Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

olafsdottirTitre : Le rouge vif de la rhubarbe
Auteur : Audur Ava Olafsdottir
Littérature islandaise
Titre original : Upphaekud jörd
Traducteur : Catherine Eyjolfsson
Editeur : Zulma
Nombre de pages : 160
Date de parution : 1 septembre 2016

 

Ceux qui ont eu le bonheur de lire Rosa Candida, L’embellie ou L’exception savent que Audur Ava Olafsdottir a ce don de créer de la légèreté, de la douceur dans des instants de vie d’une nature parfois sauvage.
Dans ses romans, « ce n’est pas seulement ce qui se passe qui a de l’importance, mais aussi ce qui ne se passe pas« , ce qui se ressent, ce qui relie les choses entre elles.

Son premier roman, Le rouge vif de la rhubarbe plantait déjà les bases de son univers d’auteur.
Nous sommes ici en Islande, pays aux plages noires, aux journées de nuit continue ou aux nuits d’été inexistantes, pays où les conditions climatiques, les saisons marquent les activités des habitants, où les animaux surgissent sur les routes.

Agustina, jeune fille aux jambes mortes a une volonté de fer, une âme rêveuse et la nostalgie des ses parents absents. Sa mère court le monde à photographier les oiseaux et communiquent avec sa fille par de courtes lettres souvent insignifiantes mais toujours terminées par des mots d’amour.
«  C’en était un, à sa façon d’oiseau migrateur…C’était une âme errante. »
Derrière ses mots gentils, je ressens toutefois l’égoïsme et le lâche abandon de ce vilain petit canard. Mais ce ne sont pas les propos de l’auteur ou Agustina, juste une perception personnelle tant la douceur et le courage de cette jeune fille me touche.

Son père ne fut sur l’île qu’une semaine, scientifique étudiant les animaux marins à bord d’un bateau océanographe. De cette passion sauvage et éphémère au pied de la forêt de rhubarbe naît Agustina. Elle lui lance des bouteilles à la mer, avec l’espoir et la naïveté de l’enfance.
«  Il n’a sans doute jamais su qu’il laissait la couleur de ses yeux sur cette île. »

Au bord de la mer, au pied de la montagne, dans cette maison rose saumon, Agustina vit avec la vieille Nina, amie de sa grand-mère. Sa seule figure masculine est Vermundur, celui qui aide toutes les femmes esseulées de ce pays de marin.
Tel le Pinocchio de bois, Agustina a une sensibilité particulière. Mais elle sait qu’elle ne sera jamais ce jeune garçon de chair et d’os, libre de ses mouvements.
 » Il faut admettre qu’Agustina aborde souvent les devoirs que l’école lui soumet de manière bien étrange. Elle commence par les bords, si j’ose dire et, de là, se perd dans des digressions et des détails sans aucun rapport….Sa pensée semble s’orienter dans plusieurs directions en même temps. Il lui manque une vue d’ensemble. »
A part Nina, seul Salomon, le fils de la nouvelle chef de coeur, comprend que, sans ses pieds, elle ressemble à un ange ou une sirène. Il l’accompagne sur les chemins enneigés, la fait chanter dans son groupe de musique, rêve avec elle au cinéma et lui donne peut-être le courage de réaliser son rêve, gravir seule cette montagne de huit cent quarante quatre mètres, même si elle doit s’arrêter tous les quatre pas. Son optimisme lui donne tant de courage.
«  C’est fou comme elle a changé depuis l’été dernier. Elle n’est plus le phoque gisant sur un écueil, mais une sirène qui traîne après elle sa fascinante queue de poisson menant les gens de mer à leur perte. »

Audur Ava Olafsdottir crée des personnages d’une grande sensibilité, nous donne à lire des moments simples de l’existence dans une nature qui forge l’âme de ses personnages. Ce sont des moments de grâce, de douceur et d’optimisme malgré la rudesse de la vie.

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Illska- Eirikur Orn Norddahl

norddahlTitre : Illska
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Littérature islandaise
Titre original : Illska
Traducteur : Eric Boury
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 598
Date de parution : 20 août 2015

Auteur :
Eiríkur Örn Norđdahl  est né à Reykjavik en 1978 et a grandi à Isafjordur. Il a commencé à écrire vers 2000, mais la nécessité l’a amené à faire d’autres choses pour gagner sa vie. Il a  vécu à Berlin en 2002-2004 puis dans plusieurs pays d’Europe du Nord,  en particulier à Helsinki (2006-2009) et en Finlande (2009-2011) et dernièrement au Viêtnam. En 2004 il a été un des membres fondateurs du collectif poétique d’avant-garde Nyhil, en Islande. En 2008, il a reçu le Icelandic Translators Award pour sa traduction du roman de Jonathan Lethem, Les Orphelins de Brooklyn. Il a obtenu une mention Honorable au Zebra Poetry Film Festival de Berlin en 2010 pour son animation poétique,  Höpöhöpö Böks. En  2012 Norddahl a reçu le Icelandic Literary Prize, catégorie fiction et poésie, ainsi que le Book Merchants’ Prize pour son roman Illska.

