Douze palais de mémoire – Anna Moï

Titre : Douze palais de mémoire
Auteur : Anna Moï
Editeur : Gallimard
Nombre de pages : 208
Date de parution : 4 février 2021

Avec ce nouveau roman, Anna Moï illustre l’épisode des boat people suite à la guerre du Vietnam. Mais elle choisit un biais intimiste en nous racontant la fuite d’un père et de sa fille, seuls passagers du petit bateau de pêche de Quan et de son fils Tài.
Le récit de la vie sur ce bateau ponctué de quelques aventures comme une attaque de pirates ou un spectacle de baleines, est surtout entrecoupé des souvenirs du père fuyard, Thanh, un mathématicien, fils d’astrologue, bourgeois d’avant la Révolution.
Afin de satisfaire à un double point de vue et surtout de mettre un peu de légèreté dans ce drame, Anna Moï scinde chaque chapitre en deux. Premièrement, le récit du père suivi du regard espiègle de la petite fille souvent ravie du « pestacle ».

Le travail de mémoire donne souvent des récits chaotiques bien que Thanh range ses souvenirs dans ses douze palais de mémoire : « les Finances, l’Immobilier, la Carrière, les Amis, les Parents, les Voyages, la Destinée, la Santé, la Fratrie, le Mariage ( que j’ai renommé l’Amour), les Enfants, les Mathématiques. ». Les conséquences de la Révolution apparaissent en arrière-plan.
« Mes palais de mémoire sont une anthologie insécable, une enclave de scènes indestructibles qui constitue mon fond de bibliothèque . »
Emerge surtout de ces souvenirs la passion pour sa femme, Hoa, disparue quand Tiên avait deux ans. Au fil du récit, nous comprenons les raisons de la fuite. Le village où il a rencontré Hoa et où il fut heureux n’est plus et nous n’en comprendrons les raisons qu’en fin de roman. A part sa mère, plus rien ne retient Thanh dans ce pays où les révolutionnaires ont privé les anciens bourgeois de leur argent et leurs bijoux .

Anna Moï construit un roman intimiste sur l’arrachement, la perte où le drame se dissout dans la mémoire er s’allège grâce à l’innocence de la petite Tiên. Le récit s’anime des aventures du voyage et l’intérêt se tient grâce au mystère des raisons de la fuite du père pour l’Amérique.

Un roman parfois décousu, comme peuvent l’être les souvenirs mais qui recèle grand nombre d’informations sur la vie au Vietnam pendant cette période mouvementée. J’ai particulièrement aimé la manière de fondre l’intimité dans la grande histoire, de jongler entre le moment présent et les souvenirs et surtout la touche agréable du double point de vue.
«  La magie est la meilleure école de la liberté. »
Tiên apporte énormément de fraîcheur à cette histoire.

Je remercie Mimi qui m’a accompagnée pour cette lecture.

Tes ombres sur les talons – Carole Zalberg

Titre : Tes ombres sur les talons
Auteur : Carole Zalberg
Éditeur : Grasset
Nombre de pages : 144
Date de parution : 10 février 2021

 

Melissa Carpentier est née dans une famille modeste. Ses parents, peu démonstratifs, ne lui apprennent pas les gestes de l’amour mais lui inculquent que «  continuer l’école est un privilège ». Une leçon bien apprise puisque la jeune fille parvient à intégrer une classe préparatoire et monte à Paris.

Carole Zalberg fait de son personnage un anti-héros. Mélissa n’est pas vraiment belle. Plutôt charpentée et d’allure grossière. Ses premiers pas dans le monde du travail révèlent rapidement une incompétence à la prise de décision. Elle n’est pas embauchée à l’issue de sa période d’essai.
«   Elle avait acquis des compétences impressionnantes mais elle était incapable de les exercer. »

Sans travail, elle retourne chez ses parents. Comme tout jeune actif ayant goûté à la liberté, elle n’y trouve plus à sa place. Ce sera donc un retour à Paris et l’enchaînement de petits boulots alimentaires. La jeune femme est une proie facile pour Marc, un leader charismatique proche du gourou qui l’embarque dans une révolte anti-migrants. Lors d’une manifestation contre l’ouverture d’un centre d’hébergement d’urgence pour les sans-abris, Mélissa est involontairement responsable de la mort de Mehdi, le jeune enfant d’une migrante. Pourtant, amoureuse de Marc, elle s’entête à se croire élue. Jusqu’au jour où Marc la prend sans sentiment pour évacuer sa rage contre son adversaire.

