La femme sur l’escalier – Bernhard Schlink

SchlinkTitre : La femme sur l’escalier
Auteur : Bernhard Schlink
Littérature allemande
Titre original : Die frau auf der treppe
Traducteur : Bernard Lortholary
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 258
Date de parution : 3 mars 2016

Lors d’un voyage professionnel à Sydney, un avocat ( le narrateur) reconnaît lors d’une visite à l’Art Gallery, le tableau de Karl Schwind, La femme sur l’escalier. Il ne pensait pas retrouver un jour ce tableau qui, quarante ans plus tôt, fut l’objet d’un contrat loufoque au début de sa carrière d’avocat. Il se souvient encore de ce couple, le peintre Karl Schwind et Irène, venu à son cabinet pour se plaindre de la dégradation du tableau par le riche industriel, Peter Gundlach.
Le peintre avait représenté la femme de Gundlach, Irène, descendant nue un escalier. Celle-ci avait ensuite quitté son mari pour s’installer avec le jeune peintre.
 » Un vieil homme riche fait peindre sa jeune femme par un jeune peintre, ces deux tombent amoureux et partent ensemble. Un cliché, n’est-ce pas? »
Peut-être, si cette affaire s’arrêtait là. Mais ce n’est pas l’intention de l’auteur.
Les deux hommes se querellant pour la propriété du tableau et de son modèle, Gundlach propose à l’avocat de rédiger un contrat en vertu duquel il récupère sa femme en échange du tableau. L’avocat amoureux accepte d’aider Irène à s’échapper avec le tableau. Comment diable se retrouve-t-il aujourd’hui à Sydney? Une rapide enquête permet de retrouver Irène, en situation irrégulière sur une île proche de Rock Harbour. Notre avocat, toujours amoureux de la belle qui lui a fait faux bond dans sa jeunesse, s’empresse de la rejoindre pour comprendre le passé.
Il y retrouve une femme vieillissante, affaiblie par la maladie mais toujours dynamique pour soigner les habitants de l’île et s’occuper des jeunes en détresse. Très vite, avant que son corps ne la lâche, Irène fait aussi venir sur l’île Gundbach et Schwind.
 » Je veux savoir ce qui est resté. Et ce qui, à l’époque…N’étais-je réellement qu’une conquête et une muse, pour eux? Et pour moi, qu’est-ce qu’ils étaient? Je pense que j’ai dû aimer chez eux l’opiniâtreté, l’âpreté avec laquelle Peter voulait devenir toujours plus riche et plus puissant, et Karl voulait peindre le tableau parfait….Je serais déjà contente si je les reconnaissais. Et si je retrouvais en moi pourquoi je les ai aimés. Pourquoi je les ai quittés. Ma vie, je la sens comme un vase qui est tombé par terre et s’est brisé en morceaux. »
Trois hommes, trois conceptions différentes du monde. Réunis comme des « hôtes incompatibles« , maintenant devenus vieux, ils s’opposent sur la nostalgie du passé et le mouvement du monde actuel, un monde sans alternative depuis la fin de la guerre froide selon Gundlach. L’art peut-il figer ce mouvement du monde?
Schwing et Gundlach, incapables une fois de plus de tenir compte des désirs d’Irène, regrettant simplement qu’elle fut l’échec de leur vie.
 » Les grandes défaites d’autrefois ont réorienté notre vie dans une direction nouvelle. Les petites ne nous changent en rien, mais elles nous suivent et nous tourmentent, petits aiguillons obstinés dans notre chair. »
Seul le narrateur est encore ému par le corps vieillissant d’Irène. Pour elle, il invente et raconte la vie qu’ils auraient pu avoir ensemble si les choses avaient été différentes. Oublier le passé et la maladie qui la ronge pour lui créer un autre avenir. Ces moments de complicité entre le narrateur et Irène sont, pour moi, les plus beaux passages de ce roman.

