Tous nos noms – Dinaw Mengestu

Titre : Tous nos noms
Auteur : Dinaw Mengestu
Littérature américaine
Titre original : All our names
Traducteur : Michèle Albaret-Maatsch
Éditeur :Albin Michel
Nombre de pages : 336
Date de parution : 19 août 2015

 

«  Deux êtres ne se seront jamais aimés autant que nous. »

Dans le troisième roman de Dinaw Mengestu, cette phrase peut s’appliquer à l’amitié de deux jeunes hommes qui ont quitté leur village pour venir étudier à la Capitale ou à l’amour d’une jeune américaine et d’un exilé ougandais.

C’est en alternant les récits d’Isaac et d’Helen, deux jeunes gens d’origine et de culture différentes, que nous découvrons la violence de la révolution en Ouganda et les difficultés d’intégration d’un jeune noir dans le Midwest, plus vraiment ségrégationniste mais encore bien raciste.

Le narrateur, passionné de romans anglais, quitte son village pour rejoindre l’université de Kampala, espérant rencontrer de grands écrivains. Il y rencontre Isaac, un jeune homme rêvant de se faire une place dans ce pays qui a vu mourir ses parents dans les combats juste avant l’Indépendance. Tous deux pauvres, ils habitent dans les bidonvilles et rôdent autour de l’université espérant s’y faire admettre. Mais  les étudiants sont surtout des fils de famille aisée.

Isaac est rusé et sait se faire remarquer. Il devient le protégé de Joseph, le propriétaire du café Flamingo. Après des études en Angleterre, Joseph est revenu en son pays pour mener la révolution contre le pouvoir en place. Si Isaac s’engage sans aucun scrupule dans cette lutte, D., le jeune narrateur auquel Isaac donne tous les noms, y compris le sien, ne trouve pas dans ce combat violent ses rêves de liberté.

En parallèle, nous écoutons Helen, une assistante sociale des services luthériens de Laurel, une petite ville du Midwest. Elle est chargée de conseiller Isaac, un ougandais, tout juste débarqué aux Etats-Unis. Elle tombe amoureuse de ce garçon qui parle peu de lui. Leur idylle doit rester secrète, mais Helen rêve de la vivre au grand jour. Ses tentatives sont cuisantes pour le jeune immigré.

« Maintenant, tu sais. C’est comme ça qu’ils te brisent, lentement, en petits morceaux

L’auteur alterne de manière très équilibrée le récit aux Etats-Unis et le récit antérieur en Ouganda. Le roman prend un nouveau rythme quand Helen soupçonne un secret dans la vie d’Isaac, alors qu’en parallèle le récit du jeune homme en Ouganda devient plus violent. Jusqu’à ce que les deux parties se rejoignent levant le flou maintenu à dessein sur le passé et l’identité du jeune exilé.

Un double roman, bien mené par une alternance qui dévoile peu à peu l’identité des personnages, centré sur les mouvements politiques et révolutionnaires dans l’Afrique des années 70 et sur la difficulté de l’exil et de l’intégration dans une Amérique tout juste sortie de la ségrégation.

Nickel boys – Colson Whitehead

Titre : Nickel boys
Auteur : Colson  Whitehead
Littérature américaine
Titre original : The Nickel boys
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages :
Date de parution :

 

La parution de la version française du nouveau roman de Colson Whitehead, deux fois primé par le Prix Pulitzer, ne pouvait pas mieux tomber. En nous racontant l’histoire d’Elwood Curtis dans l’Amérique ségrégationniste des années 60, l’auteur écrit un roman essentiel pour éprouver ce que produit le racisme sur un jeune Noir américain. Malheureusement, le mouvement Black Lives Matter nous rappelle combien ce sujet est toujours d’actualité. C’est d’ailleurs un événement récent qui a inspiré ce roman à Colson Whitehead. En 2014, un article de presse annonçait que des restes humains avaient été retrouvés dans un cimetière clandestin de l’établissement  Dozier School for boys fermé en 2011.

Elwood Curtis est un jeune garçon intelligent et poli, élevé par une grand-mère aimante mais stricte depuis la fuite de ses parents. Pour le Noël de l’année 1962, Harriet lui offre le disque du discours de Martin Luther King à Zion Hill.

