Le poids de la neige – Christian Guay Poliquin

Titre : Le poids de la neige
Auteur : Christian GuayPoliquin
Littérature québécoise
Editeur : Editions de l’observatoire
Nombre de pages : 254
Date de parution : 10 janvier 2018

La neige alourdit le poids de la solitude dans ce huis-clos où deux hommes coupés de leur famille tentent de survivre. Les titres de chapitre sont des centimètres de neige s’accumulant comme une inévitable épée de Damoclès.
Un homme jeune roulait vers le village de son père qu’il n’a pas vu depuis dix ans, ignorant que ce dernier était décédé depuis peu. Sortie de route, accident, il a les jambes broyées sous le véhicule. Dans le village enneigé, une panne d’électricité générale affole les habitants qui voudraient fuir tant que cela est encore possible.
Soigné par la vétérinaire et un pharmacien, le jeune homme mutique est confié au vieux Matthias, un étranger bloqué au village alors qu’il désespère de rejoindre sa femme malade.
Méfiance, dépendance, les relations entre les deux hommes évoluent doucement vers une confiance nécessaire, un divertissement indispensable, une sortie du mutisme pour survivre.
Peu à peu, le village se vide, la nourriture se raréfie et l’étau se resserre sur les deux hommes isolés.
«  La panne, ton accident, ce village, tout ça, ce ne sont que des détours, des histoires incomplètes, des rencontres fortuites. Des nuits d’hiver et de voyageurs. »
Si j’ai aimé l’atmosphère cotonneuse de ce huis-clos, sombrant à «  vingt mille lieues sous l’hiver. », le contexte reste nébuleux, les histoires et relations humaines trop superficielles.
Si Matthias prend une certaine substance à mes yeux, le fils du mécanicien et les habitants du village restent des personnages trop fuyants.

  

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Article 353 du code pénal – Tanguy Viel

VielTitre : Article 353 du code pénal
Auteur : Tanguy Viel
Éditeur: Éditions de Minuit
Nombre de pages : 176
Date de parution : 31 janvier 2017

Voici certainement le roman de la rentrée d’hiver 2017 le plus commenté et salué dans la presse et le plus apprécié des blogueurs. A sa lecture, je ne peux que me rallier à la majorité.

Martial Kermeur, ouvrier licencié suite à la fermeture de l’arsenal de Brest, abandonne en mer Antoine Lazenec,, lui assurant une mort certaine sous le seul regard compréhensif des mouettes.
 » Cinq milles, c’est sûr, ça ne sa fait pas à la nage, encore moins dans une eau fraîche comme elle l’est sur nos côtes au mois de juin, et quand bien même, cinq milles nautiques, ça fait dans les neuf kilomètres. »
Arrêté le lendemain , Kermeur se laisse emmener calmement par la police.
Le roman est la longue confession de Kermeur auprès du juge. De la simplicité d’un ouvrier confiant et honnête, de la rage d’un homme enlisé dans un avenir sombre, le récit puissant, direct s’intensifie au fil des pages.
Et s’il en fallait davantage pour ferrer le lecteur, Tanguy Viel lance des  » flèches comme autant de récits futurs » intensifiant l’intrigue et donnant l’envie de percer tous les mystères.

Un homme comme Kermeur ne devient pas un assassin du jour au lendemain.
Facile de voir en fin de parcours les coups durs qui convergent vers ce point où tout bascule, ce moment où l’on ne peut plus faire marche arrière.
Opportunité ratée, divorce, chômage, se retrouver seul avec un jeune fils dans une demeure délabrée du parc du château en attendant la prime de licenciement comme un espoir de pouvoir enfin acheter un bateau et pêcher. Tout aurait pu s’arranger si Antoine Lazenec n’était pas arrivé avec sa Porsche dans ce petit bourg breton voué à la morosité depuis la fermeture de l’arsenal.

 » Comme un marseillais » ( dit le breton Tanguy Viel mais je dirais comme un politique nanti), Antoine Lazenec est familier, chaleureux, promet monts et merveilles, inspire confiance. Il représente la promesse d’avenir pour un village en perte de vitesse. Mais comment supporter cette façon d’ afficher sa richesse acquise avec l’argent volé aux crédules travailleurs sans aucune conscience, aucun remords.
Des excuses, un jugement, personne n’en veut.

Ce long monologue ( ou presque car le juge intervient très peu) est parfaitement travaillé dévoilant tous les sentiments de ce père finalement transformé  » en rocher absent » pour un adolescent qui, pourtant voudrait l’empêcher de tomber face au manque d’humanité de beaux parleurs.
Difficile de ne pas être indigné, révolté, touché par ce récit.
 » Même, à force de cette noirceur ou nuisance ou maléfice dont les gens comme ça enferrent le monde autour d’eux, à force je ne saurais pas vous expliquer comment, mais ils parviennent à ôter aux autres ce qui leur reste de dignité ou simplement de logique. »

Je remercie Babelio et les Éditions de Minuit pour l’attribution de ce livre lors de la dernière opération Masse Critique.

