La petite dernière – Fatima Daas

Titre : La petite dernière
Auteur : Fatima Daas
Éditeur : Noir sur blanc
Nombre de pages : 192
Date de parution : 20 août 2020

 

« Je m’appelle Fatima. », une petite phrase répétée à chaque début des courts chapitres de ce monologue. Comme si l’auteur devait s’imprégner de son identité. Une identité qu’elle peine à construire, tiraillée entre ses racines, son éducation et ce qu’elle sent vivre en elle.

Alors, cette petite phrase, elle la complète avec d’autres assertions. Je suis née en France, je suis musulmane, je suis asthmatique, je vis à Clichy, je suis la petite dernière… des petites choses qui la composent, qui la rendent différente de sa famille, qui la mettent en équilibre instable dans sa vie d’adulte. une vie d’adulte où elle veut aussi affirmer son homosexualité.

En répétant inlassablement ses origines, elle nomme les identités qui la font se sentir mal pour mieux dégager ensuite une façon d’être où s’assumer.

 » L’amour, c’était tabou à la maison, les marques de tendresse, la sexualité aussi. »

Pendant toute son enfance, sa mère lui a reproché d’être un garçon manqué.Comment lui faire comprendre que l’homosexualité n’est pas un choix.

Pour vivre sereinement son amour pour Nina, Fatima doit faire ce chemin difficile d’assumer ses origines, sa religion et son homosexualité.

Le premier roman de Fatima Daas fait la Une des revues littéraires. Il surprend et conquiert les lecteurs par sa forme proche du slam. C’est novateur, moderne mais cela peut aussi lasser le lecteur plus conventionnel. Personnellement, sur le même sujet, je suis plus sensible à la confession de Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir.

Ce n’est donc pas un coup de cœur chez moi, mais je reconnais que le roman se démarque et que les sujets de fond sur l’intégration, la double culture et le mal-être de celui ou celle qui ne se sent pas à sa place et que l’on peut d’ailleurs universaliser, sont particulièrement bien traités.

Le palais des orties – Marie Nimier

Titre : Le palais des orties
Auteur : Marie Nimier
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 272
Date de parution : 20 août 2020

 

Mauvaise herbe urticante, l’ortie a une sale réputation. En entrant au palais des orties, vous découvrirez toutes les vertus de cette plante, notamment quand elle attire la belle et énigmatique Frédérica chez Nora et Simon.

Simon a repris l’exploitation agricole de ses parents. Mais il l’a transformée avec l’aide de sa femme et des enfants en la dédiant à la culture de l’ortie. Anaïs , la fille aînée, étant partie en internat pour ses études, le couple fait appel à des woofeurs pour les aider. Ces jeunes gens aident aux travaux agricoles contre le gîte et le couvert.

Frédérica, une clochette à la cheville, lunettes de soleil, blouson et short en jean, un turban bigarré sur la tête ne rate pas son entrée en arrivant avec un jour d’avance.

 » Trop belle pour travailler dans les orties. »

Au lieu de l’installer dans la caravane comme prévu, Nora lui laisse la chambre d’Anaïs. En moins d’une semaine, Fred conquiert tout le monde : couple, enfant animaux, voisins. En plus, elle est travailleuse, bourrée d’énergie et d’idées. En s’installant au palais des orties, elle va bousculer le quotidien de cette petite famille. Sans éclats, tout simplement en jouant de son naturel, de son irrésistible attraction, affichant son bonheur malgré les blessures du passé.

Avec volupté, sensualité, Marie Nimier développe le piquant et la douceur de la relation qui s’installe entre Nora et Fred. Deux corps qui s’attendent, se trouvent. Une histoire d’amour qui donne des ailes au commerce des produits dérivés des orties, qui repositionne aussi les personnes autour d’elles.

Une belle histoire, illuminée par les personnages de Nora et Frédérica.

Tous les hommes désirent naturellement savoir – Nina Bouraoui

Titre : Tous les hommes désirent naturellement savoir
Auteur : Nina Bouraoui
Editeur : JC Lattès
Nombre de pages : 264
Date de parution : 22 août 2018

 

Entre souvenirs d’une jeunesse écartelée par une double culture et premiers pas d’une jeune fille de dix-huit ans devant faire face à sa nature et sa virginité, Nina Bouraoui utilise l’écriture thérapie pour faire émerger l’ÊTRE. Il y a peu de choses qu’elle SAIT réellement, quelques faits sur la réalité de ses grands-parents ou parents, leur état-civil, leur foi en quelque sorte. Le reste, elle le déduit à partir de ce qu’elle a vu : la violence d’un pays, le racisme, les difficultés d’un couple mixte, l’exil, le déracinement.