Ce qui démarre comme une situation un peu loufoque se concrétise ensuite en une grande histoire romanesque et lucide sur les regrets du passé, l’envol de la jeunesse et les occasions manquées. Les personnages de Gundlach et Schwind stigmatisent le monde cupide et égoïste, embourbé dans un capitalisme immobile.
Irène représente l’érotisme, le rêve de l’engagement pour une grande cause.
Seulement, comme souvent dans les livres de Bernhard Schlink, il y a une ombre dans le passé d’Irène. Entre le moment où elle fut cette jeune femme pétillante de vie, femme d’un riche industriel, muse d’un jeune peintre, puis princesse en détresse pour l’avocat narrateur et celui où on la retrouve en Robinson Crusoé altruiste sur une île australienne. Qui était cette femme au foulard et lunettes noires recherchée en Allemagne et enfuie en RDA? J’aurais aimé en savoir davantage sur le passé d’Irène.
Mais est-ce là la question? Ne faut-il pas voir simplement dans ce livre le regret d’un instant de jeunesse à jamais figé sur la toile d’un artiste.

 

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Zone de non-droit – Alex Berg

BergTitre : Zone de non-droit
Auteur : Alex Berg
Littérature allemande
Titre original : Machtlos
Traducteur : Justine Coquel
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 352
Date de parution : janvier 2013, septembre 2014 en Babel noir

Auteur :
Alex Berg est le pseudonyme de Stefanie Baumm. Née en 1963 à Pforzheim, elle est d’abord journaliste avant de devenir écrivain. Dès son premier thriller, Zone de non-droit, elle crée le personnage d’une jeune et brillante avocate, Valerie Weymann, que ses contacts professionnels et personnels avec le Moyen-Orient vont précipiter dans le monde des services secrets allemands, de la CIA et du terrorisme international.

Présentation de l’éditeur :
Ça peut nous arriver chaque jour, partout. Il suffit d’un malheureux hasard. Comme de se trouver sur une photo avec une amie iranienne alors qu’une bombe terroriste vient d’exploser. C’est l’histoire terrifiante de Valérie Weymann, une avocate de Hambourg qui, alors qu’elle prend un avion pour Londres, est arrêtée à l’aéroport et voit sa vie de femme accomplie basculer dans l’horreur.

Mon avis :
Le hasard fait parfois mal les choses. Quand j’ai commencé cette lecture, l’écœurement devant le contexte a failli me faire renoncer. Sans l’engagement de rédiger un avis sur ce roman sous un mois pour Babelio, je serais passée à autre chose.
On commence fort avec cette citation de Benjamin Franklin
 » Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté essentielle pour obtenir temporairement un peu de sécurité ne méritent ni la liberté ni la sécurité. »
Nous sommes à Hambourg, un mois avant le sommet international sur le climat et le désarmement devant réunir de nombreux chefs d’état. Les agents de la CIA et du Service Fédéral de renseignement (BND) allemand sont sur des charbons ardents, prêts à tout pour arrêter les complices présumés du récent attenta de Copenhague.
Valérie Weyman, avocate, se fait arrêter à l’aéroport car elle était présente sur une photo avec Noor al-Almawi, sa meilleure amie, Mahir Barakat et Safwan Abidi, soupçonnés d’être des proches des auteurs de l’attentat.
Elle est interrogée par Burroughs, agent du CIA plein de haine depuis la mort de sa famille le 11 septembre et Eric Mayer, agent du BND.
Lorsqu’une bombe explose dans la gare de Dammtor alors que Safwan Abidi est repéré sur une caméra de surveillance, Valérie Weyman est emmenée sur un site américain en Roumanie, là, où loin de l’État de droit, les interrogatoires peuvent devenir violents.
Le scénario est parfaitement ficelé, tenant le lecteur dans le doute et le suspense.
Chaque personnage a sa part de mystère. Valérie connaissait parfaitement Noor et Safwan mais quelles étaient au juste leurs relations? Que cache Burroughs pour être aussi véhément contre Valérie ? Marc, le mari de Valérie, n’ayant aucune nouvelle de sa femme, parviendra-t-il à lui garder sa confiance et à trouver les bons interlocuteurs pour se faire aider ? Comment expliquer à ses deux petites filles que maman ne sera pas là pour les fêtes de fin d’année?
Bien sûr, il y a la violence de l’ambiance du terrorisme particulièrement difficile à supporter en ce moment mais ce roman est particulièrement bien construit avec sa dose de peur, d’incompréhension, de rebondissements. L’analyse psychologique des personnages est parfaite. J’ai ressenti la peur de Valérie, la folie de Burroughs, l’humanité de Mayer, la ténacité de Marc.
Zone de non-droit est un très bon roman noir qui résonne toutefois un peu durement avec l’actualité.
 » Tout le monde espérait que le rapprochement européen avec les USA débouche sur une collaboration avec les USA, pour faire de la Syrie un Etat-clé, et faire du règne d’Assad un intermédiaire avec l’Iran, le Hamas et le Hezbollah. Il fallait trouver une ligne commune contre l’extrémisme islamique. »
 » Ce qu’il y a de bien dans la vie, c’est qu’elle continue sans se soucier de toutes les horreurs qui nous entourent, et qu’elle nous pousse à continuer. Et rien que le simple fait d’avancer guérit les blessures. »
C’est un peu plus facile à dire qu’à vivre.