 

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Zola Jackson – Gilles Leroy

leroyTitre : Zola Jackson
Auteur : Gilles Leroy
Éditeur : Mercure de France
Nombre de pages : 144
Date de parution: janvier 2010, Folio en mai 2011

Gilles Leroy a obtenu le Prix Goncourt en 2007 avec son roman Alabama song mais c’est dans ce huis clos poignant que je le préfère.
Août 2005, l’ouragan Katrina dévaste la Nouvelle-Orléans. Après la rupture des digues du lac salé ( lac Pontchartrain), l’eau monte dangereusement sur le quartier de Gentilly où habite Zola Jackson.

«  Quarante ans plus tôt, déjà, quand le monstre s’appelait Betsy, ils avaient dynamité les digues à l’est afin que l’eau n’inondât pas le Quartier français et les immeubles d’affaires en se répandant dans les quartiers pauvres. »

Avant le déluge, Zola refuse de quitter sa maison. Plus tard, elle ne voudra pas suivre les équipes de sauvetage pour ne pas abandonner sa chienne labrador, Lady.
Cette maison, c’est Aaron, son mari, celui qui a accepté de l’épouser alors qu’elle était une mère célibataire, qui l’a construite de ses mains. Elle est solide et généreuse comme l’était Aaron.
Lady lui a été offert par son fils, Caryl. Alors qu’il s’inquiétait pour sa mère seule dans ce quartier pauvre mal fréquenté et qu’elle refusait d’emménager chez lui à Atlanta, il lui a proposé un chien. Elle a choisi un labrador blanc.
 » Mais on ne quitte pas La Nouvelle-Orléans. On y naît, on y crève. C’est comme ça. »
Alors que les eaux montent jusqu’au premier étage, les souvenirs et les regrets assaillent Zola qui reste pourtant une femme forte, fière et déterminée.
Son fils était sa fierté. Intelligent, il a fait de brillantes études. Beau avec de grands yeux verts.
 » Quand il rit, mon fils, l’espace se modifie, l’air vibre, la lumière s’irise et les contours cèdent: comme si la face du monde même s’était mise à sourire, tout s’évase et s’illumine, la cuisine devient un palais, la courette un jardin de maître et mon cœur une étoile en suspens. »
Pourquoi, comme tant d’autres n’a-t-elle pas su accepter sa différence? Est-ce parce qu’elle était une femme noire qu’il a choisi un homme blanc?
Les souvenirs, comme ces cadavres, les rats et serpents flottant dans cette eau noire boueuse qui monte jusqu’au premier étage, accompagnent l’attente solitaire de Zola et Lady.
Les secours ont fort à faire, l’armée est sur les déserts d’Orient.
 » Nous demeurons pour eux la cité barbare, celle qui ne voilait pas apprendre l’anglais, qui n’aurait jamais le goût du puritanisme, qui fraternisait avec les Indiens et qui, comme eux, adorait les esprits du fleuve Mississippi avec bien d’autres divinités arrivées comme nous du monde entier et comme lui chamarrées. Et nous avons mêlé nos sangs, nos couleurs, nos langues et nos dieux métèques de tant de façons que sans doute nous avons mérité cette épithète de barbare. Il s’agit maintenant d’en payer le prix. Car l’on paie toujours cher sa volonté d’être, disait mon fils. »

Gilles Leroy, en plein cataclysme naturel, nous fait vivre le drame personnel de Zola Jackson. La montée des eaux juxtapose la montée des regrets de cette mère meurtrie. Le lien de Zola et de Lady reste la seule éclaircie au milieu du déluge.

Zola Jackson est un roman concis et poignant qui dresse une très belle figure de mère et une amitié remarquable entre un chien et son maître.

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Après l’orage – Selva Almada

almadaTitre : Après l’orage
Auteur : Selva Almada
Littérature argentine
Traduction : Laura Alcoba
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 144
Date de parution : 6 mars 2014

Auteur :
Née en 1973 à Entre Ríos, elle vit aujourd’hui à Buenos Aires. Elle a écrit plusieurs recueils de nouvelles. Après l’orage est son premier roman.

