Le calame noir – Yasmine Ghata

Titre : Le calame noir
Auteur : Yasmine Ghata
Éditeur : Robert Laffont
Nombre de pages : 186
Date de parution : 16 août 2018

 

 

 

Lors de sa visite au Royal Academy de Londres pour une exposition sur l’art turc, Suzanne perçoit la voix d’une femme devant une peinture de Siyah Qalam, appelé Le calame noir.
C’est la voix de la fille du peintre et seule une autre fille sans père pouvait la percevoir.

«  L’enfance chevillée au corps, elles cherchent toute leur vie l’impossible présence, cet habitant impalpable à l’écart des terres, sans domicile ni adresse.« 

Aygül, la fille de ce peintre nomade, descendant d’une tribu ouïghour, raconte la vie de son père au XVe siècle. Malgré son attachement au nomadisme, Siyah Qalam travaille au palais de Uzun Hasan à Tabriz, sur la route de la soie.
Sous la protection de Ya’qub ( 1478-1492) , le peintre peut exprimer son art non conventionnel et sortir du palais chaque printemps pour vivre dans une tribu nomade et ramener des peintures de scènes locales tant appréciées du souverain.

Pendant ce temps, sa fille reste au palais.  Mais lors de ses treize ans, elle demande à son père de l’emmener avec lui. Là, elle découvre une autre vie, une solidarité, des spectacles grandioses et mystérieux. Elle quitte à regret ces citoyens du désert. Son père emmène une peinture mystérieuse, le parchemin du Bien et du Mal qui vire au noir en cas de malheur. Et elle ne tardera pas à s’assombrir. Sur le chemin du retour et à l’arrivée au palais, de grands drames se nouent.
Le fils de Ya’qub, âgé de neuf ans succède à son père. L’enfant aime les histoires que racontent le calame noir. Mais, forcé à la guerre, sa courte vie n’est qu’un bref répit pour le peintre. Siyah Qalam sera ensuite renié par Rustan Mirza, le successeur adepte de débauche et d’orgies. Le calame noir, adepte du manichéisme, est un peintre qui cherche l’expression plus que la perfection. Il ne peut répondre aux commandes officielles du nouveau souverain.

 » Seuls les morts peuvent nous aider à faire notre deuil de cette part foudroyée,  déchirée en lambeaux que nous portons en nous.« 

Yasmine Ghata aime mettre en scène des personnages qui deviennent le réceptacle de voix anciennes. Par l’intermédiaire de la fille du calame noir qui parle de son père au travers de Suzanne, cette dernière donne une image à son propre père disparu alors qu’elle avait six ans. elle donne ainsi vie à son existence.

«  Un père vous ouvre le monde, construit votre être loin des peurs archaïques et vous donne de l’amour pour toute une vie.« 

En plus d’être un hommage au père, ce récit est d’une grande richesse sur l’histoire de l’Asie centrale au XVe siècle. Une histoire vue par l’intermédiaire de l’Art mais aussi un regard important sur la vie des tribus nomades et l’esprit guerrier des souverains turcs. Une lecture à la fois belle et enrichissante.

 

 

La place – Annie Ernaux

ernauxTitre : La place
Auteur : Annie Ernaux
Éditeur : Gallimard
Nombre de pages : 128
Date de parution : 1983, Folio 1986

Auteur :
Annie Ernaux, née en  septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), est une écrivaine française, professeur de lettres. Son œuvre littéraire, pour l’essentiel autobiographique, entretient des liens étroits avec la sociologie.

Présentation de l’éditeur :
«Enfant, quand je m’efforçais de m’exprimer dans un langage châtié, j’avais l’impression de me jeter dans le vide. Une de mes frayeurs imaginaires, avoir un père instituteur qui m’aurait obligée à bien parler sans arrêt en détachant les mots. On parlait avec toute la bouche.
Puisque la maîtresse me « reprenait », plus tard j’ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que « se parterrer » ou « quart moins d’onze heures » n’existaient pas. Il est entré dans une violente colère. Une autre fois : « Comment voulez-vous que je ne me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps ! » Je pleurais. Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancœur et de chicanes douloureuses, bien plus que l’argent.»

