Tristesse de la terre – Eric Vuillard

vuillardTitre : Tristesse de la terre
Auteur : Eric Vuillard
Éditeur : Actes Sud
Nombre de pages : 176
Date de parution : août 2014

Auteur :
Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009), récompensé par le Grand prix littéraire du Web – mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d’Occident et Congo.

Présentation de l’éditeur :
Alors, le rêve reprend. Des centaines de cavaliers galopent, soulevant des nuages de poussière. On a bien arrosé la piste avec de l’eau, mais on n’y peut rien, le soleil cogne. L’étonnement grandit, les cavaliers sont innombrables, on se demande combien peuvent tenir dans l’arène. C’est qu’elle fait cent mètres de long et cinquante de large ! Les spectateurs applaudissent et hurlent. La foule regarde passer ce simulacre d’un régiment américain, les yeux sortis du crâne. Les enfants poussent pour mieux voir. Le cœur bat. On va enfin connaître la vérité.

Mon avis :
Tristesse de la terre est un récit superbement construit. La construction classique un peu scolaire est relevée par un style narratif et poétique faisant de la démonstration une histoire intéressante et touchante.
Eric Vuillard évoque dans un premier temps l’art du spectacle pour ensuite nous faire comprendre les risques d’un tel succès et élargir enfin le débat en philosophant sur la beauté de l’éphémère.

Si je connaissais Buffalo Bill en tant que chasseur de bisons engagé par la société de chemins de fer pour nettoyer et profiter des terres indiennes, je ne savais pas qu’il était créateur de spectacles et avec son associé John Burke inventeur du show-business.
De 1883 à fin 1916, le Wild West Show sillonna les États-Unis et l’Europe dévoilant quotidiennement à des milliers de spectateurs l’histoire des affrontements entre américains et indiens avec notamment les batailles de Little Big Horn et de Wounded Knee. Sur le principe du reality-show, de vrais indiens (et Sitting Bull lui-même avant sa mort lors de Wounded Knee) jouaient leur propre rôle.
 » Il fallait stupéfier le public par une intuition de la souffrance et de la mort qui ne le quitterait plus….Il fallait de la consternation et de la terreur, de l’espoir, et une sorte de clarté, de vérité extrême jetées sur toute la vie…Et pour attirer le public, pour provoquer chez lui ce désir de venir voir toujours plus nombreux le Wild West Show, il fallait qu’on lui raconte une histoire, celle que des millions d’Américains d’abord, puis d’Européens avaient envie d’entendre… »

Mais ces spectacles arrangés pour attirer les foules sont parfois source de désinformation. Buffalo Bill a par exemple inventé le cri des sioux avant la bataille, aujourd’hui connu mondialement. Ses spectacles invitaient les américains à haïr ce peuple sauvage omettant d’aborder les tristes pièges et massacres de l’histoire américaine. Heureusement, Eric Vuillard pour contrer ce faux pouvoir éducatif du spectacle, nous conte la vraie bataille de Wounded Knee sous une tempête de neige.
«  Les flocons tourbillonnaient autour des morts, légers, sereins. Ils se posaient sur les cheveux, sur les lèvres. Les paupières étaient toutes constellées de givre. Que c’est délicat un flocon! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable. »
Le public est exigeant. Il veut du grandiose. Le matraquage du Wild West Show finira par lasser, cherchant d’autres nouveautés comme le Lunar Park créé par Elmer Dundy bien inspiré par le succès de Buffalo Bill.
 » A présent, le public veut autre chose. C’est cela le public..Il faut lui inventer des trucs sans cesse. Il veut une représentation jamais donnée, un spectacle fou, et qui n’existe pas. Il veut la vie elle-même, toute la vie. »
Buffalo Bill a inventé le divertissement de masse en mettant  » en route l’implacable culture commerciale. » Mais qui aujourd’hui verra sur les photos le sourire triste de ces indiens déguisés?

Pendant ce temps, Wilson Alwyn Bentley observait et photographiait les choses éphémères comme ce petit flocon de neige témoin du massacre de Wounded Knee. Cet artiste cherchait  » juste le sentiment du temps qui meurt, des formes qui défaillent. »
Répétition d’un spectacle commercial arrangé à la gloire des américains ou unicité d’un flocon de neige qui disparaît comme une civilisation anéantie.
Rires des spectateurs avides de nouveautés contre le sourire triste d’un peuple désormais sans terres et sans souvenirs.

 » La destruction d’un peuple se fait toujours par étapes, et chacune est, à sa manière, innocente de la précédente. Le spectacle, qui s’empara des Indiens aux derniers instants de leur histoire, n’est pas la moindre des violences. Il fixe dans l’oubli notre assentiment initial. Partout, le premier amour n’a duré qu’une minute. Puis chaque fois, se produisit la même incontrôlable destruction. Et aucun monde de mots ne créa son monde de choses. »

Un livre à ne surtout pas manquer en cette rentrée littéraire.

 

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