Je remercie Babelio, la SNCF et Actes Sud pour cette lecture dans le cadre du partenariat pour le Prix SNCF du Polar 2016.

 

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La mélodie du passé – Hans Meyer Zu Düttingdorf

MeyerTitre : La mélodie du passé
Auteur : Hans Meyer Zu Düttingdorf
Littérature allemande
Titre original : Das Bandoneon
Traducteur : Rose Labourie
Éditeur : Les Escales
Nombre de pages : 394
Date de parution : juin 2015

Auteur :
Hans Meyer zu Düttingdorf est né en 1967 à Bielefeld. Il est musicien et comédien. C’est son compagnon Juan Carlos Risso qui lui a appris à aimer l’Argentine et le tango. Ensemble, ils ont écrit La Mélodie du passé. Tous deux vivent entre Berlin et Necochea, une station balnéaire située sur la côté atlantique de l’Argentine.

Présentation de l’éditeur :
En vidant l’appartement de sa mère qui vient de mourir, Christina, une jeune journaliste berlinoise, trouve une vieille carte postale représentant un groupe de joueurs de tango, sur au dos de laquelle est écrit un mystérieux message.
Intriguée, Christina décide de fouiller le passé de sa mère et apprend que celle-ci n’était pas celle qu’elle croyait. À la recherche de ses véritables origines, la journaliste part pour l’Argentine.
De l’autre côté de l’Atlantique, elle enquête dans le sillage de son arrière-grand-mère Emma, une jeune femme audacieuse qui a quitté son Allemagne natale dans les années vingt pour trouver le bonheur auprès de Juan, un riche exportateur argentin ambitieux épousé dans la précipitation. La jeune mariée est pourtant troublée par Eduardo, un joueur de bandonéon qui exerce sur elle une fascination irrésistible. Cette passion bouleversera son existence, mais aussi celle de ses descendants.
Un premier roman éblouissant, un voyage à travers le temps et la musique sur les traces d’un amour resté secret pendant près d’un siècle.
Mon avis :
 » Ce quartier était devenu le berceau du tango. Par ses mélodies et ses paroles, cette  » pensée triste qui se danse » exprimait en un soupir la dureté de la vie et l’absence d’espoir dans ce port aux milles couleurs. »
Ce premier roman de Hans Meyer Zu Düttingdorf entrecroise le récit de deux femmes, deux allemandes qui à plus de cinquante d’écart vont être touchées par la mélodie du bandonéon.
Meyer1A la mort de sa mère, Christina, trouve une vieille carte postale représentant un groupe de joueurs de tango au dos de laquelle est écrit  » Le bandonéon porte ma vie. E.« . La jeune journaliste y voit de suite une piste qui éclairera le passé de sa mère orpheline.