 

«  Le crépitement de la vérité.
Ils n’avaient pas la télé, mais les discours du révérend King étaient des tableaux si vivants – narrant tout ce qui avait été et tout ce que serait l’homme noir- que le disque valait presque la télévision. »

Elwood s’y retrouve parfaitement. Surtout lorsque le révérend explique à sa fille qui rêvait d’aller à Fun Town, un parc d’attractions à Atlanta réservé aux Blancs qu’elle doit «  résister à la tentation de la haine et de l’amertume » et qu’elle vaut autant que ceux qui y vont. Malgré les preuves évidentes de racisme dans la ville de Tallahassee où il vit, Elwood veut croire qu’un jour il aura sa place dans la société.

Aussi quand son professeur d’histoire lui conseille d’aller suivre des cours à l’université Melvin Griggs, il croit en son avenir. En chemin, une fâcheuse méprise le conduit à la Nickel Academy, une école de redressement pour mineurs délinquants. Malgré le nom d’école et le cadre verdoyant, Elwood n’y apprendra que la haine et l’incapacité à pardonner malgré les discours du révérend qu’il se répète en boucle.

Car dans cette école, surtout dans les quartiers réservés aux élèves noirs, l’intelligence, le sérieux ne servent à rien. Pour gagner des points, il faut faire profil bas pour ne pas subir les morsures de la lanière de cuir au lieu-dit de la maison blanche.

« Dedans et dehors, c’est pareil, à part qu’ici on n’est pas obligés de faire semblant.« 

Directeur corrompu, responsables de maisons pervers et violents n’ont aucune pitié pour ces jeunes enfants noirs. Qui ira se soucier de la disparition d’un jeune noir sans famille?

« Leurs pères leur avaient appris à mettre un esclave au pas, leur avaient transmis cet héritage de brutalité. Arrachez-le à sa famille, fouettez-le jusqu’à ce qu’il oublie tout sauf le fouet, enchaînez-le pour qu’il ne connaisse plus rien d’autre que les chaînes. Un séjour dans une cage à sueur en acier, avec le soleil qui brûle le cerveau, c’est excellent pour mater un mâle noir, de même qu’une cellule sans lumière, une chambre au milieu de l’obscurité, hors du temps.« 

Dans cet enfer, les destins d’Elwood, l’idéaliste intelligent et de Jack Turner le petit délinquant cynique se lient. Leur amitié se renforce dans l’espoir d’une vengeance, d’une évasion. Mais peut-on réellement échapper à la Nickel Academy?

L’auteur ne cherche pas à romancer, à s’appesantir sur l’horreur mais s’applique à nous faire éprouver ce que peut ressentir le jeune Elwood. Malgré un récit linéaire, sans grandes envolées, Colson Whitehead tient son lecteur sur l’incertitude du destin d’Elwood. Et le mystère tiendra jusqu’au dénouement. La seule certitude est qu’en 2014, Millie pourra toujours dire :

 » ils nous traitent comme dessous-hommes dans notre propre pays. Ça ne change pas. Ça ne changera jamais.« 

Plus que le style, ce sont les sujets qui font des romans de Colson Whitehead des lectures essentielles.

 

Ohio – Stephen Markley

Titre : Ohio
Auteur : Stephen Markley
Littérature américaine
Titre original : Ohio
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 560
Date de parution : 19 août 2020

 

Le personnage principal du premier roman de Stephen Markley est sans aucun doute New Canaan, cette petite ville de l’Ohio. Dans le quart nord-est de cet état vivent surtout des Blancs de niveau social différent. La ville a changé à la fin des années quatre-vingt avec le départ des gros employeurs et l’arrivée de l’immigration. Lorsque Bill Ashcraft revient dans sa ville natale en 2013, il ne voit que des activités abandonnées, des portails rouillés et des maisons à vendre.