Mon avis :
Une fois de plus, Annie Ernaux écrit un livre clair et direct sur une période de sa vie. Elle revient ici sur la mort de son père à l’âge de soixante sept ans (l’épitaphe laisse supposer soixante neuf…), en 1967, deux mois après ses épreuves pratiques du CAPES. Si, à ce moment, elle avait pris de la distance par rapport à sa famille, se creusant le fossé entre le monde paysan de leurs origines et celui plus bourgeois de sa nouvelle vie, elle ne peut que des années plus tard reconnaître la vie digne « soumise à la nécessité » de son père.
Né deux ans avant le siècle, il a dû travailler tôt, engagé dans une ferme. Il n’est entré dans le monde qu’à son incorporation au régiment. Mariée à une fille des usines, orpheline de père, mais sachant lire et compter, il cherche à s’installer en prenant un café-épicerie près du Havre. A l’approche de la guerre, les affaires ne sont pas terribles et le père doit reprendre un second travail dans une raffinerie.
Courageux, il ne ménage pas sa peine afin de ne jamais retomber dans la misère du monde paysan.
Annie, à l’adolescence, souffre de leur manque d’éducation, de leur vie routinière, de leur satisfaction avec presque rien. Les études lui permettent de sortir de ce monde rural ce qui tracassent un peu les parents. Souci du qu’en dira-t-on, peur de voir s’éloigner leur fille.
Et le premier éloignement creuse encore davantage le fossé, surtout avec un gendre plutôt issu de la bourgeoisie.
Mais derrière ce fossé inéluctable qui se creuse entre des parents un peu rustres et une jeune femme promise à un bel avenir d’intellectuelle, il y a une reconnaissance envers le père (et la mère) qui ont toujours relever les manches pour assurer une vie digne à la famille, qui savaient être heureux avec ce qu’ils avaient, qui rêvaient en le craignant que leur fille réussisse une meilleure vie.
Ce livre est un très bel hommage à un homme qui, malgré les difficultés liées à son époque et ses origines, a toujours gardé sa dignité et a tendrement élevé et accompagné sa fille vers une vie meilleure. La reconnaissance de l’adulte succède à la gêne de l’adolescente.
Cette évocation autobiographique touche particulièrement une fille de parents modestes mais généreux.

Je remercie Nathalie de m’avoir accompagnée pour cette lecture. Retrouvez son avis ici.

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La confusion des peines – Laurence Tardieu

tardieu2Titre : La confusion des peines
Auteur : Laurence Tardieu
Éditeur : Stock
Nombre de pages : 160
Date de parution : août 2011

Résumé :
« J’ai toujours su qu’un jour, ce livre, je l’écrirais. Il m’a fallu du temps. Il m’a fallu écrire d’abord d’autres livres, plus doux, plus feutrés, inventer des histoires, sans doute tentatives d’approche de celui-ci. Un jour d’août 2009, parce qu’il ne pouvait plus en être autrement, j’ai su que j’allais enfin affronter ce autour de quoi j’avais toujours tourné. 

On écrit de très loin. De ce qui ne peut se dire. Vient un moment où écrire, c’est aller chercher tout ça, qui se tenait enfoui, secret, pour le libérer enfin, afin de pouvoir continuer à vivre. 
La confusion des peines, c’est le livre d’une fille pour son père. La fille, la narratrice, prend appui sur le silence qui depuis dix ans a entouré la condamnation de son père et, dans le même temps, la mort de sa mère, pour tenter de retracer un cheminement : qui est cet homme, qu’enfant elle a aimé d’un amour fou, qui lui apparaissait tellement au dessus des autres, qui un jour s’est brutalement retrouvé condamné pour corruption, et qu’aujourd’hui elle ne sait plus rejoindre ? Comment comprendre, accepter, qu’un homme n’est pas un mais multiple, secret, contradictoire, faillible – humain ? Et, ce cheminement étant fait, comment sortir du silence qui la lie depuis toujours à ce père, si proche et si lointain, pour s’arracher à lui et exister enfin ? 
N’être plus la fille, devenir une femme ? La confusion des peines, c’est cette expérience : celle, miraculeuse, que permet l’écriture : passer d’une rive à une autre – naître, enfin. » Laurence Tardieu