« L’enfant mort gisait sous sa pensée en berne

Melissa a besoin de fuir, de repartir à zéro pour effacer sa honte. Elle suit un ami fortuné à Manhattan puis se perd à Key West au milieu des marginaux. Ses rencontres jalonnent un parcours de rédemption, notamment auprès de Jane, la mère d’un homme qu’elle a accompagné  en voiture jusqu’à Tacoma.  Elle ira toujours plus loin jusqu’en Alaska se guérir au coeur d’un monde sauvage loin du marigot parisien où les combats et les conflits perdurent.

« Tout est abîmé : le débat, les manifestations, la démocratie. Tout est faussé par cette guerre incessante de phrases et d’images sorties de leur contexte, distordues à l’infini, reprises parfois d’un continent à l’autre et commentées jusqu’à l’usure. »

Mais si l’éloignement aide à se réinventer, seul son retour aura valeur de confirmation.

Loin du déterminisme social, le roman de Carole Zalberg montre que chacun peut s’égarer en croisant les mauvaises personnes. Mais les actes commis pèsent sur la conscience et le chemin peut être long avant de retrouver le droit d’aimer le beau. Le roman est le récit de ce chemin. En campant un personnage peu charismatique, avec une narration à la seconde personne, je n’ai ressenti que peu d’empathie pour Mélissa. La rencontre avec Jane était un beau moment qui aurait pu me faire basculer si il avait été plus long et plus profond.  Bien évidemment, je suis toujours sous le charme de la sensibilité et de la poésie de Carole Zalberg mais Mélissa ne m’a pas bouleversée.

Ohio – Stephen Markley

Titre : Ohio
Auteur : Stephen Markley
Littérature américaine
Titre original : Ohio
Traducteur : Charles Recoursé
Éditeur : Albin Michel
Nombre de pages : 560
Date de parution : 19 août 2020

 

Le personnage principal du premier roman de Stephen Markley est sans aucun doute New Canaan, cette petite ville de l’Ohio. Dans le quart nord-est de cet état vivent surtout des Blancs de niveau social différent. La ville a changé à la fin des années quatre-vingt avec le départ des gros employeurs et l’arrivée de l’immigration. Lorsque Bill Ashcraft revient dans sa ville natale en 2013, il ne voit que des activités abandonnées, des portails rouillés et des maisons à vendre.

De ses jeunes années, il  ne lui reste qu’une photo prise en 2002 lors du bal du lycée avec tous ses amis, Rick Brinklan, Ben Harrington, Kaylyn, Lisa, Stacey Moore, Dan Eaton et Hailey Kowalczyk. C’était la période de l’insouciance, des amours, des sorties entre amis avec parfois quelques ragots douteux comme la circulation d’une cassette pornographique ou l’idée d’un meurtre qui n’a jamais existé. Les attentats du 11 septembre ont commencé à diviser cette petite bande, notamment Rick et Bill. Depuis, Rick Brinklan, engagé dans la guerre en Irak est mort au combat en 2007. Ben Harrington, chanteur, est  mort d’une overdose. Lisa a disparu.

Stephen Markley construit son roman en cinq parties. Chacune donne la parole à un ancien de la bande revenu à New Canaan un fameux soir de 2013, un soir où les ombres du passé vont refaire surface.
Nous commençons avec le retour de Bill Ashcraft, activiste et toxicomane, porteur d’un objet mystère interdit qu’il doit livrer à une personne de New Canaan. Pendant le déroulement de cette soirée où il rencontrera KayLyn, Bill nous fait part de faits du passé. Notamment sa divergence de vue avec Rick Brinklan.

« Rick était parti se battre dans une guerre inutile, une arnaque impérialiste bénéficiant à une petite élite, et il en avait payé le  prix.  »

Ce même soir, Stacey Moore revient à New Canaan à la demande de Bethany, la mère de Lisa. Elle redoute de rencontrer cette femme qui l’avait chassée en apprenant sa liaison avec sa fille. Aujourd’hui Bethany  n’a plus que Stacey pour tenter de retrouver Lisa qui envoie parfois des messages d’Asie. Elle en profite aussi pour déposer une lettre à son frère, un aumônier qui n’a jamais accepté l’homosexualité de sa sœur.