En parallèle, nous suivons l’aventure d’ Emma, 21 ans. Elle quitte sa famille pour suivre Juan Hechtl, argentin de 34 ans. Un amour soudain qui lui permet de partir à l’aventure. Mais le frisson du coup de foudre, elle le ressentira plus tard pour ce pianiste de Quequen où elle passe sa lune de miel.
Le tango, cette musique de bas étage pour Juan va toutefois devenir pour Emma la danse de la passion. Car si aucun Hechtl ne porte jamais un bagage, Emma est d’un autre monde. Elle laisse son fils Oscar jouer avec le fils des ouvriers, elle se lie d’amitié avec un couple juif, elle aime ce joueur de bandonéon.
Malheureusement l’enquête sur les origines familiales perd de son intérêt puisque le lecteur découvre l’histoire d’Emma avant de suivre les pas de Christina en Argentine.
Mais l’essentiel est de comprendre comment deux jeunes femmes vont faire naître leur vraie personnalité, vont apprendre à se connaître au contact de l’ambiance argentine.
Et il est intéressant de suivre sur plusieurs décennies les situations sociales en Allemagne et en Argentine. Du krach boursier de 1929. De la remontée économique à la prise de pouvoir d’Hitler aux jeunesses hitlériennes puis des lois raciales de Nuremberg. La volonté d’annexion de la Patagonie par Hitler qui retourne la position de l’Argentine. De la corruption en Argentine, des disparitions à la prise de pouvoir par les militaires en Argentine, du parti péroniste féminin puis de la chute du mur de Berlin. L’auteur construit son histoire sur un riche fond historique des deux pays en présence.
 » L’isolement et l’angoisse sont deux moyens d’asservir les hommes. C’est pour cette raison que je suis si sévère avec ce qui pousse à se replier sur soi. Dans l’histoire de votre pays, Christina, la peur a un temps rendu possible l’inconcevable. Et chez nous aussi, il s’est passé des choses terribles. J’ai perdu de nombreux amis au cours des années soixante-dix. Disparus du jour au lendemain.Et qu’avons-nous fait? Nous avons baissé la tête, de crainte d’être le prochain sur la liste. Un homme effrayé se laisse manipuler. Un homme qui ne craint rien ni personne est un roc.Et quand les intrépides se serrent les coudes, on ne peut plus rien contre eux. »

Une histoire qui ne m’a pas vraiment conquise mais un environnement intéressant et bien maîtrisé.

bac2015

Tolstoï, oncle Gricha et moi – Lena Gorelik

gorelikTitre : Tolstoï, oncle Gricha et moi
Auteur : Lena Gorelik
Littérature allemande
Traducteur : Amélie de Maupeou
Éditeur : Les Escales
Nombre de pages : 352
Date de parution : 8 janvier 2015

Auteur :
Née en 1981 à Saint-Pétersbourg, Lena Gorelik émigre avec sa famille en Allemagne en 1992. Jeune auteure prolifique, elle a été nominée pour le Deutscher Buchpreis, l’équivalent du prix Goncourt en Allemagne. Tolstoï, oncle Gricha et moi est son premier roman traduit en français.

