoureuses le destin de deux personnages initialement confiants en leur avenir.
J’ai apprécié aussi le dépaysement tant par les mentalités que par les paysages débordant d’althéas, d’ipomées et d’azalées.

bac2015