«  Ce sont les autres qui doivent se défaire de leurs peurs et de leurs préjugés. »

Dan Eaton revient voir Hailey ce même soir. Elle était l’amour de sa vie mais il a préféré s’engager pour une troisième mission en Irak plutôt que de la suivre. C’est à la guerre qu’il découvre la valeur de l’amitié. Si il perd un œil au combat, beaucoup y perdront la vie. Dans un livre sur l’Ohio pendant la guerre de sécession, il comprend cette phrase d’un général de l’Union.

«  A la vue de ces hommes morts tués par d’autres hommes, quelque chose l’avait quitté, une habitude de toujours qui n’était jamais revenue : la certitude que la vie était sacrée et impossible à détruire. »

Nous parcourons ensuite les rues de New Canaan avec Tina Ross. Aujourd’hui vendeuse dans un Walmart de Van Wert, elle est mariée à un homme gentil qui la rend heureuse même si elle n’aime pas son physique. C’est peut-être grâce à lui que ce soir, elle est prête à affronter son passé. Adolescente, sa passion pour Todd Beaufort l’a poussée à accepter l’inacceptable.

«  Elle avait appris à concevoir tout cela comme la normalité. »

Larguée par cet être infâme, elle s’était vengée sur son corps en l’affamant et le scarifiant.

La dernière partie fait le lien entre tous les évènements, avec l’attentat d’une mosquée. Le roman est particulièrement bien construit, alternant présent et passé et cheminant astucieusement pour explorer tous les liens entre les personnages. Des personnages complexes, des jeunes qui rêvaient de prouesses sportives pour intégrer la meilleure université, qui vivaient l’insouciance de leurs amours avant que la réalité ne vienne exploser leurs vies.

Stephen Markley utilise tous les codes pour ferrer son lecteur. La réalité sociale et politique se niche sous les destins contrariés de jeunes américains. L’intrigue se cache sous les récits du passé de trentenaires désabusés. De l’âge insouciant où l’amour et l’amitié font loi à cette soirée de 2013, nous avons le temps de connaître toutes les facettes des personnages, comprenant ainsi aisément leur personnalité et leurs désillusions.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa pour la lecture de ce grand premier roman dans le cadre du #PicaboRiverBookClub

 

 

Mission Récup’ – Vinciane Okomo et Claire Le Gal

Titre : Mission Récup’
Auteur : Vinciane Okomo
Illustratrice : Claire le gal
Éditeur : Rue de l’échiquier
Nombre de pages : 40
Date de parution : 24 octobre 2019

 

L’éducation est le facteur clé de l’évolution de nos sociétés. Les enseignants et les parents ont une mission capitale à exercer. La collection Je bouge pour ma planète des Éditions Rue de l’échiquier est une aide précieuse à la sensibilisation des jeunes enfants aux enjeux écologiques.

Mission Déconnexion, Mission Préserver l’eau, Mission Zéro déchet, Mission Vélo, Mission Jardiner en ville, Mission Sauver les abeilles et Mission Récup’ sont de petits ouvrages ludiques, des guides clairs et précieux qui impliquent le jeune lecteur par des jeux, des quizz, des idées de bricolage.

Découvrons ensemble Mission Récup’ rédigé par Vinciane Okomo, éducatrice spécialisée et illustré par Claire le Gal qui enseigne aussi les arts plastiques. Tout d’abord, le texte est facilement abordable et surtout très concret. Quelques chiffres montrent l’évidence, captent l’attention. Par exemple, en évoquant le sac à dos écologique ( poids des matières premières utilisées pour la fabrication d’un objet), il est marquant d’apprendre que la fabrication d’une tablette de jeux de 400 grammes nécessite 338kg de matières premières!

Il y a un temps pour comprendre et un temps pour agir. Le livret donne aussi et surtout des conseils pour éviter le  gaspillage. Et propose des activités de bricolage pour la réutilisation de cartons, papiers, boîtes de conserve ou plastique.

Comme fabriquer une étagère avec des cartons, une mangeoire pour les oiseaux avec une boîte de conserve ou un tawashi (petite éponge) avec de vieilles chaussettes. Pas de quoi faire des chefs-d’œuvre mais sûrement une excellente méthode pour modifier les habitudes de consommation. Un quizz final permet d’ailleurs de vérifier les acquis tout en incitant à de nouvelles attitudes.