De ses jeunes années, il  ne lui reste qu’une photo prise en 2002 lors du bal du lycée avec tous ses amis, Rick Brinklan, Ben Harrington, Kaylyn, Lisa, Stacey Moore, Dan Eaton et Hailey Kowalczyk. C’était la période de l’insouciance, des amours, des sorties entre amis avec parfois quelques ragots douteux comme la circulation d’une cassette pornographique ou l’idée d’un meurtre qui n’a jamais existé. Les attentats du 11 septembre ont commencé à diviser cette petite bande, notamment Rick et Bill. Depuis, Rick Brinklan, engagé dans la guerre en Irak est mort au combat en 2007. Ben Harrington, chanteur, est  mort d’une overdose. Lisa a disparu.

Stephen Markley construit son roman en cinq parties. Chacune donne la parole à un ancien de la bande revenu à New Canaan un fameux soir de 2013, un soir où les ombres du passé vont refaire surface.
Nous commençons avec le retour de Bill Ashcraft, activiste et toxicomane, porteur d’un objet mystère interdit qu’il doit livrer à une personne de New Canaan. Pendant le déroulement de cette soirée où il rencontrera KayLyn, Bill nous fait part de faits du passé. Notamment sa divergence de vue avec Rick Brinklan.

« Rick était parti se battre dans une guerre inutile, une arnaque impérialiste bénéficiant à une petite élite, et il en avait payé le  prix.  »

Ce même soir, Stacey Moore revient à New Canaan à la demande de Bethany, la mère de Lisa. Elle redoute de rencontrer cette femme qui l’avait chassée en apprenant sa liaison avec sa fille. Aujourd’hui Bethany  n’a plus que Stacey pour tenter de retrouver Lisa qui envoie parfois des messages d’Asie. Elle en profite aussi pour déposer une lettre à son frère, un aumônier qui n’a jamais accepté l’homosexualité de sa sœur.

«  Ce sont les autres qui doivent se défaire de leurs peurs et de leurs préjugés. »

Dan Eaton revient voir Hailey ce même soir. Elle était l’amour de sa vie mais il a préféré s’engager pour une troisième mission en Irak plutôt que de la suivre. C’est à la guerre qu’il découvre la valeur de l’amitié. Si il perd un œil au combat, beaucoup y perdront la vie. Dans un livre sur l’Ohio pendant la guerre de sécession, il comprend cette phrase d’un général de l’Union.

«  A la vue de ces hommes morts tués par d’autres hommes, quelque chose l’avait quitté, une habitude de toujours qui n’était jamais revenue : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire. »

Nous parcourons ensuite les rues de New Canaan avec Tina Ross. Aujourd’hui vendeuse dans un Walmart de Van Wert, elle est mariée à un homme gentil qui la rend heureuse même si elle n’aime pas son physique. C’est peut-être grâce à lui que ce soir, elle est prête à affronter son passé. Adolescente, sa passion pour Todd Beaufort l’a poussée à accepter l’inacceptable.

«  Elle avait appris à concevoir tout cela comme la normalité. »

Larguée par cet être infâme, elle s’était vengée sur son corps en l’affamant et le scarifiant.

La dernière partie fait le lien entre tous les évènements, avec l’attentat d’une mosquée. Le roman est particulièrement bien construit, alternant présent et passé et cheminant astucieusement pour explorer tous les liens entre les personnages. Des personnages complexes, des jeunes qui rêvaient de prouesses sportives pour intégrer la meilleure université, qui vivaient l’insouciance de leurs amours avant que la réalité ne vienne exploser leurs vies.

Stephen Markley utilise tous les codes pour ferrer son lecteur. La réalité sociale et politique se niche sous les destins contrariés de jeunes américains. L’intrigue se cache sous les récits du passé de trentenaires désabusés. De l’âge insouciant où l’amour et l’amitié font loi à cette soirée de 2013, nous avons le temps de connaître toutes les facettes des personnages, comprenant ainsi aisément leur personnalité et leurs désillusions.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa pour la lecture de ce grand premier roman dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

 

 

Le volontaire – Salvatore Scibona

Titre : Le volontaire
Auteur : Salvatore Scibona
Littérature américaine
Titre original : The volunteer
Traducteur : Eric Chédaille
Editeur : Christian Bourgois
Nombre de pages : 448
Date de parution : 9 janvier 2020

Son premier roman, La fin, a fait partie des finalistes du National Book Award en 2010. Salvatore Scibona propose ici un roman dense, lyrique couvrant trois générations, un roman sur la quête d’identité et les relations filiales, un roman largement plébiscité par la presse américaine. S’inscrivant dans une Amérique marquée par les engagements militaires, les communautés marginales, les désillusions personnelles, ce roman est celui de la perte. Perte d’identité, perte de valeurs, perte de repères.

