Et qu’importe la révolution? – Catherine Gucher

Titre : Et qu’importe la révolution ?
Auteur : Catherine Gucher
Éditeur : Le mot et le reste
Nombre de pages : 192
Date de parution : 22 août 2019

Que reste-t-il de nos luttes de jeunesse quand approche l’âge de la retraite? Isolés Au Revest, dans la montagne, vivent quelques communistes militants des années 60. Adolescents, ils voulaient rompre avec la vie difficile de leurs parents, paysans ou ouvriers. Étudiants à Guéret, ils rêvaient d’une vie meilleure, admiratifs du plus grand révolutionnaire cubain, Fidel Castro. 

«  Le conquistador aux yeux de braise donnait raison à leurs élans. »

Ils ont voulu tant de liberté pour leurs enfants qu’ils sont partis vivre ailleurs.

Jeanne fait partie de ce groupe d’anciens révolutionnaires. En ce 26 novembre 2006, elle apprend la mort de son idole. Elle revêt alors sa longue robe vermillon qu’elle portait à Cuba en 1967. Elle n’a qu’un objectif, retourner à Cuba.

«  Cette nuit, dans son rêve, elle a retrouvé sur sa peau la chaleur brûlante des étés de Santiago et tout son corps, ses os, ses muscles, ses artères, son sang, réclament de vivre à nouveau cette ferveur et ce bouillonnement de lumière. »

La lettre de Ruben, son amour de jeunesse, tombe à pic. Lui, l’espagnol qui, à trois ans, a dû fuir le régime de Franco avec sa grand-mère, n’avait pas voulu la suivre à Cuba.. Traumatisé par tous les bruits de guerre en Espagne puis en Algérie, il ne pouvait plus voir les drapeaux rouges de la Révolution. 

Aujourd’hui réfugié à Cassis, Ruben souhaite un repos paisible auprès de Jeanne qu’il n’a jamais oubliée. En observant ses voisins, les Munoz, il est persuadé que le bonheur se vit en nombre pair. Même si son meilleur ami traverse une mauvaise passe, avec ses deux filles et la folie de sa femme, Nunzia, une émigrée sicilienne. Seule Jeanne peut panser ses blessures, l’accompagner jusqu’à son dernier souffle.

Elle convainc Ruben de l’accompagner à Cuba. Ils feront une escale à Madrid, sur les traces du passé de Ruben.

«  Il nous faut maintenant nous retourner sur notre passé, le regarder sans peur ni honte. »

Catherine Gucher cherche la beauté du monde, l’espoir de l’apaisement au travers du présent et de l’avenir de ces adultes marqués par les terreurs de la guerre et de l’exil. Ses descriptions de paysage, la montagne du Revest, les calanques de Cassis sont lumineuses. 

Ruben est un homme particulièrement attachant pour son humilité et son regard attendri sur tous ceux qui l’entourent. Par son regard, les personnages secondaires se trouvent grandis.

Je me suis beaucoup moins attachée à Jeanne, plus égoïste. Obnubilée par sa passion cubaine, elle peine à voir la valeur des êtres qui l’entourent. 

«  Elle n’a jamais cru que la tendresse humaine pouvait tenir lieu d’avenir. Il lui faut des combats, des mondes à reconstruire, des utopies en chantier. »

Après mon coup de cœur pour Transcolorado, je souhaitais absolument lire ce second roman de Catherine Gucher. Un peu moins emballée, j’y retrouve pourtant des personnages particulièrement attachants, de superbes  descriptions de paysages. Et toujours cette lueur d’espoir dans les yeux des êtres blessés par le passé. 

Oyana – Eric Plamondon

Titre : Oyana
Auteur : Eric Plamondon
Littérature québécoise
Éditeur : Quidam
Nombre de pages : 152
Date de parution : 7 mars 2019

En mai 2018, la narratrice installée depuis vingt-trois ans à Montréal apprend la dissolution de l’ETA. Cet article de presse fait ressurgir en elle tout un passé qu’elle préférait oublier et qu’elle a caché à Xavier, l’homme rencontré à Mexico en 1995 qui, depuis, partage sa vie. Plutôt que de l’affronter dans une conversation, elle préfère lui écrire avant de disparaître.

« Tu vas découvrir la face cachée  de celle avec qui tu vis depuis des années.»

Oyana est née le 20 décembre 1973 au Pays basque, le jour où le plus important des attentats du commando Ogro provoque la mort du bras droit de Franco.

Elle vit pourtant à Ciboure, son village natal pendant une vingtaine d’années sans se soucier des rivalités entre les nationalistes et le pouvoir. Jusqu’au jour où un de ses amis se fait tuer dans un bar lors d’une descente de police pour l’interpellation de trois rebelles. Manex, jeune homme pacifiste, est mort, victime de dommages collatéraux.

« Il y a des moments dans la vie où la question de choix ne se pose pas.»

