Ce genre de petites choses – Claire Keegan

Titre : Ce genre de petites choses
Auteur : Claire Keegan
Littérature irlandaise
Titre original : Small things like these
Traducteur : Jacqueline Odin
Editeur : Sabine Wespieser
Nombre de pages :
Date de parution : 5 novembre 2020

 

Fils d’une servante célibataire, Bill Furlong a eu la chance d’être accepté et aimé par la patronne de sa mère, Madame Wilson.

Aujourd’hui, propriétaire d’un dépôt de bois et de charbon, il peut dignement élever sa famille composée de cinq filles et rendre heureuse sa femme Eileen.

Pourtant, en cette fin d’année 1985, avec un  chômage galopant, la misère s’abat de plus en plus sur la petite ville de New Ross. Malgré les mises en garde d’Eileen, Bill n’hésite jamais à venir en aide à autrui, donner une petite pièce à un mendiant. Que serait-il devenu, lui, sans l’attention de Mrs Wilson, une des rares femmes sur cette terre qui pouvait faire ce qu’elle voulait.

Pour obtenir le meilleur des gens, il faut toujours bien les traiter.

 

Trois jours avant Noël, en livrant du bois au couvent, sur la colline de l’autre côté de la rivière, Bill est le témoin du traitement inacceptable infligé par les religieuses à leurs jeunes pensionnaires. Si sa conscience l’incite à agir, chacun le met en garde contre le pouvoir des religieuses.

Financés par l’Eglise catholique et l’Etat irlandais, les couvents recueillaient les jeunes filles célibataires enceintes pour les utiliser comme main d’oeuvre gratuite dans leurs blanchisseries et vendre leurs bébés à de riches familles.

«  la dernière blanchisserie de Magdalen d’Irlande a été fermée en 1996. »

Avec limpidité et grâce, Claire Keegan nous livre ici une belle histoire sous la forme  d’un conte de Noël. En quelques phrases, elle nous plonge au coeur de ce village. Nous percevons les frimas de l’hiver, la misère grandissante, l’excitation à quelques jours des fêtes de Noël. Malgré la brièveté du récit, les personnages sont palpables et tout y est.

Quel plaisir de retrouver l’univers, la plume de Claire Keegan. Espérons que nous n’aurons plus à attendre autant d’années avant de pouvoir savourer ce genre de petites choses.

Gaeska – Eirikur Örn Norddahl

Titre : Gaeska
Auteur : Eirikur Örn Norddahl
Titre original : Gaeska
Traducteur : Eric Boury
Editeur : Métailié 
Nombre de pages : 272
Date de parution : 5 septembre 2019

Ecrit en premier, juste avant la crise financière de 2008, Gaeska est le troisième roman d’Eirikur Örn Norddahl paru en France après Illska et Heimska. Cet auteur islandais est un phénomène littéraire, un poète avant-gardiste qui possède un regard critique sur l’évolution du monde et de l’Europe en particulier. Dans une orchestration assez complexe, il met en évidence les dérives de nos sociétés, n’hésitant pas choquer, à forcer la dose pour inquiéter.

Avec Gaeska, nous commençons avec une conséquence dramatique de l’ambiance à Reykjavik; des femmes sautent dans le vide depuis la plus grande tour de la capitale islandaise. Freyleif en sera le symbole.

« Les femmes meurent. C’est une réalité incontournable. Elles tombent des immeubles, mal attifées et désespérées. Les hommes, eux, siègent au Parlement. »

Féminisme mais aussi politique en cette période de basculement. Car les hommes aussi ont du vague à l’âme. Halldor ne croit plus en la politique, il déserte le Parlement où il siège encore pour le parti conservateur. 

«  Un jour, on comprend tout bonnement qu’il est temps d’aller de l’avant. De faire ce qu’on avait l’intention de faire. D’être celui qu’on est convaincu d’être. Si on veut mériter le qualificatif d’humain. »

Comment supporter le racisme, l’égoïsme de la classe dirigeante? La folie des personnages est à l’image de la folie du monde. Mêle la nature participe avec la tempête et le feu sur le mont Esja.

