Mon cher fils – Leïla Sebbar

sebbarTitre : Mon cher fils
Auteur : Leïla Sebbar
Éditeur: Elyzad
Nombre de pages : 151
Date de parution : 2009, format poche juin 012

Alma est une jeune franco-algérienne vivant avec son père, un joueur de luth lettré comme son propre père et Minna, la vieille servante. Sa mère, française est repartie en Bretagne pour des raisons méconnues de la jeune fille. Alma passe ses journées à la grande Poste comme écrivain public. Là, de ses rencontres, elle découvre l’histoire des algériens qui ont, pour la plupart un vécu d’immigré dans un coin de France.
Elle attend surtout un vieux chabani qui, jour après jour tente d’écrire à son fils unique dont il est sans nouvelles. Mais derrière les premiers mots, « Mon cher fils« , le vieil homme se perd dans ses souvenirs. Du temps où il travaillait dans les usines Renault sur l’île Seguin, de cette époque où il avait encore quelques contacts avec son fils et ses sept filles. Mais son fils, passé les quelques moments de partage avec son père, s’est vite éloigné avec l’adolescence, au contact des écoles françaises. Jusqu’au moment, où adolescent, le fils refuse les conditions d’ouvriers réservées aux immigrés comme son père.
 » Pour quoi faire, j’ai rien a faire là-bas, moi, dans cette tôle où tu travailles comme un esclave…J’irai jamais dans ton bagne même si les voitures sont belles comme tu dis... »
Le père ne sait plus comment parler a son fils, il peut simplement lui dire qu’il l’aime, même si, ici, un père ne dit pas ces mots à un fils.
Mais comment raconter à ces jeunes qui se perdent dans les drogues, les cybercafés, les moyens modernes et faciles, qui sont sacrifiés pour le tourisme, par ces politiques qui détournent les richesses du pays, par ces entreprises qui emplois des chinois au détriment de la jeunesse du pays, comment leur raconter l’histoire du pays comme cette nuit tragique du 17 octobre 1961 à Paris lors de la manifestation d’algériens contre le couvre feu qui ne visait qu’eux mêmes.
 » Si les enfants ne cherchent pas à comprendre, à savoir, s’ils ne posent pas de questions, comment leur raconter sans les ennuyer, comment dire au plus juste, avec des mots simples et précis, des mots qui les touchent des histoires de guerre, de camp, d’exode er de mort qui ne sont pas leur histoire? Comment? »
D’autres histoires se mêlent à la voix du vieux chabani, celles d’une femme en haïk blanc, celle de Minna la servante. Tant d’histoires qui invoquent la condition des femmes, la vie des immigrés, le terrorisme et les abus des politiques qui gangrènent le quotidien.
Alma comprend parmi ces récits et les contes de la poésie arabe et kabyle le passé de son pays, la violence du présent et cherche aussi a comprendre le choix de sa mère et le silence de son père.

Les Éditions Elyzad, avec la plume poétique de Léïla Sebbar, nous donnent une fois de plus à comprendre la jeunesse d’un pays au travers des récits de leurs pères. Si le tissage des différentes histoires est parfois difficile a suivre, j’ai appris beaucoup de la voix des personnages.

Pal New Pal 2016 orsec2016

Dieu n’habite pas La Havane – Yasmina Khadra

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Titre : Dieu n’habite pas La Havane
Auteur : Yasmina Khadra
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 295
Date de parution : 18 août 2016

 

 

