La vengeance des mères – Jim Fergus

FergusTitre : La vengeance des mères
Auteur : Jim Fergus
Littérature américaine
Traducteur : Jean-Luc Pingre
Éditeur: Cherche-Midi
Nombre de pages : 390
Date de parution : 22 septembre 2016

Je me demande souvent si certaines lectures me marquent davantage parce qu’elles ont pris place dans un environnement inhabituel, généralement lié aux vacances ou parce qu’elles sont vraiment exceptionnelles pour moi.
Je me souviens avoir lu Mille femmes blanches, sur une chaise longue dans un jardin arboré d’une maison de vacances près de Mimizan ( rien de bien dépaysant par rapport aux larges plaines du Montana). Et cette lecture s’est figée agréablement dans ma mémoire.
Il en est de même par exemple pour L’art de la joie de Goliarda Sapienza ou pour Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, dans d’autres lieux.
Me souviendrais-je autant de La vengeance des mères, lu dans mon environnement habituel? Je l’espère car il a la même puissance narrative que le premier opus écrit seize ans plus tôt.

Les deux romans de Jim Fergus relatent un épisode fictif de l’histoire américaine, celui du programme américain de Mille femmes blanches envoyées dans les tribus indiennes afin de permettre la survie des tribus et faciliter l’intégration de leur descendance parmi la race blanche.
Tout part du fait historique réel d’une visite de Little Wolf à Washington, mais personne ne sait si ce chef indien a réellement demandé mille femmes blanches en échange de mille chevaux au Président Grant.
Enfin, peu importe, ce sujet est l’occasion pour Jim Fergus de dénoncer la politique américaine visant à voler une terre riche en or aux Indiens au profit des colons. Et l’auteur en fait une saga puissante, intéressante et romanesque qui a séduit les lecteurs français avec le premier tome . Engouement conforté avec ce second roman.

Si Mille femmes blanches se centre sur le début du programme avec notamment les réflexions et extraits du journal intime de May Dodd et l’attaque du colonel Mackenzie en 1876, La vengeance des mères poursuit avec 7 nouvelles femmes d’une dernière vague du programme finalement abandonné par le gouvernement américain qui a cette fois décidé d’exterminer la race indienne.
Sept femmes ( Molly, Lady Ann Hall et Hannah sa servante, Lulu une danseuse française, Maria une mexicaine, Astrid une norvégienne et Carolyn une femme de pasteur) qui elles aussi ont préféré la liberté des grandes plaines aux prisons, asiles et bas-fond dans lesquels les américains « civilisés » les ont condamnées.
 » Chacune apporte aussi un petit quelque chose de son histoire, de ses origines, quelque chose d’intime et de familier qui nous aide à affronter ces plaines apparemment sans fin, ce ciel immense et parsemé d’étoiles. »

Leur éclectisme montre une fois de plus toute la grandeur d’âme, la tolérance du peuple indien.
 » Ils ne jugent pas les gens sur la couleur de peau. »
Avec l’histoire du passé de ces dames, de leur présent qui les oblige à s’adapter à une vitesse surprenante, Jim Fergus, convoquant les personnages du premier tome comme l’étonnante Dirty Gertie , l’affreux Seminole ou Martha et les jumelles irlandaises, les rescapées du premier programme, retrace l’histoire des Tribus indiennes à nouveau persécutées malgré le traité de Fort Laramie de 1868. Des Indiens qui continuent à se battre parce qu’ils préfèrent mourir que de renoncer à leur mode de vie.
 » Toutes les joies et les peines de la vie et de la mort, tout le sang versé dans le sol pendant des générations, la terre est imprégnée de la longue histoire du Peuple. »

Rejetées par la société américaine, ces femmes n’ont plus rien à perdre et trouvent auprès des Cheyennes l’accueil, l’amitié et même l’amour pour Molly et Hawk, un chef sang-mêlé. En mères meurtries par la perte de leur enfant, elles n’hésitent pas à prendre les armes, à participer à cette société guerrière, Les femmes au cœur vaillant, même si le pacifique aumônier Christian Goodman leur rappelle que la violence ne peut engendrer que la violence et que les jeunes soldats américains sont aussi des fils innocents.
«  Goodman est un jeune homme charmant, et le pacifisme un idéal louable. Sa foi, sa dévotion sont admirables. Seulement, cet idéal ne peut être atteint que si tout le monde est pacifiste, comme dans sa communauté. Je condamne également le meurtre. Mais voilà, d’autres hommes essaient de nous tuer, nous, et sur cette terre, malheureusement, les pacifistes sont jetés en prison, réduits en esclavage ou supprimés par ceux qui ne le sont pas. »