Présentation de l’éditeur :
Événement dans l’histoire mondiale : Agnes et Omar se rencontrent par un dimanche matin glacial dans la queue des taxis au centre-ville de Reykjavik. Agnes rencontre aussi Arnor, un néonazi cultivé, pour sa thèse sur l’extrême droite contemporaine. Trois ans, un enfant et une crise de jalousie plus tard, Omar brûle entièrement leur maison et quitte le pays. L’histoire commence en réalité bien avant, au cours de l’été 1941, quand les Einsatzgruppen, aidés par la population locale, massacrent tous les Juifs de la petite ville lituanienne de Jurbarkas. Deux arrière-grands-pères d’Agnes sont pris dans la tourmente – l’un d’eux tue l’autre – et, trois générations plus tard, Agnes est obsédée par le sujet. Illska parle de l’Holocauste et d’amour, d’Islande et de Lituanie, d’Agnes qui se perd en elle-même, d’Agnes qui ne sait pas qui est le père de son enfant, d’Agnes qui aime Omar qui aime Agnes qui aime Arnor. Dans un jeu vertigineux, Norđdahl interroge le fascisme et ses avatars contemporains avec une étonnante maîtrise de la narration. Illska est un livre surprenant et immense écrit par un homme jeune, mais appelé à devenir un grand, sans doute un très grand écrivain.

Mon avis :
Agnes est une jeune femme née en Islande mais d’origine lituanienne. Elle travaille sur son mémoire de fin d’études « une recherche sur le racisme populiste en Islande mise en perspective avec d’autres travaux sur les mouvements comparables dans le reste de l’Europe. » Son enfance est marquée par l’Holocauste. Deux fils de son arrière grand-père paternel catholique se sont engagés dans la police et la Gestapo en juin 1941.  » Ce sont ses fils. Une idéologie leur tient lieu de cerveau : ils ont asservi leur part d’humanité à des idéaux politiques qu’ils mettent en pratique sans se poser de questions. » Ainsi ils ont assassiné communistes et juifs dont l’ arrière grand-père maternel d’Agnes.
En voulant se confronter au nazisme en chair et en os, elle rencontre Arnor, un jeu néonazi cultivé né dans un environnement littéraire. Fondamentalement en opposition avec ses idées, elle apprécie toutefois d’aborder avec lui des sujets plutôt tabous.
Mais elle rencontre aussi Omar, un jeune homme marqué par le divorce de ses parents, à la recherche d’un ancrage après des études et des relations amoureuses difficiles.
Lorsqu’ Agnes tombe enceinte, elle redoute une paternité d’un néonazi même si selon Yockey  » l’identité nationale est déterminée par l’éducation et l’environnement bien plus que la génétique. » qu’elle préfère toutefois à l’hésitant Omar.
Au delà de ce dilemme amoureux et de l’histoire des familles de ces trois personnages, Eirikur Örn Norddahl affiche avec un regard impartial un panorama politique de l’Europe de la seconde guerre mondiale à nos jours. Le sujet est vaste avec une part conséquente sur l’histoire de Jurbarkas, ville lituanienne, sous dominance russe puis sous le joug du nazisme.
Mais la particularité de ce dense roman réside dans le style de l’auteur. J’avoue que les premières pages m’ont quelque peu déstabilisée, choquée. L’auteur parle du nazisme, du racisme avec une grande franchise, assénant des idéologies communes comme des postulats. Mais, au fil du texte, il est évident que l’auteur ne prend aucun parti.
Ensuite, l’auteur maintient en permanence une construction avec des alternances de récits, soit un chapitre actuel et un autre sur le passé d’un personnage ou à l’intérieur du même chapitre, une alternance de paragraphe. Tout cela sans aucune linéarité et avec quelques clins d’œil au lecteur.
Avec une approche assez atypique ( à l’image de l’auteur avec son petit chapeau et son sourire franc et clair), Eirikur Örn Norddahl nous ballade dans la grande histoire de l’Islande et de la Lituanie (voire de l’Europe) avec aussi un regard acéré sur les politiques actuelles, nous conte des histoires familiales marquantes avec toutefois un propension au bavardage (même si il est toujours intéressant, l’auteur écrit à l’instinct), ce qui pourtant donne une vision un peu expéditive du dénouement.
Il est difficile de conseiller ce livre tant il faut d’obstination pour l’aborder mais il me semble être une expérience de lecture intéressante et enrichissante pour de « gros lecteurs ». Sans avoir cette violence choquante et sans réel comparaison sur le thème, cette lecture m’a rappelé le roman de Jonathan Littell, Les bienveillantes.
Si vous avez envie d’un coup de froid islandais, lancez-vous.

