Ce qui désirait arriver – Leonardo Padura

PaduraTitre : Ce qui désirait arriver
Auteur : Leonardo Padura
Littérature cubaine
Titre original : Aquello estaba deseando ocurrir
Traducteur : Elena Zayas
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 240
Date de parution : 6 mai 2016

Dans ce recueil d’une belle homogénéité, Leonardo Padura nous fait vivre treize moments de vie de personnages fragiles pour lesquels une rencontre si imprévue qu’elle en paraît parfois irréelle pourrait remettre en cause leur destin.
Souvent, la rencontre semble plutôt être la vision de ce que le personnage désirerait qu’il arrive comme cet homme qui parle à un enfant joueur de base-ball ou Mauricio qui croise à Madrid un ancien ami de collège. Une manière de revivre un point de son enfance ou de savourer le bonheur inspiré par une toile de Velasquez.
Des rêves avortés comme Rafaela, joueuse de piano dans un restaurant. Des objectifs ultimes avec Adelaïda, touchante écrivain amateur de soixante-deux ans qui, en écrivant l’histoire de sa fille veut se faire remarquer par le nouveau conseiller littéraire. Des rêves de paradis sans restrictions alimentaires. Des destins qui tournent mal. Des dilemmes entre femme à Cuba et maîtresse en Angola. Des passions torrides qu’il faut parfois mieux oublier. Des amours impossibles.
Ce sont ces échos de moments lointains, ces impossibles retours en arrière, ces sentiments de trahison, ces cruels moments de décision qui donnent aux personnages cette mélancolie nostalgique et cette émotion.
«  Les souvenirs doivent rester des souvenirs et toute tentative pour les faire sortir de leur refuge s’avère généralement dévastatrice. »
Bien évidemment, La Havane reste le regret et l’envie de chaque personnage. Les restrictions, les obligations ( en 1968, obligation pour les artistes de participer à la récolte de canne à sucre), les sanctions ( participation à la guerre civile en Angola, années 80) poussent à la quitter mais loin d’elle ils rêvent d’y revenir.
 » on est tous contents quand on est sur le point de rentrer à Cuba. »
Qui mieux que Leonardo Padura peut nous faire sentir l’ambiance cubaine avec les chanteuses de boléros, le rhum Carta Blanca, la Rampa, le glacier Coppelia, le Prado.
Même si l’on part en Angola, à Madrid, à Padoue ou à Miami, l’auteur donne à la chaude et sensuelle ville cubaine une force unique de séduction.
Avec Leonardo Padura, les personnages sont pétris d’humanité et de sensualité. La scène de maquillage du jeune homme de la dernière nouvelle est remarquable et les scènes de sexe allient étrangement réalité crue et poésie.
Le contenu de ce recueil est aussi beau que son titre et sa couverture.

Leonardo Padura est invité au Festival Étonnants voyageurs de Saint-Malo ( 14-16 mai 2016).

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Contrebande – Enrique Serpa

serpaTitre : Contrebande
Auteur : Enrique Serpa
Littérature cubaine
Traducteur : Claude Fell
Éditeur : Zulma
Nombre de pages : 288 en format Poche
Date de parution : 2009 puis 2013 en format Poche

 

Auteur (source Zulma) :
« Vous êtes le meilleur romancier d’Amérique latine, et vous devez tout abandonner pour écrire des romans » disait Ernest Hemingway à Enrique Serpa à qui il reprochait de consacrer trop de temps à son activité de journaliste. Quant à Eduardo Manet, qui a accepté de préfacer la traduction de Contrebande, il place sans hésiter Serpa aux côtés des plus grands, Carpentier, Faulkner ou… Hemingway.
Enrique Serpa (1900-1968) a été traduit pour la première fois en français chez Zulma en 2009.