En 2010, un jeune enfant de cinq ans au langage incompréhensible est trouvé errant seul dans l’aéroport de Hambourg. Baptisé Willy par un prêtre qui devient son seul confident, le jeune garçon sera hébergé dans un foyer pour enfants. Nous, lecteur, savons que son père Elroy Heflin, ancien repris de justice et militaire américain plutôt violent, l’a laissé là dans les toilettes de l’aéroport. A la demande de la mère, une serveuse d’un bar de Riga, Elroy était allé chercher son fils en Lettonie. Pourquoi l’avoir abandonné ?

De retour aux Etats-Unis, Elroy ne dira rien à Tilly, son tuteur légal. De ce constat, l’auteur nous emmène dans le passé de Tilly, alias Le volontaire. Né Vollie Frade, cet homme, engagé plusieurs fois volontairement dans les Marines, a été convoyeur au Vietnam. Cette partie du roman, assez déstabilisante, laisse place à la violence de cette guerre atroce. Mais c’est sur la seconde partie de son engagement que Vollie va perdre son identité. Envoyé secrètement au Cambodge, il sera capturé et enfermé plus d’un an dans un tunnel. A sa libération, Lorch, un étrange personnage lui propose une nouvelle identité contre une mission d’espionnage à New York.

« Je suis une boulette que vous avez commise. Vous voulez m’écarter du paysage jusqu’à ce que je ne puisse plus vous causer le moindre ennui. Moi aussi, je veux dégager

Vollie Frade veut disparaître, oublier ses origines, ses traumatismes de guerre. Il devient Dwight Elliot Tilly. Lorsque sa mission d’espionnage tourne mal, il disparaît vers le Nouveau- Mexique, là où son seul ami avait monté une ferme. Mais il n’y trouve que Louisa et un gamin nommé Elroy. L’endroit était en fait une communauté hippie. Personne ne sait qui est vraiment le père d’Elroy.

Louisa et Tilly se marient, deviennent les tuteurs d’Elroy afin de pouvoir l’inscrire à l’école. Lorsque Tilly rattrapé par son passé s’enfuit, l’enfant sans figure paternelle devient violent. Après un séjour en prison, il s’engage lui aussi dans l’armée.

Ces parcours de vie marqués par la violence d’une Amérique puissante mais engagée à tuer militairement expliquent l’isolement, la marginalisation d’êtres dépourvus de stabilité affective. De génération en génération, les dégâts se transmettent et s’amplifient. Quel avenir Willy peut-il espérer ?

Le volontaire est un roman particulièrement dense, typiquement américain. Les personnages semblent être les marionnettes de l’ambition politique d’un pays. On trouve chez Vollie Frade une espèce d’insouciance, de naïveté au milieu des combats. Un décalage qui intensifie l’absurdité et la violence des guerres. Des guerres qui tuent sur les zones lointaines mais détruisent malicieusement mais sûrement les rescapés.

Malgré les critiques dithyrambiques de la presse américaine auxquelles je reconnais la justesse quant au style et l’ambition de l’écrivain, je me suis parfois perdue dans ce roman. Partir de l’abandon d’un enfant pour remonter sur la perte d’identité, de valeurs pour une certaine jeunesse américaine engagée dans les conflits ou les courants de pensée apocalyptique est un cheminement compréhensible mais tortueux.

L’intemporalité perdue et autres nouvelles – Anaïs Nin

Titre : L’intemporalité perdue et autres nouvelles
Auteur : Anaïs Nin
Littérature américaine
Titre original : Waste of timelessness and other early story
Traducteur : Agnès Desarthe
Editeur : Nil
Nombre de pages : 233
Date de parution : 6 février 2020

Anaïs Nin fait partie des grandes figures de la littérature féminine, axant son oeuvre sur l’analyse de ses moindres émotions. Elle est notamment célèbre pour la publication de son Journal, commencé à l’âge de douze ans quand son père a quitté le domicile conjugal et comprenant sept tomes, soit plus de quinze milles pages.