Présentation de l’éditeur :
Un garage au milieu de nulle part, province du Chaco, nord de l’Argentine. La chaleur est étouffante, les carcasses de voiture rôtissent au soleil, les chiens tournent en rond. Le Révérend Pearson et sa fille Leni, seize ans, sont tombés en panne ; ils sont bloqués là, le temps que la voiture soit réparée. El Gringo Brauer s’échine sur le moteur tandis que son jeune protégé Tapioca le ravitaille en bières fraîches et maté, et regarde avec curiosité ces gens si différents qui lui parlent de Dieu.
Dans ce huis clos en plein air, le temps est suspendu, entre-deux, l’instant est crucial : les personnages se rencontrent, se toisent, s’affrontent. C’est peut-être toute leur vie qui se joue là, sur cette route poussiéreuse, dans ce paysage hostile et désolé, alors que l’orage approche.
Selva Almada signe ici un premier roman époustouflant de maîtrise, avec une prose sobre, cinématographique, éminemment poétique.

Mon avis :
Je suis toujours assez ébahie de voir comment en si peu de pages, un auteur peut me faire percevoir avec autant de précision des personnages et des lieux. Selva Almada cible l’essentiel en choisissant les détails importants à cette compréhension.
Le révérend Pearson a cette obsession du Christ dans chacune de ses paroles. Depuis son baptême évangélique organisée par sa mère pour lui donner un avenir, il use de ses yeux et de ses mots pour « récurer les esprits sales, les rendre à leur pureté originelle et les remplir de la parole de Dieu. » Il sillonne les chemins avec sa fille Léni, adolescente partagée entre l’amour de son père et la vision éclairée de cette croyance omniprésente.
El Gringo Brauer, garagiste cinquantenaire lui, croit davantage à la nature et c’est ainsi qu’il a élevé Tapioca, jeune garçon abandonné par sa mère dans sa station service.
Dans ce huis-clos au sein du garage, conceptions opposées et ressemblances de parcours vont s’affronter entre les quatre personnages jusqu’à ce que la nature et les hommes éclatent.
 » Méfiez-vous des mots forts comme des mots jolis. Méfiez-vous de la parole du patron comme de celle de l’homme politique. Méfiez-vous de celui qui dit être votre père ou votre ami. Méfiez-vous de ces hommes qui prétendent parler à votre place et dans votre intérêt. »

Un premier roman à ne pas manquer.

Selva Alamada sera présente au Salon du Livre du 21 au 24 mars 2014 et c’est dans le cadre d’une lecture commune avec Eimelle que j’ai lu ce roman pour saluer la venue de l’Argentine, invité d’honneur du Salon.

 

 

 

 

Le week-end – Bernhard Schlink

schlinkTitre : Le week-end
Auteur : Bernhard Schlink
Éditeur :Gallimard

Résumé :
Après plus de vingt ans passés derrière les barreaux, Jörg est gracié par le président de la République allemande. Pour ses premières heures en liberté, sa soeur Christiane a organisé des retrouvailles avec de vieux amis dans une grande demeure à la campagne, près de Berlin. Mais ce week-end, qu’elle avait souhaité paisible, est difficile à vivre pour tout le monde, tant les questions de responsabilité, de culpabilité et de pardon sont dans toutes les têtes. Car Jörg est un ancien terroriste de la Fraction Armée Rouge.
Pendant trois jours, les coups de théâtre et de bluff des uns et des autres vont se succéder. Chacun cherche sa place, et le choc des biographies, des rêves et parfois des mensonges produit plus de questions que de réponses. L’amitié passe-t-elle avant tout jugement moral ? Le regret et le pardon sont-ils souhaitables, possibles, suffisants ? Le week-end renoue avec la force et la concision du premier grand succès de Bernhard Schlink, Le Liseur, et prolonge avec beaucoup de talent les interrogations qui hantent son œuvre.

Mon avis:
Ce livre est un excellent huis-clos puisqu’ on retrouve pour trois jours dans une vieille maison de campagne les anciens amis et la famille de Jörg. Christiane, sa soeur, vient juste d’aller le chercher à sa sortie de prison. Il vient  d’être gracié par le Président, comme d’autres anciens terroristes de la Fraction Armée Rouge.
Autant dire que les retrouvailles vont être mouvementées. Les anciens amis ont évolué et ne comprennent pas les meurtres qui, pour Jörg ne sont que des dommages collatéraux inhérents à toute lutte révolutionnaire pour un monde meilleur.
Les théories s’affrontent, les comptes se règlent, la curiosité est parfois malsaine mais l’amitié l’emporte malgré tout.
Jörg sera pourtant touché par le jugement de son fils, qui s’est immiscé dans les retrouvailles et accuse son père d’être responsable de la mort de sa mère.
Ce livre nous donne l’occasion de réfléchir sur la culpabilité, la religion, l’amitié, le pardon, la non-réalisation de ses désirs qui pourtant conduit vers un exil où l’on peut être heureux.

Un livre très intéressant et très bien écrit.