Miss Islande – Audur Ava Ólafsdóttir

Titre : Miss Islande
Auteur : Audur Ava Ólafsdóttir
Littérature islandaise
Titre original : Ungfrú Island
Traducteur : Eric Boury
Nombre de pages : 288
Date de parution : 5 septembre 2019

 

Femmes, homosexuels, même combat dans les années 60 en Islande?

Hekla est née en 1942 dans une ferme des Dalir. En 1963, elle prend le car pour Reykjavík, la capitale islandaise afin de vivre sa passion : écrire et devenir une femme écrivain reconnue.
Mais, chacun la réduit à sa beauté en lui faisant miroiter le bonheur d’une Miss Islande ou en la cantonnant à son destin d’épouse et de cuisinière.

«  Les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des genies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants- ce qui les empêche d’écrire.»

Contrairement à son amie Isey, jeune femme de vingt-deux ans, enceinte de son deuxième enfant et sombrant de plus en plus dans la mélancolie, la résignation, Hekla a la force du volcan dont elle porte le nom.

Dans ce combat contre les clichés d’une société masculine, elle est associée à son ami d’enfance, Jon John. Homosexuel, il espère toujours que la vie sera plus facile ailleurs.

« Je rêve d’un monde où chacun aurait sa place. »

Audur Ava Ólafsdóttir déploie tout son talent littéraire pour camper des personnages profondément attachants. La force, la volonté d’Hekla, la sensibilité de Jon John, la mélancolie d’Isey font de ce récit sur la difficulté de vivre sa différence, d’atteindre son objectif, un roman très sensible.

Dans un pays glacial, aux paysages recouverts de lave noire, aux nuits longues et froides, la force des volcans peut modeler les reliefs. Hekla peut diriger son destin. Les aurores boréales sont des éclats de lumière comme les robes confectionnées par Jon John.

Audur Ava Ólafsdóttir donne les raisons d’espérer un monde meilleur. L’attribution du Prix Nobel de la Paix à Martin Luther King ou de Prix Nobel de la Littérature à des écrivains homosexuels en sont des exemples. Il faudra du temps et du courage pour faire bouger les lignes, pour que des écrivaines de talent puissent revendiquer leur nom sur la couverture de leurs oeuvres. Mais Audur Ava Ólafsdóttir est la preuve, si il en fallait une, du talent au féminin.

Miss Islande a reçu le Prix Medicis Etranger 2019, une récompense largement méritée.

 

Jour de courage – Brigitte Giraud

Titre : Jour de courage
Auteur : Brigitte Giraud
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 160
Date de parution : 21 août 2019

 

Livio, jeune homme de dix-sept ans, ne peut plus cacher son homosexualité. Le courage, il le trouve en ce jour où il fait un exposé sur les premiers autodafés nazis devant toute la classe, dont Camille, celle qui croit être sa petite amie.

Pour s’affirmer sans prononcer le mot de ce qu’il sait être désormais, il présente et défend le parcours de Magnus Hirschfeld, un médecin juif allemand surnommé « l’Einstein du sexe. »

En 1919, Magnus Hirschfeld crée le premier institut pour la recherche sexuelle. Il regroupe plus de 20 000 ouvrages sur la sexualité. Il fut aussi l’un des premiers à dénoncer le paragraphe 175 du code pénal allemand pénalisant l’homosexualité.

 » Magnus Hirschfeld faisait partie de ces scientifiques,à chercher sans relâche ce qui, dans la vie sexuelle humaine, relevait de l’inné ou de l’acquis. »

L’institut réalisa la première opération de changement de sexe en 1930.

Bien évidemment, le scientifique fut bien vite pourchassé par les nazis. Tous les ouvrages de l’institut furent brûlé lors du premier autodafé à Berlin en 1933.

Pour Livio, cette épreuve est bien plus qu’un exposé. C’est un véritable discours. Incapable de s’affirmer devant ses parents, ses amis ou Camille, il s’enflamme pour la défense des homosexuels brimés par le nazisme mais aussi de nos jours en France.

Face à ce discours vibrant, la professeure d’histoire craint les débordements. Les élèves, de toutes origines, perçoivent aussi le malaise.Mais c’est surtout Camille qui crée l’émotion. Ses réactions mêlent à la fois la colère d’avoir été trompée mais aussi la compassion pour celui qu’elle aime depuis toujours.

En mêlant deux histoires qui se répondent, Brigitte Giraud captive en levant le voile sur une page de l’Histoire et en sortant de l’ombre Magnus Hirschfeld. Mais elle touche aussi et surtout avec l’histoire fictive de ces deux adolescents.