Présentation de l’éditeur :
« Années vingt à La Havane. Le poisson se fait rare. Les marins et leurs familles crient famine. Le narrateur, propriétaire de la goélette La Buena Ventura, reste amarré à ses regrets. Un tantinet pleutre mais superbement attachant, il se lamente, vomit ses semblables et leurs passions sordides – mauvais alcools, jeux d’argent, prostituées usées. Il traîne son désarroi, nous offre des pages effervescentes sur un port à l’agonie, sur ces hommes et ces femmes à la dérive, épaves parmi les bateaux à quai. Il se laisse emporter dans des rêves de fortune par un capitaine âpre au métier, appelé Requin. Bientôt, le patron de La Buena Ventura vendra son âme au diable, à ce Requin des bas-fonds, pour le meilleur et le pire. » Martine Laval, Télérama

Mon avis :
Le narrateur est un ancien chimiste reconverti en armateur depuis une crise de neurasthénie. Propriétaire de trois goélettes, lui et son équipe de pêcheurs cubains végètent depuis que les navires frigorifiques américains inondent le marché du poisson et que les limites des eaux territoriales ont été modifiées.
La misère s’installe à La Havane mais les souhaits de grève des pêcheurs sont souvent avortés par la peur des représailles.
Requin, patron de l’équipe de La Buena Ventura convainc l’armateur de se lancer dans un commerce plus rentable, le transport de tonneaux de rhum à destination de l’Amérique en pleine prohibition.
Le narrateur, d’un milieu plus aisé et religieux, acculé par le manque d’argent se lance dans cette aventure qui peut l’amener vers la déchéance ou la prospérité avec une éternelle peur au ventre.
Contrebande est un roman d’aventures qui allie d’excellentes descriptions tant de la vie cubaine que de la vie en mer et une fine analyse psychologique de personnages troublés complexes.
Si Requin est un ancien repris de justice, bagarreur, avec une vraie âme de chef, il n’en reste pas moins sensible et respectueux envers ses amis ou de pauvres clandestins. L’affreux tueur Scot ( « cette plaie pantelante, orageuse et hérissée de rancoeur et de menaces« ) peut exprimer une véritable trouille face à l’immensité de la mer la nuit. Et le narrateur, intimidé, craintif qui ne comprend pas comment des tueurs peuvent annihiler tout remords n’en vient-il pas à se lancer dans une aventure illégale.
Nous sommes dans un monde d’hommes, le monde de la mer qui peut toutefois réservé des moments de calme et de poésie.
 » En revanche, la solitude en mer absorbe et purifie tout. Elle règne sur toutes choses comme un despote sur le territoire de sa victoire. La raison en est qu’en mer la solitude, énorme et mystérieuse, frôle l’éternité. »
Mais l’auteur, en journaliste et auteur cubain témoigne aussi de cette misère du peuple tant en ville avec la prostitution et la violence qu’en campagne à Boca de Jaruco avec la faim, la boue et la résignation.
«  En mer, les hommes sont fatalistes et stoïques, mais sur terre, sans cesser d’être fatalistes, ils deviennent résignés, comme s’ils avaient à nouveau contracté un lointain complexe d’infériorité. »
La fracture sociale se creuse de plus en plus avec une population nantie propriétaire de plusieurs villas ou ces américains qui paient pour le plaisir de pêcher.

 Contrebande est un roman passionnant, témoignage social du Cuba des années 20, mais aussi analyse psychologique de personnages déchus et terriblement humains.

Je remercie Libfly et les Editions Zulma qui m’ont permis de découvrir cet auteur dans le cadre de l’opération Zulma Poche.

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La chasseuse d’astres – Zoé Valdès

valdesTitre : La chasseuse d’astres
Auteur : Zoé Valdès
Littérature cubaine
Traducteur : Albert Bensoussan
Nombre de pages : 342
Date de parution : février 2014

Auteur :
Née en 1959 à Cuba, Zoé Valdés vit exilée en France depuis 1995. Poète, scénariste, romancière, elle a vu ses ouvrages traduits dans une quinzaine de langues. Des succès internationaux comme Le Néant quotidien, La Douleur du dollar, La Fiction Fidel ou Danse avec la vie en ont fait l’un des écrivains cubains les plus connus.

Présentation de l’éditeur :
Venue chercher l’inspiration au bord de la mer, Zamia, écrivaine cubaine, rencontre sur la plage une jeune femme mystérieuse, qui se présente comme une chasseuse d’astres. C’est Remedios Varo, grande artiste surréaliste oubliée de nos contemporains, comme beaucoup de femmes. Deux femmes qu’un siècle sépare, et dont les histoires résonnent pourtant avec harmonie.Peintre et artiste surdouée née en Espagne au début du XXe siècle, Remedios Varo fut l’amie de Dali, Lorca et Breton. Elle fuit à Paris au début de la Guerre Civile, puis s’installa à Mexico pendant l’occupation allemande. Zoé Valdés dresse le portrait de cette femme exceptionnelle, de son rapport absolu à l’art, de ses quêtes amoureuses. En creux, se dessine le portrait de Zamia, jeune cubaine qui lutte à sa façon pour faire entendre sa voix d’artiste. Epouse d’un diplomate installé à Paris, elle vit avec le poids de la surveillance, la censure jusque dans son propre foyer, et l’envie désespérée de liberté.Avec La Chasseuse d’astres, Zoé Valdés revient aux thèmes qui lui sont chers : l’élan créatif, l’exil et la manière dont l’art se réfugie parfois dans les moindres recoins de nos vies.