Avec ce recueil de nouvelles écrit entre 1929 et 1931, nous découvrons l’éveil de l’auteur à ce qui emplira son oeuvre : l’art, le couple, la vie. Personnage inclassable, féministe et sulfureux, elle a encore ici la candeur de sa jeunesse malgré un sens réel de la sensualité et de la complexité des relations amoureuses.

L’art tient une place importante dans ce recueil. La danse, la musique, la peinture permettent l’expression du corps et des sentiments. Les origines cubaines de l’auteur se traduisent par les danses sensuelles, l’expression corporelle. La création littéraire a largement sa place. La littérature dévoile un autre monde, des gens plus colorés, plus intéressants.

A cet âge, Anaïs a déjà compris qu’elle placerait l’art avant tout. Dans la préface, Capucine Motte nous livre son analyse pertinente.

« L’art est une pratique solitaire qui la place en compétition avec les hommes qui la convoitent. A l’époque, elle a déjà éprouvé son pouvoir castrateur sur le sexe fort et pressent que ce pouvoir sera la malédiction de son existence, elle qui aile tant l’amour, le sexe, l’échange. Son intelligence, sa beauté, son talent, rendent impuissants ceux qui la convoitent, à commencer par son mari. »

Plusieurs nouvelles montrent l’inadéquation entre amour intellectuel et charnel. Notamment, Fiancés par l’esprit, l’une des plus longues nouvelles du recueil, est un long dialogue très détaillé sur la complexité à désirer une femme qui séduit intellectuellement.

Certaines nouvelles sont plus énigmatiques. La première nouvelle, L’intemporalité perdue, campe une femme qui, cherchant autre chose, s’enfuit de la vie dans un bateau fictif. Les plumes de paon ou Tishnar avec son bus pour un autre monde laissent une impression mystique. L’art est aussi une fuite et permet plus de liberté.

Les femmes sont les personnages principaux de ces nouvelles. Ce femmes multiples, artistes, intellectuelles sont autant de facettes de l’auteur. Artiste narcissique, Anaïs Nin aime se mettre en scène.

Ce recueil de seize nouvelles traduites par Agnès Desarthe dévoile avec la candeur d’une jeune femme ce que seront les thèmes récurrents de l’oeuvre de cette célèbre femme de lettres du XXe siècle.

Le mars club – Rachel Kushner


Titre : Le mars club
Auteur : Rachel Kushner
Littérature américaine

Titre original :  The mars room
Traducteur : Sylvie Schneiter
Editeur : Stock
Nombre de pages : 480
Date de parution : 22 août 2018

 

J’apprécie particulièrement les récits qui se passent en prison ( comme L’université de Rebbibia de Goliarda Sapienza). Non par voyeurisme malsain. Mais parce que les personnages ont la complexité des âmes torturées. Reclus, exclus de la société, ils ont de la colère, de la force parfois du désespoir mais aussi beaucoup d’humanité ( en tout cas pour ces héros littéraires); ils survivent grâce aux autres et à l’espoir. Particulièrement dans les prisons pour femmes.

C’est à celle de Stanville en Californie que nous emmène Rachel Kushner avec son héroïne Romy Leslie Hall. Sa mère lui avait donné le prénom de l’actrice qui jouait Sissi impératrice. Une actrice qui sera brisée par la mort brutale de son fils. N’est-ce-pas le souvenir de son fils, Jackson, laissé à sa mère à l’âge de cinq ans quand elle est incarcérée, qui brise l’âme de Romy, condamnée à la prison à vie.

« Jackson était le grain de réalité au coeur de mes pensées. »

Mais qu’a bien pu faire Romy pour obtenir une telle peine? De quoi est-elle coupable?  Peut-être simplement d’avoir été une enfant délaissée, une adolescente rebelle traînant dans les mauvais quartiers de San Francisco. N’avoir eu d’autre horizon que de travailler comme streap-teaseuse au Mars club et de subir le harcèlement d’un client.

Sans argent, avec un avocat commis d’office incompétent, comment se défendre face à une justice partiale?