Un très beau récit, juste, percutant sur la difficulté d’assumer son homosexualité dans le milieu social et familial.

Dîner à Montréal – Philippe Besson

Titre : Dîner à Montréal
Auteur : Philippe Besson
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 198
Date de parution : 29 mai 2019

 

Dix-huit ans après sa rupture avec Paul Darrigrand, Philippe croise son ancien amant lors de la signature de son roman Se résoudre aux adieux dans une librairie de Montréal.

Surpris, l’auteur parvient toutefois à oser inviter Paul à dîner. Celui-ci accepte mais vient avec sa femme, Isabelle. Philippe viendra avec Antoine, un étudiant rencontré quelques mois auparavant.

Dans ce huis-clos, les conversations sont empreintes de sous-entendus. Paul et Philippe ne peuvent ouvertement évoquer le passé devant leur compagnon. Entre conversations anodines, évocations de leurs vies respectives, Paul utilise souvent l’analyse des romans de l’auteur pour exposer des traces de leur histoire et lancer des questionnements silencieux pour le plus grand malaise de tous.

« la vie ça ne fait pas un livre, jamais, la vie réécrite ça peut en faire un. »

Chacun joue son rôle. Isabelle souhaite éviter les sujets sensibles. Paul surprend en voulant se questionner sur le passé. Antoine assiste au spectacle. Philippe est curieux de comprendre Paul, sans vouloir blesser les deux autres.

Les points cruciaux sont abordés entre les deux ex-amants lorsque Isabelle et Antoine s’échappent pour fumer une cigarette. La conversation directe est alors plus périlleuse.

Philippe Besson poursuit et termine son cycle autobiographique sur ses amours passées. Le talent s’exprime une fois de plus grâce à la sincérité de l’auteur, dans l’analyse sans tabous des sentiments de chacun.

« Le commentaire de l’actualité est une béquille bien commode

Mais ici l’essentiel réside dans l’intime entre la vie assumée de Philippe, bien loin d’être idéale dans les moments de solitude et de doute sur son charme et les réticences de Paul, incapable d’assumer et privilégiant la tranquillité au risque de passer à côté du bonheur.

Dans une conversation policée, l’auteur joue avec la différence entre ce qui se dit et ce que l’autre entend, ne sachant jamais, comme lors de la rupture si le coeur prime sur la raison.

Grâce à la finesse de l’écriture, le regard de l’auteur, nous assistons vraiment à ce dîner à Montréal. Percevant autant les regards, les attitudes que les mots prononcés, le lecteur se positionne en spectateur privilégié de ce huis-clos sous haute tension.

La confusion des sentiments – Stefan Zweig

Titre : la  confusion des sentiments
Auteur : Stefan Zweig
Littérature autrichienne
Titre original : Verwirrung der Gefühle
Traducteur : Tatjana MARWINSKI 

Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 160
Date de parution : 24 janvier 2019 dans la collection Pavillon Poche

Freud considérait cette nouvelle de Stefan Zweig comme un chef d’œuvre. Pas étonnant, Zweig possède cet « art particulier, qui jaillit comme une flamme. » L’auteur utilise d’ailleurs de nombreuses métaphores autour de l’eau ou du feu qui symbolisent la fluidité et la fulgurance de son écriture.

Le jeune Roland fait ses études à Berlin. Mais il s’adonne davantage aux plaisirs qu’à l’étude. Son père l’envoie alors dans une école de province.
Dès son arrivée, il est subjugué par le discours fougueux d’un professeur sur l’époque élisabéthaine et le théâtre de Shakespeare.

«  Jamais je n’avais vécu chose pareille, l’extase du discours, la passion de l’exposé comme un phénomène élémentaire, et cette expérience surprenante, d’un coup, m’envoûta. »

Roland s’inscrit à son cours. Le professeur lui propose  de loger à côté de chez lui et l’invite souvent à son domicile. L’étudiant plonge dans l’étude pour remercier le maître. Il l’idolâtre tant qu’il en oublie sa vie privée. Aveugle aux réactions des autres professeurs ou étudiants, sourd aux mises en garde de la femme du professeur, Roland constate pourtant les changements étranges du comportement du maître et ses absences soudaines et imprévues.

«  Plus je cherchais à l’approcher, plus il me repoussait avec dureté et même crainte. rien ne devait, rien ne pouvait l’approcher, ni pénétrer son secret. »

Le récit est bref, condensé mais il contient tous les ingrédients nécessaires à l’exposé de passions aveugles du triangle amoureux composé du maître, de l’élève et de la femme du professeur. Roland, dans la fougue de sa jeunesse perçoit son trouble et son élan pour la femme du professeur au tempérament vif et sportif. Beaucoup moins ce sentiment étrange et réciproque pour cet homme mystérieux, passionné et passionnant.