Mon avis :
 » Grande artiste surréaliste du siècle passé, Remedios Varo est aujourd’hui oubliée des amateurs d’art. J’ai écrit La chasseuse d’astres pour qu’elle m’habite toujours. Je pense avoir réussi. Au travers de son histoire, j’ai enfin pu raconter la mienne, sans rancœur, avec passion et avec raison. » Zoé Valdès

L’auteur a plus que réussi ce portrait d’une artiste, une grande amoureuse de l’art, de la liberté et des hommes. Et ce sont même deux artistes qui m’habiteront longtemps.
Zamia, jeune poétesse cubaine, La chasseuse de mers, qui par une espèce de rencontre surréaliste décide d’écrire sur La chasseuse d’astres, une peintre  contemporaine de Breton ou Dali. L’une est née en 1960, l’autre en 1908. Elles ne se sont jamais rencontrées, si ce n’est lors d’un rêve en bord de mer.
Remedios quitte l’Espagne en 1937. Elle fuit l’anarchie avant la guerre civile, sans son premier mari, Gerardo Lizarraga, basque anarchiste.  A Paris, elle vit misérablement avec son second époux Benjamin Péret jusqu’à la guerre. En 1940, elle doit évacuer sous les conseils d’Esteban Frances, son amant, dans le Sud de la France. Peret, communiste est emprisonné. Elle vit quelques temps dans une cabane sur la plage avec son autre amant Victor Brauner, un artiste roumain. Puis, avec l’aide de Varian Fry, œuvrant pour le Comité de salut d’urgence financé par l’américaine Guggenheim (voir Le fil de la vie de Nine Moati), elle prend le bateau à Oran pour Cuba puis le Mexique.
 » C’est au Mexique que je me suis sentie accueillie et assurée. »
Remedios n’était pas le genre de femmes à aimer un seul homme. Elle n’eut jamais d’enfants mais ses maris et amants étaient ses enfants.
 » Elle n’a jamais accepté d’avoir des enfants. Enceinte de Benjamin Péret, elle a avorté, sans traumatisme. Elle était la mère de la lune. »
Elle les aimait tous d’un même amour sincère et fidèle. Seul son dernier mari, Walter Gruen, valorisera son œuvre et la fera connaître par des expositions largement saluées.
Les récits et souvenirs de Remedios se mêlent à ceux de Zamia. Elle, aussi, connaît l’exil à Paris. Elle est mariée à un diplomate devenu violent et a un amant, Alvaro. Sa vie privée est très surveillée par les services de la Sécurité de l’État. Ses écrits avec une autre exilée cubaine, ses photos nues faites pour gagner un peu d’argent lui vaudront un cruel chantage. Zamia rêve aussi de liberté pour assouvir son art de l’écriture. Tout comme Remedios, elle vit d’étranges rencontres, des visions surréalistes, des expériences communes de prémonitions auprès de prêtresses de culte cubain. L’une comme l’autre sont des femmes envieuses de liberté, destinées à transcrire leurs visions et leurs rêves  dans l’art.
 » cette femme, avec sa vie, m’a transmis un legs, m’a faite sa fille, m’a engendrée, parce qu’en m’identifiant à son destin et à ses valeurs elle m’a faite héritière de sa connaissance, de sa poétique, et m’a offert une identité nécessaire pour retourner à ce lieu où je suis partie, où je me suis enfuie, où je me suis égarée…Remedios Varo m’a pressentie avec son art et m’a sauvée du suicide. »
Le roman de Zoé Valdès est d’une richesse inouie. Non seulement, l’auteur illustre les périodes tourmentées de l’Espagne, de la France et de Cuba mais elle  analyse l’œuvre de ce peintre surréaliste bien moins reconnue que Frida Kahlo (qu’elle a croisé au Mexique)  par le biais de sa vie et par la description de certains tableaux.

