Fille, femme, autre – Bernardine Evaristo

Titre : Fille, femme, autre
Auteur : Bernardine Evaristo
Littérature anglaise
Titre original : Girl, woman, other
Traducteur : Françoise Adelstain
Editeur : Globe
Nombre de pages : 480
Date de parution : 2 septembre 2020

 

Lauréate du Booker Prize en 2019, à égalité avec Margaret Atwood, Bernardine Evaristo, auteure de huit romans, est enfin traduite en français avec Fille, femme, autre.

Ce roman enchaîne le portrait de douze femmes noires de tous âges et de toutes origines. Des filles, des mères, féministes, lesbiennes ou hétérosexuelles. Toutes ont des origines africaines plus ou moins lointaines, installées en Angleterre. Leurs origines façonnent leur caractère. Courageuses, rebelles, elles tentent d’orienter leur destin malgré les difficultés.

C’est Amma qui ouvre le bal le jour de la première de sa pièce, La dernière amazone du Dahomey au National Theater. Le théâtre sera finalement le lieu de rencontre de tous ces personnages. Avec Dominique, son amie d’école, aussi rebelle qu’elle, elle avait monté une troupe de théâtre, le théâtre des femmes du Bush. Elles ont vécu en couple dans un immeuble désaffecté de King’s cross. Amma a donné naissance à Yazz grâce au don de sperme de Roland, un ami homosexuel. Puis Dominique a suivi une autre femme en Amérique. Elle vivra l’enfer auprès de cette femme violente et jalouse.

Yazz représente le pessimisme de la nouvelle génération condamnée par ses prédécesseurs dans un Royaume-Uni qui veut se débarrasser de l’Europe. Pas facile d’avoir reçu une education anti-conformiste avec une mère lesbienne polygame et un père gay narcissique. Mais elle n’a pas souffert comme les générations précédentes soumises au racisme, arrachées à leur pays et traumatisées par la perte d’êtres chers.

De la même génération qu’Amma, nous suivrons aussi Shirley, une professeure qui tente de sauver les élèves de l’inévitable spirale de le violence et de la drogue. Elle y parviendra avec Carole, une jeune fille violée à treize ans qui, après un effondrement moral, voudra s’en sortir par les études. Ce qui ne sera pas vraiment possible pour son amie Latisha. Par contre, Pénélope, professeure principale de Carole, n’apprécie pas le déferlement de progénitures d’immigrés dans son école.

J’ai beaucoup aimé le portrait d’Hattie. Enceinte à quatorze ans, son bébé lui fut enlevé par son père. Elle est très attachée à la propriété agricole de Greenfields, une ferme familiale. Mais ses enfants fuient la campagne pour Londres puis l’étranger.

« Quand Hattie regarde ses enfants, elle voit une paire d’épaves estropiées qui ont refusé de vivre à la ferme où ils seraient restés sains de corps et d’esprit. »

Seule Megan devenu Morgan reste proche d’Hattie, son arrière-grand-mère. Megan est le symbole de ceux qui ne se définissent pas dans un genre. Renonçant à changer de sexe, elle s’épanouit dans un genre neutre utilisant de nouveaux pronoms pour parler d’iel.

En remontant dans le temps avec Grace, la mère d’Hattie, nous découvrons les débuts de Greenfield.

En campant douze portraits de femmes, le roman se rapproche d’un recueil de nouvelles liées entre elles par ses personnages. Le style, en omettant point et majuscule nous éloigne aussi du récit romanesque. Il est difficile de s’attacher à tous les personnages mais on en retient aisément quelques uns. Fille, femme, autre est un portrait vivant de la vie des afro-britanniques.

 

 

 

Sans nom – Wilkie Collins

collinsTitre : Sans nom
Auteur Wilkie Collins
Editeur : Phebus
Nombre de pages : 832
Date de parution : mai 1999

Résumé :
Nul doute que Wilkie Collins n’ait donné avec Sans nom (1862) l’un de ses plus intraitables chefs-d’oeuvre : celui en tout cas qui privera le mieux de sommeil le lecteur assez téméraire pour s’y plonger, pour s’y perdre. De tous ses romans, celui que préférait Dickens… et celui dont se sera peut-être le plus directement inspiré Charles Palliser pour ourdir la trame diabolique de son Quinconce. C’est aussi le plus noir : portrait et itinéraire d’une femme dépossédée de toutes ses espérances (et même de son identité) à la suite d’un complot fomenté par des gens du meilleur monde. Elle se battra, se salira les mains, fera le terrible apprentissage de la liberté… et nous tiendra en haleine huit cents pages durant au fil d’une intrigue qui ne nous épargne rien. Prétexte, pour l’auteur, à décorseter la bonne société victorienne avec un sadisme tout hitchcockien. Après La Dame en blanc et Pierre de lune, qui connaissent l’un et l’autre un joli succès en « poche », passage d’un nouveau Wilkie Collins en collection « Libretto » : Sans nom, l’un des plus hitchcockiens parmi les romans de
celui qui fut, à la fin du siècle dernier, l’inventeur du « thriller ».