Né d’une mère choriste, ravissante sirène rousse aux yeux verts et d’un père, beau mulâtre qui ne croyait pas aux idéologies, Juan del Monte Jonava rêve de devenir chanteur depuis qu’il a assisté à son premier concert à l’âge de dix ans.
Cinquante ans plus tard, Juan surnommé Don Fuego sur scène met encore le feu au Buena Vista Cafe en reprenant tous les standards de la rumba, identité culturelle des cubains.
 » Ma voix était mon égérie, ma foi, ma folie. »
Pour vibrer sur scène, Juan a sacrifié sa vie de famille. Sa femme, trop souvent ignorée, l’a quitté gardant sa fille auprès d’elle. Ricardo, leur fils a choisi de vivre avec son père chez Serena, la soeur aînée de ce dernier.
 » Ma famille était un acquis, mon public, une conquête. »
Lorsque le Cafe est racheté par une dame de Miami  » dans le cadre de la privatisation décidée par le Parti », Juan se retrouve sans travail.
 » On est dans un pays où les décisions s’exécutent et ne se discutent pas. »
Juan erre dans La Havane à la recherche d’un nouveau lieu où chanter, sa seule passion jusqu’au jour où il rencontre Mayensi, une jeune beauté flamboyante et mystérieuse venue d’un village de pêcheurs sans autorisation de circuler à La Havane.
Malgré la différence d’âge, Juan en tombe éperdument amoureux. Son admiration, sa folie donnent de très belles (parfois sirupeuses) déclarations d’amour.
«  Pourtant, lorsque Mayensi lève les yeux sur moi, lorsqu’elle me gratifie de son sourire crémeux, je reprends goût aux choses de la vie et je songe qu’en amour l’abdication est une mort insensée, que si j’avais une chance sur mille de conquérir le coeur de la belle, il le faudrait la tenter contre vents et marées. »
Souvent trop de beauté attire des ennuis. Aveugle d’amour, Juan perçoit le mystère de la belle comme une peur légitime s’isolant de sa famille et de son meilleur ami Pachito, un personnage philosophe qui est souvent parvenu à m’émouvoir. Il est sans aucun doute mon personnage préféré avec, là aussi leçons de morale un peu banales mais une forme de sagesse qui me plaît bien.
 » La vie, ce n’est pas que les paillettes, le gros lot et les honneurs. La vie, c’est aussi se casser les dents en gardant le sourire. »
Mais, l’interêt de ce roman qui allie le style fluide et travaillé de l’auteur et une histoire bien construite et passionnante réside surtout dans cette ambiance cubaine. Yasmina Khadra a cette faculté de nous plonger dans un lieu, dans une histoire empreinte de ce lieu pour toujours dénoncer les abus et les vies misérables des opprimés d’un pouvoir.
«  A La Havane, Dieu n’a plus la côte. Dans cette ville qui a troqué son lustre d’autrefois contre une humilité militante faite de privations et d’abjurations, la contrainte idéologique a eu raison de la Foi. »
Si Dieu n’habite plus La Havane, le rêve est toujours possible.
 » En vérité, on ne perd jamais tout à fait ce que l’on a possédé l’espace d’un rêve, puisque le rêve survit à sa faillite comme survivra à mes silences définitifs ma voix qu’on entendra, longtemps après ma mort, s’élever des plantations, se répandre dans la nuit comme une bénédiction, jusqu’à ce que je devienne l’éternel hymne à la fête que j’ai toujours voulu être. »

Moins puissant que La dernière nuit du Raïs, on retrouve ici un Yasmina Khadra plus romanesque mais toujours aussi percutant. Lire la suite

Des pierres dans ma poche – Kaouther Adimi

AdimiTitre : Des pierres dans ma poche
Auteur : Kaouther Adimi
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 176
Date de parution: 3 mars 2016, Paru aux Éditions Barzach en 2015

 » Je suis une barre médiane: bien au milieu, pas devant, pas derrière, pas laide, pas magnifique. Coincée entre Alger et Paris, entre l’acharnement de ma mère à me faire revenir à la maison pour me marier et ma douillette vie parisienne. »

La narratrice a quitté Alger pour aller travailler là-bas, à Paris. Elle est responsable iconographique dans une maison d’édition d’un magazine pour enfants, vit dans un petit appartement, rue des Martyrs. A part, Clothilde, une vieille SDF avec laquelle elle discute chaque jour sur un banc, elle a peu d’amis.  » Clothilde, femme de rue, femme d’amour, au fichu rouge, est la lumière de mes matins. »
Lorsque sa mère l’appelle pour lui annoncer les fiançailles de sa jeune sœur, c’est une nouvelle occasion de lui rappeler qu’elle est encore célibataire à trente ans et qu’il faudrait qu’elle rentre au pays. Chaque appel intempestif de sa mère lui rappelle la même chose, comme un tir de missiles.
 » C’est l’histoire d’une barre médiane qui n’arrive pas à trouver une autre barre à laquelle s’accrocher en toute confiance. » Pas facile de se faire des amis à trente ans dans une ville étrangère. Alors, elle traîne des pierres dans la poche, ces souvenirs de son enfance. Quand elle raconte Alger la blanche à ses collègues, elle embellit. Elle tait la misère, les couvre-feu et la peur, oublie ses peines de cœur laissées au pays.
 » On ne quitte pas Alger comme on quitte un autre pays. »
Et si la nostalgie la gagne souvent en pensant au père, aux fourmis rouges, à son amie Amina, elle craint aussi le retour au pays, de peur d’être devenue une autre, de ne plus supporter ces policiers de l’aéroport qui n’aiment pas ceux qui vivent là-bas ou cette idée fixe des filles à vouloir se marier sous la pression des mères.
Ce roman est un peu le journal intime d’une jeune célibataire solitaire avec ces pierres dans la poche comme autant de souvenirs qui alourdissent son quotidien. Son éducation, l’annonce du mariage de sa sœur et de son amie lui rappellent cruellement sa solitude.
Mais c’est aussi avec beaucoup d’humour, d’autodérision que cette jeune femme raconte et finalement espère un jour pouvoir retourner à Alger seule sans que cela soit un drame.