« Deuxièmement, je comprends très bien que les gens passent leur temps à râler et pleurnicher. La météo est tout simplement exécrable. Tout le monde est tellement centré sur sa petite personne que ça ne laisse pratiquement au une place pour le reste, à part quand il s’agit de s’apitoyer sur son sort et de nourrir une hostilité fluctuante envers ses semblables. »

Milly, la femme de Halldor, représentante d’un autre parti politique, les sociaux-démocrates profitera de la « révolution des casseroles », frappée du sceau des valeurs féminines. Elle sera nommée Premier ministre d’un gouvernement de femmes. Après avoir tenté d’obtenir un soutien financier auprès du directeur du FMI, plus porté sur le sexe que la politique, elle devra faire preuve de bonté, d’humanité pour absorber les quatre-vingt-dix millions de réfugiés qui arrivent en Islande.

«  Peut-être que la seule solution pour s’en sortir consistait à s’occuper des autres. »

La lecture d’Eirikur Örn Norddahl n’est jamais facile. Il faut supporter ses exagérations, ses phrases choc, ses images crues, sa façon de critiquer notre monde abîmé par le mensonge, la mondialisation, le progrès. Mais son regard, pour ce roman pourtant écrit en 2006, est percutant. Trafic routier, gaspillage alimentaire, abêtissement des programmes de télévision, perte de valeurs, défiance envers les politiques, racisme, féminisme, fracture sociale, Eirikur Örn Norddahl est un visionnaire ou du moins un observateur perspicace de nos sociétés. 

Profiter d’un tel regard mérite bien un petit effort. 

Dérangé que je suis – Ali Zamir

Titre : Dérangé que je suis
Auteur : Ali Zamir
Éditions : Le Tripode
Nombre de pages : 192
Date de parution : 3 janvier 2019

Depuis la parution de Anguille sous roche ( Le Tripode, 2016) et la lecture de nombreuses chroniques élogieuses, j’avais très envie de découvrir l’univers d’Ali Zamir.
Vous ne serez pas étonnés de lire que je ne suis pas déçue.

Le style est un mélange harmonieux de vocabulaire étonnant, de formulations imagées, d’envolées lyriques. L’univers est à la fois dépaysant et terriblement humain et émouvant. Un mélange original, une patte remarquable.

Dérangé que je suis, c’est le nom du personnage principal et narrateur. Pauvre et simple d’esprit, on le raille quand on le croise avec son charriot et une de ses sept tenues marquées du jour de la semaine. Ce calendrier ambulant est docker sur le port de Mutsamudu. Avec trois de ses collègues, Pirate, Pistolet et Pitié surnommés les Pipipi, ils se battent à l’arrivée des navires pour gagner leur vie en chargeant dans leur charriot les colis débarqués sur le port.

Dérangé que je suis a l’innocence du simple d’esprit mais l’intelligence de l’humilité. Lorsqu’un couple avec un jeune enfant débarque  d’un bateau en provenance de Madagascar, la femme repère cet homme particulier et insiste auprès  de son mari pour qu’il prenne en charge le transport de leur affaires. Le jeune docker doit pourtant s’associer aux Pipipi afin de venir à bout de cette charge dans les délais impartis.

Vexés de ne pas avoir été choisis, le trio propose à ce « tardigrade » de jouer l’argent gagné en une seule course de chariots. La belle bourgeoise remettra l’argent au vainqueur. Les Pipipi, dockers « plein de hâblerie  » sont convaincus d’être les meilleurs.

 » Un docker digne de ce nom est toujours prêt à suer sang et eau pour gagner sa vie et sauver son honneur. »

La belle dame, un peu délaissée par son mari,  soutient celui dont elle aimerait bien profiter.

 » J’admire ton corps. C’est un magnifique chariot, parfait pour me transporter dans un monde merveilleux. »

Dérangé est bien perturbé par les avances pressantes de la jeune mère, l’enjeu de la course et la méchanceté de son voisin casse-pieds qui l’accuse de tous les maux.