« Mon Algérie est poétique, hors réalité. Je n’ai jamais pu écrire sur les massacres. Je ne m’en donne pas le droit, moi, la fille de la Française... »

Sa mère reste une énigme à résoudre pour comprendre sa propre vie.

« La famille, c’est la chambre interdite de la mémoire interdite, et cette cellule close fait des ravages. »

Avec l’impossibilité de nommer la mélancolie, la violence et la peur, la jeune fille s’est abîmée, s’est forgée une mauvaise image d’elle. En Algérie, elle apprend l’abandon. Seule à Paris, à dix-huit ans, elle cherche une famille, fréquente un club réservé aux femmes et découvre qu’elle n’est pas seule à souffrir. Ely, Laurence, Julia, noient leur différence dans l’alcool, la drogue, la solitude.

« Je trouve cela difficile d’être homosexuelle, personne ne s’en rend compte, ne mesure cette violence. »

Les romans de Nina Bouraoui sont les réceptacles de ses pensées, ses états d’âme. Pas de filtre, les mots semblent couler de son coeur au papier.

« L’écriture agit comme un elixir, son geste m’apaise, me rend heureuse

Pourtant sa thérapie parle aussi au lecteur parce qu’elle est sincère. Lire Nina Bouraoui interpelle sur des sujets de société. Ses mots révèlent ce que beaucoup ne peuvent nommer. Son écriture à la fois spontanée et poétique me touche particulièrement. En voici un extrait pour en apprécier toute sa beauté.

« il ne suffit pas de se travestir pour être un autre, de se cacher les yeux pour s’inventer, de garder le silence pour ne pas trahir le secret, la nuit ne suffit pas à voiler le jour et le jour ne recouvre pas la nuit, tout circule et se mélange, tout révèle et se contredit, tout se répond et s’oppose, les mots sont des oiseaux sauvages. Il n’y aura jamais assez d’heures pour embrasser la vérité, nous ne saurons jamais qui nous sommes, ce que nous désirons et attendons, il y a tant de fruits dans un arbre et tant de fleurs dans un champ, si les travestis changent de robes et de chapeaux, il nous est impossible de changer de coeur et de chair, nous sommes toutes ensemble, unies et solitaires, il y aura toujours des fêtes et des lumières, il y aura toujours des larmes et des clairs-obscurs, restera l’amertume de ne pouvoir explorer le coeur de ceux que nous aimons et de ceux qui nous aiment, il y aura toujours du mystère et de l’inconnu, nous ne saurons ni les racines ni la terre, nous ne saurons ni les raisons du bonheur ni celles des chagrins; une seule certitude demeure – nous espérons. »

Sugar run – Mesha Maren

Titre : Sugar run
Auteur : Mesha Maren
Littérature américaine
Titre original : Sugar run
Traducteur : Juliane Nivelt
Editeur : Gallmeister
Nombre de pages : 382
Date de parution : 3 janvier 2020

Sugar run pose la difficile question de la réinsertion et des choix que l’on ne fait pas vraiment mais qui gâchent toute une vie.

En 1999, Jodi a été condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de Paula alors qu’elle n’avait que dix-sept ans. En ce mois de juillet 2007, elle a trente-cinq ans quand les portes de la prison de Jaxton s’ouvrent enfin devant elle. Son objectif est de retourner sur le terrain de sa grand-mère Effie, celle qui l’a élevée quand ses parents ont fui leur responsabilité. Cette cabane en Virginie occidentale est son seul héritage. Mais avant, elle doit aller à Chaunceloraine récupérer Ricky Dulett, le frère de son amie Paula. Elle tient à honorer la volonté de Paula de le protéger de la violence de son père.

En Géorgie, elle rencontre Miranda, une jeune femme de vingt-cinq ans, mère de trois garçons. Sa beauté et sa fragilité l’émeuvent. Miranda lutte pour la garde de ses enfants emmenés par leur père, Lee Folden, un chanteur en perte de vitesse.