Avec ce second roman, Kaouther Adimi confirme son talent, déjà apprécié avec L’envers des autres.

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La dernière nuit du raïs – Yasmina Khadra

KhadraTitre : La dernière nuit du raïs
Auteur : Yasmina Khadra
Éditeur : Julliard
Nombre de pages : 207
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Yasmina Khadra est le pseudonyme de l’écrivain algérien Mohammed Moulessehoul, né en 1955 dans le Sahara algérien.
Yasmina Khadra est salué dans le monde entier. Sa trilogie Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad a largement contribué à sa renommée. La plupart de ses romans sont traduits dans de nombreux pays. Ce que le jour doit à la nuit – meilleur livre de l’année 2008 pour le magazine Lire et prix France Télévisions 2008 – a été adapté au cinéma par Alexandre Arcady en 2012.
Son site Internet : http://www.yasmina-khadra.com
Présentation de l’éditeur :
« Longtemps j’ai cru incarner une nation et mettre les puissants de ce monde à genoux. J’étais la légende faite homme. Les idoles et les poètes me mangeaient dans la main. Aujourd’hui, je n’ai à léguer à mes héritiers que ce livre qui relate les dernières heures de ma fabuleuse existence.
Lequel, du visionnaire tyrannique ou du Bédouin indomptable, l’Histoire retiendra-t-elle ? Pour moi, la question ne se pose même pas puisque l’on n’est que ce que les autres voudraient que l’on soit. »
Avec cette plongée vertigineuse dans la tête d’un tyran sanguinaire et mégalomane, Yasmina Khadra dresse le portrait universel de tous les dictateurs déchus et dévoile les ressorts les plus secrets de la barbarie humaine.

Mon avis :
Yasmina Khadra nous offre la dernière nuit du colonel Khadafi. C’est bel et bien un cadeau que de pouvoir entrer dans le cerveau de ce révolutionnaire acculé par les forces rebelles en cette journée et nuit du 20 octobre 2011.
En le faisant s’exprimer à la première personne, Yasmina Khadra donne la voix à Mouammar Khadafi sans exprimer aucun jugement. L’auteur n’est pas là pour juger mais pour tenter de comprendre l’âme de cet homme.
Retranché dans des lieux de Syrte, acculé par les rebelles et les frappes de l’OTAN, Khadafi, l’enfant béni du clan des Ghous, peut revenir sur son enfance hantée par les mensonges au sujet de son père, son adolescence rebelle, ses premiers éclats dans l’armée. Autant de secrets, de rebuffades qui lui donneront l’esprit de vengeance.
Lorsqu’il renverse la monarchie en 1969, il devient le Guide du peuple. Un peuple qui pourtant, se retourne en ce jour contre lui.
 » Ce peuple m’a-t-il sincèrement aimé ou n’a-t-il été qu’un miroir qui me renvoyait mon narcissisme démesuré? »
Embarqué dans sa mégalomanie (  » C’est l’Histoire qui m’a écrit« ), à l’image de Dieu (  » Je suis comme le bon Dieu, le monde que j’ai créé s’est retourné contre moi.« ), soutenu par l’obédience des quelques fidèles prêts à mourir pour lui le raïs ne comprend pas cette trahison du peuple qui sort de sa condition de cheptel.
 » Ne permets pas au menu fretin de te faire choir de ton nuage. » Le raïs se pense un être d’exception, guidé par les Voix, persuadé de son invincibilité et de sa protection divine.
L’orgueil, la susceptibilité ont fait d’un révolutionnaire adulé un tyran redouté. Mais face à son destin, la honte, la peur le questionnent sur le fondement du pouvoir.
Si au départ, je n’avais pas d’envie particulière à lire un roman sur Khadafi, personnage pourtant complexe et capital, c’est avec cet élargissement aux réflexions du pouvoir que j’ai complètement trouvé mon intérêt. Car, en ce moment de vérité où le destin d’un roi, d’un général, d’un leader se retourne, j’ai retrouvé la philosophie du pouvoir des bonnes tragédies.