Consultez l’avis de A l’ombre du noyer.

RL2015

 

A la grâce des hommes – Hannah Kent

kentTitre : A la grâce des hommes
Auteur : Hannah Kent
Littérature australienne
Traducteur : Karine Reignier
Éditeur : Presses de la cité
Nombre de pages : 400
Date de parution : mai 2014

Auteur :
Hannah Kent vit en Australie où elle est cofondatrice et rédactrice en chef adjointe d’une revue littéraire. Elle donne également des cours d’écriture et d’anglais à l’Université de Flinders, où elle achève en parallèle son doctorat. A la grâce des hommes est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Agnes Magnúsdóttir, servante dans l’Islande austère et violente du XIXe siècle, est condamnée à mort pour l’assassinat de son amant et placée dans une ferme reculée en attendant son exécution. Horrifiés à l’idée d’héberger une meurtrière, le fermier, sa femme et leurs deux filles évitent tout contact avec Agnes, qui leur inspire autant de peur que de dégoût. Seul Tóti, le révérend chargé de préparer la jeune femme à sa fin prochaine, tente de la comprendre. Au fil des mois, Agnes raconte sa vérité, aussi terrible soit-elle à accepter. Mais la justice des hommes est en marche, et pourquoi Agnes réapprendrait-elle à vivre si c’est pour mourir ?
Inspiré d’une histoire vraie, A la grâce des hommes est un roman sur la vérité, celle que nous pensons connaître et celle à laquelle nous voulons croire. Avec ce premier roman à l’atmosphère lyrique et ample, Hannah Kent s’impose d’ores et déjà comme l’un des grands écrivains de sa génération.

Mon avis :
«  Les gens prétendent vous connaître sous prétexte qu’ils savent ce que vous avez fait, mais ont-ils pris la peine d’écouter ce que vous avez à dire ? »

Basé sur des faits réels, Hannah Kent nous raconte l’histoire d’ Agnès Magnusdottir, la dernière personne àêtre exécutée en Islande. Elle était accusée d’avoir participé avec Fridrik Sigurdsson et Sigridur Gudmundsdottir aux meurtres de Natan Ketilsson et de Petur Jonsson en 1828.
Après décision du roi du Danemark qui fait la justice en Islande, Agnes est envoyée dans la ferme de l’officier de police, Jon Jonsson afin d’y attendre sa prochaine décapitation. Là, en compagnie des gens de cette famille et du sous révérend Thorvandur Jonsson dit Totie, elle va réapprendre à vivre normalement en participant aux travaux de la ferme, se confier à Totie et nous évoquer ses sentiments et ses souvenirs.
Dans cette Islande au climat rude, où  » les gens ne vous laissent pas oublier vos fautes« , où les gens de maison doivent rester à leur place, Agnès, enfant abandonnée par sa mère va servir de ferme en ferme jusqu’à être engagée par Natan, cet homme étrange dont elle tombe amoureuse.
 » Dès lors, comment pourrais-je décrire l’instant où j’ai compris que je venais de trouver ce que je désirais ardemment sans le savoir ? Mon esprit en a perdu la trace. Seul demeure le souvenir de ce désir. Un désir si vif, si apte à me pousser vers les ténèbres qu’il m’a terrifiée. »
Hannah Kent nous décrit une Agnes, beaucoup plus nuancée que les souvenirs historiques. Elle est ici un personnage qui parvient à émouvoir son confesseur Totie, ses « geôliers » et bien évidemment le lecteur. Sa condition et son intelligence m’ont fait penser à l’héroïne du roman de Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle.
L’auteur parvient ainsi à me captiver sur plusieurs registres : l’intensité des personnages, la technique de narration alternée, le contexte d’un pays et d’une époque ( qui m’a rappelé le roman de Dominic Cooper, Nuage de cendres), l’intérêt croissant pour cette histoire qui se dévoile petit à petit et cette évolution progressive des relations entre les personnages.