Des petits livres essentiels, abordables seuls à partir de 8 ans mais je pense toujours qu’un adulte est nécessaire pour guider le jeune lecteur vers une réflexion plus poussée.

Je remercie Babelio et les Éditions Rue de l’échiquier pour la découverte de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse Critique Jeunesse.

 

Les oiseaux rares – Hugo Paviot

Titre : Les oiseaux rares
Auteur : Hugo Paviot
Editeur : Seuil
Nombre de pages : 224
Date de parution : 2 janvier 2020

 

 

Si Hugo Paviot propose ici son premier roman, l’auteur a déjà une grande expérience de l’écriture. Dramaturge et metteur en scène, il a écrit une dizaine de pièces, pour lesquelles il a reçu plusieurs prix littéraires. Le milieu qu’il évoque dans ce roman, il le connaît bien pour avoir animé plusieurs projets culturels dans des lieux où il faut redonner le goût du rêve et la confiance en soi.

La Méditerranée les sépare, mais ils ont les mêmes racines et la même rancoeur. Achir vit à Alger avec son oncle. Ses nuits sont emplies de traversées cauchemardesques, quittant ce pays où la jeunesse n’a aucun avenir.

Sihem est née en France. A vingt-trois ans, elle suit des cours dans un lycée pour élèves décrocheurs. Elle est logée dans une résidence autonomie où cohabitent des personnes âgées originaires de tous les continents.

« La famille est le premier sanctuaire du processus de casse

Sihem, abandonnée par sa famille puis par la société, n’a aucune confiance en elle. Elle se protège derrière une agressivité qui l’isole.

 

Hélène, professeur de français, les connaît bien ces élèves meurtris. Chaque élève est unique, il faut en trouver la clé. ( Tableau de Kadinsky, Upward)

 

Grâce à des projets culturels, et surtout parce qu’elle ne les juge pas, elle parvient à leur redonner confiance.

« Ses élèves sont des oiseaux qui ne savent pas encore qu’ils peuvent voler. »

Auprès d’Hélène et surtout d’Emile, un vieil homme solitaire et bougon de la résidence, Sihem apprend le français, la géographie et l’histoire. Petit à petit, elle retrouve une famille.

Emile n’a rien à perdre. Ses dernières forces, il veut les consacrer à cette gamine qu’il aime pour son répondant et ses origines. Quand il l’accompagne à Alger, nous parcourons avec eux une ville chatoyante et accueillante.

« Ce pays n’a pas de chance. Il renferme des trésors et personne ne s’en soucie. »

Le musée du Bardo, Notre-Dame d’Afrique, la Madrague, Tipaza où souffle le souvenir de Camus, le musée d’art moderne et la Casbah. Avec ce voyage, Emile achève la transformation de Sihem d’animal blessé en jeune femme déterminée.

Si le roman commence dans la noirceur, les personnages deviennent lumineux. Impossible de rester insensible à cette rencontre entre un vieil homme qui a enfermé ses souvenirs  dans des cartons et une jeune femme qui aimerait retrouver confiance en la vie.

Certains jugeront que l’auteur joue la carte facile de l’émotion. Peut-être mais je suis tombée sous le charme d’Emile et de Sihem et de cette belle ville d’Alger la Blanche.

Les oiseaux rares est un roman bouleversant et lumineux.

Perséphone 2014 – Gwenaëlle Aubry

Titre : Perséphone 2014
Auteur : Gwenaëlle Aubry
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 120
Date de parution : janvier 2016

J’aime particulièrement l’univers, le style et les constructions des romans de Gwenaëlle Aubry. Ces textes profonds, poétiques s’adaptent facilement à la mise en scène, ils gagnent à être lus à voix haute. L’auteur s’attache à créer dans chaque roman de nouvelles formes. Construction en miroir pour Partages, abécédaire pour Personne, bascule entre prose et poésie pour celui-ci. 

 Perséphone 2014, le titre reflète la jonction entre la légende ancienne et le contemporain. Gwenaëlle Aubry commence à écrire ce texte à l’âge de dix-huit, l’âge où elle entre dans la vie. En 2013, elle y revient, consciente que le mythe de Perséphone structure sa vie.

«  Je suis entrée dans le mythe en même temps que dans la vie. »

Perséphone, fille de Zeus et Déméter est enlevée par Hadès, le dieu des Enfers. Elle vivra ensuite deux saisons en enfer et deux saisons auprès de sa mère. 