Et puis c’est toujours un plaisir de lire Yasmina Khadra qui nous éclaire par sa grande culture sur cet événement historique et nous délecte de moments particuliers comme ce face à face avec le fantôme de Saddam Hussein ou cette obsession de Van Gogh.

D’autres avis élogieux chez Jérôme, Cultur’elle, Le blog de Natiora

RL2015

Je remercie Babelio et les Éditions Julliard pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse Critique

Meursault, contre-enquête – Kamel Daoud

DaoudTitre : Meursault, contre-enquête
Auteur : Kamel Daoud
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 160
Date de parution : mai 2014

Auteur :
Né en 1970 à Mostaganem (300 km à l’ouest d’Alger), Kamel Daoud a suivi des études de lettres françaises après un bac en mathématiques. Il est journaliste au Quotidien d’Oran – troisième quotidien national francophone d’Algérie –, où il a longtemps été rédacteur en chef et où il tient depuis douze ans la chronique quotidienne la plus lue d’Algérie. Il vit à Oran.Il est l’auteur de plusieurs récits dont certains ont été réunis dans le recueil Le Minotaure 504 (Sabine Wespieser éditeur, 2011) – initialement paru à Alger sous le titre La Préface du nègre (éditions barzakh, 2008).Meursault, contre-enquête, publié en Algérie par les éditions barzakh et en France par Actes Sud, est le premier roman de Kamel Daoud.

Présentation de l’éditeur :
Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du xxe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.
Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…
Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.
Meursault, contre-enquête figure parmi les 25 romans de l’année sélectionnés par les critiques du Point.
Prix Liste Goncourt/Le Choix de l’Orient – 2014, Prix des cinq continents de la francophonie – 2014, Prix François-Mauriac – 2014, Prix Liste Goncourt/Le Choix roumain – 2014, Prix Goncourt du premier roman – 2015

Mon avis :
Dans L’étranger, le roman d’Albert Camus, en 1942, Meursault, le héros, abasourdi par le soleil, tue un arabe sur une plage. Pourtant cité de nombreuses fois, Camus n’a pas donné de nom à cet arabe. De plus, lors du procès, on reproche davantage à Meursault le comportement à l’enterrement de sa mère que cet assassinat.
Kamel Daoud tente de redonner une identité à l’arabe de Camus lui donnant un nom, Moussa Ouled El-Assasse, une vie, un pays. C’est son frère, Haroun qui, dans un bar d’Oran, confie cette histoire à un universitaire spécialiste de Camus.
Si il donne une identité à son frère, jamais il ne prononcera le nom de Camus ni le titre de son célèbre roman. Ce sera L’autre écrit par Meursault.
L’œuvre de Camus, Kamel Daoud la connaît parfaitement, jouant à copier des situations, à construire comme en miroir des faits et sentiments. Haroun ira jusqu’à commettre un crime contre un français. Œil pour œil, dent pour dent. Et pour cela, il sera arrêté et interrogé par un colonel. Là, on lui reprochera davantage le fait de ne pas avoir pris le maquis que d’avoir tué. Encore un autre parallèle.
Si je me suis sentie mal à l’aise face à cette colère, certes justifiée d’Haroun, j’ai apprécié ce jeu de miroirs, sans peut-être n’en avoir détecté la totalité et surtout cette comparaison avec Caïn et Abel, en image de la situation de l’Algérie avant l’indépendance.
 » Tu saisiras mieux ma version des faits si tu acceptes l’idée que cette histoire ressemble à un récit des origines : Caïn est venu ici pour construire des villes et des routes, domestiquer gens, sols et racines. Zoudj était le parent pauvre, allongé au soleil dans la pose paresseuse qu’on lui suppose, il ne possédait rien, même pas un troupeau de moutons qui puisse susciter la convoitise ou motiver le meurtre. D’une certaine manière, ton Caïn a tué mon frère pour…rien! Pas même pour lui voler son bétail. »
Derrière la haine de l’assassin entretenue par une mère inconsolable, il y a la rage contre le colon. Meursault tournant  » en rond dans un pays qui ne voulait pas de lui ni mort ni vivant. Le meurtre qu’il a commis semble celui d’un amant déçu par une terre qu’il ne peut posséder. » a tué un arabe  » comme on tue le temps« .
Haroun avait sept ans lors du meurtre. Il a passé sa vie entre les peurs et le chagrin de sa mère, la mémoire du cadavre de son frère jamais retrouvé, emporté par la mère et l’ absence du père et de figures masculines,  » un adolescent piégé entre la mère et la mort. »
«  C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance: prendre les pierres des anciennes maisons de colons et en faire une maison à moi, une langue à moi. »
Cette lecture est une continuité, une complémentarité à l’œuvre de Camus. Kamel Daoud la maîtrise et nous éclaire avec cet autre regard, cette analyse pointue, ce droit de réponse dans une langue précise, harmonieuse. Elle donne une place aux natifs de cette terre, même si ils vivent dans les quartiers pauvres, souffrent de la faim, relégués hors des habitations colonisées.
Les tourments d’Haroun m’ont toutefois paru aussi accablants que le soleil d’Alger pour Meursault. D’un adolescent brisé, il est devenu un adulte aigri, haineux, ne croyant plus ni en la religion ni en l’amour. Ainsi, les colons n’ont pas pris que la terre, ils ont aussi laissé un lourd héritage dans les cœurs et les âmes des gens du pays.