Présentation de l’éditeur :
Sofia écrit des listes, partout et tout le temps : les diminutifs gênants, les phrases qu’elle aurait souhaité ne jamais avoir dites ou les restaurants les plus mauvais. Une obsession qui lui permet d’affronter un quotidien morose : sa fille de deux ans et demi doit se faire opérer du coeur pour la troisième fois, Alzheimer emporte peu à peu sa grand-mère, et ce n’est certainement pas sa mère, grande collectionneuse d’autocollants Panini et adoratrice de Tolstoï, qui peut lui apporter son aide.
De ses origines russes, la jeune femme ne sait que très peu de choses. C’est en trouvant chez sa grand-mère de mystérieuses listes écrites en cyrillique qu’elle découvre l’existence de Gricha, un oncle dont elle ignorait tout. Qui était cet homme passionné, fougueux et marginal ? À travers lui, l’histoire familiale de Sofia se dévoile peu à peu pour livrer ses plus lourds secrets.

Mon avis :
A l’image du titre, Lena Gorelik superpose les récits, construit étapes par étapes son scénario et unit ainsi les personnages dans une même histoire.
Sofia a beaucoup voyagé pour son métier. Elle écrit. Mais depuis quelques temps, à part ses listes, elle n’a pas l’esprit à ça. On comprend vite qu’elle est très attachée à cette grand-mère  » gâteau », russe, aujourd’hui confinée dans une maison de retraite, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Et puis, il y a l’inquiétude pour Anna, sa fille, née avec un demi coeur qui doit subir sa troisième intervention chirurgicale.
Parfois, les discussions avec Flox, son mari, s’enveniment. Normal, avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Les conversations avec sa mère ne sont pas évidentes et Frank, son beau-père parle peu même si il la soutient chaleureusement.
En parallèle, Gricha, né en 1945 à Moscou, raconte sa jeunesse. Il vit dans un appartement collectif avec ses parents, son frère et sa sœur. Peu stable, il rêve d’autres choses, sèche l’école pour aller à l’enterrement de Boris Pasternak ou à des réunions politiques, fait des caricatures ou des listes. Il rend malheureux ses parents par inquiétude.
Progressivement, l’histoire se dévoile et le lien avec Sofia se fait. Les mots entendus dans la bouche de sa grand-mère, des feuillets en cyrillique retrouvés, les confessions de Frank nous donnent les pistes pour reconstruire cette histoire de famille.
Sofia m’a touchée par sa sincérité. Elle ose dire ses peurs, ses pensées et affronte avec beaucoup de courage les tempêtes de sa vie. Bien sûr, elle s’énerve parfois contre la foi de Flok, elle passe des nuits blanches, elle craque mais ses listes lui donnent de la force et la calment.
Si les deux histoires ne s’intègrent pas facilement au départ, les couches se superposent toutefois habilement pour reconstruire cette famille et comprendre les peurs et les silences de chacun.
Lena Gorelik traite des sujets graves comme la maladie d’un enfant ou les violences soviétiques avec un voile de douceur et de pudeur qui lui permet de ne jamais tomber dans l’horreur ou le drame.
La construction du récit avec des sujets variés, des bribes d’information dans un style assez froid et classique ont eu du mal à capter mon intérêt sur la première moitié du roman. Puis, les liens se font, les personnages se découvrent et l’histoire ainsi construite pièce par pièce prend toute son amplitude.
Un premier roman prometteur.

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Blanche-Neige doit mourir – Nele Neuhaus

neuhausTitre : Blanche-Neige doit mourir
Auteur : Nele Neuhaus
Editeur : Actes Sud
Nombre de pages : 400
Date de parution : octobre 2012