J’ai donc passé un très beau moment de lecture avec ce premier roman d’Hannah Kent en pensant à des héroïnes comme Corrag ( Un bûcher sous la neige de Susan Fletcher) ou Griet ( La jeune fille à la perle de Tracy Chevalier)

Ce roman sera adapté au cinéma en 2016 par le réalisateur Gary Ross ( Hunger Games) avec Jennifer Lawrence dans le rôle d’Agnès.

Je remercie babelio et les Éditions Presses de la Cité pour l’attribution de ce livre dans le cadre d’une opération Masse Critique spéciale.

 

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Nuage de cendres – Dominic Cooper

cooperTitre : Nuage de cendre
Auteur : Dominic Cooper
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 236
Date de parution : mars 2012

Présentation de l’éditeur :
À la fin du XVIIIe siècle l’Islande connait une terrible famine, à la suite de changements climatiques, en 1783, des éruptions volcaniques apocalyptiques recouvrent le territoire de cendre et détruisent les récoltes. C’est sur cette toile de fond que deux représentants de l’autorité coloniale danoise vont s’affronter dans un conflit que devra juger l’assemblée populaire traditionnelle. À partir d’un fait divers historique, l’auteur construit une ambiance et des personnages fascinants. La rivalité des deux hommes va se cristalliser autour de deux personnages, Sunnefa et son frère Jon, coupables d’inceste et victimes de la société traditionnelle luthérienne. Le Choeur varié qui commente la tragédie permet une grande diversité de points de vue, voix, lettres et journaux des protagonistes font lentement progresser le mystère autour du crime central. Comme toujours dans les romans de Cooper la nature est un personnage à part entière, les glaciers, les déserts et les torrents intensifient les sentiments et les haines qui se développent ici.

Mon avis :
Dominic Cooper est un écrivain écossais mais il nous conte ici une histoire d’inceste qui s’est déroulée au XVIII e siècle en Islande. Et la rude nature islandaise avec les glaciers, les volcans va créer un univers particulier autour de cette vieille histoire de rivalité familiale. Car si l’évènement principal est
l’amour interdit de Sunnefa pour son frère Jon, il permet surtout de raviver la rivalité entre deux shérifs de district. Les liens entre les deux histoires sont dévoilés petit à petit et la méchanceté et la rancoeur de Petur Thorsteinn, shérif,  contre Hans Wium, shérif lui aussi et fils de l’ancien shérif Jens Wium vont déclencher de sombres violences.
Il faut s’accrocher dès le début de l’histoire racontée par un vieux médecin, témoin partiel des faits à un jeune islandais car les noms des personnages et des lieux sont compliqués (évidemment c’est de l’islandais) et que les narrateurs se succèdent un peu sans prévenir, chacun donnant son avis sur ce qu’il a vu et connu. On se perd facilement dans le temps et l’espace. Mais si cela m’a perturbé au début, je m’y suis habituée, intriguée par le dénouement de cette affaire.
De plus, la justice islandaise à cette époque est longue, soumise aux évènements naturels (rudesse de l’hiver, éruption des volcans, famine, épidémie, domination danoise) et l’affaire Sunnefa dure près de vingt ans.
Une fois que l’on est installé dans le récit et la rigueur islandaise, on découvre une construction subtile des épisodes et conséquences de cette vieille histoire familiale. Les personnages sont complexes mais bien présentés par l’auteur et l’on décèle facilement les motivations de chacun. L’auteur a réussi à inscrire
les faits dans un tissu relationnel riche et l’ensemble des protagonistes a un rôle insidieusement amené au fur et à mesure.
Rien n’est simple mais beaucoup vont souffrir pour une rancune longtemps inassouvie.
 » une affaire proprement scandaleuse qui avait causé le malheur et le ressentiment dans le district pendant presque vingt
ans
. »
Si vous aimez les romans sur les secrets de famille, les rancunes et vengeances et que vous aimez vous perdre dans les recoins glacés de l’Islande, ce livre vous intéressera, même si vous souffrez un peu devant tant de noms imprononçables. La construction maintient le suspense jusqu’à la fin du récit.
« Ne devrions-nous pas simplement être reconnaissants pour ce qu’on nous a accordé, au lieu de nous lamenter sur ce qui selon nous nous a été refusé?« 

Je remercie les éditions Métailié pour la découverte de cet auteur.