Je devais faire cette lecture en commun avec Nathalie ( voir son avis sur Le coin Lecture de Nath) mais le livre n’est pas revenu suffisamment tôt à la bibliothèque. Par contre, je rejoins aujourd’hui Ariane (son avis sur Tant qu’il y aura des livres) pour cette lecture.

 

Il était une fois l’Algérie – Nabile Farès

faresTitre : Il était une fois, l’Algérie
Auteur : Nabile Fares
Éditeur: Éditions Achab
Nombre de pages : 158
Date de parution : 2010

 Présentation de l’éditeur :
Il s’agit d’un fait divers très commun, répété durant les années dites, en Algérie, « noires»: l’enlèvement d’une jeune femme, Selma, raconté selon un mode fantastique traversant les différents personnages, Tania, fille de Selma, devenue mutique, Slimane Driif, journaliste, apprenti écrivain, Le Directeur d’un journal, «La république des lettres», Linda, peintre exilée d’Algérie, Un ministre de la santé, Un Président de la république, une psychothérapeute qui, à travers des bribes d’histoires, reconstitue ce fait « divers.»
Les récits se rapportent à des moments historiques, vécus, de l’Algérie contemporaine : « Accords d’Evian », assassinat de M. Khemisti, manifestation et répression d’octobre 88, tremblement de terre de Boumerdès… Une écriture tragique, cocasse, transparente, lisible, explicite, raffinée, poétique, nous donne à lire,
comprendre, refuser, la mise en péril subjective, la psychothérapeute du récit dirait  » psychique », historique, des générations nées, en Algérie, après que ce pays devint, «une fois » dit, libre et indépendant ».

 Mon avis :
Il était une fois, l’Algérie, conte roman fantastique, le titre et  sous-titre sont deux indices en couverture qui annoncent un récit un peu irréel, onirique. Et nous ne sommes pas déçus car les djinns ou les spectres prennent la parole, le personnage principal est tourmenté par ses rêves, chancelant au bord d’un puits sans fond. Même le style est saccadé, souvent sans ponctuation, ou avec des phrases en suspens.
Récit tourmenté, sûrement comme ce pays où l’on n’ose même plus nommés les gens. Les rebelles deviennent des Ogres, ou sont simplement évoqués par ILS. La peur est sous-jacente, les mots sont contrôlés ou même relégués au fond de l’âme comme pour cette petite fille, Tania qui a été témoin d’un assassinat et dont la mère, Selma à disparu.
Slimane Driif, journaliste a connu Selma et il a quitté le pays en 1992, après l’attentat de l’aéroport d’Alger laissant Selma seule, à sa demande. La culpabilité le fait revenir pour faire la lumière sur cette disparition. Car, même, si il peut refaire sa vie avec Linda, une peintre exilée, il ne peut oublier son pays meurtri depuis la guerre d’Algérie avec les émeutes et catastrophes naturelles qui jalonnent les années (1981,1988,1992, 1998,2003).
Le texte n’est pas facile à appréhender d’une part à cause du style mais aussi parce que l’auteur cite les évènements de son pays sans nous les remémorer. Si comme moi, vous ne connaissez pas l’histoire de l’Algérie (notamment après l’indépendance) dans les détails, vous êtes un peu perdus.