Dérangé que je suis est une belle personne, particulièrement attachante. Ali Zamir le met en situation avec un style qui reflète sa personnalité. Le récit allie à la fois un fond dramatique et une apparence burlesque avec l’originalité d’un texte aux multiples effets.

 » L’astre de la nuit brillait à ravir sur nos têtes illuminées et le ciel était majestueusement diamanté jusqu’aux entrailles. Cela donnait envie de partir, de partir loin de ce monde plein de fange où tout perd sa valeur et devient objet matériel, où l’objet matériel se fait idolâtrer beaucoup plus que l’être humain et où l’humanité au milieu du tout et du néant ne pèse point un grain. »

Je remercie les Éditions le Tripode et Babelio pour la lecture de ce livre dans le cadre de la dernière opération Masse Critique.

 

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Les vrais héros ne portent pas de slip rouge – Axel Sénéquier

SenequierTitre : Les vrais héros ne portent pas de slip rouge
Auteur : Axel Sénéquier
Editeur : Quadrature
Nombre de pages : 130
Date de parution : septembre 2014

Pas de superman dans ce recueil de nouvelles mais des gens ordinaires qui entrevoient leurs rêves et finissent par les réaliser ou par les confronter avec leur part d’humanité.
L’écriture fluide et chaleureuse sert la richesse des personnages en faisant des êtres lumineux et attachants.
Un vigile de supermarché fan de cinéma, une actrice débutante paralysée par le trac devant une star qui lui donne la réplique, un fils qui n’ose révéler la mort de la salle de cinema de son père, une jeune femme brillante attirée par les marins tatoués, un héritage inespéré, un coureur olympique en proie avec ses origines, un ouvrier fidèle face à la délocalisation de son usine, un auteur perdu suite à une psychothérapie, un homme bon qui plonge dans la déchéance, un acteur qui galère depuis vingt à trouver un rôle, une merveilleuse histoire d’enfants et la rencontre avec un vendeur Ikea ancien chanteur de boys band.

Des histoires simples mais beaucoup d’humanité et surtout une grande maîtrise de l’art de la chute. Axel Sénéquier possède les éléments essentiels de l’art de la nouvelle.

Douze nouvelles qui ont agréablement accompagné la fin de l’année 2016 avec de l’humour, de la tendresse, du doute et de l’espoir.

 

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Comme une respiration – Jean Teulé

teuleTitre : Comme une respiration
Auteur : Jean Teulé
Éditeur: Julliard
Nombre de pages : 153
Date de parution : 1 octobre 2016

Quand les actualités nous enferment dans un monde sombre, violent, égoïste, Jean Teulé prend sa plume et nous conte une quarantaine de petites histoires, des histoires vraies qui donnent une bouffée d’air pur. Comme sa dernière héroïne, il faut savoir trouver le petit triangle de ciel bleu dans le monde gris et contraignant.
L’auteur a voyagé partout en France et ailleurs pour trouver ces gens qui, comme cette vieille dame danse dans la rue sur Petite Fleur, comme cette troupe de musiciens s’entraide pour porter un excédent de bagages, comme cette éducatrice d’un centre de loisirs s’intéresse à un enfant de la DDASS qui ne connaît même pas son prénom à force d’être ignoré.

Ce sont des sauvetages d’une biche, d’une jeune fille moche, des moments de solidarité, d’entraide, de regard sur les autres, de têtes qui se tournent vers le bon côté de la vie, de conneries qui parfois ont du bon.
Là ou on s’attend à de la violence, le monde n’est pas toujours celui qu’on nous raconte, et des jeunes gens tonitruants peuvent aussi faire preuve de gentillesse.
Là où on parle de mort, un couple de personnes âgées peut en sourire en s’offrant pour Noël des urnes funéraires solubles et entrevoir un moment de poésie et d’humour.
«  Du train de la vie, penser à des cendres en décembre… »
Bien entendu, on retrouve la verve de Jean Teulé qui nous fait sourire, nous interpelle.

Même si la nouvelle très courte n’est pas ce que je préfère, ces quelques respirations sont des petites bouffées d’air pur, d’optimisme. Et la respiration est essentielle.

rl2016