Mon avis :
Sans nom et sans héritage, c’est ainsi que demeurent deux jeunes soeurs anglaises, Norah et Magdalen. La loi et la réalité de la vie les laissent ainsi dépossédées de leurs biens.
De caractères différentes, les deux sœurs vont réagir différemment, sans jamais mettre en cause l’amour mutuel qu’elles se vouent.
Wilkie Collins va ainsi nous raconter avec force de détails, la façon dont chacune va prendre en main son destin.
En alternant les récits et les intermèdes où l’on peut lire des échanges de correspondance entre les protagonistes, Wilkie Collins dépeint la vie londonienne de la fin  du XIXe tant du côté des bourgeois que de la misère de la rue.
Ses personnages sont assez typés avec Mr Wragge, le scélérat bonimenteur, Noël Vanthome, le fils disgracieux, malingre et ingénu ou la mégère Virginie Lecount.
J’ai un peu retrouvé l’atmosphère du théâtre de Molière, la société anglaise de Jane Austen ou la misère de Dickens.
L’auteur excelle dans le détail et dans les successions d’évènements. Le hasard fait souvent bien les choses et l’on s’étonne de certains détails. Mais la longueur et la précision du texte permettent de s’attacher à la personne de Magdalen, mi-ange, mi-démon. Quoique l’on tente, le destin s’accomplit.
Sans regretter la lecture de ces 800 pages, parce que l’on passe un bon moment avec suspense, joies et peines, il reste toutefois peu de choses de cette lecture si ce n’est une pittoresque peinture de la société anglaise du XIXe.

J’ai lu ce livre dans le cadre d’une lecture commune avec Bibliofolie. A l’heure où j’écris cette chronique, Bibliofolie n’existe plus (suite à un virus de trop). J’espère toutefois que Madame Charlotte lira cette page d’une fidèle lectrice.

La vie très privée de Mr Sim – Jonathan Coe

coeTitre : La vie très privée de Mr Sim
Auteur : Jonathan Coe
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 464
Date de parution : 20 janvier 2011

Résumé :
Max Sim, le protagoniste principal, est un antihéros par excellence, voué à l’échec dès sa naissance (qui ne fut pas désirée), poursuivi par l’échec à l’âge adulte (sa femme le quitte, sa fille ne le regarde guère, sinon pour rire sous cape), s’acceptant d’ailleurs en tant qu’échec et y trouvant même une certaine paix : l’absence de lutte, enfin. « Savoir s’accepter » devient l’un de ses mots d’ordre… À force de solitude, il finit par converser avec son GPS au long de ses pérégrinations de commis-voyageur représentant en brosses à dents dernier cri. Il tombe amoureux de cette voix désincarnée, lui imaginant même une personnalité, et les dialogues engagés avec elle partagent le lecteur entre le rire et la compassion. Le drame essentiel réside pourtant dans la relation avec son père, dont il découvre en lisant son journal qu’il était homosexuel et l’a conçu, lui, Max, par accident
pourrait-on dire. Mais il va tout de même essayer de se réconcilier avec ce père et même, de lui faire retrouver son ami de cœur, l’extraordinaire Roger S. Un échec là encore, mais l’échec est l’un des ressorts du comique… Jonathan Coe renoue ici avec la veine comique tout en gardant la même complexité, la même précision, la même habileté que dans ses livres précédents. Tout à la fois drôle, bien construit et situé à la pointe du contemporain, le roman procède par mélange de genres, suite d’échos, de souvenirs récurrents, de parallèles, de rappels, pour tenter de cerner la grand interrogation : jusqu’à quel point la vie peut être considérée comme une fiction ?

Mon avis:
 » On va, on vient dans le grouillement du quotidien, on passe à deux doigts les uns des autres, mais le vrai contact est très rare. »
C’est un peu l’état des relations humaines dans notre société actuelle et c’est surtout le vécu de Maxwell Sim qui est passé à côté des relations avec son père, sa femme, sa fille ou son ami Chris. Aujourd’hui, il est dépressif suite à son divorce et les ennuis s’enchaînent.
Sillonner l’Angleterre à bord d’une Prius pour aller vanter les mérites d’une nouvelle brosse à dent écologique, va lui permettre de faire un voyage initiatique et de comprendre ses erreurs passées.
Ainsi, comme Donald Crowhurst, un marin solitaire qui fait un faux voyage, Max va errer dans ses souvenirs.
Le livre s’articule, comme « Les quatre quatuors » du poète T.S. Eliot, autour de quatre récits sur les éléments (eau-terre-feu-air), quatre récits des proches de Max (l’oncle d’une jeune femme rencontrée dans un aéroport, sa femme, la sœur de son ami d’enfance et son père).
Ainsi le scénario avance de manière intelligente et nouvelle, et l’introspection de Max progresse au même rythme. Je me suis attachée à ce personnage complètement perdu mais capable de percevoir une relation unique entre une mère et sa fille, une complicité qu’il n’a jamais connu avec personne.
Le récit est remarquablement construit avec des rebondissements et des enchaînements logiques et une fin particulièrement originale.
L’auteur nous expose à la fois des situations drôles et extravagantes, des relations humaines atypiques et intéressantes et porte un regard actuel sur la société ( réseau social, consumérisme, société de services, marchés financiers…).

C’est un roman original, actuel et humain.