Alors quand il n’y a plus d’espoir de sortir de cette prison, quand on la déchoit de son autorité parentale, il faut continuer à vivre grâce aux autres détenues, aux cours d’un universitaire soucieux de les aider à vivre leur passe-temps en leur apportant de la laine, des livres, des crayons. Et puis toujours rêver d’une évasion.

Rachel Kushner décrit avec brio les liens qui unissent les prisonnières, leurs querelles racistes, leur quotidien en atelier, dans le couloir de la mort ou dans la cour. Mais elles nous éclairent aussi sur le passé de quelques-unes.

Et puis, surtout, il y a ce regard de l’auteur sur une certaine Amérique. Notamment sur San Francisco des années 80 et 90 avec la délinquance, la drogue et la violence surtout envers les femmes. Des femmes comme Sammy Fernandez, Betty LaFrance, Geronima ou Sanchez qui ne pouvaient échapper à leur destin.

«  Je rêvais de mondes anciens là-haut, d’un peuple d’une civilisation perdue qui me donnerait une chance. »

Un roman fort, humain sur la réalité de la loi dans des quartiers comme ceux de San Francisco dans les années 90.

Je remercie Ingannmic de m’avoir accompagnée pour cette lecture . Retrouvez son avis ici.

 

Sugar run – Mesha Maren

Titre : Sugar run
Auteur : Mesha Maren
Littérature américaine
Titre original : Sugar run
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 382
Date de parution : 3 janvier 2020

Sugar run pose la difficile question de la réinsertion et des choix que l’on ne fait pas vraiment mais qui gâchent toute une vie.

En 1999, Jodi a été condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de Paula alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. En ce mois de juillet 2007, elle a trente-cinq ans quand les portes de la prison de Jaxton s’ouvrent enfin devant elle. Son objectif est de retourner sur le terrain de sa grand-mère Effie, celle qui l’a élevée quand ses parents ont fui leur responsabilité. Cette cabane en Virginie occidentale est son seul héritage. Mais avant, elle doit aller à Chaunceloraine récupérer Ricky Dulett, le frère de son amie Paula. Elle tient à honorer la volonté de Paula de le protéger de la violence de son père.

En Géorgie, elle rencontre Miranda, une jeune femme de vingt-cinq ans, mère de trois garçons. Sa beauté et sa fragilité l’émeuvent. Miranda lutte pour la garde de ses enfants emmenés par leur père, Lee Folden, un chanteur en perte de vitesse.

C’est flanquée de Miranda, de ses trois garçons et de Ricky que Jodi arrive sur le terrain d’Effie, un terrain qui a été vendu aux enchères pendant son emprisonnement. Là, elle retrouve ses parents insouciants et ses deux frères jumeaux, prompts à plonger dans des trafics douteux.

L’auteur alterne les récits entre passé et présent. D’une part, l’auteur montre comment la rencontre avec Paula a poussé Jodi vers le drame. D’autre part, comment la vie actuelle sur un terrain sauvage et hostile, menacé par les compagnies de gaz avec un Ricky perturbé et une Miranda frivole, impulsive et toxicomane ramène inéluctablement Jodi vers les problèmes.

«  Il y a quelque chose en nous qui pousse le monde à nous traiter comme il le fait, mais c’est pour mieux nous préparer. »

Avec Sugar run, nous sommes dans le coeur de cible des Editions Gallmeister. Une terre sauvage très présente et chère au coeur des personnages, une volonté de rédemption remise en cause par l’environnement hostile. L’écriture est fluide et agréable, la construction ménage le suspense. Les personnages sont travaillés. Lourds d’un passé mouvementé, ils peinent à trouver leur voie.

Un très bon premier roman, une bonne lecture même si le scénario est assez classique dans cet univers. J’aurais pu davantage l’apprécier si je l’avais lu sur une période plus calme.

Je remercie Léa et les Editions Gallmeister pour cette lecture dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

La vie en chantier – Pete Fromm

Titre : La vie en chantier
Auteur : Pete Fromm
Titre original : A job you mostly won’t know how to do
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 384
Date de parution : 5 septembre 2019

 

 

Taz et Marnie vivent heureux dans leur modeste maison du Montana qu’ils essaient lentement de remettre en état. Taz est menuisier, un ouvrier minutieux qui aime le travail bien fait. Évidemment, les fins de mois sont difficiles. Mais il leur suffit d’aller dans leur endroit secret près de la rivière pour reprendre courage. Cet endroit est le lieu de leur amour. C’est là que Taz a rencontré Marnie, là qu’ils sont allés la veille de l’accouchement. Car il ne manquait qu’un enfant à leur bonheur.