Le peuple indien est représenté dans toute sa richesse avec ses rites, son esprit guerrier, sauvage souvent violent mais aussi ouvert, brave et humain, sa compréhension d’un monde irréel qui se cache souvent derrière celui que nous voyons et comprenons habituellement.
Ces femmes « blanches » tirent de leur rude passé une détermination à toute épreuve. N’ayant plus rien à perdre, elles se donnent entièrement sans complexe, sans jugement privilégiant l’amitié, l’acceptation, l’entraide.
Le roman se compose des extraits des journaux de Molly et des jumelles irlandaises récupérés par le journaliste JW Dodd III, descendant de May Dodd. Divers points de vue  rythment le récit de ces journées avant la bataille de Little Bighorn qui vit la défaite de Custer.

Pour ceux qui ont aimé Mille femmes blanches, vous aimerez sans aucun doute ce second roman. Et pour ceux qui ne l’avaient pas lu, je vous conseille la lecture des deux romans passionnants qui mettent en valeur l’histoire des tribus indiennes.

Et je lis sur la première page : Deuxième tome de la trilogie Mille femmes blanches. Espérons que nous ne soyons pas obligés d’attendre seize ans pour la suite.

rl2016

Nos âmes la nuit – Kent Haruf

HarufTitre : Nos âmes la nuit
Auteur : Kent Haruf
Littérature américaine
Titre original : Our souls at night
Traducteur : Anouk Neuhoff
Editeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 168
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Le récit commence de manière assez abrupte,  » Et puis il y eut le jour où Addie Moore rendit visite à Louis Waters. C’était un soir de mai juste avant qu’il fasse complètement nuit. »
Parce qu’à soixante dix ans, Addie a décidé d’en finir avec les conventions, les  » qu’en dira-t-on » si présents à Holt, leur petite ville de province.
Fatiguée de passer « le cap des nuits » seule, elle fait une proposition directe à son voisin, Louis.
 » Je me demande si vous accepteriez de venir dormir avec moi certaines nuits. »
Ce veuf un peu grisé par la proposition ne se fait pas prier.
Voilà un petit grain de fantaisie et d’audace qui m’accroche d’emblée à cette lecture.
La première soirée est un peu tendue à l’image de deux adolescents qui se découvrent. Mais ces soirées deviennent vite l’occasion de longues conversations sur le passé de chacun. Chacun a eu ou causé sa part de souffrance, et ces drames ont inévitablement eu des répercussions sur les familles.
 » C’est l’éternelle histoire de deux êtres qui avancent à l’aveuglette et se cognent sans arrêt l’un contre l’autre en cherchant à se conformer à de vieilles idées, de vieux rêves et à des notions erronées. »
Mais à leur âge, Addie et Louis ne sont plus dans ce schéma. Ils entendent prendre du bon temps et l’arrivée de Jamie, le petit-fils d’Addie, ne fait que renforcer l’envie de sortir de leur routine. Il faut redonner le goût de s’amuser à ce jeune garçon attristé par la séparation de ses parents qui ne s’inquiètent pas beaucoup de lui.
Nous sommes certes dans un roman gentillet qui illustre les difficultés de couple et la solitude de la vieillesse. Mais la lecture est aisée et chaleureuse.