Présentation de l’éditeur :
Une femme est tombée d’un pont sur une voiture. Selon un témoin, elle aurait été poussée. L’enquête conduit Pia Kirchhoff et Oliver von Bodenstein à Altenhain où la victime, Rita Cramer, a vécu avant son divorce d’avec un certain Hartmut Sartorius. Onze ans plus tôt, deux jeunes filles du village avaient disparu sans laisser de trace. Sur la foi de maigres indices, un garçon de vingt ans, Tobias Sartorius, avait été arrêté et condamné à dix ans de prison. Or, depuis quelques jours, Tobias est revenu chez son père à Altenhain… Dans le village, Pia et Bodenstein se heurtent à un mur de silence. Mais bientôt une autre jeune fille disparaît et les habitants accusent Tobias Sartorius, même si ce dernier a toujours clamé son innocence. Les preuves manquent, la police piétine et certains villageois semblent bien décidés à prendre les choses en main. Dans ce deuxième roman du duo Pia-Bodenstein, Nele Neuhaus construit une fois de plus une intrigue millimétrée autour des non-dits et de l’atmosphère étouffante d’un petit village allemand. Procédant par dévoilements successifs, elle démonte patiemment les mécanismes d’une erreur judiciaire et analyse magistralement le fonctionnement de ces fascinantes machines à broyer les individus que sont parfois la justice et les préjugés.
Succès colossal à sa sortie, Blanche-Neige doit mourir s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires outre-Rhin. Depuis, Nele Neuhaus règne sans partage sur le domaine du « Krimi ».

Mon avis :
Il me semble que c’est le premier roman noir allemand que je lis. Et je dois reconnaître, qu’à l’instar des polars nordiques, la plume de Nele Neuhaus est assez efficace. De construction classique, l’auteur suit l’intrigue au travers des comportements des personnages et y insère quelques éléments sur la vie privée des
enquêteurs qui deviennent donc sympathiques et humains.
Tout l’histoire se déroule dans le petit village d’Altenhain. Tobias sort de prison et rejoint la maison de son père. Accusé dix ans auparavant du meurtre de deux jeunes filles, Laura et  Stefanie alias Blanche -Neige, il découvre à sa sortie la vie brisée de sa famille et la haine persistante de tout le village.
Seule Nadja, devenue une célèbre actrice est restée fidèle à ses côtés. Le père de Tobias, divorcé et ruiné ne subsiste que par l’aide du magnat du village, Claudius Terlinden, le père du meilleur ami de Tobias.
Au début du roman, il est difficile d’appréhender les nombreux personnages. D’ailleurs, même l’auteur ou le traducteur s’y perdent en mélangeant les noms ( pages 295 et 356).
Mais il est intéressant de suivre les interactions complexes entre les différents protagonistes, de sentir la haine de certains habitants pour une famille innocente, haine guidée par la manipulation des sommités du village (chef d’entreprise Claudius Terlinden, le ministre Lauterbach et sa femme  médecin Daniela).
Face aux puissants, Tobias, la jeune Amélie tout récemment arrivée de Berlin ou Thies le jeune autiste n’en sont que plus sympathiques. Le retour de Tobias et la curiosité d’Amélie vont réveiller de vieux secrets et permettre aux enquêteurs de faire toute la lumière sur ces anciens meurtres.
Même si l’on perçoit nettement et rapidement les contours de l’affaire, l’auteur parvient à maintenir un suspense intense. Car ce n’est qu’en fin de récit que j’ai compris finement le rôle et les raisons de chacun dans cette affaire.
Si l’histoire prend son temps dans les trois premiers quarts du livre, la fin s’accélère un peu avec malheureusement quelques dénouements hâtifs et des rebondissements et ajouts un tantinet trop nombreux, histoire de faire sensation ou de boucler enfin l’intrigue.
En conclusion, ce roman est certes classique mais bien écrit et efficace. Il vous passionnera et vous tiendra en éveil au moins le temps de sa lecture.