C’est flanquée de Miranda, de ses trois garçons et de Ricky que Jodi arrive sur le terrain d’Effie, un terrain qui a été vendu aux enchères pendant son emprisonnement. Là, elle retrouve ses parents insouciants et ses deux frères jumeaux, prompts à plonger dans des trafics douteux.

L’auteur alterne les récits entre passé et présent. D’une part, l’auteur montre comment la rencontre avec Paula a poussé Jodi vers le drame. D’autre part, comment la vie actuelle sur un terrain sauvage et hostile, menacé par les compagnies de gaz avec un Ricky perturbé et une Miranda frivole, impulsive et toxicomane ramène inéluctablement Jodi vers les problèmes.

«  Il y a quelque chose en nous qui pousse le monde à nous traiter comme il le fait, mais c’est pour mieux nous préparer. »

Avec Sugar run, nous sommes dans le coeur de cible des Editions Gallmeister. Une terre sauvage très présente et chère au coeur des personnages, une volonté de rédemption remise en cause par l’environnement hostile. L’écriture est fluide et agréable, la construction ménage le suspense. Les personnages sont travaillés. Lourds d’un passé mouvementé, ils peinent à trouver leur voie.

Un très bon premier roman, une bonne lecture même si le scénario est assez classique dans cet univers. J’aurais pu davantage l’apprécier si je l’avais lu sur une période plus calme.

Je remercie Léa et les Editions Gallmeister pour cette lecture dans le cadre du Picabo River Book Club.

 

Miss Islande – Audur Ava Ólafsdóttir

Titre : Miss Islande
Auteur : Audur Ava Ólafsdóttir
Littérature islandaise
Titre original : Ungfrú Island
Traducteur : Eric Boury
Nombre de pages : 288
Date de parution : 5 septembre 2019

 

Femmes, homosexuels, même combat dans les années 60 en Islande?

Hekla est née en 1942 dans une ferme des Dalir. En 1963, elle prend le car pour Reykjavík, la capitale islandaise afin de vivre sa passion : écrire et devenir une femme écrivain reconnue.
Mais, chacun la réduit à sa beauté en lui faisant miroiter le bonheur d’une Miss Islande ou en la cantonnant à son destin d’épouse et de cuisinière.

«  Les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des genies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants- ce qui les empêche d’écrire.»

Contrairement à son amie Isey, jeune femme de vingt-deux ans, enceinte de son deuxième enfant et sombrant de plus en plus dans la mélancolie, la résignation, Hekla a la force du volcan dont elle porte le nom.

Dans ce combat contre les clichés d’une société masculine, elle est associée à son ami d’enfance, Jon John. Homosexuel, il espère toujours que la vie sera plus facile ailleurs.

« Je rêve d’un monde où chacun aurait sa place. »

Audur Ava Ólafsdóttir déploie tout son talent littéraire pour camper des personnages profondément attachants. La force, la volonté d’Hekla, la sensibilité de Jon John, la mélancolie d’Isey font de ce récit sur la difficulté de vivre sa différence, d’atteindre son objectif, un roman très sensible.

Dans un pays glacial, aux paysages recouverts de lave noire, aux nuits longues et froides, la force des volcans peut modeler les reliefs. Hekla peut diriger son destin. Les aurores boréales sont des éclats de lumière comme les robes confectionnées par Jon John.

Audur Ava Ólafsdóttir donne les raisons d’espérer un monde meilleur. L’attribution du Prix Nobel de la Paix à Martin Luther King ou de Prix Nobel de la Littérature à des écrivains homosexuels en sont des exemples. Il faudra du temps et du courage pour faire bouger les lignes, pour que des écrivaines de talent puissent revendiquer leur nom sur la couverture de leurs oeuvres. Mais Audur Ava Ólafsdóttir est la preuve, si il en fallait une, du talent au féminin.

Miss Islande a reçu le Prix Medicis Etranger 2019, une récompense largement méritée.

 

Jour de courage – Brigitte Giraud

Titre : Jour de courage
Auteur : Brigitte Giraud
Éditeur : Flammarion
Nombre de pages : 160
Date de parution : 21 août 2019

 

Livio, jeune homme de dix-sept ans, ne peut plus cacher son homosexualité. Le courage, il le trouve en ce jour où il fait un exposé sur les premiers autodafés nazis devant toute la classe, dont Camille, celle qui croit être sa petite amie.