«  Rien ne touche aussi puissamment l’esprit d’un adolescent que les ténèbres sublimes d’un homme d’âge mûr. »

La confusion des sentiments vient aussi de cette différence d’âge entre un jeune téméraire, naïf et la connaissance, le savoir, la domination d’un homme adulte dont chaque parole est loi et grâce.

Quarante après, c’est encore la voix du professeur qui s’exprime par la voix de Roland toujours confus de ses sentiments de désir homosexuel et adultère et de culpabilité.

Cette nouvelle traduction en format poche est l’occasion de redécouvrir ce chef d’œuvre classique et la puissance de l’écriture d’un auteur qui a marqué son temps.

 

Sous la grande roue – Selva Almada

Titre : Sous la grande roue
Auteur : Selva Almada
Littérature argentine
Titre original : Ladrilleros
Traducteur : Laura Alcoba
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 176
Date de parution : 21 mars 2019

 

Une nuit, sous la grande roue, deux adolescents, Pajaro Tamai et Marciano Miranda, sont allongés dans la boue. Semblant parler au fantôme de leurs pères,ils n’ont plus que la mouvance de leurs souvenirs. Entre ces rencontres avec les deux jeunes garçons agonisants, Selva Almada remonte à leur enfance, à la rivalité entre leurs pères, Oscar Tamai et Elvio Miranda.

Amis d’enfance jusqu’à l’âge de six ou sept ans, Pajaro et Marciano, sont ensuite devenus chacun chef de bande. Ils se partagent la rue, prêts à montrer leur supériorité au moindre prétexte. Cette fois, la bagarre a mal tourné. Pour quelles raisons?

L’auteur excelle à nous plonger dans cette atmosphère virile des familles d’un petit village d’Amérique du Sud. L’atmosphère est étouffante, seulement rafraîchie par le goût des bières glacées sorties du congélateur ou des baignades au lac ou à Entre Rios.

 » Il se souvenait de la fois où il était allé là-bas avec son père, le seul voyage qu’ils avaient pu faire ensemble, le seul qu’il avait fait, lui. Il fermait alors les yeux et revoyait la rivière, les arbres, les collines si vertes; il en venait à sentir sur son visage, de nouveau, la fraîcheur du cours d’eau, l’air subtilement chargé du parfum des fleurs poussant sur le rivage. »

Chacun à leur façon, les pères des garçons ont une part de violence, acceptée, voire appréciée de leur femme respective. L’alcool et le jeu mènent leur vie. Des figures d’homme qui sont des modèles pour leur fils. Même si parfois, la nature est bien différente.
 » Les hommes frappent toujours les femmes, au moins une fois dans leur vie. »

La raison de la bagarre entre Pajaro et Marciano nous ne la comprendrons vraiment qu’à la fin du roman. L’auteur décortique patiemment le passé pour avancer vers le côté inéluctable de cette tragédie.

Depuis Après l’orage et Les jeunes mortes, Selva Almada continue courageusement à dénoncer la violence d’une société patriarcale. Ses personnages écrasés sous le poids d’une éducation peinent à trouver le chemin vers la sérénité et l’accomplissement de soi.

 

La vie lente – Abdellah Taïa

Titre : La vie lente
Auteur : Abdellah Taïa
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 7 mars 2019

 

Mounir, d’origine marocaine, vit en France depuis de nombreuses années. Avec un doctorat en littérature française du XVIIIe siècle à la Sorbonne, il reste toutefois toujours inférieur dans cet immeuble de la rue de Turenne. Surtout depuis les attentats de 2015.

«  Les gens en France n’étaient plus les mêmes. »
Depuis quelques mois, il ne dort plus. Devait-il s’installer dans ce quartier de Paris? Comment supporter les bruits de ses  voisines? Même Madame Marty, sa vieille voisine du dessus qui le voyait comme un fils, devient insupportable. Sans réussir à lui faire comprendre qu’il ne supporte plus sa violence sonore, il finit par l’insulter. Des insultes qui le conduisent en garde à vue et dans un acharnement policier à vouloir voir en lui un terroriste.

En cet inspecteur qui l’interroge, Mounir voit un ancien amant, Antoine. Sa première grande rencontre avec un français après les expériences sexuelles, consenties ou subies, dans son village marocain de Salé.

Au travers des histoires d’amour, de famille qui ont construit Mounir, La vie lente est surtout le récit d’une rencontre, d’une amitié entre une vieille femme isolée et un immigré rejeté, accusé.

Mounir a quitté le Maroc pour échapper à la pauvreté. il n’a aucune nostalgie des gens de son pays, peut-être seulement de ses sensations, de la capacité d’aimer, de se mettre en danger.