La romancière philosophe transpose le  mythe sur une vie de jeune fille contemporaine prise entre la vie ordinaire et la vie nocturne de la jouissance. Tout se joue sur cette bascule.

«  Tu sais que derrière la façade ensoleillée des rituels quotidiens se joue une tragédie implacable et sanglante. »

La construction enchevêtrée entre mythe et contemporain est perturbante. Seuls des éléments de contexte nous permettent de saisir si nous sommes avec la figure mythique ou la jeune fille contemporaine.

Perséphone 2014 est un texte intime, ardu qu’il faut lire et relire à voix haute pour en saisir le sens et la puissance. Le style et la construction sont remarquables, jouant sans cesse de la bascule, ce moment du rapt amoureux, de « la terre qui s’ouvre, la faille », ce moment où la jeune fille, source de convoitise, s’élance dans la vie, découvre le désir, la jouissance et s’interroge sur sa capacité à revenir du monde des Enfers.

Gwenaëlle Aubry sera au Livre sur la Place de Nancy pour la présentation de son nouveau roman La folie Elisa.

Brutes – Anthony Breznican

BreznicanTitre : Brutes
Auteur : Anthony Breznican
Littérature américaine
Traducteur : Mathilde Tamae-Bouhon
Titre original : Brutal Youth
Éditeur : Denoël
Nombre de pages : 560
Date de parution : 20 août 205


Auteur
:
Né en Pennsylvanie, Anthony Breznican est journaliste pour le magazine Entertainment Weekly. Brutes est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Pittsburgh, années 1990. Saint-Mike est un lycée catholique en perdition. Sa réputation désastreuse l’a transformé en décharge à délinquants et le corps enseignant a depuis longtemps baissé les bras, préférant fermer les yeux sur les agissements de certains élèves qui se livrent à un bizutage sans merci sur les plus jeunes. C’est au milieu de cet enfer que Peter Davidek fait son entrée en première année. Il se lie avec Noah Stein, un garçon plein de ressources portant une mystérieuse cicatrice au visage, et la belle et fragile Lorelei, qui rêve d’entrer dans le clan très fermé des filles populaires. À trois, auront-ils une chance de survivre à ce système scolaire cruel où l’on entre innocent et dont on ressort en ayant fait de l’intimidation et de la brutalité un mode de vie?
Brutes est un roman d’apprentissage inversé, où les élèves découvrent qu’au lieu de chercher la maturité et la sagesse, mal tourner est le meilleur moyen de s’en sortir.

Mon avis :
«  Nous devrions avoir peur…en voyant comme il est facile de faire le mal en essayant de pousser les autres au bien. » Une devise qui pourrait être celle de Saint Michaël, lycée catholique où le rite du bizutage est parfois poussé à l’extrême.

Les romans qui tiennent place dans un établissement scolaire savent m’intéresser, peut-être une nostalgie de mes tendres années. J’ai un souvenir prenant de Moi, Charlotte Simmons de Tom Wolfe et plus récemment Quatre par quatre de Sara Mesa. Les adolescents sont parfois cruels et souvent inconscients.

Pour son premier roman, Anthony Breznican réunit ici un bon nombre d’atouts avec un sujet universel, un style fluide, une construction structurée, une ambiance prenante et des personnages bien ancrés et touchants. Si j’ai pris intérêt à suivre les émotions des trois personnages principaux, ces trois nouveaux élèves que sont Peter Davidek, Noah Stein et Loreleï Paskal, l’intrigue s’enrichit aussi avec les ambitions des professeurs et membres de la Direction et les frustrations des parents qui influent aussi sur le quotidien des élèves.

L’auteur prend le temps de nous donner une vue sur l’ambiance familiale des élèves avec en général des parents qui ont aussi été formés dans cette école mais sont incapables de comprendre les difficultés de leur enfant. Même les adultes de l’école, anciens élèves, ne perçoivent pas les risques de leurs comportements. Si les adolescents donnent des coups, les adultes se cherchent des noises plus lâchement.

 » Tout le monde a la haine et veut taper sur quelqu’un, mais le système tout entier repose sur une règle unique : interdiction de s’attaquer à quiconque peut riposter. Chacun doit se défouler sur un autre. »

Plongé dans un univers impitoyable, incompris des adultes, « ils finissent par croire qu’ils ne méritent pas le bonheur, et il leur devient alors plus facile de le saborder que de vivre avec. » . Si cette première année est formatrice, elle conduit surtout les jeunes vers les plus sombres pensées.