Pour s’affirmer sans prononcer le mot de ce qu’il sait être désormais, il présente et défend le parcours de Magnus Hirschfeld, un médecin juif allemand surnommé « l’Einstein du sexe. »

En 1919, Magnus Hirschfeld crée le premier institut pour la recherche sexuelle. Il regroupe plus de 20 000 ouvrages sur la sexualité. Il fut aussi l’un des premiers à dénoncer le paragraphe 175 du code pénal allemand pénalisant l’homosexualité.

 » Magnus Hirschfeld faisait partie de ces scientifiques,à chercher sans relâche ce qui, dans la vie sexuelle humaine, relevait de l’inné ou de l’acquis. »

L’institut réalisa la première opération de changement de sexe en 1930.

Bien évidemment, le scientifique fut bien vite pourchassé par les nazis. Tous les ouvrages de l’institut furent brûlé lors du premier autodafé à Berlin en 1933.

Pour Livio, cette épreuve est bien plus qu’un exposé. C’est un véritable discours. Incapable de s’affirmer devant ses parents, ses amis ou Camille, il s’enflamme pour la défense des homosexuels brimés par le nazisme mais aussi de nos jours en France.

Face à ce discours vibrant, la professeure d’histoire craint les débordements. Les élèves, de toutes origines, perçoivent aussi le malaise.Mais c’est surtout Camille qui crée l’émotion. Ses réactions mêlent à la fois la colère d’avoir été trompée mais aussi la compassion pour celui qu’elle aime depuis toujours.

En mêlant deux histoires qui se répondent, Brigitte Giraud captive en levant le voile sur une page de l’Histoire et en sortant de l’ombre Magnus Hirschfeld. Mais elle touche aussi et surtout avec l’histoire fictive de ces deux adolescents.

Un très beau récit, juste, percutant sur la difficulté d’assumer son homosexualité dans le milieu social et familial.

Dîner à Montréal – Philippe Besson

Titre : Dîner à Montréal
Auteur : Philippe Besson
Editeur : Julliard
Nombre de pages : 198
Date de parution : 29 mai 2019

 

Dix-huit ans après sa rupture avec Paul Darrigrand, Philippe croise son ancien amant lors de la signature de son roman Se résoudre aux adieux dans une librairie de Montréal.

Surpris, l’auteur parvient toutefois à oser inviter Paul à dîner. Celui-ci accepte mais vient avec sa femme, Isabelle. Philippe viendra avec Antoine, un étudiant rencontré quelques mois auparavant.

Dans ce huis-clos, les conversations sont empreintes de sous-entendus. Paul et Philippe ne peuvent ouvertement évoquer le passé devant leur compagnon. Entre conversations anodines, évocations de leurs vies respectives, Paul utilise souvent l’analyse des romans de l’auteur pour exposer des traces de leur histoire et lancer des questionnements silencieux pour le plus grand malaise de tous.

« la vie ça ne fait pas un livre, jamais, la vie réécrite ça peut en faire un. »

Chacun joue son rôle. Isabelle souhaite éviter les sujets sensibles. Paul surprend en voulant se questionner sur le passé. Antoine assiste au spectacle. Philippe est curieux de comprendre Paul, sans vouloir blesser les deux autres.

Les points cruciaux sont abordés entre les deux ex-amants lorsque Isabelle et Antoine s’échappent pour fumer une cigarette. La conversation directe est alors plus périlleuse.

Philippe Besson poursuit et termine son cycle autobiographique sur ses amours passées. Le talent s’exprime une fois de plus grâce à la sincérité de l’auteur, dans l’analyse sans tabous des sentiments de chacun.

« Le commentaire de l’actualité est une béquille bien commode

Mais ici l’essentiel réside dans l’intime entre la vie assumée de Philippe, bien loin d’être idéale dans les moments de solitude et de doute sur son charme et les réticences de Paul, incapable d’assumer et privilégiant la tranquillité au risque de passer à côté du bonheur.

Dans une conversation policée, l’auteur joue avec la différence entre ce qui se dit et ce que l’autre entend, ne sachant jamais, comme lors de la rupture si le coeur prime sur la raison.