Lorsqu’elle rencontre Mikel, nationaliste engagé, elle apprend aussi la vérité sur ses origines. Lentement, sans vraiment le vouloir, elle se rapproche de la cause. Jusqu’au drame qui fait basculer sa vie.

« Une langue, c’est un patois qui a gagné la guerre. »

Cette origine, ce drame, elle doit maintenant les avouer à Xavier avant de retourner sur les traces de sa jeunesse.

« On dit souvent que ce ne sont pas les villes qui changent mais ceux qui les visitent. »

Vingt ans après, l’Europe a changé mais au Pays Basque, que va-t-elle trouver?

Le roman, mettant de côté la confession épistolaire, devient alors plus rythmé.

Eric Plamondon garde sa marque de fabrique et ponctue son récit de quelques évènements historiques ( beaucoup moins que dans Taqawan, ici le flux est plus linéaire). Mais, personnellement, j’apprécie ces apartés qui rappellent les épisodes de l’Histoire ( la guerre d’Espagne, Inquisition, ETA, Guernica…). L’auteur explique aussi l’épisode qui vaut une aussi belle couverture à ce roman.

Également comme pour Taqawan, l’auteur mêle ici l’histoire intime d’Oyana, l’histoire politique et la grandeur de la nature des pays visités. Des composantes majeures pour un bon roman!

Le personnage d’Oyana est peut-être moins attachant que ceux de Taqawan, l’univers est moins puissant mais ce roman procure une fois de plus un très bon moment de lecture, instructif et bien rythmé.
Un auteur à ne pas manquer.

 

Je peux me passer de l’aube – Isabelle Alonso

Titre : Je peux me passer de l’aube
Auteur : Isabelle Alonso
Éditeur : Héloïse d’Ormesson
Nombre de pages: 304
Date de parution: 7 septembre 2017

Angel croyait en la République quand Madrid l’a portée au pouvoir sans écoulement de sang en avril 1931. Au grand dam de son père, en avril 1938, le jeune Angel, 15 ans, s’engage dans l’armée populaire de la République pour les dix derniers mois de guerre. Il a ensuite été détenu quatre mois dans un camp français puis un an dans un camp de travail près de Barcelone.

«  Un père c’est comme une digue. Mais comme elle a toujours été là, on n’imagine pas de quoi elle nous protège. Maintenant je le sais. Mais maintenant il est trop tard. »

Prévenu de la mort de son père, Angel retrouve enfin sa famille à Madrid. Nena, sa mère est hébergée avec les deux plus petits enfants, Sol et Peque chez sa belle-sœur dont le mari est retenu en France dans un camp de concentration. La famille a été expulsée de Valencia. Seul son grand frère, Queno y est resté pour tenter de gagner quelques pesetas.
Angel découvre ce qu’est devenu son pays gouverné par Franco, la famine, la misère. Il constate l’omniprésence des drapeaux et des portraits de Franco. Sa mère lui raconte les arrestations arbitraires, les exécutions à tout moment et n’importe où. Elle le met en garde sur l’importance de respecter les religieux et les militaires. «  Sabre et goupillon, unis dans le pillage général du pays. »
Angel décide de rejoindre Queno à Valencia pour y trouver un travail et pouvoir ensuite faire venir sa mère et les petits. Très vite, il trouve un emploi et un logement grâce à Enrique Miller, celui qui avait racheté l’entreprise de son grand-père. La famille peut se réunir mais Angel n’a qu’une envie, agir, résister, passer à l’action.
«  Si on ne se bat pas, on est complice. »
Il ne peut se résoudre à attendre et laisser grandir Sol et Peque avec «  la litanie des hymnes franquistes, des bondieuseries, et de la nouvelle matière scolaire, la Formation de l’Esprit National. »

Isabelle Alonso rend parfaitement compte de l’état du pays sous Franco sans toutefois entrer dans les détails des arrestations, des tortures. Elle préfère montrer la soumission, la peur et surtout la misère de la population. Souvent les gens ne travaillaient que pour un repas misérable par jour ou un logement dans un réduit, une cave.
«  La carence du tissu contraint les mères à une ingéniosité méticuleuse. Elles réutilisent à l’infini la moindre pièce d’étoffe, décousent, redécoupent, greffent pour rallonger, élargir, adapter. Quand le vêtement rend l’âme de nouveau, vaincu par la croissance ou la simple usure, elles remettent, Pénélopes de la pénurie, leur ouvrage sur leur métier. Elles font de même avec la nourriture, pas une miette, pas une épluchure, pas une croûte qui ne retrouve un destin. Seuls les gens meurent. Les objets du quotidien, eux, touchent à l’éternité. »

Dans un contexte fort, bien maîtrisé et rendu de manière simple et concise, Isabelle Alonso construit une histoire intéressante et attachante. Je regrette presque que ce récit soit trop lisse, nous donnant une belle histoire à lire mais qui manque, pour moi, d’originalité et de relief.