Seulement, la vie est parfois cruelle. Marnie meurt en couches d’une embolie pulmonaire. Taz est dévasté et il rentre seul chez lui, avec Midge, sa petite fille. Le mari doit faire face au deuil, le père doit assurer la charge d’un nourrisson. Les nuits cauchemardesques sont courtes, l’argent ne rentre plus.

Quand Taz doit se remettre au travail, il est contraint de trouver une solution pour faire garder Midge. Elmo, étudiante et serveuse, accepte de faire du baby-sitting. Quand l’auteur précise qu’elle a vingt-deux ans, à peine sept ans de moins que Taz, il n’y a aucun doute sur l’issue de l’histoire.

Seulement, ce n’est pas si simple de se remettre d’une telle blessure. Il faut du temps, de la patience. Et avec le compte des jours pour titre de chapitre, nous suivons tout doucement, l’évolution des émotions de Taz et Elmo.

Je n’avais jamais lu Pete Fromm et je ne m’attendais pas à ce style de romance. L’histoire est belle, touchante mais assez prévisible. Heureusement, l’humour de Rudy, le meilleur ami de Taz, donne un petit côté sympathique au récit.

L’année de la pensée magique – Joan Didion

Titre : L’année de la pensée magique
Auteur : Joan Didion
Littérature américaine
Titre original : The year of magical thinking

Traducteur : Pierre Demarty
Éditeur : Livre de Poche
Nombre de pages : 278
Date de parution : 2 mai 2019 pour ce format Poche
Première parution : Grasset, 2007

Proposé parmi les lectures poche d’été par le Picabo River Book Club, L’année de la pensée magique m’avait déjà été conseillé par mon entourage. Faisceau de concordances, Bret Easton Ellis encense Joan Didion dans White, et nous sommes sur le mois américain.

Joan Didion perd brutalement son mari, l’écrivain John Gregory Dunne le 30 décembre 2003. Alors qu’ils revenaient de l’unité de soins intensifs du Beth Israël Medical Center où leur fille unique, Quintana est dans le coma, le couple s’apprête à dîner. John succombe d’une attaque coronarienne foudroyante.

«  La vie change dans l’instant
L’instant ordinaire. »

Cette phrase me restera en mémoire. Joan Didion la répète plusieurs fois. Face à la mort brutale de son mari ou les accidents de santé de sa fille. Nous le savons tous, il suffit d’une seconde pour changer le cours d’une vie. Mais nous ne le percevons réellement que lorsqu’il est trop tard pour revenir en arrière.

Aux dires des soignants de l’hôpital où le corps de son mari est transféré, Joan Didion est une « patiente pas difficile« . Parce qu’elle ne réalise pas. Comment affronter l’absence après quarante ans de vie commune, de travail commun autour de la littérature et du cinéma?

Ce n’est qu’en octobre 2004 qu’elle commence à écrire les premières lignes de ce récit. Un récit pour comprendre. Une exploration minutieuse de son évolution pendant une année à tenter de vivre dans un monde différent, un monde où règne l’absence. Passée la douleur, il faut affronter le deuil. Accepter « la frustration de toutes ces impulsions qui étaient devenues coutumières« .

 » Le deuil, l’acte de faire face à la douleur, demandait de l’attention. Jusqu’à présent, j’avais eu toutes les raisons, dans l’urgence, de ne prêter attention à rien d’autre, de bannir la seule idée d’autre chose, de consacrer toutes mes ressources, toute mon adrénaline à traverser la crise du moment. »

Au-delà de cette année magique, l’auteur sait qu’elle ne peut plus garder en vie l’image de son mari auprès d’elle.