Kent Haruf construit avec beaucoup de délicatesse et de simplicité un roman plein de tendresse. Addie et Louis sont très touchants, un peu troublés par cette belle possibilité de vivre pleinement le crépuscule de leur vie. Espiègles, ils aiment provoquer les provinciaux coincés de Holt. Mais les jalousies, l’étroitesse d’esprit de certaines personnes peuvent gâcher la liberté de ceux qui ont résolument décidé de privilégier le bonheur aux convenances étriquées. C’est toutefois une belle leçon de constater que ces gens libres et heureux créent bien plus de bonheur autour d’eux que les provinciaux coincés de Holt ( ou d’ailleurs).

rl2016

Des hommes de peu de foi – Nickolas Butler

Butler

Titre : Des hommes de peu de foi
Auteur : Nickolas Butler
Littérature américaine
Titre original : The hearts of Men
Traducteur : Mireille Vignol
Editeur : Autrement
Nombre de pages : 544
Date de parution : 24 août 2016

 

Nickolas Butler, avec ses personnages emphatiques, son regard sur l’Amérique et son talent narratif nous interroge sur la meilleure façon de préparer les jeunes à la virulence du monde.
Dans les années 60, pour les parents de Nelson, le scoutisme paraissait une bonne école. Nelson, treize ans, gamin très doué mais sans amis, part avec son père au camp de Chippewa. Un père qui lui parle peu et n’hésite pas à taper des coups de ceinture quand il a trop bu. Au camp comme ailleurs, Nelson est seul et devient la bête noire des autres gamins et des moniteurs. Peu importe, Nelson joue du clairon et fait tout pour gagner le titre de Eagle scout, grade le plus élevé dans l’organisation des Boys Scouts of America. Il est ami avec le vieux Wilbur, chef de camp, un homme de valeur aux principes stricts mais nécessaires pour faire de ces gamins des hommes droits et honnêtes. Mais ressasser des principes ne suffit pas à contraindre les hommes à la pureté. Et la plupart des hommes de ce roman se laissent souvent guider par leurs instincts naturels.

Trente ans plus tard, le camp de scout est aussi la solution pour Trevor, le fils très sérieux de Jonathan Quick, qui fut peut-être un des rares amis de Nelson. Jonathan a maintenant la cinquantaine, il a réussi sa carrière mais n’est plus heureux avec Sarah. Il emmène son fils, « l’ado le plus coincé du monde » selon lui au camp de Chippewa en passant par un motel où il doit retrouver sa maîtresse et Nelson, devenu chef du camp scout. Trevor est un adolescent pur et rêveur. A seize ans, il est amoureux de Rachel. Jonathan, expérimenté et cynique veut briser son innocence.
 » On est tous des salauds. On baise tous la femme des autres, on vole au boulot, on triche sur notre déclaration d’impôt. Et si jamais tu refuses de tricher, t’es le dindon de la farce, le gros crétin. Alors qu’est-ce que je suis censé faire, t’envoyer démuni dans ce monde? »
Mais Trevor veut croire à autre chose, il vénère Nelson qui est revenu du Vietnam, la colonne farcie de shrapnel.  » Les héros sont toujours gouvernés par le coeur ». Plus tard, suite au 11 septembre et au départ de Rachel, Trevor s’engage dans le commando d’élite des Marines
Qu’en est-il en 2019, époque où les jeunes sont en permanence branchés sur les réseaux sociaux, bien éloignés de l’observation de la nature, de la topographie ou des collections de timbres?
 » C’est juste une espèce de fraternité chrétienne débile. Une bande de républicains paranos armés jusqu’aux dents en attendant l’apocalypse. »
Même si le camp de Chippewa existe encore, dirigé par Nelson, qui a plus de soixante dix ans, et si il accepte désormais les femmes, il attire toujours des pères machistes et homophobes qui souhaitent une éducation virile pour leurs enfants. Ce n’est pas le cas de Rachel qui y amène son fils, Thomas, contre son gré. Peut-être en souvenir de Trevor, le seul homme vertueux qui « avait le sens du devoir, du bien et du mal dans ce monde. »

Mais que sont devenus ces enfants éduqués par le scoutisme ou par des pères sévères et des mères protectrices? Des hommes cyniques, des machistes homophobes, des militaires brisés par les horreurs des guerres incessantes, des hommes convaincus que seule une arme est indispensable quand on croise quelqu’un  » qui a faim » ?

Trois générations, trois époques très différentes et pourtant une même humanité.
 » Vingt ans, pense-t-elle, et nous combattons les mêmes personnes dans les mêmes pays. Vingt ans. »

L’auteur aime prendre son temps à poser ses personnages. Si j’ai trouve quelques longueurs dans la première partie, le rythme s’accélère avec une dernière partie qui harmonise davantage action et analyse.