C’est donc un texte qui ne peut prendre toute sa valeur que pour les initiés.

J’ai lu ce roman en tant que jurée océans 2013

Tes yeux bleus occupent mon esprit – Djilali Bencheick

bencheickTitre : Tes yeux bleus occupent mon esprit
Auteur : Djilali Bencheikh
Éditeur : Elyzad Poche
Nombre de pages : 352
Date de parution : mai 2007, mai 2010 en version poche

Résumé :
Le regard tendre et sans concession d’un enfant sur l’Algérie du colonialisme finissant – Un roman d’apprentissage : la prise de conscience politique d’un enfant qui, devenu adolescent, est tiraillé entre la fascination pour la France et la hantise de la trahison des siens. – En creux, le portrait d’un pays, l’Algérie, en proie à l’un des épisodes les plus douloureux de son histoire. – Adolescents, adultes, ceux (Algériens, Français) qui de près ou de loin sont interpellés par ces années 1954-1962. – Un livre qui s’inscrit dans la volonté de revisiter un chapitre dramatique de l’histoire de la France.

Mon avis :
Djilali Bencheikh retrace les évènements de la guerre d’Algérie, vus au travers des yeux d’un enfant. Salim a10 ans en 1954 et au fil des paragraphes, il découvre à la fois son pays et les prémisses de l’amour. Et c’est surtout à l’école que se passent ces deux apprentissages. Un enfant ne perçoit pas vraiment les problèmes du colonialisme. Salim est ami avec des français, « les roumis », des juifs ou des arabes. Il ressent toutefois assez cruellement la misère de sa famille, la rigueur de son père et les contraintes de la religion.
 » J’ai honte du sang blédard qui coule dans mes veines. Peut-on se débarrasser d’un tel héritage par la seule magie du savoir? »
Des évènements douloureux pour ses copains d’école ou dans sa famille vont petit à  petit forger son caractère. Salim comprend rapidement que pour les jeunes de son âge la seule issue est l’éducation, même si certains lui reprochent d’exceller dans les matières des français.
 » Mais  je crois que l’avenir de notre pays exige une bonne répartition des tâches: celle de notre génération est delibérer le pays. La vôtre est d’étudier pour œuvrer à sa construction. »
Même si il est très vite fasciné par la résistance, tenté par l’entrée au maquis, sa jeunesse lui évitera de tels pièges car c’est une guerre violente.L’auteur évoque cette cruauté de manière très rapide mais concrète. Le récit ne peut pas être violent car ils est perçu par des yeux d’enfant. Ainsi la naïveté, l’espoir, l’humour, la légèreté prédominent en évoquant par exemple les découvertes cinématographiques ou en utilisant des mots français de manière phonétique et humoristique.
J’ai apprécié de lire le point de vue d’Elgoum (juste l’avant dernier chapitre), le frère de Salim qui a juste deux ans de plus mais qui voit les choses de manière différente et plus réaliste.
Cette vision des évènements par un jeune algérien est pour moi novatrice car si j’ai lu plusieurs livres sur la guerre d’Algérie, celui-ci montre bien la confusion et l’incompréhension des jeunes algériens au début de ce conflit. Salim vit et apprécie les français avec lesquels il vit et ne comprend pas tout de suite ce que représente le colonialisme, l’ALN ou le FLN.
C’est un roman d’apprentissage qui allie la découverte humaine (éducation, premiers émois, drames familiaux,  rapports avec les adultes) et l’initiation politique au contact des moudjahidins, des colons, du racisme.

Je remercie logo_club_miniatureet les Éditions Elyzad pour la découverte d’une littérature différente qui nous ouvre d’autres horizons. J’ai lu ce roman dans le cadre de l’opération

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