J’ai lu ce livre en tant que jurée du Prix elle

      rentrée 2012 plume New Pal 2013

Mensonges d’été – Bernhard Schlink

schlink2Titre : Mensonges d’été
Auteur : Bernhard Schlink
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 304
Date de parution : juin 2012

Présentation de l’éditeur :
Tous les protagonistes des sept nouvelles rassemblées ici se retrouvent confrontés au mensonge. Par lâcheté, par confort, par peur ou par habitude, ils mentent – où on leur ment. Un modeste flûtiste ne veut pas avouer à la femme dont il vient de tomber amoureux que son argent lui pose problème, un écrivain croit que de
petites cachotteries peuvent lui épargner de grandes explications, un homme pense sauver son mariage en coupant sa famille du monde… Mensonges par omissions, petits arrangements avec la vérité, fuite en avant, non-dits : le grand romancier allemand propose dans chaque nouvelle une variation sur ce thème fédérateur et ses conséquences plus ou moins dramatiques.
Bernhard Schlink scrute ici non seulement le fonctionnement du couple, mais aborde aussi des problématiques aussi universelles que la jalousie, le conflit générationnel ou les regrets à la veille
de la mort. Par ailleurs, sa capacité à esquisser des personnages incarnant des dilemmes et des interrogations d’ordre éthique – qui a fait le succès d’un livre comme Le Liseur – se trouve ici condensée dans la forme courte avec beaucoup de réussite. Mensonges d’été confirme une nouvelle fois le grand talent de Bernhard Schlink et nous offre un vrai bonheur de lecture.

Mon avis :
Personne ne peut se targuer d’avoir toujours dit la vérité dans sa vie. Soit parce que l’on ne veut pas blesser un proche, soit parce que l’on veut profiter du moment présent, soit par lâcheté, ou tout simplement parce que nous mêmes ne voulons pas reconnaître un état d’âme, il est plus facile de choisir une attitude
mensongère plutôt que la vérité.
Bernhard Schlink évoque autour de sept nouvelles des relations faussées par le mensonge. Ce sont des relations de couple ou des relations de famille, des personnes plus âgées qui craignent la mort, le vieillissement et qui veulent faire le point sur leurs précédents choix.
Toutes les nouvelles sont très travaillées, avec des rencontres, des destins, des choix de vie, des différences entre les générations. Chaque petite histoire est passionnante, certaines sont émouvantes, notamment avec les personnes plus âgées. Les personnages sont construits, l’auteur nous dévoile leurs vies, leurs
origines, leurs pensées si bien que dans chaque histoire j’ai eu l’impression de bien comprendre ces destins. Les sentiments sont intenses et perceptibles. Toutes les nouvelles ont des fins ouvertes pour bien montrer qu’il n’y a pas de bonne ou mauvaise décision. Il y a des choix qui nous portent sur une certaine vie ni meilleure, ni pire, mais simplement différente.
« j’ai écrit un jour là-dessus : sur le fait que les grandes décisions qu’on prend dans la vie ne sont pas justes ou
mauvaises, et qu’on vit seulement des vies différentes
. »
Ma nouvelle préférée est Le dernier été. Le récit d’un homme, d’un père et grand-père atteint d’un cancer des os et qui souhaite passer un dernier été en famille avant de se lancer dans sa décision finale pour éviter trop de souffrances. Elle est touchante de vérité, de sincérité et pose un réel problème de société et de couple.
La plus folle est celle de cet homme recherché pour le meurtre de sa petite amie, enlevée par un émir du Koweit. L’auteur fait preuve ici d’imagination, d’exotisme et de fantaisie.
C’est  un vrai bonheur de lecture grâce à la richesse de chaque nouvelle et aux problèmes humains si justement évoqués.
Depuis Le liseur et Le week-end, Bernhard Schlink est un auteur qui fait partie de mes références.

 

Animal du coeur – Herta Müller

mullerTitre : Animal du coeur
Auteur : Herta Müller
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 231
Date de parution : mars 2012

Auteur :
Herta Müller, est née en 1953 à Nitzkydorf, Roumanie, au sein de la minorité germanophone, elle vit en Allemagne depuis 1987.
Elle est l’auteur de plusieurs romans, récits et essais, et son oeuvre fut couronnée par d’innombrables prix littéraires dont le plus prestigieux, le Prix Nobel de Littérature, en 2009. D’elle, les Éditions Gallimard ont déjà publié L’homme est un grand faisan sur terre (Folio n° 2173) et La bascule du souffle (Du monde entier, 2010).