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La construction est complexe puisqu’elle entremêle les vies et souvenirs de Remedios et de Zamia. Mais quel voyage surréaliste !  Un très beau et très riche moment de lecture.

 » On change de lieu on ne change pas de vie, ta vie est la tienne jusqu’au dernier moment, et tu traînes avec elle ta marque de naissance. »

Je remercie babelio et les Éditions JC Lattès pour cette lecture.

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Les brumes du passé – Leonardo Padura

paduraTitre : Les brumes du passé
Auteur : Léonardo Padura
Editeur : Points
Nombre de pages : 434
Date de parution : janvier 2011 en version poche;  2006 chez Métailié

 

Présentation de l’éditeur :
Mario Conde a quitté la police. Il gagne sa vie en achetant et en vendant des livres anciens, puisque beaucoup de Cubains sont contraints de vendre leurs bibliothèques pour pouvoir manger. Le Conde a toujours suivi ses intuitions et, ce jour d’été 2003, en entrant dans cette extraordinaire bibliothèque oubliée depuis
quarante ans, ce ne sont pas des trésors de bibliophilie ou des perspectives financières alléchantes pour lui et ses amis de toujours qu’il va découvrir mais une mystérieuse voix de femme qui l’envoûtera par-delà les années et l’amènera à découvrir les bas-fonds actuels de La Havane ainsi que le passé cruel que cachent les livres. Leonardo Padura nous parle ici de ce qu’est devenue Cuba, des désillusions des gens de sa génération, « des Martiens » pour les plus jeunes mieux adaptés à l’envahissement du marché en dollars, aux combines et à la débrouille.

Au-delà du roman noir et de l’enquête de Mario Conde, Leonardo Padura écrit un beau roman mélancolique sur la perte des illusions, l’amour des livres, de la culture, et de la poésie si populaire des boléros. On reste longtemps marqué par l’atmosphère de ces brumes cubaines.

Mon avis :
Lorsque son chef a été mis en retraite anticipée, Mario Condé démissionne de la Police. Il se lance alors dans le commerce de livres anciens. Les temps sont encore difficiles dans les années 90 à La Havane. Lorsqu’au hasard de ses déambulations, il découvre une riche demeure, il y trouve Amalia et Dioniso Ferrero et surtout une immense bibliothèque privée riche de dizaines de livres très recherchés. Ruinés, les Ferrero acceptent de vendre  quelques exemplaires à Condé et son ami Yoyi.
Toutefois, dans cette bibliothèque, Condé a une fois de plus, un étrange pressentiment et quand il découvre la photo de Violeta del Rio, une envoûtante et jeune chanteuse de boléro aujourd’hui oubliée, son instinct policier se réveille.

 » Mais je veux la retrouver. Comme ça, je découvrirai peut-être pourquoi je voulais la chercher.« 

Il n’a plus qu’une idée en tête, savoir ce qu’est devenue cette beauté et quel lien elle pouvait avoir avoir le propriétaire des livres, Alcides Montes de Oca, un riche cubain en lien dans les années 50 avec des étrangers liés à de sombres affaires de prostitution, de casinos et de complots politiques.
L’enquête démarre très doucement mais devient vite passionnante au cœur de ces quartiers misérables de La Havane. Car le pays est de plus en plus en proie à la misère, la prostitution et au trafic de drogues.
Condé est un personnage intéressant, amoureux des livres, généreux et très attaché à ses amis. C’est un homme très particulier qui aime partager de bons repas et des bouteilles de rhum avec ses amis et qui a un très grand sens moral.

 » je crois tout au plus à l’amitié, à la mémoire et à quelques livres. »

Il a un sens prémonitoire et discute parfois avec le fantôme de J.D. Salinger.

 » ne fais jamais la connaissance d’un écrivain dont tu as aimé le livre, dixit Chandler. Et il avait raison : les écrivains
appartiennent à une race bizarre. Il vaut mieux les lire que les connaître
. »

L’ambiance est assez sinistre avec cette vision de la misère, des descriptions assez crues de relations sexuelles ou de personnages décatis et cette ambiance d’oppression politique des années de lutte contre Batista mais aussi des années 90 assez misérables.
Le récit de l’enquête de Condé est entrecoupé de lettres énigmatiques d’une femme à son amant qui malheureusement nous conduisent un peu en parallèle vers le dénouement. Elles sont essentielles à la compréhension mais réduisent la portée de l’enquête de Condé.