 

Pas pleurer – Lydie Salvayre

salvayreTitre : Pas pleurer
Auteur : Lydie Salvayre
Éditeur : Seuil
Nombre de pages : 288
Date de parution : 21 août 2014

Auteur :
Lydie Salvayre est née en 1948 d’un couple de républicains espagnols exilés dans le sud de la France depuis la fin de la guerre civile espagnole. Son père est andalou, sa mère catalane. Elle passe son enfance à Auterive, près de Toulouse, dans le milieu modeste d’une colonie de réfugiés espagnols. Le français n’est pas sa langue maternelle, langue qu’elle découvre et avec laquelle elle se familiarise par la littérature.
Lydie Salvayre a obtenu le prix Hermès du Premier roman pour La Déclaration, le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre) pour La Compagnie des spectres et le prix François Billetdoux pour BW.

Présentation de l’éditeur :
Deux voix entrelacées.
Celle, révoltée, de Bernanos, témoin direct de la guerre civile espagnole, qui dénonce la terreur exercée par les Nationaux avec la bénédiction de l’Église contre « les mauvais pauvres ».
Celle, roborative, de Montse, mère de la narratrice et « mauvaise pauvre », qui a tout gommé de sa mémoire, hormis les jours enchantés de l’insurrection libertaire par laquelle s’ouvrit la guerre de 36 dans certaines régions d’Espagne, des jours qui comptèrent parmi les plus intenses de sa vie.
Deux paroles, deux visions qui résonnent étrangement avec notre présent et qui font apparaître l’art romanesque de Lydie Salvayre dans toute sa force, entre violence et légèreté, entre brutalité et finesse, porté par une prose tantôt impeccable, tantôt joyeusement malmenée.

Mon avis :
Le hasard de mes lectures m’a portée en plusieurs occasions au coeur de la guerre civile d’Espagne de l’été 1936. Nationalistes, communistes, libertaires, phalangistes, franquistes, FAI, POUM, PSCU, j’avoue y avoir perdu plusieurs fois mes marques.
Avec Pas pleurer, Lydie Salvayre m’a beaucoup éclairée sur le sujet.
En mêlant deux voix, celle de Bernanos à Majorque et celle de Montse originaire d’un village catalan, l’auteur montre deux visages de cette période mouvementée.
«  L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos dont le souvenir resta planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux : deux scènes d’une même histoire, deux expériences, deux visions qui depuis quelques mois sont entrés dans mes nuits et mes jours, où lentement elles infusent. »
Car c’est depuis un village du Sud Ouest de la France, à la fin de sa vie que Montse raconte à sa fille, la narratrice, cet été 36 qui restera l’année de sa plus belle rencontre, le plus beau moment de sa vie qui ne sera ensuite que l’ombre de ce jour.
La voix de Bernanos dénonce surtout le soutien de l’Eglise espagnole pour tous ces meurtres perpétrés par les franquistes.
 » L’Eglise est devenue la Putain des militaires épurateurs. » Des milliers de gens jugés suspects sont abattus dans les champs.
Montse, elle, après avoir été raillée par Don Jaume (  » Elle a l’air bien modeste. ») alors qu’elle le sollicitait pour un emploi de bonne, s’engage avec son frère Josep parti rejoindre l’armée des libertaires de Durruti sur le front de Saragosse. C’est dans cette ville où l’on brûle l’argent et toutes les valeurs de la République qu’elle connaîtra l’amour avec un français de passage.
Elle restera en ville chez sa sœur dans l’attente vaine du retour du français alors que Josep, écœuré par le meurtre de curés, s’en retourne chez ses parents.
 » On peut donc tuer des hommes sans que leur mort occasionne le moindre sursaut de conscience, la moindre révolte? »
Au village, il entre à nouveau en conflit avec le communiste Diego, le fils adultère de Don Jaume.
Le conflit entre les deux hommes devient un réel problème familial lorsque Montse revenue enceinte de la ville se fera épouser par Diego.
Bernanos rejoint la France en mars 1937 avant de s’exiler au Paraguay en 1939. Avec Les grands cimetières sous la lune, il aura éclairé ses lecteurs sur les dangers qui déchireront ensuite l’Europe.
 » Je crois que le suprême service que je puisse rend à ces derniers ( les honnêtes gens) serait précisément de les mettre en garde contre les imbéciles ou les canailles qui exploitent aujourd’hui, avec cynisme, leur grande peur. »
C’est en mêlant l’ Histoire et l’épisode romanesque que Lydie Salvayre parvient à éclairer et à intéresser son lecteur malgré un récit compliqué par les changements de points de vue, les passages des années 36 aux années actuelles et surtout des phrases exclusivement espagnoles ou prononcées dans le dialecte de Montse.
Une lecture pas facile qui éclaire néanmoins cette période complexe et peu connue (de moi) de l’histoire de l’Espagne.

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