Présentation de l’éditeur :
« Un père, au jardin, désherbe l’été. Debout près de la bordure, une enfant se dit : mon père en sait long sur la vie. Car le père place sa mauvaise conscience dans les plantes les plus nulles et les arrache. Juste avant, l’enfant a souhaité que les plantes les plus nulles échappent à la binette et survivent à l’été. Mais elles ne peuvent pas s’enfuir, parce qu’elles doivent attendre l’automne pour avoir des plumes blanches. Alors seulement, elles apprendront à voler. »
Lola a quitté sa province pour échapper à la misère et faire ses études à Timisoara. Un jour, on la retrouve pendue dans son placard. À cette mort misérable s’ajoute son exclusion infamante, à titre posthume, du Parti communiste. La narratrice, ancienne camarade de chambre de Lola, ne croit pas à la thèse du suicide, pas plus qu’Edgar, Kurt et Georg. Mais l’amitié qui se noue entre elle et les trois garçons, puis avec Tereza, est menacée cette société qui broie l’individu et tous ceux qui s’y opposent.
Animal du cœur dépeint le régime de terreur de Ceausescu et ses conséquences sur de très jeunes vies. L’auteur y interroge la capacité de l’homme à résister à toute normalisation et à sauver son
humanité profonde. Ce roman est écrit dans la langue d’une richesse poétique inouïe qui fait la singularité du puissant style de Herta Müller.

Mon avis :
« Se taire, c’est déplaire, dit Edgar; et parler, c’est se ridiculiser. »
Le roman commence et finit  par cette phrase. Herta Müller, née dans la région souabe de la Roumanie (minorité germanophone), a vécu cette oppression de la dictature de Ceausescu. Ce roman est paru en 1994 en Allemagne et vient juste d’être édité en France. On y trouve une part de la vie de l’auteur puisque la narratrice est issue de la même région, elle est aussi fille d’un ancien soldat SS et elle est traductrice dans une usine roumaine.
C’est le roman d’une amitié entre la narratrice et trois jeunes garçons, Edgar, Kurt et Georg, réunis par le suicide de la camarade de chambrée de la narratrice. Ces jeunes vivent sous la peur constante d’être interpellés, poussés au suicide ou envoyés au cimetière. Ils voudraient témoigner de toutes ces morts suspectes, du mauvais traitement des prisonniers. Pour eux, c’est une perpétuelle méfiance, un harcèlement constant.
 » On sentait le dictateur et ses gardes qui planaient au- dessus de tous les secrets des projets de fuite, on les sentait à l’affût, en train d’inspirer la peur. »
Chaque lettre doit être codée et renfermer un cheveu témoin.
 » Nous restions dépendants les uns des autres. les lettres contenant un cheveu n’avaient servi qu’à lire la peur de l’un dans l’écriture de l’autre. »
Les fouilles de domicile, les interrogatoires sont permanents. Il n’y a que deux issues possibles, le suicide ou la fuite qui conduit très souvent à la mort.
Le roman est difficile car l’auteur utilise elle- même des codes de langage. Elle réinvente une langue où la mort est un sac, la noix, une tumeur. Des phrases et des mots viennent rythmer constamment le récit, on retrouve de manière récurrente les coiffeurs et les couturières, les moutons en fer-blanc (sidérurgie), les melons de bois (transformation du bois), les buveurs de sang(abattoirs).
Dans ce récit viennent aussi se mêler les souvenirs de l’enfant face à son père, les folies des grand-parents.
Sens cachés, métaphores, incursions compliquent la lecture du roman mais l’atmosphère est ainsi créée et le dénouement est particulièrement intense et émouvant.
Et l’animal de notre cœur, lui-aussi se met à remuer en nous.

Je remercie les Éditions Gallimard pour la découverte de ce roman.