Grâce à la finesse de l’écriture, le regard de l’auteur, nous assistons vraiment à ce dîner à Montréal. Percevant autant les regards, les attitudes que les mots prononcés, le lecteur se positionne en spectateur privilégié de ce huis-clos sous haute tension.

La confusion des sentiments – Stefan Zweig

Titre : la  confusion des sentiments
Auteur : Stefan Zweig
Littérature autrichienne
Titre original : Verwirrung der Gefühle
Traducteur : Tatjana MARWINSKI 

Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 160
Date de parution : 24 janvier 2019 dans la collection Pavillon Poche

Freud considérait cette nouvelle de Stefan Zweig comme un chef d’œuvre. Pas étonnant, Zweig possède cet « art particulier, qui jaillit comme une flamme. » L’auteur utilise d’ailleurs de nombreuses métaphores autour de l’eau ou du feu qui symbolisent la fluidité et la fulgurance de son écriture.

Le jeune Roland fait ses études à Berlin. Mais il s’adonne davantage aux plaisirs qu’à l’étude. Son père l’envoie alors dans une école de province.
Dès son arrivée, il est subjugué par le discours fougueux d’un professeur sur l’époque élisabéthaine et le théâtre de Shakespeare.

«  Jamais je n’avais vécu chose pareille, l’extase du discours, la passion de l’exposé comme un phénomène élémentaire, et cette expérience surprenante, d’un coup, m’envoûta. »

Roland s’inscrit à son cours. Le professeur lui propose  de loger à côté de chez lui et l’invite souvent à son domicile. L’étudiant plonge dans l’étude pour remercier le maître. Il l’idolâtre tant qu’il en oublie sa vie privée. Aveugle aux réactions des autres professeurs ou étudiants, sourd aux mises en garde de la femme du professeur, Roland constate pourtant les changements étranges du comportement du maître et ses absences soudaines et imprévues.

«  Plus je cherchais à l’approcher, plus il me repoussait avec dureté et même crainte. rien ne devait, rien ne pouvait l’approcher, ni pénétrer son secret. »

Le récit est bref, condensé mais il contient tous les ingrédients nécessaires à l’exposé de passions aveugles du triangle amoureux composé du maître, de l’élève et de la femme du professeur. Roland, dans la fougue de sa jeunesse perçoit son trouble et son élan pour la femme du professeur au tempérament vif et sportif. Beaucoup moins ce sentiment étrange et réciproque pour cet homme mystérieux, passionné et passionnant.

«  Rien ne touche aussi puissamment l’esprit d’un adolescent que les ténèbres sublimes d’un homme d’âge mûr. »

La confusion des sentiments vient aussi de cette différence d’âge entre un jeune téméraire, naïf et la connaissance, le savoir, la domination d’un homme adulte dont chaque parole est loi et grâce.

Quarante après, c’est encore la voix du professeur qui s’exprime par la voix de Roland toujours confus de ses sentiments de désir homosexuel et adultère et de culpabilité.

Cette nouvelle traduction en format poche est l’occasion de redécouvrir ce chef d’œuvre classique et la puissance de l’écriture d’un auteur qui a marqué son temps.

 

Sous la grande roue – Selva Almada

Titre : Sous la grande roue
Auteur : Selva Almada
Littérature argentine
Titre original : Ladrilleros
Traducteur : Laura Alcoba
Éditeur : Métailié
Nombre de pages : 176
Date de parution : 21 mars 2019

 

Une nuit, sous la grande roue, deux adolescents, Pajaro Tamai et Marciano Miranda, sont allongés dans la boue. Semblant parler au fantôme de leurs pères,ils n’ont plus que la mouvance de leurs souvenirs. Entre ces rencontres avec les deux jeunes garçons agonisants, Selva Almada remonte à leur enfance, à la rivalité entre leurs pères, Oscar Tamai et Elvio Miranda.

Amis d’enfance jusqu’à l’âge de six ou sept ans, Pajaro et Marciano, sont ensuite devenus chacun chef de bande. Ils se partagent la rue, prêts à montrer leur supériorité au moindre prétexte. Cette fois, la bagarre a mal tourné. Pour quelles raisons?