Mon avis :
 » Alors qu’on me laisse dans mes livres aller vers l’irracontable, pénétrer les espaces nocturnes au seuil desquels les mots
sont restés faute d’avoir pu être prononcés, qu’on me laisse chercher là où la vie a enfoui, là où la vie a caché, c’est là que je veux aller, dans ces pays perdus, ces terres de non-dits, comme dans l’amour on cherche à rejoindre l’autre dans ce qu’il a de plus secret et que seul parfois le corps finit par livrer dans un cri que nul mot ne pourra jamais remplacer.
 »
Ce livre est une longue lettre de Laurence Tardieu à son père. Il émane du besoin de rompre le silence qui a toujours été une règle d’or de la famille.
Le père, cadre important de la Compagnie Générale des Eaux, se voit inculper de corruption en 1996. Plus que de cette affaire, l’auteur a souffert du silence familial qui l’a suivie. Quelques années plus tard, son père passe ses nuits en prison et sa mère se meurt d’un cancer.
Ainsi que lui dit son père, cette histoire de famille n’intéresse pas le lecteur et la première partie n’a obtenu mon attention que par la qualité du style. En seconde partie, j’ai apprécié le regard de l’auteur sur la société bourgeoise du XVI e arrondissement de Paris et surtout ses reflexions sur l’emprisonnement (thème cher à l’auteur).
Dans ces prisons où « le dehors et le dedans ne se rejoignent jamais » et où l’homme est dépossédé de sa liberté, de son
identité et de son temps.
Par contre, j’adore le style de cette auteure qui sait dévoiler sa pensée. Elle alterne souvent les phrases courtes révélatrices de ses émotions et les longues envolées avec une successions d’appositions.
J’aimerais beaucoup lire, à nouveau cette auteur, mais sur une œuvre de fiction.

Mon roman préféré reste Puisque rien ne dure.

 

Mauvaise fille – Justine Lévy

lévyTitre : Mauvaise fille
Auteur : Justine Lévy
Éditeur: Stock
Nombre de pages : 198

Entre roman et autobiographie (on retrouve les personnages habituels), Justine Lévy retrace simplement ses états d’âme avec sincérité et réalisme. Elle vit deux évènements antinomiques et importants dans la vie d’une femme et d’une fille. Elle est confrontée à la mort, sa mère est en phase terminale d’un cancer du sein et elle a une puissance de vie en elle puisqu’elle vient d’apprendre qu’elle est enceinte.
La mémoire de son enfance auprès d’une mère marginale qui s’est peu occupée d’elle et la culpabilité de donner la vie en ce moment vont la faire basculer dans une névrose, bien traduite par le style de l’auteur.
Louise se donne le mauvais rôle de la fille ingrate, elle se fait du mal mais semble consciente de nuire au bébé.
Tout est sensible, notamment le vécu de la famille face au cancer et face à l’indifférence du corps médical. J’ai admiré la façon d’idéaliser sa mère, qui pourtant l’avait abandonnée lors de sa jeunesse pour vivre une vie dissolue. Elle traduit même l’amour et le respect du père pour cette épouse qui lui en  fait voir de toutes les couleurs.
Quelques années plus tard, elle comprendra que sa mère ne pouvait pas attendre la naissance de sa petite fille avant de mourir car, elle, Louise se devait d’affronter seule son nouveau rôle de mère et il ne restera plus alors que « la souffrance séchée ».
Ce livre est un très beau témoignage sur l’amour filial.
J’aime le style avec ses phrases courtes sortant directement de l’esprit névrosé ou du cœur meurtri.