Nickolas Butler, dans une succession de vies de famille, avec des idéaux d’enfance et des réalités d’adulte, sur trois époques dresse un portrait de l’Amérique. Une Amérique qui prône la force de caractère, la force physique, l’autodéfense. Mais  » le monde est un train à grande vitesse », auquel il faut savoir s’adapter. Si les parents souhaitent élever leurs enfants pour qu’ils deviennent meilleurs qu’eux, la rigueur militaire et les carcans éducatifs sont-ils encore les meilleurs principes?

Je remercie Babelio et les Editions Autrement qui m’ont permis de lire ce roman dans le cadre de la dernière operation Masse Critique.

 

Va et poste une sentinelle – Harper Lee

LeeTitre : Va et poste une sentinelle
Auteur : Harper Lee
Littérature américaine
Titre original : Go set a watchman
Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur: Grasset
Nombre de pages : 333
Date de parution : 7 octobre 2015

La parution de Va et poste une sentinelle fut un événement littéraire majeur, inattendu et fracassant.
Ce roman, bien qu’il se passe vingt ans après les faits relatés dans le célèbre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, est en fait le premier livre écrit par Harper Lee. Pourquoi paraît-il cinquante ans après le succès de ce livre culte? Manuscrit retrouvé, volonté de renouer avec le succès ? L’enjeu était fort. Commercialement, le pari est tenu avec des ventes record aux États-Unis la première semaine de sa sortie. Mais pour la lectrice qui a vibré face aux aventures de Scout, l’inoubliable héroïne de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, le premier sentiment avant la lecture est le doute ( ne vais-je pas être déçue?) et l’envie. Et le sentiment après lecture…?

Pour la jeune Scout, Atticus, son père est un maître à penser. Ses principes d’éducation que j’ai tant loués dans ma chronique sont remarquables et ont modelé l’esprit de Scout.
A la mort de Jem, le frère de Scout, la tante Alexandra aurait souhaité que Scout reste vivre auprès de son père. Mais la jeune femme est partie travailler à New York.
Vingt ans après, Jean-Louise Finch ( Scout) revient à Maycomb où Atticus (72 ans) vit toujours avec sa sœur, Alexandra. Il travaille encore un peu comme avocat, secondé par Hank ( Henry Clinton, ami de Jem et prétendant de Scout).
Le premier tiers du livre nous laisse reprendre nos marques avec le caractère toujours aussi impétueux de la jeune femme. Maycomb est son monde mais elle ne saurait plus y vivre. Elle se pose d’ailleurs beaucoup de questions sur la pertinence d’un mariage avec Hank.
Comment imaginer Scout sous le joug d’un mari? Elle refuse de ressembler à son ancienne amie Hester qui aime son homme jusqu’à perdre sa propre identité.
La seconde partie dévoile le nouveau visage de Maycomb. Jean-Louise s’étonne de la mise à l’écart des Noirs. Elle, bien évidemment, n’hésite pas à aller rendre visite à Calpurnia, l’ancienne cuisinière et confidente de son enfance.
 » Plus personne à Maycomb ne va voir les Noirs, pas après ce qu’ils nous ont fait. »
Cet événement restera pour moi assez nébuleux. Ni les conversations avec Jack, l’oncle un peu surprenant ou avec Atticus ne parviendront à éclaircir la situation politique de la petite ville. Une décision de la Cour suprême, l’autonomie des États, la place du gouvernement, l’action du NAACP ( Association pour le progrès des gens de couleur) remettent en discussion la notion de citoyenneté.
Surprise de la présence de Hank et d’Atticus à la table du virulent pro-segrégationniste William Willoughby lors du Conseil des citoyens, Scout doute de l’ intégrité de son père.
Sanguine, sa colère devra aller jusqu’à « tuer le père« , étape indispensable à sa maturité.
Sa violente altercation avec Atticus me semble pourtant démesurée et souvent confuse.
La brève explication de la situation du Sud qui entame juste sa révolution industrielle, qui craint une prise de responsabilité de Noirs encore  » sous éduqués » selon Atticus ( oui sa position m’a un peu étonnée) est insuffisamment convaincante.
Il y a certes beaucoup de passion dans ses affrontements avec les anciens de Maycomb, quelques agréables souvenirs de jeunesse de Scout mais je n’ai pas retrouvé l’intelligence, l’altruisme d’Atticus, la sensibilité de Scout.
Alors, le sentiment après lecture… Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur se suffit à lui-même.

Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Sa chronique est ici.

The girls – Emma Cline

ClineTitre : The girls
Auteur : Emma Cline
Littérature américaine
Titre original : The girls
Traducteur : Jean Esch
Éditeur: La Table Ronde
Nombre de pages : 336
Date de parution : 25 août 2016

Le premier roman d’Emma Cline est présenté comme l’événement de la rentrée littéraire. Certes le sujet inspiré des faits réels de la secte Manson ( Los Angeles fin des années 60, qui inspire également en cette rentrée Simon Liberati avec California girls) a tout pour attirer l’attention. Mais le récit de cette très jeune adolescente embrigadée dans une secte n’a rien de bien nouveau. J’ai souvent pensé au film de Sean Durkin, Martha, Marcy, May, Marlène qui nous plonge exactement dans les mêmes abus bien connus des sectes américaines avec le charisme du leader, les abus sexuels, les vols, la consommation de drogues, la misère physique et psychologique des adeptes.
Non, ce qui m’a intéressée dans ce livre est ce regard sur l’adolescence.
Evie passe un court séjour en Californie dans une maison prêtée par son ami Dan. Là, elle croise le fils de Dan, Julian et sa très jeune amie, Sasha. Le comportement de Sasha lui rappelle combien une jeune fille peut être très influençable et soumise pour garder sur elle le regard d’autrui.
 » A cet âge, la tristesse avait la texture agréable de l’emprisonnement: vous vous cabriez, vous boudiez face aux chaînes des parents, de l’école et de l’âge, toutes ces choses qui vous éloignaient du bonheur certain qui vous attendait.« 
Evie avait quatorze ans lorsqu’elle rencontre Suzanne dans un parc.  » Ce qui m’importait, en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention. » Sa mère préoccupée par ses régimes et ses aventures amoureuses ne cherche pas à comprendre ses états d’âme d’adolescente et l’inscrit dans un internat pour la prochaine rentrée. Son père, remarié avec Tamar, n’a jamais été présent. Tamar, plus jeune aurait pu être une confidente si elle n’arrivait peut-être trop tard. Connie, sa meilleure amie est bien trop quelconque et Peter, le frère de Connie dont Evie est amoureuse préfère les filles plus matures.

Quand Suzanne, cette fille étrange aux longs cheveux noirs rencontrée dans un parc la regarde vraiment et s’intéresse à elle, Evie ne peut résister à cette promesse d’amour. La rencontre avec Suzanne «  dévoilait un monde au-delà du monde connu, le passage caché derrière la bibliothèque. »
Evie est prête à suivre le chemin vers la vérité et le dénuement présenté par Russel, le leader du ranch, la secte La Process.
 » Mais le ranch était la preuve que l’on pouvait vivre à un niveau plus exceptionnel. On pouvait dépasser ces misérables faiblesses humaines pour accéder à un amour plus grand. »
Jusqu’où peut-on aller pour garder sur soi le regard d’un être que l’on croit aimer?
Avec ce roman, Emma Cline tente de faire comprendre ce monde de l’adolescence ( très proche d’elle puisque l’auteur n’a que vingt-six ans)’  » ce monde caché qu’habitent les adolescents, se contentant de faire surface quand ils n’ont pas le choix, pour habituer leurs parents à leur éloignement. »
Dommage que cet aspect psychologique intéressant se perde un peu dans le flux narratif de ces quelques mois passés dans la secte de Russell.
Mais l’auteur a effectivement un bon potentiel avec une écriture fluide, un talent narratif indéniable et une approche subtile des rapports humains.
Peut-être pas un événement littéraire mais un très bon premier roman. Et le bandeau de ce livre est superbe et inoubliable

Avenue des mystères – John Irving

IrvingTitre : Avenue des mystères
Auteur : John Irving
Littérature américaine
Titre original : Avenue of Mysteries
Traducteur : Josée Kamoun et Olivier Grenot
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 515
Date de parution : 6 mai 2016