Le roman démarre assez lentement, ce qui permet de bien saisir l’ambiance du pays mais devient vite une enquête passionnante, « une histoire sans méchant » au cœur des livres et d’un pays brisé.

 

 

 

Le roman de Yocandra – Zoé Valdès

valdesTitre : Le roman de Yocandra
Auteur: Zoé Valdès
Éditeur : JC Lattès
Nombre de pages : 480
Date de parution : 16 novembre 2011

Auteur :
Née en 1959 à Cuba, Zoé Valdés vit exilée en France depuis 1995. Poète, scénariste, romancière, elle a vu ses ouvrages traduits dans une quinzaine de langues. Des succès internationaux comme Le Néant quotidien, La Douleur du dollar, La Fiction Fidel ou Danse avec la vie en ont fait l’un des écrivains cubains les plus connus.

Résumé:
Publié en France en 1995, Le Néant quotidien est l’un des premiers textes à décrire la vie quotidienne à Cuba.
Largement applaudi en Europe, il a fait de Zoé Valdés l’un des écrivains cubains les plus appréciés des lecteurs français et de Yocandra une figure de la résistance cubaine. 

« Elle vient d’une île qui avait voulu construire le paradis, et qui a créé l’enfer. » Baptisée Patrie à sa naissance, une jeune Cubaine renaît sous le nom de Yocandra. Son récit décrit le quotidien lourd, oppressant, et vide de La Havane, cette ville qui rampe dans la ruine depuis si longtemps que la mémoire de l’opulence s’est perdue, ou n’était-ce qu’un songe ? Au bord de la mer qui la sépare de la liberté, elle décrit la perte de l’innocence, des illusions, les ambitions dérisoires, les vocations gâchées car tout, y compris les carrières professionnelles, est assujetti au plan. Entre le blocus américain et le régime castriste, il semble qu’à Cuba, la politique n’existe que pour empêcher les gens de vivre. 
Écho à cette plongée dans le néant, Le Paradis du néant, rédigé quinze ans plus tard, est le récit de l’exil, de la nostalgie douce-amère d’un pays qu’on a rêvé de quitter, de la liberté impossible. Yocandra a quitté Cuba, par Miami, avant d’arriver à Paris. À La Havane, elle a laissé sa mère, l’homme qu’elle aime, ses livres et ses premiers poèmes. 
À Paris, où elle est venue chercher l’oubli, la liberté, elle est poursuivie par le son de la rumba, les prières de la santería, et même par un Cubain particulièrement opiniâtre appelé Fidel Raúl.

Mon avis :
Le roman de Yocandra comprend deux récits écrits à des périodes différentes, ce qui peut expliquer la différence de ton.
Le Néant du quotidien évoque la vie à Cuba où les intellectuels ont le choix entre soumission, emprisonnement ou exil.
Patrie, qui se renommera Yocandra raconte sa vie depuis sa naissance sous le drapeau révolutionnaire jusqu’à son exil. Le récit est violent, désespéré. Ses premières amours sont tumultueuses. Elle rencontre tout d’abord celui qu’elle nommera le Traître. Il paye pour qu’elle obtienne ses diplômes, la dévergonde et l’exploite. Le Nihiliste est un peu plus sympathique mais il est très engagé et préférera lutter pour ses amis. Yocandra se désespère face à un travail où elle ne peut rien faire et devant l’exil de ses meilleurs amis. Elle ose enfin prendre un radeau dangereux pour rejoindre Miami, comme l’ont fait tant de cubains en 1994.
Le Paradis du Néant est un récit beaucoup plus construit où l’auteur abandonne la vulgarité pour conserver un humour virulent mais aussi une émotion plus soutenue. Ainsi, j’ai aimé suivre les frasques de la mère de Yocandra, les aventures des habitants de l’immeuble Beautreillis. Les messages de son amie Marcela sont
drôles et mettent en évidence la mesquinerie de l’Europe qui se lamente lors d’invasions de criquets ou de méduses alors que d’autres tombent sous les armes. Et la lettre du Nihiliste est à la fois une vision très réaliste de la situation à Cuba, mais aussi un message empli d’émotion et d’amour.
Il y a donc de très bons moments dans cette seconde partie qui montre aussi la pénibilité de l’exil car les étrangers sont en manque d’affection loin de leurs proches et ils sont aussi contraints de se taire car il n’est alors pas de bon ton de critiquer le régime politique cubain en France.
Même si Yocandra a toujours du vague à l’âme dans la seconde partie, l’histoire et l’action l’emportent davantage et les personnages sont attachants, notamment les habitants de l’immeuble et le Nihiliste.
Zoé Valdès est une auteure courageuse qui affiche ici ouvertement sa rancoeur contre son pays. Ce roman met à la fois en évidence son amour des cubains et sa haine des castristes.