 » Je sais aussi que, si nous voulons vivre nous-mêmes, vient un moment où nous devons nous défaire de nos morts, les laisser partir, les laisser morts. »

Joan Didion a cette retenue incroyable face à la douleur, d’autant plus remarquable qu’en cette année de deuil, la santé de sa fille se dégrade fortement. Nous en connaissons tous l’issue et ne pouvons que saluer le courage de cette femme que la vie n’a pas épargnée.

Après ce sujet intime et difficile, j’ai hâte de lire d’autres titres de cette auteure.

Mon territoire – Tess Sharpe

Titre : Mon territoire
Auteur : Tess Sharpe
Littérature américaine
Titre original : Barbed wire heart
Traducteur : Héloïse Esquié
Editeur : Sonatine
Nombre de pages : 566
Date de parution : 29 août 2019

La rivière sépare aujourd’hui deux territoires ennemis, celui des McKenna et celui des Springfield. C’est l’accord qu’a obtenu Duke McKenna avec Caroline Springfield après qu’il eut tué son mari.

«  Une vie contre une vie. C’est le seul moyen, mon Harley. »

Voici la leçon de Duke à sa fille. Carl Springfield a causé la mort de Jeannie, la femme de Duke et mère de Harley, alors que celle-ci intervenait auprès de Desi, femme battue par Carl. Duke a tué Ben, le frère de Carl. Ce dernier aura son tour quand il sortira de prison.

Adolescente, Jeannie était convoitée par Carl et Duke. Elle a choisi Duke, bien qu’il soit plus âgé qu’elle. Si Duke règne sur un trafic de drogue et d’armes, Jeannie accueille dans l’hôtel de quarante cottages dont elle a hérité, des femmes battues, des droguées et leurs enfants. Après sa mort, avec l’aide de Jake, son oncle maternel et de Mo, une indienne, Harley s’occupe du Ruby, cette maison pour femmes. Mais elle travaille aussi pour son père, collectant auprès des commerçants les remboursements d’emprunts. Duke a élevé sa fille pour qu’un jour elle prenne les rênes de son territoire. Pour cela, il fallait l’endurcir, lui donner tous les moyens de se défendre contre leur ennemi juré, Carl Springfield. «  Son monde tordu est mon école. »

Au fil du récit de ce mois de juin où Harley doit prendre en main son territoire suite à l’agression  d’une rubinette par Springfield, la jeune femme revient sur son éducation. Chaque chapitre du passé commence par «  J’avais tel âge quand ». A huit ans, elle a vu son père tuer un homme. A douze ans, elle a pointé un revolver sur quelqu’un. A dix-sept ans, elle se débarrasse de son premier corps…

« Il m’a élevée  pour que je devienne ça. Le genre de femme capable de diriger. Le genre de femme capable de tuer. »

Mais Harley a aussi un bon coeur comme sa maman. Portée par Jake, Mo et Will son petit ami, des personnes qui lui apprennent ce qu’elle doit être pour guider, Harley veut défendre les siens, mais à sa manière. C’est tout le suspense de ce récit fort bien mené.

Divulguant le passé par bribes, Tess Sharpe maintient le mystère, l’envie de tourner les pages. Harley et son père deviennent des personnages doubles. La violence cache aussi des sentiments profonds. Ce qui est peut-être moins évident à visualiser chez Harley. Sa romance avec Will se juxtapose mal avec son comportement face aux gros bras des dealers. Elle semble parfois si sensible et si ferme. Ambivalence de la nature et de l’éducation.

« Peut-être que durcir un coeur est le problème. Pas la solution

Pour son premier roman ( Si loin de toi paru chez Robert Laffont en 2014 était un roman Young adult) Tess Sharpe maîtrise son intrigue. Elle met en scène des personnages inoubliables. Le sens du détail crée parfois des longueurs, nullement insupportables. Au contraire, elles permettent de parfaitement visualiser l’action, de voir ce film que ce roman pourrait aisément devenir.

Certes, nous sommes ici sur un roman d’action, sans contexte qui pourrait porter à réflexion. Mais quel plaisir de lecture. Je suis rentrée dedans avec aisance, tournant les pages avec plaisir et envie.

Je remercie Léa et le Picabo River Book Club pour ce partenariat avec les Editions Sonatine qui m’a permis de découvrir une belle héroïne et une auteure au talent prometteur.