John Irving, grande figure de la littérature américaine, est un spécialiste de romans denses, sinueux dans un monde selon bien des personnages.
L’auteur aime à retrouver les mêmes ingrédients dans ses différents romans. On retrouve donc ici un cirque, un orphelinat, les années sida, Shakespeare, la religion et quelques moments surnaturels.
Écrire un roman : «  on a l’impression de faire un long parcours, parce que cela représente beaucoup de travail, mais en réalité, on revient sur d’anciens sujets, on se traîne en terrain familier.« 

Juan Diego, né au Mexique, vit aux États-Unis depuis quarante ans. Professeur d’université retraité et écrivain, à cinquante quatre ans, il est conscient d’avoir vécu deux vies : une vie mexicaine pendant l’enfance et l’adolescence à Oaxaca et une vie américaine dans l’Iowa.

«  Il vient toujours un moment, dans l’enfance, où la porte s’ouvre pour laisser entrer l’avenir. » Pour Juan Diego, cette phrase de Graham Green est erronée car ce moment n’est pas unique.

Quels événements ont fait basculer sa vie à quatorze ans. Aujourd’hui contraint à la prise de bêtabloquants, il souffre de ne plus se souvenir. Contre l’avis de son médecin, Rosemary Stein, il n’hésite pas à s’arranger avec ce traitement afin de contrer les effets indésirables.
 » Tes bêtabloquants, ils me bloquent aussi la mémoire, ils me volent mon enfance, ils me volent mes rêves!« 

En voyage vers Manille, afin de tenir une promesse faite à un objecteur de conscience hippie réfugié autrefois à Oaxaca, Juan Diego rencontrent deux femmes étranges, Miriam et sa fille Dorothy. Pour rêver et pour satisfaire ses deux dames gourmandes, l’écrivain jongle entre bêtabloquants et viagra. A chaque rêve, le lecteur plonge dans son enfance…
«  le passé était le vrai domicile de Juan Diego. Il revivait encore et toujours, les pertes qui l’avaient si profondément marqué. »

Juan Diego est un enfant de la décharge. Avec sa jeune sœur, Lupe, ils vivent chez El Jefe, le patron de la décharge. Leur mère est une prostituée qui travaille aussi à l’Église de la Compagnie des Pères Alfonso et Octavio.
L’enfant a appris à lire seul en mexicain et en anglais grâce aux livres récupérés dans la décharge. Il est aussi le seul a comprendre le langage de Lupe, enfant télépathe et voyante, même si elle lit mieux dans le passé que dans l’avenir.
Lupe déteste cette vierge monstre qui trône dans l’Église des pères jésuites. Elle préfère la vierge de Guadalupe qui, toutefois les décevront lors d’un voyage à Mexico dans l’avenue des Mystères.
 » le tour de passe-passe catholique avait fait du sanctuaire une véritable ménagerie. »

Un accident de voiture qui le rend boiteux, la fin de la mère tuée par la chute du nez de la vierge monstre, sa crémation avec un chiot, un gringo et le nez de la vierge, l’impossibilité de devenir un acrobate, le destin de Lupe ou celui d’une jeune acrobate, ce voyage raté à Mexico et ses déceptions religieuses, son adoption par un jésuite défroqué tombé amoureux d’un travesti, leur mort pendant les années sida, lequel de ces événements l’a conduit à l’âge adulte, lui a ouvert ce destin et pas un autre.

 » L’enchaînement des événements, la trame de nos vies, ce qui nous mène sur le chemin, vers les buts que nous nous sommes fixés, ce que nous ne voyons pas arriver et ce que nous faisons…autant de mystères, autant d’angles morts. Autant d’évidences, aussi.« 

Avec des allers-retours entre la vie un peu décousue de l’homme adulte qui aime encore contrer son ancien élève trop catégorique, notamment sur les interdictions de l’Église, qui croise les fantômes de soldats américains apeurés par les tortures de la guerre du Vietnam et qui prend du plaisir auprès de ces étranges succubes et le passé très coloré du jeune mexicain, John Irving nous emmène sur l’avenue des mystères d’une vie. Celle de Juan Diego qui jamais n’oubliera d’où il vient.