A quatre-vingt ans, Simone, française, vielle et pauvre est abandonnée dans ce si petit appartement avec toilettes sur le palier. n’est-elle pas, elle aussi, une exclue?

Simone sait que la France peut avoir le cœur dur. Elle se souvient de l’humiliation faite à sa sœur lors de la libération à la fin de la  seconde guerre mondiale.

 » Sans Manon, il y a juste l’attente vaine. Des promesses qui ne se réalisent pas. Le temps et l’espace qui se déforment. La vie lente. Interminable. qui ne signifie plus rien. »

Autour des thèmes de l’homosexualité, de l’exil, de la différence, de l’abandon, Mounir nous plonge dans l’apitoiement sur soi. La lecture se veut donc assez lourde et lancinante. Mais finalement avec le recul, en reprenant mes notes, je me rends compte que tant d’histoires ( celles de Mounir, de Simone, de Majdouline, la cousine de Mounir, même du jeune Turenne ou des portraits de Fayoum) , de thèmes sont abordés. Au-delà des tourments de cet homme désarmé, épuisé, il faut donc savoir reconstruire l’ossature du texte et saisir le regard sur une France où certains se trouvent réduits à leur identité, leurs actes sans chercher à comprendre la richesse de leur vie.

 

 

 

 

 

Un certain Paul Darrigrand – Philippe Besson

Titre : Un certain Paul Darrigrand
Auteur : Philippe Besson
Éditeur : Julliard
Nombre de pages : 216
Date de parution : 24 janvier 2019

 

Avec  » Arrête avec tes mensonges », Philippe Besson se lançait dans le roman autobiographique. D’une manière très émouvante, il racontait sa rencontre dans son lycée de Charente avec Thomas Andrieu.  Si ce premier amour inspire les thèmes récurrents de ses précédents romans, il est ici livré avec une grande sincérité qui toucha les leceurs. Pourquoi ne pas continuer à jouer de cette complicité en confiant cette fois l’année la plus marquante de sa vie, celle où il cotoya l’amour et la mort.

L’amour, cette fois, il le rencontre dans une université bordelaise en la personne d’un certain Paul Darrigrand, étudiant marié à Isabelle, une jeune infirmière. Et c’est en retrouvant une photo de lui et Paul, prise lors d’un séjour à l’île de Ré en décembre 1988 que Philippe revit cette rencontre avec celui qui l’avait séduit au premier regard.

« Je voudrais tant savoir écrire, écrire exactement, écrire parfaitement, à propos de ça, ces moments, tout ce qui se tenait dans ces moments, écrire à propos d’une certaine lumière tombée un jour à l’oblique sur son visage, à propos d’une odeur dont j’ignorais la composition mais dont je davais qu’elle était la sienne, écrire des gestes qui lui échappaient et qui, instantanément me foudroyaient, je voudrais trouver les mots, les mots justes, absolus, afin qu’on sache ce que j’éprouvais alors mais  je ne sais pas, je n’y arrive pas, c’est inexprimable pour moi, avec des mots c’est toujours tellement moins que ce que c’était; voilà la pire des frustrations. Non, je ne sais pas écrire ça. L’écrire comme il faudrait.»

Fause modestie, n’est-ce pas ? Philippe Besson sait parfaitement capturer les olbres, les parfums, les sensations et c’est cela qui me touche dans son écriture, son partage.

Cette année mémorable est aussi celle de la maladie, déjà traitée de manière détournée et romanesque dans Son frère ( Pocket, 2004). En ces années sida, on détecte chez Philippe un taux très bas de plaquettes. Commencent l’angoisse de la maladie, l’attente des résultats, l’incertitude, les nombreux séjours hospitaliers. Puis l’éloignement de Paul, parti à Paris pour un stage de fin d’études. L’intimité des paroles au téléphone devient presque plus dangereuse que celle des gestes.

Face à cet amour ou cette maladie, Philippe Besson éprouve une grande lâcheté, une fragilité. Il a l’impression d’aimer davantage que Paul, de subir quelque chose qu’il ne domine pas. D’une part, il se sent sous l’emprise de Paul à l’opacité troublante et d’autre part impuissant face à la maladie. Et pourtant, cette année que l’auteur rend mémorable avec quelques événements mondiaux ( attentat de Lockerbie, défaite de Lendl, défilé du bicentenaire de la Révolution, Tienanmen…) restera la plus belle année de son existence.

Philippe Besson poursuit avec brio les confidences de sa jeunesse. Toujours avec autant de sincérité et d’émotions contenues. Une recette qui marche mais qui pourrait aussi lasser.