Je remercie  livraddict_logo_middleet les Éditions JC Lattès pour la découverte de ce roman, qui a d’ailleurs une très jolie couverture.

 

L’appât – José carlos Somoza

somoza1Titre : L’appât
Auteur : José Carlos Somoza
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 409
Date de parution : octobre 2011

Résumé :
Fini les détectives, les policiers, les médecins légistes. Place aux ordinateurs, aux profileurs, aux appâts et… à
Shakespeare. L’élite du “dispositif ” est à la manœuvre pour traquer l’insaisissable “Spectateur” qui terrorise Madrid. Où Somoza atteint l’apogée de sa folie et de son art. Génie absolu qui a traversé les siècles ou acteur inculte, presque illettré, usurier, ivrogne ? L’aura de mystère qui entoure Shakespeare repose sur les doctrines occultes qui étayent son théâtre et pose la satisfaction du désir à l’épicentre de notre construction psychologique. Les services de police et de renseignements de Madrid l’ont bien compris, qui dans ce futur proche où la technologie de pointe n’est plus d’aucun recours dans la traque des assassins, consacrent de colossaux moyens financiers et humains à décrypter ces codes élisabéthains. Un centre de formation a été spécialement créé pour initier les agents aux techniques des “Masques” : déterminer à quelle source de plaisir réagit le suspect et le neutraliser par la mise en scène idoine qui lui procure une véritable overdose du seul plaisir auquel il ne peut résister. Ces agents s’appellent “les appâts” et parmi eux, Diana Blanco est le meilleur élément. Lorsqu’elle découvre que sa sœur, qui a choisi d’embrasser la même profession, vient d’être enlevée par le Spectateur, un dangereux psychopathe qui terrorise la ville, elle mène une lutte contre la montre qui la conduira directement jusqu’à l’antre du monstre. C’est du moins ce qu’elle croit. Subversif, inquiétant, inventif, subtil, J. C. Somoza est ici à l’apogée de son art.

Mon avis :
Il y a quelque temps, je disais que l’uchronie n’était pas mon style de lecture.Et pourtant, je viens d’en lire et surtout de l’apprécier au travers de ce roman de José Carlos Somoza. Il faut dire que cet écrivain est un maître en matière de fantastique romanesque.
Tout commence par la passion de l’auteur pour le théâtre de Shakespeare. Le roman est d’ailleurs divisé en actes et s’inspire de nombreuses pièces de l’auteur anglais. Chaque pièce inspire un comportement humain, un masque, un psynome.
Le début du roman est un peu ésotérique tant que l’on n’a pas intégré les différentes notions.
 » D’après cette théorie (psynome), ce que nous sommes, pensons et faisons dépend exclusivement de notre désir, et nous exprimons ce désir à chaque fraction de seconde par les gestes, les mouvements des yeux, la voix… »
« Le psynome serait donc une sorte de code de notre désir. »
 » les sujets de la même philia réagissent de la même façon devant des stimulations semblables.On entraîne les appâts à identifier les philias. »
 » le monde ne serait qu’un théâtre. »
 » Il disait que Shakespeare avait décrit tous les psynomes dans ses oeuvres.
 »
Ainsi, à la suite des attentats du 9 Novembre en Europe, les chefs de la Psychologie criminelle ont eu l’idée de recruter des appâts et de les entraîner à la recherche de dangereux criminels.
Diana Blanco, l’une des meilleures appâts va se lancer sur la piste du Spectateur, un tueur en série de femmes et de l’Empoisonneur. Elle s’investit pleinement lorsqu’elle craint pour la vie de sa jeune soeur, appât débutant.
La construction est celle  d’un roman policier avec du suspens, des rebondissements (peut-être un peu trop en fin de livre), une angoisse quelque fois insoutenable, des scènes macabres. Mais, bien au-delà de l’enquête, il y a l’analyse de comportements humains. Diana a connu un drame familial traumatisant qui définit sa conduite.
L’auteur est aussi psychiatre et il nous illustre ici, le pouvoir de l’esprit, le monde de la manipulation. Il nous fait réfléchir sur les  pouvoirs de la  science, l’exploitation d’êtres humains au service de la police ou de la Politique.
C’est un roman époustouflant qui pousse notre esprit vers les régions fantastiques du pouvoir humain.
Les références permanentes aux œuvres de Shakespeare m’ont donné une cruelle envie de lire les différentes pièces citées et de découvrir ces caractères humains. J’ai un peu honte d’avouer que je n’ai jamais lu Shakespeare.
J’avais déjà apprécié La clé de l’abîme  et je continuerai à lire José Carlos Somoza pour son imagination
fertile, sa maîtrise des intrigues et pour ses personnages ambigus et énigmatiques.