Ce dernier roman de John Irving n’est certes pas le plus facile à lire.  » La vie est un modèle trop bordélique pour un roman. » Toutefois, l’imagination, l’extravagance et le regard sur de grands sujets comme la religion, la charité ou la tolérance comblent largement l’habituelle sinuosité du récit narratif. Si je ne me suis pas vraiment attachée au personnage de Juan Diego ( la personnage adulte rompt le charme de l’enfance), les personnages secondaires comme Lupe, Eduardo, Flor et Vargas sont remarquables.

 

Les débutantes – J. Courtney Sullivan

SullivanTitre : Les débutantes
Auteur : J. Courtney Sullivan
Littérature américaine
Titre original : Commencement
Traducteur : Frédéric Collay et Anne-Laure Paulmont
Éditeur : Rue Fromentin
Nombre de pages : 520
Date de parution : mai 2012, Livre de poche mai 2013

Célia, avec sa fascination de romancière rédige le bulletin trimestriel des anciennes de Smith, une université réservée aux femmes. Elle y donne les potins de sa promo 2002 et y annonce le prochain mariage de Sally sur le campus de l’école.
Les débutantes commence comme un roman idéal pour les adolescentes, avec quatre filles assez stéréotypées ( Célia, Sally, Bree et April) devenues des amies inséparables pendant leurs quatre années universitaires.
 » Les liens du sang de Smith sont plus forts que tout. »
Chacune d’entre elles raconte les expériences vécues pendant leur internat, ces délires, confessions, soutiens qui ont cimenté une amitié indéfectible. Leur amitié comble les manques affectifs d’une famille lointaine, d’une mère disparue ou peu maternelle. D’origine, de caractère et de sensibilité différents, elles trouvent entre elles sécurité, joie, attention.
Puis, leur diplôme en poche, chacune poursuit sa vie. Célia, assistante dans une maison d’édition maintient une vie sentimentale assez débridée à New York. Bree est devenue avocate et peine à assumer son couple avec Lara, en partie parce que sa famille n’accepte pas son homosexualité. April, toujours engagée pour la défense des droits des femmes, enquête enfin avec la célèbre et controversée Ronnie Munro. Sally travaille dans un laboratoire et s’installe dans sa vie de couple dégoulinant d’amour avec Jake, l’homme idéal qui ressemble à  » un Golden Retriever, toujours content, amical avec tout le monde. » Quel contraste avec les hommes du monde de la prostitution que côtoie April pour son reportage!
Personnellement, c’est grâce à April que j’ai pu m’intéresser à ce roman au-delà d’un récit purement adolescent ou du type « desesperate teenagers » et à cette amitié qu’elle fait jaillir entre les quatre narratrices.  » C’était April qui avait éveillé sa conscience au féminisme » et c’est elle qui sous-tend toutes les réflexions intéressantes sur le couple, la famille, l’éducation que contient ce roman.
Du simple comportement résigné d’une femme au foyer à l’esclavage d’une enfant par un proxénète, ce roman, sous ses airs bon enfant, est un récit enjoué et sensible sur la condition féminine.
 » Sally était choquée de voir la façon dont les femmes dans la famille de Jake étaient au service des hommes. »
 » Ces putains de bonnes femmes me font carrément enrager, disait-elle. Au lieu de se réjouir à l’idée de faire leur propre bonheur et de courir après un rêve fou, elles n’aspirent qu’à un truc, la sécurité et renoncent à tout le reste. »
 » Mais tant qu’il y aurait des hommes, soit disant intègres, pour croire qu’il était normal de baiser des petites filles contre de l’argent, tant qu’il y aurait des hommes qui accepteraient de vendre ces petites filles comme si elles ne valaient rien, qu’est-ce qu’une personne honnête pourrait bien faire. »

En commençant ce roman, je pensais être en dehors de mon univers de lectrice. Puis je me suis laissée charmer par ces quatre filles qui parviennent avec des approches bien différentes à montrer la difficulté du passage de la vie d’adolescente à la vie de femme avec toute la conscience de la condition féminine et l’assurance d’une amitié parfois plus forte que les liens familiaux.

Je remercie Ariane de m’avoir accompagnée pour cette lecture et de m’avoir permis de sortir ce roman de ma « vieille PAL ». Retrouvez son avis ici.

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