 » Les gentils ne gagnent pas toujours. Parfois, avec un peu de chance, ils restent quand même des gentils. »

Sans être un roman de profonde réflexion, ce récit pourra séduire un grand nombre de lecteurs par son histoire et son rythme.

Les avis de Douceur LittéraireMarieJuliet, Bernieshoot

RL2015 moisaméricain bac2015

 

 

Berlinoise – Wilfied N’Sonde

n'sondeTitre : Berlinoise
Auteur : Wilfried N’Sondé
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 176
Date de parution : 7 janvier 2015

Auteur :
Wilfried N’Sondé est musicien, il vit à Berlin. Il est l’auteur de trois romans chez Actes Sud : le très remarqué Le Cœur des enfants léopards (2007, prix des Cinq Continents de la francophonie et prix Senghor de la création littéraire ; Babel n° 1001), Le Silence des esprits (2010) et Fleur de béton (2012).

Présentation de l’éditeur :
30 décembre 1989. Stan et Pascal arrivent à Berlin pour y passer le réveillon. Au pied du mur, que Berlinois et visiteurs sont occupés à détruire dans la liesse générale, ils rencontrent une fille à la peau brune et aux yeux vairons, Maya, qui subjugue immédiatement Stan. Déjà installés tous deux dans des vies grises malgré leur âge, Stan et Pascal sont conquis par la ferveur d’un peuple vivant une formidable réconciliation nationale. Ils décident de rester dans cette ville où tout paraît possible.
Texte solaire et sensuel, Berlinoise est un hymne au désordre, à la poésie des corps, à l’ardeur et à la candeur, dans lequel Maya la femme et Berlin la ville sont comme deux incarnations jumelles de l’utopie. Porté par un air de blues qui raconterait l’apprentissage de la désillusion, ce roman d’une éducation politique et sentimentale compose tout à la fois une déclaration d’amour et une lettre d’adieu à la folle jeunesse.

Mon avis :
Wilfried N’Sonde nous propulse cette fois dans le Berlin des années 90. Et le récit commence par une rencontre le 30 décembre 1989 au pied du mur qui tombe sous les coups de marteau d’une jeunesse enfin libérée.
Stan et Pascal ont quitté leur quotidien banal français pour participer à cet événement. Ce serait peut-être l’occasion de vivre de leur musique.
Maya, jeune allemande de l’Est à la peau sombre et aux cheveux de jais de ses origines cubaines, solaire et libérée les aborde au pied du mur.
Le moment est symbolique et le coup de foudre entre Maya et Stan est immédiat.
 » Elle n’avait eu que quelques jours pour réinventer sa vie, passer d’un monde à un autre en enjambant le mur, alors elle revenait sur les ruines pour replonger dans l’ambiance de la révolution pacifique. »
Maya brûle ses ailes aux lumières et aux rythmes de la nouvelle Berlin mais elle garde au fond d’elle une peur ancestrale et elle se retrouve vite écartelée entre la nouvelle profusion des biens et l’apparition d’une individualité excessive de ce nouveau monde capitaliste.
Maya liberté, Maya éblouissante, Maya amazone mais Maya chagrin, Maya révoltée. Maya est à l’image de Berlin.
 » Sa peinture, elle voulait qu’elle soit un art de combat, de dénonciation de l’arbitraire, un hommage à la mémoire des souffrances avant l’oubli. »
Et de plus en plus, elle perd la mesure avec la montée du néo-nazisme. Chaque assassinat d’étrangers par les skinheads la touche personnellement.
 » Maya peinait, malmenée entre la couleur de sa peau qui la marginalisait sans qu’elle comprenne bien pourquoi, la pénible adaptation aux dus réalités de la vie dans le capitalisme, et moi qui ne me rendais pas compte de rien et fuyais la confrontation. »
C’est sur les lieux d’un assassinat que Stan, Pascal et Clémentine joueront leur meilleure musique, opposant la musique à la violence, déclarant leur plus belle chanson d’amour à Berlin et Maya.