La clé de l’abîme – José Carlos Somoza

somozaTitre : La clé de l’abîme
Auteur: José Carlos Somoza
Editeur : ACTES SUD
Nombre de pages : 380

Résumé:
Puissant, immense, tout de verre et d’acier, le Grand Train de 7h45 vient de s’ébranler à destination de Hambourg, quand, à son bord, le modeste employé Daniel Kean distingue une flaque rouge sang aux pieds d’un passager. Pour déjouer l’attentat imminent, le jeune homme amorce le dialogue avec le kamikaze agonisant qui lui susurre quelques mots à l’oreille. Le voilà dépositaire malgré lui d’un effroyable secret : l’emplacement de la « Clé » qui pourrait détuire Dieu, détruire surtout la crainte qu’il inspire aux hommes.
Flatté, menacé ou manipulé par deux bandes rivales qui se disputent cette boîte de Pandore, Daniel s’immerge dans un univers peuplé d’ombres, traverse des ténèbres et affronte des mythes et des divinités archaïques. Tels Verne, Stevenson ou Lovecraft, José Carlos Somoza conduit ce thriller futuriste vers des terres inexplorées, des continents entourés de marais, des océans contenus dans des cercueils de verre, orchestrant l’éternelle bataille, ici magistralement renouvelée, entre les méandres de la foi, on revient riche d’une seule certitude : ce « pour ou contre » Dieu qui a forgé notre conscience d’être au monde, cette croyance ou ce déni qui règlent nos vies, il faudra admettre qu’ils ne reposent sur la seule puissance fabulatrice des hommes. Un postulat bâti sur une légende !

Mon avis :
J’ai beaucoup apprécié l’idée générale de ce livre. C’est une quête humaine de la « clé de l’abîme », objet qui peut permettre de détruire Dieu et de s’affranchir ainsi de la peur.
Le scénario est parfaitement conçu puisque l’histoire se déroule dans le futur après qu’un météorite ait percuté la planète (chute de la couleur). Des hommes se sont réfugiés dans une arche pour n’en ressortir que des années plus tard, après les radiations.
Mais cet univers est peuplé d’hommes biologiques et de conception.
Quelle seront leurs croyances et leurs illusions?
Le personnage de Daniel Keane est attachant car il conserve une humanité, il éprouve un amour profond pour sa famille. c’est ce sentiment qui le pousse en permanence dans l’aventure.
Par contre, n’étant pas une adepte de livre de science fiction et particulièrement de LOVECRAFT, j’ai eu beaucoup de difficulté à visualiser les personnages et les combats. j’ai trouvé cette lecture assez difficile car les esprits peuvent investir des corps et changer leur personnalité. Si bien que les alliés se retrouvent suspectés successivement et l’on ne sait toujours pas très bien reconnaître les personnages.
Toutefois, les idées sont très intéressantes. L’auteur suggère effectivement que, des siècles plus tard, un peuple peut croire ce qu’ a écrit  un auteur et son texte peut devenir un livre saint, ses idées deviennent une croyance.
Il y a aussi une réelle réflexion sur la vérité, la croyance et l’avenir du monde.
 » Les historiens affirment qu’en des temps très lointains, il y avait des poètes qui écrivaient des mensonges pour le plaisir des lecteurs… »
« Si tu as une illusion, tu dois essayer de la faire durer jusqu’à ta mort, car ce sera pour toi une forme de vérité. J’ai cette illusion, et je veux qu’elle dure jusqu’à ma mort. »