L’auteur excelle à nous plonger dans cette atmosphère virile des familles d’un petit village d’Amérique du Sud. L’atmosphère est étouffante, seulement rafraîchie par le goût des bières glacées sorties du congélateur ou des baignades au lac ou à Entre Rios.

 » Il se souvenait de la fois où il était allé là-bas avec son père, le seul voyage qu’ils avaient pu faire ensemble, le seul qu’il avait fait, lui. Il fermait alors les yeux et revoyait la rivière, les arbres, les collines si vertes; il en venait à sentir sur son visage, de nouveau, la fraîcheur du cours d’eau, l’air subtilement chargé du parfum des fleurs poussant sur le rivage. »

Chacun à leur façon, les pères des garçons ont une part de violence, acceptée, voire appréciée de leur femme respective. L’alcool et le jeu mènent leur vie. Des figures d’homme qui sont des modèles pour leur fils. Même si parfois, la nature est bien différente.
 » Les hommes frappent toujours les femmes, au moins une fois dans leur vie. »

La raison de la bagarre entre Pajaro et Marciano nous ne la comprendrons vraiment qu’à la fin du roman. L’auteur décortique patiemment le passé pour avancer vers le côté inéluctable de cette tragédie.

Depuis Après l’orage et Les jeunes mortes, Selva Almada continue courageusement à dénoncer la violence d’une société patriarcale. Ses personnages écrasés sous le poids d’une éducation peinent à trouver le chemin vers la sérénité et l’accomplissement de soi.

 

La vie lente – Abdellah Taïa

Titre : La vie lente
Auteur : Abdellah Taïa
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 272
Date de parution : 7 mars 2019

 

Mounir, d’origine marocaine, vit en France depuis de nombreuses années. Avec un doctorat en littérature française du XVIIIe siècle à la Sorbonne, il reste toutefois toujours inférieur dans cet immeuble de la rue de Turenne. Surtout depuis les attentats de 2015.

«  Les gens en France n’étaient plus les mêmes. »
Depuis quelques mois, il ne dort plus. Devait-il s’installer dans ce quartier de Paris? Comment supporter les bruits de ses  voisines? Même Madame Marty, sa vieille voisine du dessus qui le voyait comme un fils, devient insupportable. Sans réussir à lui faire comprendre qu’il ne supporte plus sa violence sonore, il finit par l’insulter. Des insultes qui le conduisent en garde à vue et dans un acharnement policier à vouloir voir en lui un terroriste.

En cet inspecteur qui l’interroge, Mounir voit un ancien amant, Antoine. Sa première grande rencontre avec un français après les expériences sexuelles, consenties ou subies, dans son village marocain de Salé.

Au travers des histoires d’amour, de famille qui ont construit Mounir, La vie lente est surtout le récit d’une rencontre, d’une amitié entre une vieille femme isolée et un immigré rejeté, accusé.

Mounir a quitté le Maroc pour échapper à la pauvreté. il n’a aucune nostalgie des gens de son pays, peut-être seulement de ses sensations, de la capacité d’aimer, de se mettre en danger.

A quatre-vingt ans, Simone, française, vielle et pauvre est abandonnée dans ce si petit appartement avec toilettes sur le palier. n’est-elle pas, elle aussi, une exclue?

Simone sait que la France peut avoir le cœur dur. Elle se souvient de l’humiliation faite à sa sœur lors de la libération à la fin de la  seconde guerre mondiale.

 » Sans Manon, il y a juste l’attente vaine. Des promesses qui ne se réalisent pas. Le temps et l’espace qui se déforment. La vie lente. Interminable. qui ne signifie plus rien. »

Autour des thèmes de l’homosexualité, de l’exil, de la différence, de l’abandon, Mounir nous plonge dans l’apitoiement sur soi. La lecture se veut donc assez lourde et lancinante. Mais finalement avec le recul, en reprenant mes notes, je me rends compte que tant d’histoires ( celles de Mounir, de Simone, de Majdouline, la cousine de Mounir, même du jeune Turenne ou des portraits de Fayoum) , de thèmes sont abordés. Au-delà des tourments de cet homme désarmé, épuisé, il faut donc savoir reconstruire l’ossature du texte et saisir le regard sur une France où certains se trouvent réduits à leur identité, leurs actes sans chercher à comprendre la richesse de leur vie.