Wilfried N’Sonde m’avait intéressée et émue avec sa vision de la vie dans les cités parisiennes ( Fleur de béton), il revient ici avec un thème tout aussi social et humain, axé aussi sur la désillusion de la jeunesse. Son style est d’une grande richesse, alternant des phrases longues sensuelles et rythmées, des phrases réalistes et fortes.
Mon regret est de sentir l’obsession de Stan ( et de l’auteur) à revenir en boucle sur ses échanges passionnés avec une Maya qui s’alanguit puis se révolte à chaque fois. Les thèmes semblent revenir en boucle sans déboucher vraiment sur le drame que l’on sent poindre, sur l’intensité, la profondeur attendues.
Il n’en reste pas moins que c’est un roman superbement bien écrit sur des passions extrêmes, celles d’un couple et d’un peuple.
Un auteur que je recommande.

Je suis mort il y a vingt-cinq ans – Jérôme Soligny

solignyTitre : Je suis mort il y a vingt-cinq ans
Auteur : Jérôme Soligny
Éditeur : La Table Ronde
Nombre de pages : 128
Date de parution : Chez Naïve en 2011, aux Éditions de la Table ronde (collection La petite vermillon) en 2014

Auteur :
Musicien, journaliste et biographe, Jérôme Soligny est également conseiller de la rédaction de Rock&Folk. Paru chez Naïve en 2011, Je suis mort il y a vingt-cinq ans est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
«Je suis mort il y a vingt-cinq ans. À vingt-cinq ans. D’une mort pas belle. D’abord tombé, le bec dans le sable, sur la plage de Coney Island. Désolé, Mr. Reed, même avec la meilleure volonté du monde, je n’aurais pas pu « jouer au football pour le coach » ce jour-là. Mal allongé, j’ai failli en rire

Mon avis :
Début des années 80, c’est l’époque des rêves et de l’insouciance pour cette bande de jeunes du Havre. Christophe est fan de Bowie et rêve de devenir une rock star. Contrairement au narrateur, il vient d’un milieu « friqué » et peut se permettre de rêver. Lui n’a plus que sa mère et Gwen, sa petite amie depuis que son père s’est tiré le lendemain d’un de ses premiers Noël d’enfant. Alors ses amis représentent tout son univers affectif. Ce ne sont encore que des enfants qui aiment les ballades à Deauville, les soirées parisiennes chez Jean-Claude, la musique, la folie et la liberté.
Depuis sa tombe vingt cinq ans plus tard, alors que le SIDA est toujours une maladie fatale, il se souvient qu’il fut pourtant l’une des premières victimes de cette maladie alors inconnue des médecins français.
 » Finalement, mourir jeune d’une maladie chopée en faisant l’amour avec une gamine en Afrique restera le coup d’éclat de ma vie. »
Depuis ce malaise sur la plage de Coney Island, le narrateur nous décrit l’incompréhension, les balbutiements de la médecine, les traitements lourds et destructeurs, la peur, la douleur face à ce mal. L’apaisement dû à la morphine l’entraîne dans un paysage d’enfance, proche d’un père absent.
Dans ce récit grave, l’auteur utilise l’humour « gris » incidemment (« un sida ment ») de ce personnage si généreux pour dédramatiser un sujet toujours sensible.
Jérôme Soligny écrit un très beau texte en hommage à son ami Thierry, mort vraisemblablement du Sida en 1985. Ce lien d’amitié toujours vivant se retrouve dans la générosité entre le narrateur et Christophe.
«  Ses récits sont toujours ponctués de titres de chanson et de noms de musiciens. » ce qui donne une ambiance et une nostalgie de cette époque d’inconscience et de liberté où la jeunesse se pensait immortelle.
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ou vingt ans. Et ce court roman devrait être lu par les jeunes imprudents qui pensent aussi: « on ne meurt pas à mon âge. » Car, même si ce roman ne se veut pas moraliste, il rappelle encore que l’insouciance ou l’inconscience peut être fatale.
« Faut être fou, non? Ou jeune, ce qui va de pair quand on a de la chance. »

A noter, pour cette édition, la très jolie préface de Valérie Tong Cuong.
« … Que l’on ne s’y trompe pas : Je suis mort il y a vingt-cinq ans n’est pas un livre sombre. Au-delà de la nostalgie et des regrets, au-delà des chagrins intimes qui nous étranglent par moments à la lecture, c’est un roman plein d’énergie et de lumière – crue, certes. Un roman dont on sort avant tout avec le sentiment puissant d’être vivant.
Et une sacrée bande-son dans les oreilles.
Chapeau bas, Monsieur Soligny. »